autobiographie des objets | 59, pieds nus et carré blanc

les objets n’ont qu’une existence subjective

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Les objets auraient eu une pérennité, dans leur projet même, ou ce qu’ils accumulaient de travail social, ou bien la socialisation de leur usage, que nous aurions perdue en nous abandonnant à leurs versions nouvelles, dont la propriété et la fabrication sont lourdement concentrées ?

Juste avant 1968, et peut-être même l’été qui suit mai 68, nous passons encore le mois de juillet dans la maison que mes grands-parents ont fait construire à proximité de la plage, fin des années 50, près de la Tranche-sur-Mer. Il se trouve que la maison est inhabitée depuis plus de vingt ans, dans ce recoin de côte laminé par l’exploitation du tourisme de masse, dans son recoin de terrain trop petit. Elle revient pourtant régulièrement dans mes rêves, ainsi que cette petite rue sous les pins qui s’en allait tout droit buter sur la mer.

Je ne travaille pas seul, ici : depuis le début, chaque trappe levée suscite pour mes deux frères les mêmes réflexes intérieurs de toucher et palpation, de secrets d’enfance, de noms et de visages.

Ainsi, pour Jacques, de dater de 1968 (il a cinq ans et moi quinze, et l’été suivant je serai sur la Nationale 10 en permanence pare-brises et station-service, donc probablement les dernières vacances partagées) de revoir ce « gros poste de télévision, de marque Gramont en noir et blanc, haut-perché sur une table à roulettes dans la salle carrelée, entre la porte d’entrée et la porte fenêtre. Très probablement le premier poste de télévision des grands parents, qui sans doute avaient dans leur maison principale, déjà la télévision en couleur (sensation encore de l’enfoncement des boutons cylindriques dorés et cannelés de celui-ci, alors que ceux du Gramont devaient être plutôt des petites touches rectangulaires). »

Je me souviens plus facilement de la fin de l’année 1968, dont les deux grands événements furent le Beggars Banquet des Stones et bien sûr l’éblouissant double blanc des Beatles. Je me souviens plus facilement aussi de l’été 1969, la mort de Brian Jones et marcher sur la lune à la télé couleur.

Je n’avais pas à ma disposition, intérieurement, le mot Gramont. Il me revient avec immédiateté. Et de l’autre poste de télévision des grands-parents, j’ai moi aussi immédiatement, à lecture, cet enfoncement mou – avec déclic au bout – des boutons cylindriques dorés et cannelés.

Je peux mobiliser par déduction certains éléments précis de cet été 1968. Principalement ce dessin de Sempé dans un Paris-Match (mais pas possible de retrouver s’il s’agissait d’un vieux numéro, ou d’un récent qui réagissait aux événements de mai) où l’un des deux personnages, dans de profonds fauteuils, d’une pièce à haut plafond et murs tapissés de livres (c’est surtout cela, que je n’aurais jamais imaginé et qui me fut une révélation) disait dans la petite bulle de la légende : – Nous vivons vraiment dans un monde kafkaïen. C’est l’occurrence de ce mot bizarre qui me fit acheter, à la maison de la presse de la Tranche-sur-Mer, le Procès ou La colonie pénitentiaire en livre de poche, et je n’ai plus jamais cessé de lire Franz Kafka, il grandit encore.

De cet été, aussi, alors que les 45 et 33 tours nous avaient déjà rejoints, que pour le brevet des collèges, l’été précédent, j’avais obtenu mon premier tourne-disque, un Teppaz à minuscule haut-parleur ovale vissé dans le couvercle de plastique, l’idée que jamais il ne m’aurait été licite de dépenser mon argent de poche dans une de ces paires de lunettes de soleil à réflexion intégrale, qui vous couvraient le visage d’un miroir d’argent ovale, qu’exhibaient sur leurs trottoirs les magasins d’articles de plage. J’en volai une paire, et prétendit l’avoir trouvée dans le sable, là où les gens garaient leurs voitures. Je ne sais pas si la grand-mère crut à mon mensonge, en tout cas, même si je n’avais pas menti elle ne l’aurait pas cru. Le problème était pour moi : comment porter ces lunettes par-dessus mes lunettes de myope ? Tout le monde s’apercevrait de la superposition, assez ridicule. Et sans mes lunettes de vue, à quoi bon des lunettes de soleil, pour buter sur tous les murs et voitures ? Je serais très touché de découvrir, mais tellement plus tard, que la mode lancée par Bob Dylan en 1965, ces énormes lunettes à verre fumé, tenaient précisément à sa myopie mais qu’il avait, lui, les moyens de se faire fabriquer des verres correcteurs.

Il continue ainsi, mon petit frère : « Peut-être les frères plus âgés que moi avaient-ils le droit de regarder, je n’en sais rien. Moi non : trop tard, même en vacances, et surtout : carré blanc. Interdit aux enfants. On n’a pas trop idée aujourd’hui, de ce que pouvait représenter ce carré blanc, qui d’ailleurs était un rectangle même pas carré, à l’époque. Enfin, pour les adultes, je ne sais pas. Pour moi : le signe confus d’une mystérieuse violence ou pornographie dont je ne pouvais même pas, à cinq ans, soupçonner qu’elle puisse exister à la télé. Plutôt, je pense, que ça faisait peur. En tous cas, un domaine strictement interdit, et donc, forcément, attirant. L’image qui me revient, donc, est celle d’un gamin en pyjama (moi), qui prétexte d’aller faire pipi, pour se relever en entendant la musique du film, traverser la salle pieds nus, et voler quelques images à l’écran noir et blanc. Mais ne me revient aucune image, juste l’idée, d’une image noir et blanc. Idem au retour. Puis rester caché en embuscade derrière la porte de la chambre entrebâillée. La voix du père qui intime d’aller se coucher. »

L’enfance autorise cette permanence du mystère : nous n’avions pas les pavés de la cour de Guermantes, mais il suffit de relire pour sentir, sous ses pieds à soi, la taille même des aspérités du carrelage, la forme du bouton de porte, et là bien d’autres détails, les immortelles de la dune – elles aussi restent encore un vecteur du passage – ou l’horaire des marées édité par Ouest-France et qui nous était indispensable, le serre-livres même si les livres étaient dans le placard des chambres, et comme ils n’étaient guère renouvelés ils doivent continuer d’y noircir : les aventures du Saint (des policiers américains), des livres liés à la mer comme Henri de Monfreid, des Agatha Christie aussi. Reviennent même l’anneau et le porte-clé de la porte d’entrée, le volet de la cuisine, les bosses qu’on a pris là, le nom des voisins d’en face, ou la floraison des tulipes.

Pourquoi je n’ai aucun souvenir de télévision, en tout cas aucun qui soit lié à cette émission interdite dont il vient de parler, le frangin ?

Je continue en pensée le tour de la maison et du petit terrain qui l’entoure, le sous-sol et ce qu’on y gardait, la cache du crapaud plus gros chaque année, nos vélos rafistolés. Probablement tout cela moins fort que ce bonheur de lumière qu’était la mer au bout de la rue, celle qui revient dans les rêves avec un nombre illimité de variantes. Il m’est arrivé de retrouver ces sensations, dans la dureté de maintenant, mais c’est à condition d’aller à l’île d’Yeu.

Nous avons beaucoup de photos de cette maison, son terrain, et même nous les mômes sur la plage, ou ceux qui nous y rendaient visite, parents ou amis des grands-parents. On ne photographiait pas la vie ordinaire, celle de tous les jours – photographies qui m’intéresseraient bien plus. On a numérisé les diapositives de mon père, chacun a un dossier classé par année.

Je revois les lits superposés, l’alternance avec l’autre frère pour celui du haut qui évidemment était un privilège, et lui le plus jeune devait avoir droit au matelas par terre. C’est comme ça chez tout le monde. Il y a des grains de sable dans les glissières à roulette du grand placard, et c’est l’odeur de nylon d’un vêtement de pluie transparent dont on ne devait pas se servir souvent.

Dans l’expression pieds nus, il y a aussi les tongs qu’on portait pour l’été : une semelle souple et épaisse dont la matière était une nouveauté aussi, avec la bride en plastique plus dur qui passait entre les orteils. Et ces sandales transparentes en nylon souple, pour marcher sur les rochers, et qu’on perdait régulièrement. Souvenir aussi de comment les premiers jours de ce mois d’été les gravillons de la rue faisaient mal aux pieds nus mais qu’on se forçait, et qu’ensuite la corne les rendait insensible.

Ensuite ? Ensuite il y a les morts, ils sont là, assis sur la terrasse autour de la table de fer hexagonale. N’avoir écrit tout ce bazar dont il ne reste rien que pour s’asseoir un instant avec eux. Et même pas besoin pour cela des photographies.

Des pieds nus surgit le rêve : les morts sont dans le rêve, et si par hasard une nuit on ne les voit pas, c’est de ne pas lui avoir porté assez d’attention.


françois bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 14 février 2012 et dernière modification le 9 février 2013
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