autobiographie des objets | 43, salle des fêtes

arts du spectacle et vie de village, avec éprouvettes et cornues, plus solfège et orange

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Objets qu’on n’aurait pas touchés, à peine approchés, et liés à une lumière jaune imprécise, leur contexte même resté très vague.

La salle des fêtes avait un rôle important dans la vie locale, maintenant on appelle ça de trente autres noms, on a droit à espace culturel au lieu de salle polyvalente. Je suppose qu’avant l’âge des salles des fêtes on se contentait des granges, d’une salle fournie par la mairie, du préau de l’école ou de sa version école catholique, le patronage.

J’ai toujours un peu d’émotion quand il m’arrive de traverser une de ces salles des fêtes ancienne manière. Les fauteuils rouges en contreplaqué repliable (avec ressort) ont fait place à des fauteuils rouges toujours mais rembourrés. L’estrade est toujours trop haute, sans que je n’aie jamais compris la raison de hisser les saltimbanques plus haut que les épaules de ceux qui les écoutent. À Saint-Michel en l’Herm le décorateur avait peint le mot comédie sur le panneau à cour et tragédie sur le panneau à jardin. Fonction d’abord, donc, d’accueillir du théâtre – mais je n’y ai pas souvenir de théâtre.

On y avait la remise des prix à la fin de l’année scolaire, une fois votre nom appelé on marchait jusqu’à la scène, les instituteurs Boisseau et Galipeau officiaient sans micro (ce n’était pas encore l’époque de ces amplifications usantes), et des notables ou des parents d’élèves qu’on reconnaissait évidemment vous remettaient la récompense, je redescendais avec une pile de livres reliés de rouge comme les fauteuils.

J’y ai vu du cinéma. Dans le très vague souvenir, un camion passait deux ou trois fois l’an, on les savait dès le matin – à cause du camion planté devant l’entrée – occupés à leur installation. On devait nous y emmener avec l’école dans l’après-midi, ou bien les familles qui s’y rendaient le soir ? Je revois aussi, l’été, une installation similaire à La Grière, près de la Tranche-sur-Mer, ou même l’Aiguillon, qu’on s’asseyait sur des bancs en plein air.

Peut-être le côté euphorisant pour ceux de ma génération de la musique du Pont de la rivière Kwaï est-il lié à cette découverte des écrans. J’ai parlé plus haut du Jour le plus long vu à Paris lors de ce voyage d’initiation en 1961, et dans Tumulte de cette allée derrière le garage cimentée pour le lavage des voitures et qui servait d’issue de secours au cinéma Le Paris, porte ouverte le matin pour aérer – fantasme des salles vides avec fauteuil –, et le dimanche après-midi comment nous finissions par savoir par coeur la bande-son du film passé trois fois de suite et que nous ne verrions pas, qui fait qu’aujourd’hui encore, quand il m’arrive (rarement) d’aller au cinéma je préfère fermer les yeux si je veux un peu de magie. Peut-être, dès Saint-Michel en l’Herm, avions-nous droit à Connaissance du monde et leurs documentaires promenés dans les campagnes. En tout cas, décidai-je dès lors intérieurement, si le cinéma c’est pour ceux des villes et pas pour nous, nous nous en moquerons hautement et m’en suis tenu définitivement à ce principe.

La salle des fêtes servait aussi au spectacle de fin d’année de l’école. Des trente de la classe à plusieurs niveaux, nous ne devions être qu’un petit nombre dont les parents n’étaient pas agriculteurs. Il fallait faire entendre, à tel moment de la pièce, un hennissement qui soit véridique, et toute la classe s’était mise à faire le cheval. Dans le choeur ou le vacarme, un hennissement presque parfait survint, mais Guy Boisseau n’en avait pas identifié la source. On s’y remit : c’était le mien. Un autre souvenir, alors assez proche, c’est d’avoir été effrayé – rue Basse –, par le hennissement d’un cheval au galop dans cette rue, et je m’étais perdu. Je tenais donc le rôle de celui qui, en coulisse, faisait les annonces : « Le palais du roi » (ça je m’en souviens). Hélas, le hennissement que je produisis ce dimanche-là pour le public n’avait strictement rien à voir avec celui venu la première fois à l’école. Fin de mon histoire avec le théâtre.

Il y avait aussi un spectacle de Noël, avec des prestidigitateurs ou autres artistes en tournée. Un grand sapin décoré, et, quand on se mettait en rang, la tradition encore de recevoir une orange. Fruit évidemment rare, mais quand même devenu accessible. Je suis quasiment sûr qu’à notre départ en 1964 la tradition de l’orange de Noël perdurait. On faisait bien des choses dans le respect alors de l’orange : la peau découpée en spirale continue puis repliée en rose odorante, ou bien celle réservée pour y planter des clous de girofle et soigneusement déposée dans l’armoire à linge de maison.

C’est le jeudi que nous n’avions pas école (la semaine des quatre jeudis, bien supérieure à la sepmaine des troys Jeudys évoquée par Rabelais dès 1532), et le matin on se rendait à la salle des fêtes pour le cours de solfège dispensé par Louis Ardouin, le quincailler et chef de musique, dont le magasin, aujourd’hui muré, était quasiment face au garage. Quand je bats intérieurement la mesure pour me garder en rythme dans mes lectures, c’est de la battue apprise ici que je me sers encore. Je revois une salle vitrée donnant sur la cour, avec des dépôts d’objets encombrants et inutiles.

On entrait donc par la cour, sans traverser la salle des fêtes elle-même, une porte vitrée donnait sur un petit couloir carrelé, la salle de solfège était à gauche, et une autre vitre donnait sur cette salle en général sans lumière à droite. Le long de la vitre, des éprouvettes et des cornues. Est-ce que nous y avons vu une fois quelqu’un ? De toute façon ils ne nous auraient pas laissé rentrer. Dans les marais qui nous reliaient à la mer, les dégâts des mulots et autres nuisibles justifiaient ces expériences : appâts empoisonnés. C’est là qu’on les testait. Des cages grillagées, dans un autre réduit, conservaient quelques animaux vivants, soumis à ce triste destin. Dans les fioles qu’on apercevait sur les étagères hautes, à l’arrière, on imaginait le danger des produits conservés. Il me semble aussi me souvenir d’une couleuvre dans un bocal de formol brouillé. Les images sont floues, parce que plus tard viendraient les cours de chimie basique au lycée et que l’appareillage d’éprouvettes, de formol et de cornues serait peu différent. Aussi parce que régulièrement, lors de stages d’écriture dans les anciens IUFM ou écoles normales (mais les stages d’écritures ont aussi été supprimés depuis lors), ou bien à la station biologique de Normale Sup à Foljuif, j’ai souvent retrouvé de telles accumulations, incluant les animaux empaillés ou en bocal. Plus tard, on trouverait une solution plus naturelle à la prolifération des rongeurs : l’installation régulière, sur les digues, d’abris à rapaces. Le vieux conte allemand avec le joueur de flûte d’Hamelin emmenant derrière lui une armée de rats me semblera toujours, à mesure des lectures, surgir de la salle des fêtes de Saint-Michel en l’Herm, où la salle de musique voisinait la salle sombre et fermée à clé vouée à l’élimination des rongeurs.

C’est tout. Voilà l’objet : contre une vitre sale, dans une pièce obscure, une rangée d’éprouvettes avec des résidus liquides jaunâtres.

Lorsqu’avec Dominique Pifarély nous proposons des lectures violon et voix, quel que soit le lieu, la même structure générique est impliquée : la scène, un couloir, les loges – et souvent des pièces vides, à proximité, qui accueillent cours de danse ou réunions. Les objets, la décoration, la lumière même y sont autres. Dominique joue du Bach ou toute autre sorte de musique (il les connaît toutes, mais c’est toujours dans ce moment solitaire qu’il s’y glisse), et moi je fais des photos de ce qui qualifie ces lieux inqualifiables. J’en ai à force des dizaines, des centaines. Je n’ai toujours pas trouvé leur signature absolue – mais je crois bien que c’est toujours la salle des fêtes de Saint-Michel en l’Herm, celle des oranges, du hennissement raté, du cinéma avec le camion, que je cherche infiniment.

Photo de loge typique : porte-manteaux.

françois bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 31 juillet 2011 et dernière modification le 10 février 2013
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Messages

  • Ce rappel de la salle des fêtes me fait inmanquablement penser au parquet- salon ; lorsque nous étions gosses en vacances dans la Creuse, on voyait arriver la veille de la fête un gros camion chargé de planches en tous genres ; en deux temps trois mouvements, une espèce de baraque rectangulaire avec un plancher en chêne se montait dans un recoin de la place ; on appellerait çà maintenant " l’espace bal musette" ; un de mes cousins saxophoniste jouait dans l’orchestre Mallet qui faisait danser une partie de la nuit les jeunes et moins jeunes des villages ;ces nuits-là, les voisins ne fermaient pas l’oeil ; j’adore le saxo ; si çà se trouve, c’est de là que çà vient ; pas de ticket, on vous tamponnait la main et on pouvait entrer et sortir à sa guise( c’était vite irrespirable à l’intérieur) ; c’est surtout là que se nouaient les futurs mariages et là aussi que souffraient les filles ni jolies ni dégourdies qui "faisaient tapisserie" ; le plancher était passé au savon noir pour çà glisse et pour les gosses avant la soirée, le jeu consistait en glissades mémorables ;il n’y en a plus ou peu depuis 30 ans( le fils Mallet joue toujours dans le Cantal, parait-il ) à cause des fauteurs de troubles et des excès d’alcool ; en tous cas, j’ai toujours certains airs en tête....valses, paso-doble et les robes bayadères des filles ; plaisir pour moi de vous communiquer ce souvenir.
    Amitiés Anne-Marie