autobiographie des objets | 31, sandales, écriture

en voyage vers Ajanta et Ellora : mais en reste quoi ?

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découvrir un objet au hasard !
(rafraîchir la page si mise en boucle...)

J’essaye de revoir ce que pouvaient être les objets miens lors de ce voyage de trois jours, parti de Bombay en autobus, pour visiter Ajanta et Ellora, puis la ville d’Aurangabad. Dans le livre sur l’Inde de Loti, je retrouve des descriptions d’Ajanta et d’Ellora qui, à trente ans de distance, font resurgir des images forcément lacunaires. Mais je préfère passer par le livre : parce que Loti les raconte dans le mouvement, les odeurs, la chaleur et les singes, et que rien des images qu’on peut exhumer, anciennes ou présentes, ne m’aide – elles font plutôt obstacle.

C’est comme si, montant dans le bus de nuit à la poursuite de moi-même, j’assistais au déroulé d’un diaporama dont je serais très partiellement et fugacement l’acteur. Je revois les images de l’autobus : j’étais assis à côté d’un Anglais à la peau très blanche (ou seulement par contraste, puisque cela faisait deux mois que je travaillais au Bhabha Atomic Research Center), un type de mon âge mais lui scientifique, envoyé par je ne sais quel labo. Suffisamment discret, et familier de l’Inde, pour qu’on parle avec aisance. Cela me protégea de deux Françaises qui auraient pu être envahissantes, baragouinaient un anglais sommaire, mais n’ont jamais eu l’idée que je parlais leur langue. Après Bombay le bus grimpe une pente escarpée en lacets, le même plateau au bord abrupt qui donne le vertige un instant quand l’avion échappe à l’Inde continentale pour amorcer la descente sur la presqu’île. Des contrebas à pic, pas de garde-fou, et à chaque virage ce qu’on apercevait en bas c’étaient les ruines d’autobus exactement comme le nôtre. On apprend un peu de cette fatalité pour laquelle les Indiens sont si forts. Je ne crois pas qu’avec l’Anglais on ait échangé sur ces carcasses aperçues dans le fond des ravins : statistiquement, nous avions la meilleure chance de passer, la preuve. Souvenir aussi de l’aube : sur une route de campagne, alors qu’on se faisait servir un tchai, un feu au milieu de rien, et toutes ces silhouettes émergeant comme du sol même, à mesure que le soleil paraissait, trouait cette brume épaisse et collante qui est la présence du jour.

Des grottes d’Ajanta et d’Ellora, quelques gros plans défileraient, avec les sculptures géantes dans la pierre, ces escaliers et couloirs taillés dans la roche. Des gamins qui vendaient des cailloux et améthystes, et pourquoi pas, les pierres achetées je les ai – puis à quoi bon négocier, dans la disproportion de mes revenus de technicien occidental en déplacement pour assister au soudage du coeur de ce réacteur nucléaire, cent soixante-six tubes cylindriques dans une double gamelle de douze mètres de diamètre, et eux qui vivaient pieds-nus, dans le mépris des touristes. Je n’avais pas d’appareil photo. Je portais ces sandales qu’on se fait faire sur le trottoir à Bombay : le type vous applique le pied sur l’intérieur d’un pneu de camion et dessine le contour. On revient deux heures plus tard, et vous avez vos chaussures : le pneu de camion est inusable, je les ai portées pendant des années.

Les objets donc – l’améthyste, les sandales –, émergent lentement de la nuit dont le bus, maintenant dans ces zones désertiques, avait échappé. Je me revois habillé de blanc, mais c’étaient ces tuniques larges qu’on se procurait dans le premier bazar et qui sont ce qu’il y a de plus confortable pour la météo. J’ai un sac : je le revois aussi, parce que je m’en suis longtemps servi en France, même sous les quolibets, les premiers jours, de mes collègues de l’usine retrouvée. Il est fait de carrés de tissus à rayures cousus ensemble, avec une bandoulière des mêmes tissus tressés, et des grelots. C’est à Bombay aussi que je l’avais acheté, mais si banal là-bas. On dort à Aurangabad, je partage une chambre avec l’Anglais puisqu’on se supporte réciproquement. De la déambulation dans Aurangabad écrasée de chaleur, je me revois entrer dans une école musulmane. Sur la galerie, à l’ombre, un imam enseigne le Coran à des enfants assis par terre, il a une badine et frappe. Pour cela que j’en ai souvenir aussi précis, et quasi rien d’autre de la ville même. L’après-midi, au retour d’Ajanta, j’ai très soif : même à Bombay, on n’est pas habitué à cette soif. Malgré les précautions qu’on enseignait aux touristes, et comme pas droit à l’eau qui ne soit pas en bouteille, j’achète à un marchand de rue des parts de concombre. Je crois qu’à Ellora j’ai longtemps regardé ces singes, qui vivent en liberté dans les temples.

Probablement qu’on s’imagine, dans l’instant même d’une telle excursion, qu’on en sera définitivement le porteur. Je rêve toujours de Bombay. Il se confirme que j’aurai à y retourner (mais ce ne sera pas la même ville, d’ailleurs elle s’appelle Mumbai). Mais de ces deux jours à Ajanta, Ellora, Aurangabad, voilà la totalité de ce que j’arrive à convoquer. Le livre de Loti m’en apprend bien plus : mais justement, parce qu’il l’a écrit.

Je voudrais ouvrir ce sac de tissu coloré avec ses grelots, et y entrer. J’ai un gros cahier Clairefontaine vert épais, à reliure ressort. Je le rapporterai quasi rempli – mais le détruirai, quatre ans plus tard, à Marseille. Pour le cahier Clairefontaine, j’ai probablement mon stylo-plume : je n’ai jamais toléré l’écriture manuscrite autrement qu’avec un stylo-plume. J’utilisais un stylo de marque Shaeffer, et j’ai toujours dans un tiroir leurs corps de métal noir, dont celui qui m’a accompagné toutes ces années, la couche métallique superficielle dissoute par les acides de la transpiration et le contact de la peau (souvenir de ce cal sur le côté gauche de la dernière phalange du majeur droit, il est resté visible longtemps, a fini par disparaître). Je ne me revois pas acheter de stylo-plume en Inde (j’en ai achetés en Italie, en Allemagne, et encore l’an dernier au Québec), mais je revois maintenant une boîte de carton mince, marron, avec dedans une bouteille de l’encre achetée sur place – les stylos Shaeffer incluaient un dispositif de pompe.

Dans le cahier vert, j’écrivais tous les jours, et obligatoirement une partie des paysages observés ou traversés, les noms des villes, les rêves et des dialogues imaginaires. Il me semble qu’une bonne partie de ce qui s’était écrit lors de ces quatre mois revenait régulièrement se nouer sur des dialogues sans énonciateurs.

Dans le sac, je ne revois pas de livre. Au second voyage, en février 1980, les cinq semaines seront ma découverte de Proust, il ne m’en restait que la toute fin à traverser au retour. Je prenais des cours de musique (un sitar acheté et rapporté, qu’il me faudra aller détaxer à Orly).

Je crois que si, au fond du sac je trouve un gros guide touristique en anglais, acheté d’occasion dans une bouquinerie de Bombay, que je revois sombre et labyrinthique (et jaunies les pages du guide, avec des illustrations dessinées). Plus un petit livre gris modernes aux pages fines, une méthode de maharathi (mais il ne me reste rien de l’apprentissage).

Peut-être que je cherche à nouveau cette « confidence » (oui, directement transposer le mot anglais) de la plume et du cahier, pour ce qui est de l’aventure en soi-même. Le cahier et le stylo que je me suis de nouveau achetés à Québec, au printemps dernier, je ne les utilise pas. C’est ici, que je trouve la piste. Le sac à grelots, sa bandoulière et les sandales, la pierre à l’intérieur de cristaux bleus achetées aux gamins dépenaillés, enseignent une figure à quoi, longtemps après, on essaye d’être quand même fidèle, intérieurement – pour qu’écrire soit sans bagage, ni poids.

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1ère mise en ligne 8 avril 2011 et dernière modification le 9 février 2013
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