autobiographie des objets | 45, prises électriques

du lieu et de l’image

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découvrir un objet au hasard !
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Le texte n° 44 de cette Autobiographie des objets est accueilli sur le site de mon frère, Jacques Bon, sous le titre Escaliers.

On pourra compléter celui-ci par les photographies de Damvix.

Le lieu n’est pas un objet : reste que la reconnaissance d’un lieu n’est pas seulement spatiale. On peut le reconnaître en entier à la façon dont ses propres pas automatiquement s’y orientent, savent le mince seuil de ciment avant la porte, ou comment s’amorce la légère pente avant le portail. Peut vous frapper bien sûr l’odeur, quand bien même on serait incapable de la définir.

Et vous pouvez bien ne pas avoir mis les pieds ici depuis quinze ans. Je venais chercher l’armoire aux livres, dont je sais depuis longtemps qu’elle sera l’aboutissement de ce texte. Dans la pièce où je connaissais l’armoire aux livres, la cloison a sauté, on m’a dit que les livres étaient partis au grenier. On se promettait d’y aller un peu plus tard, il m’aurait suffi de demander, ou de monter l’escalier. La main connaît parfaitement et l’emplacement de l’interrupteur électrique, et le mouvement même de l’interrupteur. Les marches de l’escalier je les aurais eu aussi dans cette mémoire corporelle immédiate.

Je venais pour l’armoire aux livres, je n’ai pas emprunté l’escalier qui montait là où on l’a reléguée. Sans doute que je savais que ce n’était pas la peine. Je me suis attardé dans le garage, dessous, là où sont les prises électriques. Je retrouvais la lumière, les toiles d’araignée sur la fenêtre, qui sont organiquement partie du lieu aussi, le vieil établi de bois et son étau. Au mur, la rambarde de bois faite pour accueillir gouges et outils, le clou pour suspendre les scies, la lampe baladeuse et ainsi de suite.

Tout cela n’avait aucune importance. Il y avait aussi ce petit vide-poche en bois ajouré, comme si couramment on les employait autrefois, avec toujours la même brosse à chiendent et le fragment desséché de savon de Marseille, près de l’évier. Et dans le vide-poche en bois, la même clé pour la porte que de toute façon on ne ferme pas, ou bien, si on s’en va, cette même clé qu’on rapporte jusqu’à la cuisine, avant de la fermer elle aussi de l’intérieur.

Comptait ce sentiment qui n’a rien d’étrange : laissez une pièce dans l’état où vous la trouvez, et si vous ne touchez à rien, tout restera dans ce même état. C’est un peu idiot, dit comme ça. Les lieux ici sont occupés, on y dépose d’autres objets, on renouvelle ou répare ce qui doit l’être, et pourtant – mais parce que dépositaire lui tout aussi bien que moi de cette odeur, du sens et de la place de ces objets ? –, on laisse le reste à l’identique. Et moi je ne voyais que le reste, les prises électriques et les outils derrière l’établi, et non pas leur façon d’occuper la maison, les travaux qu’ils y font nécessairement (incroyable que tout cela, si fragile, ne soit pas encore plus ruine).

D’ailleurs, un moment, dans la petite allée de ciment dont un angle s’est défait cet hiver (ou un autre), j’ai trébuché même si j’avais bien vu le trou, et lui aussi : preuve qu’on marchait ensemble non pas dans la réalité présente, mais dans l’état antérieur de cette réalité – et de nous-mêmes par conséquent.

C’est cela, de toute façon, que je voulais photographier. Non pas les livres, mais un peu de cette lumière. Il suffit alors d’une nasse, de la vieille ruche qu’on n’a jamais connue en usage, d’une gerbe de cordes de lieuse sur le vieux trémail emmêlé. Rien ne change des lumières, mais c’est sur le vieux mur, sur l’arrangement des arbres, et n’a rien à voir avec les murs qu’on perce et les cloisons qu’on déplace.

J’ai donc photographié les prises de courant – sans explication rationnelle au geste, et j’ai vérifié dans la pièce sans cloison que le tremblement de la route surélevée au-dehors était identique à ce qu’il était, cela me rapprochait plus des livres que d’aller examiner ce qui restait ici de leur dispersion. Et si même je leur demandais l’armoire, probablement qu’ils me la donneraient, et ce n’est même pas cela que je souhaite – le travail est ici, il ne suppose pas l’appui sur la présence matérielle de l’objet, et bien au contraire l’effort d’aller le retrouver là où il est, dans cette distance délimitée du temps, que la soudaine proximité spatiale n’aide pas à refaire.

Plus tard, dans cette pièce mal éclairée, mais où la cheminée vide apportait contre l’été du dehors une aigre odeur d’enfance, on en était venu à parler des images intérieures. Je n’ai pas le droit de dire ici en quoi il est désormais beaucoup plus avancé que moi en cette très ancienne connaissance, ni du chemin qu’il a pris pour qu’elle se livre à lui. Dans cet échange, les clés incomplètes qui m’étaient souterrainement livrées tenaient aussi à mon propre et imparfait chemin dans cette proximité – clés tellement plus décisives que celle du garage, dans le petit réceptacle de bois ajouré, près du savon de Marseille et de la brosse à chiendent.

On est tous susceptibles, au moment où elle peut se révéler décisive, de bâtir en soi-même cette image essentielle, liée à un lieu effectif, qui à la fois nous convoque et nous rassemble. Il m’a dit ce qu’était pour lui cette image. Comme tout ce qui tient à cette ancienne connaissance, c’est peut-être le chemin qui mène à cette image, l’essentiel, plus que l’image elle-même. Elle ne se trouve pas si facilement. Dans les deux heures de voiture, au retour, je commençai de construire l’attente d’une mienne propre. Ici-même, ces textes sont dépositaires d’une myriade de fragments en éclats d’une telle image. Je ne suis pas rassemblé. Je ne dispose pas d’une image particulière qui rassemble la totalité des autres images.

Ou plutôt, en chacune de ces images parcellaires, je sens se dessiner la même force ou le même appel. Je les déplace ici dans les chambres, les routes, les âges. J’en venais à me dire que, peut-être, le labyrinthe et l’architecture de ce site Internet remplaçaient l’image qu’il prenait, lui, dans le réel tout proche – image qui fait aussi partie des miennes, mais pas avec le même rôle.

Dans les lieux réels, je cherchais aussi à la griserie des villes, à l’assoupissement du voyage, au mystère récurrent des pièces vides, à l’idée même du travail : comme dans cet instant même, et peu importe où on soit et le goût de l’air, si la page devant soi avance.

Dans la pièce sombre, la discussion allait plus loin, bien plus loin : lorsque l’image était prête, chez son interlocuteur, il réussissait – lui – à y greffer la sienne propre. Et nulle affèterie, une gravité même, puisque cela mène au soin.

Peut-être l’armoire aux livres, dans la pièce où manquent désormais et la cloison et l’armoire, mais où la lumière de la vieille fenêtre, côté jardin, et du tremblement au passage des voitures, côté rue, est le fondement que je ne savais pas, pour ce qui serait mon image propre. À preuve que c’est ensuite, qu’on devait aller voir l’armoire aux livres, et que ce qu’il venait de dire en rendait le besoin totalement superflu.

Je cherche cependant l’image. Il en vient une, ces deux jours, qui lentement s’impose. Elle rejoint aussi, dans l’ouvert, des rêves qui terrifient, malgré la lumière. Il faudra bien, pour le terme aussi de ce livre, là où je rejoindrai la vitre de l’armoire aux livres, que j’y superpose exactement cette image (sachant dès à présent que, lorsque je m’y rendrai, j’y trouverai forcément superposée, depuis cette conversation, ce qu’il m’a confié et qui y est dès à présent accroché, en attente – nous ne savions pas, autrefois, comment se bâtissait l’inquiétude).

LES MOTS-CLÉS :

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1ère mise en ligne 15 août 2011 et dernière modification le 10 février 2013
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