autobiographie des objets | 6, le litre à moules

économie rurale de subsistance et prises communales

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Pas besoin qu’un objet soit nôtre pour déterminer sa place autobiographique. Entre la rue principale du bourg et la rue dite rue Basse, une traverse. Au bout, le hangar de Jézéquel. Presque vide, un peu sombre, l’impression d’humidité liée peut-être à ses nasses et casiers de maryeurs, qu’il empile au matin dans sa camionnette. Elle c’est avec son vélo et sa remorque qu’elle arpente le bourg. Devant le guidon, il y a sa balance romaine. On achète ce qu’elle propose, selon la pêche. Ça peut être des seiches ou un congre, des crevettes grises encore toutes frémissantes et transparentes, une lourde plie très noire ou des soles. Il n’y a jamais beaucoup – les empilements des supermarchés m’effraient, à échelle de cette remorque qui longeait la rue, et elle qui lançait son appel, y a de la sole les ménagères y a de la moule les femmes ou quelque chose du genre, je n’ai de souvenir que la voix un peu haut perchée pour le cri, et qu’il suffisait de savoir que c’était l’heure de son passage. Reste aussi le papier journal : le merlu roulé directement dans la chose imprimée, les actualités locales rapportées par Ouest-France ou la rubrique nécrologique. Ce qui est sûr, pour moi, c’est la disparition des silhouettes, de lui, d’elle, tandis que l’intérieur du hangar quasi vide, sa lumière assombrie, reste aussi précis que le vélo et sa remorque. L’anse de fer forgé recourbée par quoi la remorque s’accroche sous la selle. Les poids de cuivre qu’on pose sur le plateau de fer blanc de la balance romaine. Et le litre à moules. Région de mytiliculture, c’est un des éléments imposés de la liste des ressources permanentes, avec les escargots, la salade de pissenlits ou trois générations sur l’estran aux grandes marées – on mange des moules au moins une fois la semaine. Comme tous les miens, j’ai le réflexe de ranger les coquilles vides en les emboîtant. On les accompagne de pain et de beurre : ça tombe bien, le territoire du village est fait de prises sur la mer, en partie redistribuées à la communauté. Ceux qui n’ont pas d’activité agricole reçoivent en compensation des bons de pain, part de farine annuellement portée à votre compte à la boulangerie (combien de fois ce sera mon surnom dans la classe, puis de mon frère dans la sienne), et les agriculteurs qui pâturent sur les terres imparties à la famille rétribuent en beurre – comme ce monde est loin. Il n’y a aucune raison que je me souvienne de ce litre à moules, un récipient de bois cylindrique, renforcé de zinc. Sinon que c’est le bruit associé, des moules versées du récipient dans le Ouest-Éclair replié en cornet, qui rappelle et le hangar et le cri, et les poissons chichement posés dans le fond de la remorque, et toute cette économie du nécessaire, de la place relative de chacun dans la communauté. Un jour elle devra cesser d’utiliser ce litre qu’on connaît tous, les moules doivent se vendre au kilo. Comme cela touche à un quotidien de si longtemps avéré, l’étonnement m’en demeure jusqu’à aujourd’hui. C’est peut-être pour ça, aussi, que je vois avec autant de précision le litre à moules de la Jézéquel.

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1ère mise en ligne et dernière modification le 26 février 2011
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