le 104 : politiques du déficit

vigiles, caméras, mécènes et rentabilité de la culture : l’analyse de Jean-Marc Adolphe dans Mouvement


Jean-Marc Adolphe, fondateur de Mouvement, trimestriel de l’art et de la scène contemporains (et remarquable de novation graphique, indépendamment de l’implication des articles, entretiens, repères), ne m’en voudra pas de reprendre ici son texte très grave sur le déficit du 104, à paraître dans le numéro de janvier...

Pleine solidarité avec Robert Cantarella, Frédéric Fisbach et Constance de Corbières, on n’aura pas eu le temps de concrétiser les rêves et ébauches de toute cette période préparatoire à l’ouverture de ce qui devait être un fantastique laboratoire de recherche [1] [2] De plus en plus résolu, ici, à s’ancrer dans le web et l’indépendance.

Il nous restera les premières rencontres, avec Albert Serra, Anne Savelli et Olivia Rosenthal, ou quelques tentatives...

 

Jean-Marc Adolphe | 104, les dessous d’un déficit


 

Le 104, impasse et passe ! Lieu phare de l’ère Delanoë, le navire amiral de la rue d’Aubervilliers s’est donc échoué, un an après sa mise à flots, sur l’iceberg du « principe de réalité ». Concrètement un déficit de 800 000 euros. Ses deux capitaines, Robert Cantarella et Frédéric Fisbach, constatant que la Ville de Paris n’allait pas renflouer les caisses, ont préféré « jeter l’éponge ». Un euphémisme, tant l’adjoint parisien à la Culture ne semblait guère enthousiaste à l’idée de renouveler leur mandat. Et Christophe Girard s’est empressé d’annoncer que les artistes auraient comme successeur, à la direction du 104, un « gestionnaire ». Notons juste quelques incohérences dont Cantarella et Fisbach ont pâti : des frais de « gardiennage » exorbitants (800 000 euros par an, l’équivalent du « déficit ») ; et surtout, l’obligation, pour boucler un budget de 12 millions d’euros, de ramener chaque année 1 million d’euros de mécénat, et 3 millions en locations commerciales. Pourquoi vouloir à ce point « rentabiliser » un lieu à vocation de « laboratoire » (avec des artistes en résidence) tout en développant son inscription dans un quartier en déshérence ? Les sommes en jeu peuvent sembler considérables, sauf à les comparer au plan « 1000 caméras », visant à ajouter 1000 caméras de surveillance à Paris. Coût total : 250 millions d’euros, 250 000 euros la pièce. Un projet certes imposé par l’État, mais pour lequel la ville devra débourser de 5 à 25 millions d’euros... De toute évidence, maintenir l’ordre social coûte plus cher que de promouvoir un certain désordre culturel.

© J-M Adolphe, Mouvement, janvier-mars 2010.

[1Parmi les questions, et pour aller dans le sens de Jean-Marc Adophe :
- y a-t-il une politique de soutien à la création contemporaine, la plus ouverte, multidisciplinaire, transversale qui ne passe pas, justement, par ce que proposaient Cantarella et Fisbach : proximité, démultiplication des rencontres, ateliers ouverts, podcast audio ou vidéo de ces événements de proximité ?
- dans un quartier abandonné depuis des années à la misère, avec la plaie vive des urbanismes de masse des années 70, le luxueux paquebot du 104 pouvait-il suffire à lui seul à renverser la politique sociale : ils l’ont tenté (Eve Plenel), ça pourrait se faire d’un coup de baguette magique ? il suffit de faire à pied les 300 mètres qui séparent du métro...
- la légitimité d’un lieu non pas voué à la production et la représentation, mais à l’élaboration, aux répétitions, à l’accueil de chantiers d’artistes, chaque fois accompagné de rencontres, ateliers : une ville comme Paris en a les moyens – faire un lieu d’esbrouffe et de grandes expos ne suffira pas à concurrencer le Grand Palais, ou égaler la Cité des Sciences ou Beaubourg, du coup Delanoë casse lui-même l’idée prestigieuse qu’il défendait déjà en 2003, et resituait Paris dans les grandes capitales de la création, comme Berlin, Barcelone ou New York, à l’eau...
-  une rue de commerces dans un bâtiment magnifique et chargé d’histoire, mais implanter une librairie, un restaurant, accueillir des défilés de mode, ça peut se rentabiliser en 1 an ? – drôle de naïveté, et c’est un mauvais coup à ceux qui avaient fait confiance, le libraire notamment...

[2En complément à ce qu’évoque Jean-Marc Adolphe, 2 petites réflexions qui n’ont rien à voir :
- du jour où les théâtres et Centres dramatiques nationaux ont vu transférer sur leur budget le salaire des pompiers de garde, il n’y a plus eu aucun dialogue avec la littérature, là où ils étaient nos partenaires pour des lectures, des débats – bien sûr il reste des exceptions (Rond-Point, Mousson d’été, Théâtre Ouvert, ou ici notre Centre dramatique régional de Tours), mais peu probable que les CDN aient mesuré leur vassalisation, la fin de cette ère où les théâtres étaient lieu de résistance, point d’appui du débat intellectuel, et c’est brutal...
- anecdotique, mais il doit y avoir des tas d’exemples similaires : l’ENS Rue d’Ulm dispose en forêt de Fontainebleau d’une station biologique avec chalet incluant 20 couchages, une petite cantine, et des salles de travail. On y allait à 15 faire des stages d’écriture de 3 jours. Il y a 3 ans, l’administration a décidé que 15 jeunes de 21 à 25 ans ensemble, il fallait un gardien de nuit. Et que sa rémunération devait être assurée par les étudiants. Depuis, la station biologique est désertée, on fait nos stages à Paris. Abandons...


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1ère mise en ligne et dernière modification le 23 décembre 2009
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