Limite, roman, 1985-2010, p.79-99/199

republication numérique commentée de Limite (Minuit, 1985)


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ou présentation générale du projet.

 

- à propos de ce passage
Après ces 20 pages, c’est la troisième partie, il faut que narrativement tout soit exposé. Je vois ce passage-là, et la symétrie entre le fondeur et le dessinateur industriel, comme en jazz ou en rock le bridge, cette échappée harmonique et rythmique en milieu de morceau.

À distance, plus gêné par la récurrence de la notion d’accident : ça avait été le premier texte écrit pour Sortie d’usine, il y a l’accident du chômeur et maintenant celui du fondeur – dans Parking aussi je mettrai un accident de la route au milieu de la trame narrative. Je crois qu’avec le temps évidemment l’apprentissage c’est de s’empêcher de chevilles aussi directement prises au réel, mais en même temps c’est avec ça qu’on vivait, rien à voir les accident de la route ou les accidents de l’usine, le rapport au corps tissé globalement à l’échelle de la société en était issu.

Et pour chaque figure de ces accidents je sais aussi retrouver une source autobiographique, une référence d’image précise, même si je constate comment l’usine de fiction décrite par les deux personnages mêle à égalité cinq de mes propres traces autobiographiques, l’aciérie de Longwy, la fonderie de Ruffec (plus l’atelier fonderie des Arts et Métiers, une des rares choses qu’on nous y ait apprises avec laquelle je me sentais en affinité), l’usine de téléviseurs Thomson d’Angers et l’usine SKF de Fontenay-le-Compte (le paragraphe avec traitement thermique).

Élément qui m’a surpris à la recopie, cette volonté d’avoir voulu sculpter, avec l’ouvrier fondeur, un type brut, aborder une violence. C’est écrit à Rome, un ami sculpteur – Frédéric Bleuet – m’initiait aux bronzes et leur dessin, et principalement Donatello. Je ne crois pas que mes référents littéraires, même dans la vénération Faulkner où j’étais, m’auraient à eux seuls permis ce travail.

Par contre émerge nettement un souvenir autobiographique : notre lycée à Civray ne proposait pas de terminale S (scientifique, à l’époque C), et, cette rentrée de septembre 1969, je m’étais retrouvé interne au lycée Camille-Guérin de Poitiers, où l’onde de choc née de 1968 attendrait 1971 pour parvenir (souvenirs datables, argumentés, précis). Nous avions des blouses grises, et la cantine un vaste quadrilatère carrelé desservi par chariots. Je ne connaissais personne, je m’étais retrouvé à une table sans bien sûr comprendre pourquoi à celle-ci il y avait de la place. Elle était occupée côté allée par quatre types à la violence affichée d’emblée, qui se servaient d’emblée de la moitié de ce qui était fourni à la table de douze, à nous de faire avec le reste. Protester (je l’ai fait), c’était prendre des coups dans les couloirs (je les ai pris). Mais j’ai dû les supporter longtemps, avec pour seule consolation se dire que ces imbéciles le resteraient probablement toute leur vie. J’ai retrouvé de tels caractères plus tard aux Arts et Métiers, mais je savais mieux m’en prévenir.

Par contre, je crois que je n’ai jamais changé d’une posture sociale que je ressens parfois comme terrible handicap : dans pareille situation, je me ferme, je passe au travers, je ne cherche pas l’affrontement – les livres d’ailleurs servaient à ça. On s’en venge après, dans un récit qu’ils ne liront pas.

On a constamment affaire à ce genre de mesquinerie, même là, à 40 ans de distance (mon bac obtenu en juin 1970 et quels beaux disques nous avions eu toute cette année à écouter, de Umma Gumma à Chicago Transit Authority, sans compter bien sûr Let it bleed – le double blanc des Beatles je le vois un tout petit peu avant, mais lié à Civray et non à l’internat de Poitiers...). Je crois que je n’ai pas changé de comportement, malgré parfois ce qu’il m’en coûte : on paye, on se referme, on continue.

À relire cette brève évocation en cinq lignes, que je ne savais plus y être, tout resurgit d’un coup. La même colère intérieure, et le même effort sur soi-même pour que leur coup de force ne leur confère aucune prise. D’où le fait : je continue. Aujourd’hui encore, je continue. Je sais leurs noms, j’ai les même les photos, ce ne sont pas sur mes propres routes que je les ai recroisés.

 

Limite, roman, 1985-2010, p. 79-99

© François Bon & publie.net, ISBN 978-2-8145-0362-5


« Tu marches tu serres les poings, ce qu’ils ont à t’offrir juste de quoi gerber alors t’en fais pas, ce qu’il y a devant toi tu le prends... »

Chanter, sur la double vague discrète de ta chambre d’écho. Juste ton corps à porter en avant. Esclave de rien. Et mon ampli solide, en fond de scène, m’accorde cette licence : je peux sauter, glisser, courir, leur tourner le dos – ma planche rouge vernie, lourde et juteuse, tendue d’acier, n’exige rien de moi que jouer.

« Prends, t’en fais pas prends, tu n’as rien, surtout rien, tu n’as rien à perdre... »

Elle est à ma hanche la Gibson, manche droit sur eux. Mon accord ouvert je le frappe depuis l’épaule, la gratte aussi bas que le genou j’y arriverais encore. Et le son très sec du double bobinage, sur micro chevalet, laisse passer dans l’ampli la pleine surface des six cordes, un champ égal de couleurs – je la vois jaune paille, un jaune brillant, que ton riff chaque fois ravage sans parvenir à totalement le détruire.

« Un par un tu brises les murs et marches, tu n’as rien, rien à perdre... »

La basse, d’un hoquet, s’est juchée sur ton cycle comme de soudain prendre pied sur cela que tu tiens à bout de bras. Me libère du riff, je n’ai plus, chaque quatre temps plus syncope, qu’à renouveler l’accord, d’une seule frappe au ras du teneur, saturant ce qui reste d’espace sonore au-dessus de leur rythmique (j’aime bien jouer la basse, aussi, et avec lui parfois sur des morceaux lents on échange). Puis moi aussi laissant la guitare pendre, battant des mains au-dessus de ma tête et ondulant, l’impulsion encore dans les reins – musique tienne, que tu as été chercher en toi-même puis ramenée, avec les autres rebrassée et travaillée, jusque là où maintenant elle accepte de t’exclure.

Alors comme vaincu par ce que hurle en jet dans tes mains la machine-son, un pied chassant l’autre, tu reprends ta Gibson très bas aux genoux et d’un bout à l’autre des planches de la scène à reculons tu glisses. Comme traîné tu passes au ras de lui chanteur, recroquevillé sur son micro et qui parle plutôt que chanter, et devant la face ronde de la grosse caisse assurant continuité par triades, la scène un instant à vous deux la basse qui arpège et toi qui bêches saturé à plein accords.

Puis de face, faux combat, la basse et toi micro contre micro et nos deux manches symétriques avant de s’éloigner, face à face encore, en faisant danser les épaules, le rock’n roll est cette vieille joie on s’en priverait pourquoi, maintenant de chaque bord de l’estrade noire, et celui qui inaudible parle en son milieu. L’un sur l’autre on se précipite volte-face, grand coup de fesses et nous voilà à encadrer notre brameur, ce coup-là on le fait une fois une seule chaque soir mais c’est rodé c’est mesuré, alors reprendre à trois le thème dans son seul micro en choeur, nous deux la basse à l’unisson et lui en tierce ou à peu près : « Pas de futur et pas de ciel, alors t’en fais pas tu n’as rien, rien à perdre... »

Puis lui micro décroché sur longue boucle rouge du câble, bientôt reparaît à gauche, éclairé à contre du fond de scène pour juste en faire une silhouette de carton : « À la basse… » et ça aussi fait partie du rituel.

À peine un pinceau de lumière sur le buste et nous trois dans le noir, ses doigts trop blancs sur le fond noire de la gratte, insectes essayant en vain d’échapper à la paume fixe – son jeu façon Jah Wooble (dit-il, espère-t-il, mais on est allé une fois le voir, Jah Wooble, on lui a fait signer ses disques), il attaque les cordes des deux doigts joints comme d’avoir soudain rassemblé dans la polyphonie des quatre cylindres raides que sont ses cordes de basse tous les instruments du groupe, tirant de sa quatrième, sous le tambour du pouce qui bat pour en fouetter à plat les harmonies ce long cône de nickel tréfilé un son de piano écrasé, grognant comme une voix au matin après la cuite de la veille, oui la basse est un instrument majeur. Alors, comme de la soulever à la taille, s’y ajoute une pulsion douce et plus sourde, pouls amplifié qui, sans hâte mais continûment accélérerait pour préparer ce rebond de pédale qui prend d’un coup volume : « Aux tambours... »

On s’écarte, on lui laisse le champ libre, à la batterie. Juste une boule de cheveux on lui voit, penché qu’il est sur ses peaux. Cascades, écroulements, jusqu’à des explosions avec brusques tuilages comme de cuivres brossés ou d’éparpillements de bois. Trois projecteurs minces comme des fils et modulés sur ses crêtes entrebâillent la masse compacte de son matériel, dévoilent par instant l’éventail clair des baguettes qui vont si vite qu’elles en semblent flexibles, allument des feux sur les tubulures des micros, les pieds de cymbales qu’il délaisse maintenant pour revenir à ce son graisseux qui des toms basses emporte verticalement sur lui toute l’étendue du spectre au-dessus des roulements qui finissent encore de déferler pour briser sur le double à-coup de son pied droit. Alors lui basse revient, solidifie la revanche des notes sur ce rythme qui, livré à lui-même, affirme si hautement sa suffisance. Et c’est moi qu’on éclaire, tout prévu, un pied sur l’estrade de la batterie, de profil et dos cambré, beau comme une pochette de disque, ça doit faire, à distance. Médiator entre les dents, une de ces figures d’arpèges qu’on aime qu’on joue sur accord ouvert, séquence ou s’engrènent et se multiplient notes appuyées et notes à vide, peuplant de l’intérieur le bruit blanc des percussions : « À la guitare solo dit Jo l’enfer c’est Joël... », j’aimerais qu’un jour il la change, sa phrase, ça ferait des vacances.

Ta Gibson n’a pas bougé, lourdement calée (c’est deux fois plus lourd qu’une guitare normale, ces machins), en commutant à nouveau le bobinage c’est toi qui est venu te caler sur elle, laissant entre toi et eux l’épaisseur entière de la scène, puis médiator repris ferme entre pouce et index, démonstration peut-être, n’empêche... La sueur que tu ne peux pas essuyer te brûle les yeux, pour leur argent ils en veulent et on le leur doit mais c’est le morceau lui-même qui t’appelle – et si tu te plantes, ils seront les premiers à piétiner les funambules.

Une énorme sensation de fatigue, de harassement, à repousser. Et cette eau salé et brûlante qui t’envahit coups et bras.

***
**

« Attaque... »

Soudain autour de toi un froid.

Sur tes bras, ton visage, tes jambes à nu, l’air s’est évidé, devient une morsure égale et collante, qui cherche par plaques à t’arracher la peau. Et s’est évidée en même temps la nuit, pourquoi comment je ne sais pas. Toujours tu baignes dans l’orange des projecteurs que réverbère la vieille brique, mais au-dessus le plafond bleu noir a tout aspiré : tu ne cours plus dans la lumière mais directement dans cette nui qui la surplombe.
Tu cours. Des coups de cinq mètres, et retours, en faisant bloc avec les autres, dans les dix-huit mètres. Même nos avants se sont repliés. En face nous tiennent, nous agrippent, nous comprimés derrière notre ligne blanche et la balle affolée entre eux qui ne passent pas encore et nous qui ne pouvons les déborder.

« Attaque », braille le goal encore une fois comme si on ne savait pas ce qu’on avait à faire. Sa voix maintenant rauque, sans presque plus rien prononcer qu’on comprenne, nos noms parfois, et « tape », « prends ». Isolé, lui, derrière le mur de nos corps, repoussé du jeu et pourtant sa clé, quand la balle aura fini par trouver la faille et qu’un de leurs attaquants canonnera. Un poil de seconde et tout ne reposera plus que sur lui qui pour l’instant, seul dans sa cage en blanc, devant ses filets, mains gantées sur les cuisses nues, n’a que son cri.

Le moule que tu as rempli et tassé par sur le tapis roulant, clos sur son creux intérieur, où le plus riche de sa fonction est en négatif : la masse compacte et noire du sable, bien plus lourde que la pièce future, dans son bâti de métal, n’est que la lisse enveloppe d’un vide qu’elle protège et isole. Et de chaque atelier les rubans de tapis convergent, déposent comme une foule se rassemble sur une place les moules un par un au pied du cubilot, parquées des heures ou des jours (tiendraient des siècles), puis charger de gueuses de fonte contre leur propre révolte de sable inanimé au moment de l’entrée du feu, identiques sauf une marque de craie sur le châssis pour signaler quelle forme attend sous le cube de sable noir. Vient l’accomplissement, la rencontre du feu liquide, la fonte rouge sous sa croûte brune. Un éclatement interne, quelques vapeurs blanches sous les gueuses, des fissures dans le sable soudain grise, craquelé, vieilli. La chaîne à nouveau qui les entraîne.

Là j’ai commencé, au décochage. C.A.P. de chaudronnier, dans une fonderie on peut pas dire que ça trouve tout de suite emploi. Disent que c’est exprès, qu’au lycée technique, le nôtre ici, ils forment tout sauf des fondeurs : chaudronniers, tuyauteurs, n’importe... Entreront sans qualification. Ça ou rien. Concasser ce n’est pas compliqué : les châssis arrivent par le tapis roulant, on les soulève avec un crochet et on les tire au-dessus de la grille. Ils sont chauds encore, le sable on ne le touche pas de la main. Et sur la grille leurs quarante ou cinquante kilos se mettent à rebondir, sauter en l’air : se tordent et plient, et si ça ne suffit pas tu défonces toi-même, d’un coup de barre à mine. Le sable tombe par paquets, s’en repart dans le circuit souterrain, bientôt régénéré pour un prochain tour de trémie. Métal contre métal : ta pièce est là qui tressaute sur les barreaux d’acier, avec son orifice de coulée en gros entonnoir ombilical, tube solidifié d’une végétation étrange. Tu l’attrapes, les mains dans ces moufles de cuir noirci, luisant à ce contact du métal brûlant. Enfin, derrière, sur un billot de vrai chêne, d’un seul coup de mailloche sur le chanfrein briser la masselotte, rompre les évents – les ajouts de coulée s’en retourneront au cubilot pour un tour. Ici, pour les pièces neuves, arrivent par trains et camions les vieilles chaudières, débris de fonte, blocs compressés de ferraille, une fonderie c’est des cycles fermés qui communiquent par en dessous, tout se dissout et se recompose, se démolit sans perte comme s’il ne pouvait jamais rien sortir du vieux monde des hommes à leur consommation de fer. Et nous, pour y servir.

« Joly, mon Joly tu prends ! » Oui, celle-ci pour toi, cet avant que je marque me payera son coup de coude...

« Chipe, chipe-lui, chipe... » Ce coup à l’estomac tu me le rendras, valse mon gars. Non, a préféré la passe, leur centre veut reprendre de volée mais notre goal araignée a cessé de crier, monte et saute, s’abat avec sa proie, se redresse déjà et relance. Une de sauvée, les nôtres démarrent mais un type immense, des leurs, intercepte de la tête, billet retour...

Mon aîné, à deux ans et demi, quand le dimanche on part en balade, il s’en débrouille déjà, du ballon. On ne s’en irait pas sans sa balle dans le coffre, près de la mienne. La gamine, elle, à dix-huit mois, trop tôt pour savoir ce qu’elle aimera. Les gosses ça change tout ton temps. Surtout à cet âge. Après, avec l’école, peut-être on respirera – on verra. Quand on bosse à deux chacun y met du sien, et d’un jour ou d’une semaine à celui ou celle qui suit tu ne vois plus rien passer que l’urgence immédiate, de médecin ou de ravitaillement, ou simplement du temps qu’ils détournent : moi-même en raconteur d’histoire ? C’est les autres, qui disent que tes gosses grandissent. Même le sommeil, moi qu’un coup de canon n’aurait pas réveillé. Pas une toux que tu n’entends pas, comme tu entends leurs rêves, ces moments où ils pleurent ou rient sans savoir. Te lever ou pas... tu laisses faire, et lorsque finit le rêve tu te rendors avec eux, de l’autre côté de la cloison maintenant silencieuse. Tu es crevé en fait. Ces tas de petites choses par quoi ils ne te laissent jamais en paix. Et pourquoi le mariage s’était-il ainsi raidi, sinon parce qu’on n’avait rien gardé à nous, hors de ce que chaque jour par eux on découvrait. Une invention de chaque moment, et tu passerais à côté ? Si tu en baves, corvées, tracas, soucis, pas un jour qu’ils ne te font pas aussi crever de rire, tu comprends aimer comme rien auparavant ne te l’avait jamais donné. Alors pourquoi non plus nous deux, mais chacun de nous isolément pour eux les mioches.

Puis ce moment de l’inflexion. Moi, et moi seul. Ou peut-être nous deux encore, mais que je n’ai jamais compris sa partie à elle.

Quand, en dînant, en se mettant au lit ou même le matin au café, occuper cette parole vous deux face à face et les yeux face aux yeux, meubler la parole comme le temps des enfants et seulement des enfants. Un rempart si commode dressé autour de toi pour cacher ce que dedans tu es. À cause de la chasse. À force de se croiser, à la cantine du boulot, les filles des bureaux. Ou au hasard de la ville, ou d’un samedi soir entre amis. Dans les choses les plus simples, et même si ça n’ira pas plus loin. Parfois directement en sa présence, à elle : et elle n’aurait pas compris ? Pris au ventre, dans la chasse, lentement ou d’un coup mais tu ne commandes pas, tu ne commandes rien. Posséder compterait, tu aurais but de te satisfaire : non. Prouver sans doute, mais ne prouver qu’à toi. Rien au bout que ce portrait, où tu sais t’afficher un peu plus que toi-même. Terrain glissant, d’un corps l’autre, dès que tu vas. Où tu te risques pour l’inadvenu, l’impact de la première fois, quand de chez toi tu n’emportes que le déjà conquis : la chasse. Alors commence d’élever le rempart, que rien n’en transparaisse, et maintenir la balance : la maison et l’interdit nécessaires aussi, au frisson de la chasse. Sachant aussi que jamais ailleurs tu n’atteindras ce sentiment qui ici te remplit lorsque dans tes bras tu portes ton enfant endormi, ou bien qu’au matin il vous rejoint dans votre lit. En vous conduisant aux gosses, votre mariage vous a conduits à plus grand que lui-même, plus grand que ce que chacun vous y aviez apporté. Et tu n’avais pas compris que cela lui appartient encore, ces franges de toi secrètes, et doit lui être reconduit comme hommage. Ce plus grand t’a été mis dans les mains et toi tu l’as divisé, morceaux à la taille de ce que déjà tu connaissais. Tu as séparé le surplus, t’en es servi pour à nouveau goûter à ce qui t(était arrivé une fois dans ta vie, plus belle que toutes les autres, et c’était du réchauffé. Mais pourquoi te fallait-il, pour l’apprendre, traverser aussi cela, au risque de tout casser, et la certitude que la fêlure ne peut devenir que définitive.

Alors quand, un soir à l’hôpital, presque le dernier puisque les yeux de l’accidenté commençaient de cicatriser, qu’il allait bientôt sortir, Monique a dit devoir partir un peu plus tôt, parce que sa voiture était en réparation, qu’elle devait prendre un bus pour rentrer, que moi je lui ai dit : « Mais je te remmène, si tu veux... », c’était déjà joué, en entier.

En fonderie, si t’as le gabarit, garde-le, ne vieillis pas. Les reins comptent plus que la cervelle, dommage mais c’est comme ça. Au-delà de quarante piges les gars tu les vois : dans une petite cahute, où toutes les heures tu inverses un aiguillage pour les wagonnets. Ou à surveiller un trieur ou un broyeur, pour le sable ou le minerai – et finies les primes, risque, insalubrité, pénibilité, par quoi ils nous tiennent. Ceux qui résistent, par contre, sont bons pour aller jusqu’au bout : des gars secs comme des triques, la peau parcheminée, qui carburent au gros qui tache mais gagnent à tout coup contre toi au bras de fer, dans les vestiaires. Ce modèle-là je sais pas s’il se fait encore. En tout cas pas chez nous, à voir par qui ils les remplacent.

En t’embauchant, tout juste s’ils ne tâtent pas le biceps. Le chef du personnel (marqué « ressources humaines » maintenant sur sa porte, comme si ce n’était pas nous, plutôt, la ressource) n’avait pu s’empêcher de le sortir : « Du sur-mesure, pour vous, ce travail : avec un coffre pareil. Vous pourrez vous dépenser... » J’aurais pas dû répondre, ça m’est sorti quand même, aussi sec : « Ce serait plutôt moi qui serait fait pour votre travail, que l’inverse, non ? » Un caractère de cochon, ça ne t’arrange pas toujours la carrière, mais ce que tu as sur l’estomac au moins tu ne l’envoies pas dire. Après, tu apprends, qu’il vaut mieux tourner sa langue dans sa bouche.

Au bout de cinq semaines, le décochage, ras la caisse, j’étais retourné le voir : « À vingt ans, monsieur, on a envie d’autre chose, je lui ai dit : vous me donnez mieux ou je trouve ailleurs, j’ai quand même un métier...
— Eh bien, au cubilot. Au contraire, si ça vous plaît, et il y a de bonnes primes. »

Évidemment, les primes. En trois-huit, quatre équipes au relais, plus la salissure et le « travail pénible » qui doublaient la paye. Trois grandes citernes debout au fond du hall. En amont, le ballet des wagons, pour charger par en haut le coke et la ferraille. Nous, en bas, une douzaine de gars. Lorsque c’est prêt dedans, le chef s’avance, casse l’orifice d’argile et le flot s’élance, tombe lourdement dans la rivière bêchée à même le sol de terre : rien de changé depuis l’âge du bronze. Et chaque goutte qui rebondit vient à tes pieds solidifier en étoiles bizarres. J’ai même ramassé un coeur, un petit coeur, parfait, que je garde. Tu as revêtu l’équipement millénaire, de cuir entièrement recouvert, plus ce casque-cagoule à visière de mica. On est des extra-terrestres, des masses sans yeux et sans peau exclusivement créées pour leur monde de feu. Et par deux, à chaque extrémité du guidon de deux mètres, vous chargez les creusets, et commencez à remplir un par un les moules sous leurs gueuses, avec leur marque de craie, de ce liquide épais, rouge brun, que tu sens vicieux malgré cette apparence de soupe lourde.

Le jour où ça a explosé, aucun de nous n’avait encore la tenue de coulée : juste nos petits casques de plastique et le tablier. On n’a plus rien vu qu’une masse rouge, un volcan suspendu au-dessus de nos têtes. Personne n’a jamais pu dire ensuite le pourquoi. C’est des puissances qui parfois se réveillent, redeviennent elles-mêmes et te remettent à ta place. Trop vieux, ce cubilot, sûr, ça ne serait pas arrivé avec un des deux autres. Celui-ci datait du siècle dernier, la maison juste fondée. Un peu notre fétiche, et il donnait comme les deux autres, autant. La fonte c’est pas à notre époque que ça peut changer beaucoup : encore que, avec les graphitées.

Après, c’est allé bien trop vite : je me savais brûlé. Je hurlais. On m’a emmené. Ils me tenaient à quatre, tellement sur le brancard je me tordais. Puis je suis tombé dans les pommes. Quand je me suis marié, j’avais encore le bras en écharpe, de la peau de fesse greffée au coude et au poignet. Et la figure comme je l’ai maintenant, un peu trop bronzée sur tout un côté. Même carrément mauve, toute lisse, où la barbe ne revient pas. T’apprends à parler aux gens de profil, à te servir de la lumière et de l’ombre. Et t’habitues à ce qu’on te regarde drôlement, quand tu te promènes le soir dans la rue. Comme ça il a commencé, notre mariage. Deux ans qu’on se fréquentait, notre premier en route et moi qui lui demandais : « Mais tu voudras encore de moi ? »

Alors, trois ans après, de profil dans la mi-ombre de la chambre du malade, que ma voix était blanche, prononçant : « Je t’emmène, si tu veux... »
Parce que c’est ça, la chasse. Comme Monique le savait probablement, et tout aussi obscurément. Sans pourtant rien connaître d’elle. Bousculement, et on marche. « Qui voudrait encore de moi », comme si à toutes il fallait à nouveau poser la question que tu ne supportes pas. En sachant du coup briser celle qui depuis trois ans chaque jour me répondait qu’ainsi et sans changer elle me prenait. Comme brisant en une fois le partage, et si vainement.

On a couché ensemble deux fois, sachant tous deux cela, à cause de cela abîmant même ce qui nous avait joints, et brisé pour chacun tout ce qui restait autour.

Au cubilot, je n’ai plus voulu retourner. Encore une fois j’ai monté l’escalier de bois du chef du personnel, avec vue sur les ateliers. Le ton avait changé : « On va essayer au moulage, il m’a dit, mais c’est vraiment tout ce que je peux faire pour vous. À vous de voir. »

Comme s’il ne savait pas, que maintenant je pouvais toujours essayer de chercher autre chose. Ils m’ont quand même passé professionnel, P1, le mois suivant : comme une dette – le prix de la plaie.

« Joly, Joly agrippe... » Rappel à l’ordre : elle était où, la partie ?

De la hanche contre la eienne, et du gauche dévie la balle, lui s’étale, à plat, ça craque. Il l’a voulu, mérité. Sifflet. Coup franc ? Pardi. Carton d’avertissement : ah bon, j’y suis allé un peu fort, monsieur l’arbitre ?

N’empêche, pour le coup de coude de tout à l’heure ça y est, un partout. Ça aussi, le prix de la plaie.

***
**

Sa gueule brûlée je ne peux plus la blairer.

Pourtant, lui et mois pas d’aujourd’hui qu’on se connaît et qu’on se respecte. Dès le lycée, internes ensemble. Ça avait pas bien commencé. Lui il s’était retrouvé avec deux autres baraqués et pris évidemment le haut de table à la cantine, là où les plats arrivent. Après eux s’il en reste. J’avais gueulé, pas suffi. Alors un midi je lui ai pris sa place. Il a voulu m’éjecter, j’ai tenu. Je me rappelle comment la chaise a valsé dans l’allée de carrelage, un pion a débarqué, j’ai repris ma place et ils ont un peu moins osé nous tringler (le mot en vigueur) – cynique à dix-sept ans, tu comprends quoi du reste de la vie ensuite ? Voilà, on a commencé par se fiche dessus, on a fini pareil.

Quand le mois d’après j’ai ramené ma guitare, tout le contraire : tout miel. Toujours dans mes pattes. Ces types-là sont comme ça : tu t’écrases devant eux, fichu. Tu réponds, il n’y en a plus que pour toi. Il a commencer à bosser avant moi, forcément : le dessin industriel t’apprends jusqu’au brevet, deux ans plus loin que le C.A.P.

On ne s’est plus revus avant la boîte, et là on a sympathisé, même plus fort qu’avant. On sortait pas mal ensemble. Et quand il a rencontré madame, on s’est éloignés à nouveau. Quand moi j’ai commencé avec Monique on s’est revus un peu plus : forcément encore, puisque dans la vie on se retrouvait même étage.

Mais sans plus.

Son accident, bien sûr, rien de sa faute – et il porte à jamais son cubilot sur la figure. Même si, de cicatrices, on porte chacun les siennes. Une quelque part, chacun. Un prix ue tu as payé, en grimpant l’un de ces étages. Même insignifiante, ou refusée, ou dissimulée. Quand t’arrives au tournant tu portes avec toi comme la marque de craie qu’eux ils appliquent à leurs moules avant coulée. Toi tu le sais, les autres le savent. Que moi, ma gueule et mes mains n’aient rien, c’est peut-être ça la marque. Dessin industriel, dos penché sur ma table, près de ma fenêtre, un plafond on t’a mis qui malgré toi s’incruste à la peau. Et pourquoi sinon ça aurait flanché, Monique.

Puisqu’on habitait ensemble, qu’on vivait ensemble.

Après, les rendez-vous avec elle c’était en ville, dans un café du centre, où ne ne serait pas allés sinon. Lieu neutre, gens d’un autre âge, un café où on ne te bouscule pas si tu n’es pas pressé. Une table près de la vitrine, en devanture. Et je sentais trop de gens, trop de voix, trop près. Non qu’ils auraient écouté, comment dire ce que tu as tant ressassé, toutes ces nuits, toutes ces heures. D’autant que je la savais dans le même état. Elle, comme enclose dans son visage, et qui se taisait. Voulait taire, aurait voulu passer en aveugle au travers du temps devenu hostile, puisqu’il nous fallait décider. À travers notre explication, comme elle disait. Une défense, toutes issues bloquées. Et quand la première fois je lui ai pris la main, elle l’a retirée.

« On ne se disait plus rien. »

Pour ça, qu’elle était partie. Cela, qu’elle voulait que j’avoue.

« L’appartement je vais te le rendre, de toute façon c’est moi qui déménage, ne t’inquiète pas.
— Tu te fiches de moi, ou quoi ? Tu crois que c’est ça, qui m’inquiète ? »

Parce que c’est elle qui avait décidé d’en finir, mais c’est moi qui étais parti, toujours hébergé chez le copain sans travail.

« Tu fais ce que tu veux, j’ai dit, tu as besoin d’air vas-y. Mais quand tu voudras revenir, je t’attendrai. »

Je m’en suis tenu là, je pensais bien que ça viendrait, et même que ça nous ferait du bien. Il y avait eu tellement de choses, trop de choses.

« On ne se disait plus rien, avait-elle insisté, le boulot, les histoires – et moi je te sers à quoi : à ce que tu sois tranquille, à ce que tout soit comme ça doit être. »

Je n’ai pas apprécié. « Tu en rajoutes », j’ai répondu, puis : « Si tu savais... » J’ai eu envie de chialer, je me suis détourné, j’ai regardé la rue. Et ça continuait de monter, les larmes, je ne distinguais plus rien, qu’un brouillard en bleu et gris. C’est là, que j’ai voulu lui prendre la main, et qu’elle l’a retirée.

J’ai laissé faire. Le copain était toujours en soin pour ses yeux, j’avais sa chambre pour moi seul. Et ça me faisait presque encore un lien. Je n’ai pas voulu risquer de la croiser en allant le visiter. Et c’est pas lui, après, que j’ai su qu’elle avait trouvé un studio, de l’autre côté de la ville mais tout près de son travail. Par lui encore qu’elle m’a renvoyé son jeu de clés.
Et même alors je pensais que ce n’était pas possible, qu’on s’oublie. Trop de choses. Oui, tout cela, nos corps. Que si souvent ç’avait été si beau. Autour de moi soudain tout s’écaillait, la vie plus rêche, mise à nu. Je comprenais des choses. Comment, seul, tu dois pour tout te défendre plus à bout, presque à chaque instant. Tu ne reposes plus sur rien (on s’était posé cette question-là de la terre, autrefois). Comprenais cela, que peut-être elle avait voulu me dire, qu’être deux n’aurait pas dû être se protéger, et plutôt se rejoindre, là où maintenant j’étais par la rupture même, plus au bout de soi. Là justement où nous nous étions rencontrés, deux êtres cheminant, qui s’étaient portés pour aller chacun de soi vers l’autre, il y a trois ans. Et comprenais comme il y avait encore bien plus, comme ce n’était pas réparable d’avoir manqué à cela, n’avoir pas conjuré l’usure. J’ai envoyé une lettre : « Je change, tu sais. » Elle n’a pas répondu. Chaque dimanche, parfois plus souvent, je lui faisais porter des fleurs. Une fois, un bouquet vraiment trop gros, trop cher : des roses.

Le lundi, téléphone au boulot : « Tes gamineries ça suffit, laisse-moi vivre. »

Moi : « Je veux te revoir. »

Dans le même bistrot, en ville, à la même table. Là elle a craqué, elle pleurait : « Je suis enceinte ». Puis : « Je ne sais plus où j’en suis. » Ou :

« Nous c’est fini, mais laisse-moi m’en sortir, ne me fais pas de mal, pas de mal. 
— Qu’est-ce que tu racontes », j’ai demandé. Elle venait de faire le test, après dix jours de retard. C’était sûr, moi je débarquais.

« C’est donc pour ça, que tu ne voulais plus de moi.
— Non, non, il n’y avait personne. Et maintenant non plus, personne. Ne me demande pas, rien. »

Ça m’est venu tout du fond d’un monde épais, dans une brume. Le copain était revenu, m’avait raconté à l’hôpital ses journées sans voir, et ce moment de leur double visite du soir.

« Pas Joly, quand même... »

Elle n’a rien répondu, tout en moi s’est effondré. « Pourquoi, pourquoi ? »

Puis ce que je n’aurais jamais dû me permettre :

« Avec la gueule qu’il se trimballe... »

Et elle :

« Justement. »

Le lendemain, dans l’usine, je suis allé le voir. « Suis-moi. » On a pris par le traitement thermique, entre les deux travées de ces bassines aux bains verts ou rouille, fumant acide, ou des squelettes de ferraille, pendus à des chaînes et des crochets, viennent faire successivement trempette. Et je l’ai emmené dehors, sans rien lui dire encore, pas un mot. On s’est retrouvés près des terrils, entre les pyramides de coke.

« Tu sais ce que t’as fait », j’ai dit.

Aussitôt j’ai trouvé ça bête. Mais on se pigeait assez, lui et moi. « Je suis plus un môme », il m’a répondu.

« T’es rien qu’un salaud, un saligaud », j’ai dit, et je l’ai attrapé par le bleu. Il m’a saisi au poignet, a serré. On se regardait, lui sa mèche en travers su les yeux.

« C’est pas tes oignons, t’en mêle pas. »

Il s’est remonté la mèche d’un mouvement de front, comme si ça lui redonnait assurance, et pourquoi je m’en souviens aussi nettement, pourtant sa phrase n’était pas finie qu’elle retombait.

« Si tu veux jouer au plus con, on sera deux. »

Je me suis dégagé en arrière d’un coup, et j’ai balancé le poing. Il me l’a bloqué net, de sa main gauche, en s’effaçant. Qu’est-ce qu’on fait, contre un plus fort que soi ?

« Fais pas le con », il a répété. Puis il m’a repoussé, et moi j’ai failli m’étaler, là, dans cette merdouille de vieilles ferrailles, et l’eau suintante qui fait le sol. On s’est regardés un moment encore, à distance, et il est reparti, un peu voûté, les poings dans les poches comme pour me provoquer davantage. Et quand il eut disparu, moi aussi je suis rentré.

C’est depuis, qu’on se cause plus.

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1ère mise en ligne 14 octobre 2010 et dernière modification le 25 janvier 2012
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