autobiographie des objets | 24, baïonnette

la guerre est en nous un dépôt matériel

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découvrir un objet au hasard !
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Avancer vers les objets les dérange : on en trouve sur sa route qu’on avait pas prévu d’exhumer, et d’autres avec lesquels le rendez-vous est pris de longtemps attendent encore, au loin et silencieux. Plutôt, à mesure qu’on s’attache à tel ou tel, c’est un coffre qui remonte, un déménagement. Alors on trie. C’est vers soi-même qu’on tisse les questions, et tous n’ont pas, de par la mémoire qu’ils portent, la même effectivité là.

Ainsi la baïonnette. On se saisit du mot à deux mains comme on faisait de la pique d’acier bruni à section triangulée. Elle a toujours été là, dans le souvenir, mais on ne la requérait pas. Je ne lui vois pas d’étui, peut-être je me trompe. L’étonnement c’est plutôt l’absence de tranchant. On ne nous aurait pas laissé nous en servir comme jouet. Mais si on arrive à s’en saisir seul, qu’on a quelques minutes d’assurées, c’est bien la fonction jouet qui l’emporte. Avec une épée ou un sabre jouet, tous les coups de pirate sont permis. Mais la baïonnette est presque douce, quand on passe le doigt au long, et ne tranche pas. Ce qui est dangereux, c’est la pointe. Elle suppose d’attaquer de front. Mais cela, piquer, enfoncer, cela n’appartient pas au jeu. Pas possible de se représenter la fonction qui justifie la longue et lourde baïonnette, avec la bague usinée qui l’accroche en haut du fusil, à distance de corps de celui qui se précipite sur vous, et qu’on arrête si on l’embroche (mais il a la même, au bout de son propre fusil).

On vient à tel objet parce qu’on est anxieux, qu’on porte de la peur en soi, que d’aucuns jours cela revient plus lourdement sous la surface immédiate : tout dépend du désordre et de l’incertitude du monde, et ces derniers temps il craque et se fissure. La baïonnette est l’anxiété secrète de mon enfance.

Je crois qu’elle était sur une armoire. Nue, sur le bois, hors de portée. Invisible, sauf si on vous la montre. On grimpe sur une chaise, on tend le bras : ça y est, on a l’âge de s’en saisir même si on ne vous l’accorde pas. On sent le métal froid, puis le poids lorsqu’on soulève, et quand on redescend de la chaise qu’elle fait plus que la longueur de votre bras, des comme vous elle en embrocherait deux à la fois. Il n’y a pas de poignée pour la tenir, ce n’est pas une arme de main. La bague qui la fixe au fusil est importante : elle inclut la fonction technique qui la relie à votre monde. Un des vôtres l’a tenue.

On sait que la possession privée des armes est illégale. Pourtant, toute maison a son répertoire d’armes. C’est le premier axiome, à distance : nous ne participions pas d’un monde des images. Ce que nous portions d’images qui pouvaient symboliser la grande guerre (on l’appelait encore ainsi : qui aujourd’hui dirait qu’une guerre est grande ?), c’était le poilu sur la grand-place, et la minute de silence obligatoire au 11 novembre, quand – férié ou pas –, on vous y emmenait avec l’école.

Pour l’autre guerre, on avait malgré nous quelques images : les films Le jour le plus long ou Le pont de la rivière Kwaï ont en tout cas empêché, à eux seuls, de remonter à une éventuelle zone préalable, où les mots ne correspondraient pas à des visages, des scènes, des images. J’ai souvenir de vieux tanks allemands échoués, qu’on finirait, là où ils étaient, par découper au chalumeau et évacuer. On visitait les deux bases sous-marines, celle de la Rochelle et celle de Saint-Nazaire (et dans celle-ci le vieil U-Boot qu’on y visite toujours probablement, même aujourd’hui que la base est devenue le décor très élaboré et scénographié d’événements culturels). La guerre était un récit familial : mais ça ne concernait que la dernière (on voulait dire : la plus récente, l’expression dite très vite et d’un seul mot la guerre d’Algérie n’interférerait ici que par les noms rajoutés sur la troisième face du monument aux morts, qui en garde une quatrième libre et vierge, mais avec le panneau de marbre déjà scellé, pour la prochaine).

Côté garage, je tiendrais de mon grand-père, mais deux maisons plus tard que les souvenirs d’enfance liés à la baïonnette, la première guerre mondiale vue par l’apprenti menuisier affecté à Paris dans les usines de guerre, où on fignolait les moteurs d’avion, puis la fabrication en série du canon de 75. Côté Damvix, on avait souvent droit aux farces faites aux Allemands logés d’office dans l’école de Couex, et plus tard, quand je lui emprunterais son Rabelais, au fait que cette édition Larousse lui avait été offerte par un compagnon de tranchée, au régiment d’ânier, qui était lui aussi instituteur, mais touché d’apprendre que mon grand-père venait du pays même de l’auteur de Pantagruel. Je n’étais pas encore en condition, lorsqu’il est mort, de lui poser les questions qui m’intéresseraient aujourd’hui.

Mais on avait les objets : à Damvix, un sabre – un vrai sabre de guerre, avec sa ceinture et ses galons tressés – témoignait directement des Prussiens de la guerre de 70 : si peu avait changé en quatre-vingts ans. De la guerre de Quatorze, des masques à gaz, avec leurs gros yeux de mica et le caoutchouc qui commençait une décomposition progressive. Avec mon frère on s’en équipait, le petit tambour avec les filtres sous le menton tirait la tête en avant, on n’y voyait rien, c’était irrespirable, le monde tout entier (la buanderie où on les gardait, et devenait le terrain d’expérimentation) une sombre et glauque piscine – on les replaçait dans l’étui cylindrique de tôle ondulée, prêts pour la troisième. Et c’est aussi des tanks miniatures, reproduits dans un détail étonnant, qu’on vous offrait comme jouet [1].

De la Résistance, il y avait les récits, les ceinturons que mon père, mon grand-père et probablement les trois ouvriers portaient au quotidien parce que c’était inusable, il y avait (dans le tiroir de la salle de bain, peut-être par seule commodité, parce que le rasage plus précis et élaboré qu’au 11 novembre et au 8 mai, avant la minute de silence, fixait ici le lieu où on s’en équipait) une plaque miliaire de zinc ajouré avec un matricule, une médaille attribuée (assez largement) par De Gaulle à l’armistice, et un macaron de tissu FFI parce que dans ces quelques mois de la transition on l’avait requis comme chauffeur, avantage des mécaniciens. Je n’ai jamais vu de mes propres yeux ce révolver récupéré par mon grand-père, qu’il tenait planqué et que nous n’avons pas été fichus de retrouver après son décès, en revendant la maison (des balles et autres bricoles, oui, on avait porté ça à la gendarmerie, habilitée à leur destruction). C’était comme ces opérations clandestines, sur l’établi du garage, le toubib convoqué en pleine nuit, et les aviateurs anglais ou les maquisards ramenés là grâce à l’Aussweiss de croque-mort attribué au garagiste.

Est-ce que, sur une étagère quelque part chez un de mes deux frères, la baïonnette continue son indestructible existence ? La guerre continue, elle nous environne. Elle est devenue image : des avions bombardent, des soldats portant drapeau de notre propre pays s’aventurent dans des montagnes hostiles. Le monde n’est pas indemne. On a connu parfois des respirations : après l’effondrement du mur de Berlin, s’être dit pendant deux ou trois ans qu’un long obscurcissement levait – on avait aussi connu la guerre froide, et parce que le substantif était de notre mémoire de plus haute proximité, l’adjectif aussi passait pour naturel.

La baïonnette, je la retrouverais dans les récits de Junger (Orages d’acier) ou de Cendrars (L’homme foudroyé) par ceux-mêmes qui s’en étaient servi. Y avait-il, dans les survivants du massacre de 14-18, maison où on ne l’aurait pas conservée ? Dans le flot violent des images qui assaille le monde comme un vent de chaos, je sens toujours leur présence lourde, implacable.

Cela finit toujours au corps à corps, voyez-vous, la furie aveugle des hommes – dont nous sommes.

[1Lire à ce propos En guerre, de Jean-Michel Espitallier, résonance profonde et merci à Spit, travail souterrain de ce texte-ci sans doute lié aux heures de mise au point de cette édition numérique et tout ce qui résonne alors de sa propre histoire à celle de l’autre.


françois bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 15 mars 2011 et dernière modification le 10 février 2013
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Messages

  • La baïonnette : mea culpa, vendue au dernier déménagement. Ebay n’en a pas voulu, interdiction de vendre des armes, elle est partie sur une brocante. Pas très cher, si elle avait eu son étui ça aurait valu bien plus, selon l’acheteur. Pour une fois, pas tant le besoin d’argent pour guitare, clavier ou appareil photo, qu’une certaine frénésie de faire de la place et se débarrasser des inutile, et la peur qu’elle serve à nouveau de jouet à mes propres enfants et finisse par perforer un abdomen. Et aussi qu’une arme, en tant qu’outil de mort, et l’ayant probablement donnée, ne pouvait pas apporter de bonnes vibrations dans la nouvelle maison.
    Maintenant je regrette quand même, pour les souvenirs associés, et aussi le poids et le poli de la poignée, qui s’ajustait si bien à la main, pour ne tuer de toutes façons que des « méchants », et encore, dans le vide.
    À Luçon et à mon époque, elle n’était plus en haut d’une armoire (avec le tambour et le clairon, alors que le violon lui au grenier, pourquoi ?) mais dans le tiroir de l’établi du grand-père, dans son cagibi surchauffé près de la chaudière. Oui, un sacré beau jouet, esthétique en diable, ce modèle "Rosalie" pour fusil Lebel. Il me semble que la grand-mère l’avait ramassée sur les champs de bataille de la Marne en voyage scolaire en 19.
    Pour les masques à gaz, je crois plutôt qu’ils étaient de la guerre suivante.

    Voir en ligne : Cafcom

    • merci, frangin – à chaque fois que tu passes avec ta propre lecture (ce qui m’avait tant fasciné à la lecture du Tandis que j’agonise de Faulkner, le même réel dans un éclatement radical via chaque point de vue de la fratrie), je me demande si je dois corriger, quoi et comment – quelquefois c’est très simple (la HP-21, le microscope), et d’autres fois plus ambigu : je ne savais pas l’origine (le voyage de 1919 oui, me souviens avoir vu images stéréoscopiques du fort de Douaumont, et que ça m’impressionnait beaucoup, mais l’anecdote de la baïonnette ramassée je ne la savais pas - si je l’intégrais dans le texte, ce serait du coup en visualisant le grand-père (qui n’était pas un grand-père à l’époque, tant s’en faut, passant probablement un sacré paquet d’heures à la dérouiller et polir – la fin dans la brocante n’entraîne pas de nostalgie particulière – l’important donc c’est ce dialogue sur lectures différentes (mêmes objets-repères à 10 ans d’écart, c’est impressionnant), là je vais laisser mûrir – pour les masques à gaz oui tu dois avoir raison : probablement distribués en 39, mais sur le modèle quand même des attaques aux gaz chlorés de la guerre précédente...

  • simple précision touristico-historique, François : ce n’est pas un U Boot dans l’ancien sas du port de Saint-Naz mais l’Espadon, un sous-marin français construit à la fin des années 50. Lien ci-dessous.
    jps

    Voir en ligne : http://www.netmarine.net/bat/smarin...

    • merci, Jean-Pierre – indépendamment du fait que ce soit au bout de ta rue, tu ne dois quand même pas le visiter tous les jours ? !

      la vie qu’on se réinvente dans le souvenir est quand même drôlement éloignée du réel !

    • je commence à piger – le sous-marin qu’on visite actuellement via ton lien ci-dessus, Jean-Pierre, a navigué de 1960 à 1975 et été installé dans la base pour visite en 1986, je l’ai visité avec mes propres enfants vers 1990

      mais dans mes propres souvenirs, donc vers le temps du France lancé en 1960, je revois une silhouette de sous-marin de la guerre, qu’on ne visitait pas, mais silhouette un peu hérissée, pas bien grande, dans l’ombre et l’eau noire

      mais il se peut aussi que je confonde avec l’autre base sous-marine, celle de La Rochelle, qu’on traversait aussi régulièrement (la route qui menait à la Pallice la coupait de l’intérieur)