Yvon Le Men | Assise devant la mer

fraternité devant ceux qui s’en vont


On lit ça dans les livres bien avant d’y être confronté soi-même : la question de l’âge est pour chacun inaccessible – et ce qu’on porte dans la tête, de toute façon une totalité simultanée (comme ai été touché, hier soir, de cette vidéo de Michel Chaillou par Joseph Vebret).

On est confronté évidemment au défi (ou au renoncement) des apprentissages neufs, quand il y aurait tant à apprendre, et c’est mal compensé par ce savoir qu’on se sait, alourdi, sorcier même, sur quelques zones très limitées : même la simplicité, alors, pourrait en devenir l’objectif. Pour le corps, on garde ça pour soi : même genre de défi, et progresser dans l’art du rêve. Il y a surtout les morts – affinité avec les –. Des auteurs qu’on lit, chaque soir, être souvent confronté au fait qu’eux, à l’âge que vous avez, n’étaient plus.

Alors étranges fraternités d’âge, Bergounioux qui vous traite toujours en jeunot (et sa façon d’en rire, et nous de l’engueuler, de ses propres aventures aux frontières), mais ces quelques-uns qui ont votre âge exactement : ainsi, pour moi, Patrick Chamoiseau et Yvon Le Men.

Pour Yvon, c’est un rapport plus large : ascendance Tréguier commune, mes arrière-arrire-grands parents dans le même dénuement radical que les siens, et surtout, dans les années 70, alors qu’on n’osait à peine prendre un cahier et écrire, ce type à cheveux longs, de notre âge donc, là où s’assemblait à quelques milliers pour notre religion folk, surgissait devant Nevenoë et disait des poèmes – il a été un initiateur bien au-delà de ce qu’il en savait, mais moi, quand on s’est trouvés bien plus tard, ou qu’il m’a accueilli dans sa maison de Lannion, j’avais à le lui dire.

D’autres choses aussi : Pierre Bergounioux, mentionné ci-dessus – et son Orphelin ici en dialogue, a-t-il jamais été confiné à une identité corrézienne, comme Yvon est à jamais écrivain breton ? Et ça résonne aussi, cette question, quand au Québec on lit Gabrielle Roy ou Gaston Miron. À l’inverse, quels autres poètes en France susceptibles de diffuser leurs livres à des 10 000 exemplaires, simplement par fait régional : la Bretagne, en se lisant elle-même, prouvant que la poésie n’est pas l’apanage d’un camp intellectuel restreint, mais que la littérature sa place est là, dans ce qu’elle nous dit de notre propre humanité, en terrain de doutes et fractures. Voir sur remue.net : Que le monde est grand d’être à portée de main.

Ces morts qu’on porte, et qui nous égalisent, c’est sa lecture, il y a 9 ans, de mon livre Mécanique. C’est ce poème très simple, simple avec éminence, que je lis de l’autre côté de la mer que regarde la très vieille dame, dans un bus sur l’autoroute entre Québec et Montréal, avec cet homme d’affaires qui beugle en anglais deux sièges derrière moi.

Juste, alors, l’envie du partage. Et que le livre qui s’écrit ici, désormais mon seul livre, s’écrivant sur Internet s’écrit par toutes nos voix ensemble. (Photo : soir, Metabetchouan, 6/02/2010.)

 

Yvon Le Men | Le Rivage


 

Elle est assise
dans ses quarante kilos
devant la mer

vaste
comme les questions
qu’elle se pose

j’imagine
devant la mort.

Elle est assise
sous ses yeux
et sous le ciel

ses yeux regardent
et gardent ce qu’ils regardent

dans sa main
qu’elle dépliera de l’autre côté

comme un enfant montre ses billes
au soleil

et à ses copains.

 

Elle entraine ses yeux
à l’horizon

elle s’entraine
au point de non retour.

Assise
dans ses quarante kilos
dans ses quatre vingt deux ans

elle vérifie une dernière fois
le tour de la terre
par la mer

avec ses yeux
elle marche sur l’eau.

Elle cogne à l’horizon
pour ouvrir
à la mer

la porte du ciel.

Elle se prépare
pour être la première
le dernier jour.

 

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1ère mise en ligne et dernière modification le 19 février 2010
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