Malt Olbren | « Il faut d’abord avoir en tête la topologie de la ville...

"Inside Houses" de Malt Olbren, première traduction française en feuilleton sur Tiers Livre, "Maisons intérieures d’écriture", 20


« Il faut d’abord avoir en tête la topologie de la ville, qui plaît tant aux Européens parce qu’elle ne les effraie pas : lente et vaste élévation côté ouest, en conque, avec le dôme du Capitole comme repère et l’étalement jusqu’au cimetière nord, lieu aussi de pèlerinage. Puis côté est, avec la rivière pour séparation, la brusque élévation de la colline avec l’université et ces trois rues étagées à mi-hauteur. Prenons la plus haute : un square avec des jeux pour les enfants, quelques allées gravillonnées, rien d’extraordinaire, mais le seul point – cette rambarde en terrasse, avec évidemment la sculpture ringarde en surplomb de je ne sais quel militaire ou homme d’état, d’où on peut avoir un oeil d’ensemble sur la totalité de la ville. Et donc sa structure, sa disposition, ses replis, ses enfoncements et fissures, ses quartiers secrets, ses zones d’affaire, et l’étalement qui la prolonge au lointain. Avec bien sûr pour repère le dôme doré du Capitole face à toi légèrement sur la droite, et à ta gauche, versant colline, l’élévation hiératique de la bibliothèque et de l’école d’art, puis des autres bâtiments universitaires. Et tu aurais la mer devant toi sur la gauche à quelques dizaines de kilomètres si le temps t’en permettait l’observation, mais c’est rarement le cas. Puis l’orme, un orme américain véritable – si peu de survivants, mais lui, séparé des forêts, a survécu : il est donc parfaitement exact qu’Edgar Poe, venant s’accouder sur cette rambarde de pierre au-dessus de la ville (il logeait là, dans la rue, à quelques dizaines de mètres plus bas), ait aussi vu cet arbre, ou le contraire – nous touche peu qu’il se soit appuyé sur la même rambarde où nous nous appuyons, nous touche beaucoup plus que l’arbre, lui, ait vu Edgar Poe. Mais chez notre écrivain, ce dispositif optique est à même de générer une fiction de pure terreur : un clocher qu’on aperçoit au loin, là où la ville devient brume, quel serait le chemin pour le rejoindre, et comment on s’y glisserait, et qu’est-ce qu’on y trouverait alors, qui ne serait pas la réalité banale qu’il est probablement pour ceux qui vivent auprès, mais le mystère qu’il est pour nous, qui l’apercevons de loin, et voilà ce qui hante la nuit. Et c’est à ce titre que le square, sa rambarde et l’arbre figurent dans plusieurs récits du grand écrivain, que peu ici considèrent comme tels – mais nous oui –, parce que lui, venant ici, savait se placer au même point d’observation sur la ville, et devant le même arbre, qu’Edgar Poe quatre-vingts ans plus tôt, comme nous venons quatre-vingts ans après lui-même. Ce que tu sais : lui, le grand écrivain, même si peu ici le considèrent tel – mais nous oui –, a toujours vécu à flanc de cette colline, là était la maison qu’il a longtemps partagée avec sa mère, là les trois ou quatre chambres qu’il y a louées ensuite, et bien sûr la bibliothèque de l’université où il se rendait. Il a vécu deux ans à New York, s’y est marié mais ça c’est mal passé, a voyagé plusieurs fois en train vers le nord, connaissait bien Boston et Albany, a laissé le récit de son séjour à Québec North, ville considérée encore en ce début de siècle comme plutôt exotique. On peut considérer sa vision du monde comme assez schématique et trouée, sa vision de New York comme moins effrayée de l’expansion de la ville que de la multiplicité humaine, la perception sociale d’un écrivain n’interagit pas avec la dimension de l’oeuvre, pas plus pour lui que pour l’ensemble des autres – c’est juste un peu triste, sur ce qu’on qualifierait de racisme par exemple, quand il aurait aisément pu se dégager des schémas précontraints de son époque et ne l’a pas fait. Voilà, on y est : notre homme de l’Arkansas, puisqu’il vit et enseigne en Arkansas, vient deux fois par an louer chambre ici, au plus près, dans les mêmes rues, ou bien le même hôtel, ou directement chez l’habitant, que fréquentait son grand écrivain. Il passe alors ses journées à la bibliothèque de l’université – où sont les archives de l’écrivain – mais plutôt directement là, dans la salle, à la place près de la fenêtre qu’affectionnait paraît-il l’écrivain (puisque, et ce n’était pas le cas il y a encore quinze ou vingt ans, plus personne maintenant pour témoigner l’avoir connu réellement), contemple la ville et le dôme du Capitole sans jamais y descendre, et ne repart d’ici que pour aller donner ses cours, là-bas dans l’Arkansas où paraît-il il a femme et enfants et vie parfaitement réglée – ceci non pas pour dire qu’il n’ait pas ici vie parfaitement réglée, mais ce n’est pas la même, ce sont deux vies : les conçoit-il ainsi et pour lui laquelle est la vraie, la question même est-elle légitime ? L’arbre seul peut-être nous donnerait la réponse. Peu de personnes ici pour se vanter de lui parler, j’ai eu plusieurs fois à le faire pour questions administratives et professionnelles (les accès à certaines archives se font par réquisition de son université de rattachement à la nôtre, cela lui permet aussi de conserver ses subsides par détachement). Il y a des années et des années qu’il vit ainsi en balancier. Il a écrit des nouvelles à la façon de son maître : elles sont mièvres. Comme ceux qui ont essayé de s’associer à lui, ou prolonger les textes qu’il avait laissés inachevés. Ce type est un mystère (l’écrivain, pas le mec de l’Arkansas) : il écrit des articles sur la science et ses plus récents développements, des dizaines, des centaines, il rêve d’être astronome, voire astrophysicien, et probablement que ses lectures à la bibliothèque, à sa place près de la fenêtre, sont essentiellement faites dans ce but : il n’est pas du sérail, il n’aura jamais reconnaissance ni le moindre bout de jardin à bêcher, de charge de cours pour faire au moins partager sa curiosité. On se goberge du fait qu’Edgar Poe, et peut-être là-bas sous l’arbre, ait eu l’intuition de l’expansion continue de l’univers en se basant sur le décalage dans la réfraction de la lumière : mais à quatre-vingts ans d’écart, on n’a pas pardonné au grand écrivain – que peu considèrent comme tels, mais nous oui – d’avoir voulu se glisser là où des messieurs très sérieux, bardés des diplômes qu’ils s’accordent eux-mêmes et d’articles lestés de notes de bas de page concernant leurs exacts semblables produisant les mêmes articles, monopolisent évidemment d’entrer chapeau droit sur le crâne (il y a quatre-vingts ans encore) les escaliers d’honneur des bâtiments universitaires, et peut-être même lui aussi, dans l’Arkansas, puisqu’il n’était pas du tout un spécialiste de littérature, encore moins de littérature fantastique, la plus haute, la plus cruelle à qui l’exerce, mais – je crois – de mathématiques appliquées. Un grand écrivain à la vision du monde trouée : ici dans cette cave de la maison maudite, ou dans Brooklyn l’horreur à Red Hook, ou là-haut dans les forêts du Vermont, d’obscurs points de contact invisibles ouvrent à des mondes encore plus obscurs, des abîmes ouverts avec ruines et colonnades, où la notion du temps brusquement change, et où l’humanité se confronte, dans son quotidien même, à ce qui est bien plus vaste et puissant que l’humain. Et cela peut-être pas dans une seule tête, occupée ici à la vulgarisation d’articles de science, mais dans une seule main, gribouillant ces récits pour des magazines qui en font d’emblée une marchandise ordinaire de l’effroi, les accumulant là, dans ces chambres sur la colline, les différentes chambres qu’il loue, lui l’homme au peu de bagages, se déplaçant de rue en rue sans jamais quitter sa colline, sauf pour les deux ans à New York et ce mariage dont il revient effrayé, se remettant à écrire et trouvant alors ses figures les plus emblématiques, les plus radicales, les plus noires – un noir maladif et malsain, qui colle, et le rend inimitable. En fait littéralement un de nos plus grands écrivains – même si nous sommes peu ici à le savoir. Comment croire alors, quand on vient de l’Arkansas, et qu’on se glisse dans ces chambres même, avec aussi peu de bagages, qu’on marche le matin jusqu’à sa place à la bibliothèque, ou bien qu’on accède aux archives, qu’on passe le soir, avant de rentrer à sa chambre, sur ce square avec la rambarde et cet arbre qu’il cite à plusieurs reprises, l’écrivain, parce que son propre point de jonction avec Edgar Poe et qu’il y puise une part de sa force, ou de sa consolation dans l’abîme de solitude ouvert, quand bien même maintenant de jeunes auteurs le visitent, le reconnaissent comme maître, qu’il leur donne même à certains un rôle dans ses histoires, un tel qu’il y fait mourir dans d’atroces conditions, gentil pour le jeune correspondant, un autre dont il reprend la maison, là-bas dans le Vermont, et décrivant toutes les étapes du voyage pour rendre crédible qu’une banale vallée du Vermont échappe à toutes lois ordinaires de l’humanité, il se passe quoi, dans la tête du type de l’Arkansas. Gloire à lui, il nous laisse un dictionnaire tout entier voué à son écrivain. Il en produit tous les cinq ans une édition révisée et augmentée. Il est ici même en ce moment, à la bibliothèque, et je t’ai montré sa silhouette penchée sur son ordinateur, occupé à extraire des éléments que nous n’irons certes pas vérifier dans une pile de livres obscurs. La magie des récits de terreur de notre écrivain est précisément qu’elle se dispense de tout autre élément que ceux qu’elle contient : cela s’appelle littérature, il n’y a peut-être même pas d’autre définition possible. Personne n’ira jamais le lire avec un dictionnaire. Et ce dictionnaire, ici même, en ce moment, est devenu l’oeuvre-vie d’un professeur de mathématiques en Arkansas qui a dédoublé pour cela sa part de vie ordinaire, en consacre une fraction non négligeable dans les mêmes chambres louées, les mêmes rues, et le soir à cette rambarde près de l’orme maintenant géant, qui ne sont d’aucune utilité pour vous rapprocher du mystère qu’est un écrivain comme le nôtre : pourquoi sinon sa propre ville le traiterait de façon aussi saugrenue, l’exilant cimetière nord, le laissant quasiment absent des trois librairies qui nous restent, aspirant à une bien autre idée d’elle-même qu’à être la ville de... »


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1ère mise en ligne et dernière modification le 27 décembre 2011
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