Gimme Shelter piste à piste

qu’un groupe de musique est probablement plus que cinq individualités superposées : les Rolling Stones écorcés


Petite annonce : le 23 mars prochain, au Centre culturel suisse, Paris, rue Rambuteau, projection de One + One avec petite intro perso sur vidéos rares, pour ça aussi que je revisite les classiques...

D’abord, la magie du web, avant d’ouvrir la malle au trésor : qu’une ressource, installée quelque part très loin, finisse par glisser jusqu’à vous (merci Laurent, dit Le Claviste), et que sur cette page que vous lisez les ressources soient partageables, vous induisant ainsi à reconstruire votre propre approche. Merci donc à Richard Metzger de Dangerous Minds, lequel remercie à son tour Tara McGinley, mais pas d’autre précision sur la source de ces retraitements, dont j’ai du mal à imaginer qu’on puisse les isoler, sans disposer d’un master multi-piste depuis le disque que nous possédons tous ?

En tout cas que tous ceux de mon âge ont possédé et usé jusqu’à la trame, Let it bleed c’était l’année de mon bac, et nous en savions bien peu sur ce qui se passait chez les Stones, la petite silhouette de Brian Jones sur le disque-gâteau de la pochette tenait toujours une guitare alors qu’il est absent du disque, et c’est seulement des années plus tard, travaillant à mon livre, que j’entrerais vraiment dans la fabrique, cette fin octobre début novembre 1969 au Sunset Sound Studio de Los Angeles, avant l’embarquement qui finira à Altamont. La source essentielle étant le livre de Stanley Booth, True adventures of the Rolling Stones, mais qui décrit parfaitement la hiérarchie spatiale précise de ces jours : n’entrait que peu de monde dans le studio même.

La bible de Martin Elliott donne comme date de premier enregistrement la période du 23 février au 15 mars 69, à Olympic, donc en pleine crise Jagger-Richards du tournage de Performance (dans son autobiographie Life, on aurait préféré que Keith nous en dise plus sur le studio, et moins sur le parking où il attendait la sortie d’Anita Pallenberg), et Elliott fait état d’une version magnéto-cassette, comme Keith en était familier, enregistrée dans l’appartement du galeriste Robert Fraser (celui qui avait été arrêté en même temps que Jagger deux ans plus tôt).

De ce morceau qui sera une marque essentielle pour les Cailloux qui roulent, évidemment reste l’ouverture, comme chaque fois la marque sonore du riff, le jeu répétitif de Keith Richards, une boucle qui sera reconnaissable sur scène trente ans plus tard dès qu’il en reprendra l’accord – avec sa façon inimitable d’en user sur une guitare accordée en sol ouvert (j’ai dit inimitable, on est encore dans l’époque où Ry Cooder reproche à Richards de lui avoir pris directement cette technique issue du vieux blues du Delta). Et le mot qui me vient à propos de cette boucle particulière, c’est euphorie – mais je ne sais pas l’ancrer, ni si elle m’est personnelle. Il y a une joie à cet éclatement qui toujours recommence, peut-être cette toute première confiance naissante des Stones deuxième phase, libérés de la tutelle de Brian Jones, libérés de leur producteur Allen Klein – euphorie technique aussi à ce qui s’articule sur eux pour leur retour en scène, irruption des cuivres, sans doute aussi le savoir obscur qu’avec Beggars Banquet ils ont réalisé un pas esthétique qui les coupe radicalement de la variété et du pop comme mode ?

 

1 _ piste à piste


C’est la première piste que je propose d’écouter, reprise de Dangerous Minds : le son très reconnaissable de la Les Paul de Keith, probablement une vieille, des années 57-58, sur One + One on voit cette Les Paul noire avec une décoration genre léopard sur le bois... C’est le son de la Gibson qui donne sa matière au riff, comme de la laisser jouer seule (à l’entrée des accords, à 1’05), via le sustain, mais avec ces curieuses insertions de glissés solo dans le manche (voir à 1’27 puis 2’06 etc., piste sans doute insérée dans la 1ère au mixage) :

A compléter aussitôt par les pistes superposées. Dans cette deuxième nappe de guitares, Keith Richards encore, à l’évidence – pas de Mick Taylor, ce qui témoignerait de premières prises au studio Olympic avant l’embarquement pour Los Angeles – mais surtout l’entrée du piano de Nicky Hopkins, et l’étonnante diversité de ses ajouts par facettes au second plan harmonique, et l’harmonica saturé de Jagger (là très probablement l’apport des techniciens de L.A.) :

En rebrassant les cartes des pistes sonores de Dangerous Minds, je mettrai de suite la partie drums (avec aux percussions le producteur Jimmy Miller, recruté par Jagger et Richards, non pour remplacer Allen Klein, mais pour les seconder dans leur nouvelle main-mise). L’art de Charlie Watts, inimitable, c’est d’accepter une partie de batterie considérablement simplifiée par rapport à sa technique de jazz, sans vrai mouvement vers les usages rock, hors ses appuis sur le tom basse, très mat (on voit dans One + One des coussins dans la grosse caisse, comme n’importe quel groupe de garage), mais sa façon de laisser Richards établir le rythme, et lui d’en proposer seulement l’ouverture, la syncope – non pas de marquer ou de donner le rythme, mais d’ouvrir et distendre de l’intérieur la partie rythmique de Richards. S’il y a euphorie, elle est ici, elle danse :

Quatrième piste, la basse. Dans toute cette période, et très précisément depuis Let’s spend the night together, Richards – assez ingrat si on se souvient du rôle éminent de Wyman dans la constitution des Stones, mais sans ce cynisme peu probable que le groupe ait survécu comme il l’a fait – tient lui-même les parties de basse en studio, le déploiement le plus exemplaire étant là encore ce que répertorie Godard dans One + One. Aussi j’aurais tendance à dire qu’ici c’est Richards qui tient la basse et non pas Bill Wyman, ce que confirmerait la presque hésitation du début, et le lick plus régulier qu’on entend de Wyman dans les versions live ultérieures.

Enfin la voix bien sûr. Dangerous Minds note les écarts harmoniques entre 2’30 et 3’00. Merry Clayton (son prénom, parce qu’elle était née un jour de Noël) enregistre à Los Angeles. Pour une fois l’impression vraiment surprenante d’être dans la tête de Mick Jagger, et que c’est d’un vrai travail qu’il s’agit :

 

2 _ version intermédiaire, Keith Richards au chant


A comparer avec ce qui est peut-être la trace précise de l’enregistrement Olympic Studio, tel qu’apporté à Los Angeles : version de travail avec Richards qui fait la partie chant – confirmant son rôle principal dans la masse du collage et de la composition :

 

3 _ à la télé c’est du play-back


Exactement contemporaine du mixage à Los Angeles, ce tout premier play-back pour la télévision (Jagger ne prend pas la peine de faire semblant à l’harmonica), où on voit les visages, et Wyman plus Mick Taylor tenir leur partie dans l’arrangement d’un morceau auquel ils n’ont contribué ni l’un ni l’autre (d’ailleurs Mick Taylor se marre hautement) :

Autre play-back pour promo télévisée, sans plus d’intérêt, sauf d’avoir greffé cris en délire hérités de la période 66-67, mais devenus anachroniques, croisement de l’histoire des médias et de ce qui naît via Peter Whitehead, les Maysles, Godard, Robert Frank quand le film cherchera à reprendre aux musiciens le dépôt de légende. Mais à lancer pour la guitare transparente de Keith :

 

4 _ versions scéniques, de 1972 à 1995


Evolution ultérieure du morceau : je ne sais pas la source exacte, mais probablement dans les répétitions de 1972 ? période Stones Touring Party, où l’enfoncement héroïne de Keith, le surgissement du punk qu’il faut bien suivre, et le rôle devenu brièvement proéminent de Mick Taylor donne la couleur. Ils joueront d’ailleur Gimme Shelter dans le concert Brussels Affair, Keith interdit de séjour en France :

Et les mêmes vingt-cinq ans plus tard, la recette au note à note. Mais c’est Paradiso d’Amsterdam en 1995 (enregistrement live de Stripped, ils n’ont pas le droit de faire semblant). Noter le plan sur le début désormais apparent de la déformation arthritique des mains de Keith :

A comparer, deux ans plus tard, tournées Babylone, avec les codes de la représentation scénique pour spectacle de masse :

Possibilité rajouter aussi New York 97, Capitol Center, début lent intéressant, ou Tokyo 99, ou Tokyo 2003 dans le genre industriel, comme si avec Internet tout désormais pouvait être documenté... Mention pour cette version de 89 à Atlantic City, la dernière avec Bill Wyman et sacrée piste de basse.... Darryl Jones, qui le remplace en 92 est par ailleurs le mari de Lisa Fisher, la choriste toujours omniprésente sur ce morceau. Pour hommage donc à William Perks, dit Bill Wyman...

 

5 _ retour sur novembre décembre 1969, Altamont


Petit rappel : Altamont, 6 décembre, extrait du Gimme Shelter des Maysles dont la chanson sera donc devenue le titre, pour toujours associé à la mort devant caméra de Meredith Hunter, coup de gong sur les années 60. Et là on reconnaît bien la façon Wyman de faire avancer le groove, sur sa propre ligne très différente de la version studio :

A compléter par ce bout du film des Mayles, pour les gros plans, et les dents de Keith– merci l’héroïne –, avant son râtelier tout neuf et définitif offert par les Suisses en 73 :

 

6 _ section anciens combattants ?


Dans les curiosités, je n’aime pas trop le grand cirque où U2 exhibe Mick, mais petit attachement à comment Merry Clayton va continuer sa carrière sur ce seul capital, avoir été celle qui a chanté Gimme Shelter dans Let it bleed...

On peut finir avec sa sainteté Keith reprenant l’antienne avec son groupe solo des années rupture, 85-86, X-Pensive Winos (Sarah Dash vocals) et parfois le riff à la note près (et cette combinaison d’un batteur exceptionnel avec le guitariste Waddy Wachtel servant les plats tout prêts au Human Riff – he’s not Pavarotti, ins’t he, commentera Bill Wyman en ironie rétrospective) :

LES MOTS-CLÉS :

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1ère mise en ligne et dernière modification le 30 novembre 2010
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