la santé de Melico

de l’art d’être libraire en période sismique


Il y a quelque chose qui me déplaît profondément dans la plupart des approches et études concernant la librairie, c’est de toujours mettre le préjugé industriel en avant, les grosses ventes, les camemberts de graphiques, la zizouille vendue dans les hypers.

Il y a plein de libraires que je ne connais pas, ceux de la génération après la mienne, comme ceux qui en ce moment (Comptoir des mots, Merle moqueur, L’Atelier, Atout Livre si je ne me trompe pas) viennent de lancer le réseau parisien Libr’Est. Mais j’ai débuté la publication, au moment de la loi Lang et du défunt groupement L’Oeil de la lettre dans un moment où pas mal de types de mon âge se lançaient dans la librairie et sont devenus des proches.

J’avais raconté ça ici dans tiers livre : Histoire de la librairie.

Comment ce métier ne changerait pas, alors que nous côté édition on le mesure bien, la façon dont s’organisent les sorties de livres à 3 mois en amont, et, inversement, la façon dont changent nos usages de lectures. Pourtant, si on a vitalement besoin des librairies, c’est aussi comme lieu de médiation : la relation aux facs, aux autres réseaux culturels d’une ville, la possibilité non pas de signer des bouquins, mais de lire ou performer. Et tout ça peut s’appréhender, de façon complexe mais vivante, dans l’intérieur de leur métier, toujours parasité par le poids étouffant de la distribution et ses offices.

Etrange métier, un volume constant ou à peu près, mais qui se reconfigure en profondeur, nombre bien plus restreint d’ouvrages grimpant en ventes, et amoindrissement pour nous assez surréel de ce qui touche à la création contemporaine. Contexte aussi de bipolarisation, la micro-édition ou petite édition indépendante sachant s’approprier les réseaux numériques pour se développer.

Et combien nous connaissons de librairies tenues par une seule personne (parmi mes amis, Eliane Paty à Bures-sur-Yvette, Frédéric Pouzol à St-Léonard de Noblat, Gérard Lambert à St Nazaire, François Morice à Pensées Classées, Paris Bastille) ou tentant de s’organiser avec 2 salaires, comme Le Livre à Tours (même parfois en rêve), et c’est ce tissu de petites librairies qui reste la respiration principale de la création.

Reste que des continents de publications déménagent : les revues, une large part des publications universitaires (la régression ahurissante de la prescription de livre à l’université est un des phénomènes les plus tus, puisque après tout, on vous le dit, l’édition est à marché constant....). C’est que le livre, c’est de la culture bien sûr – mais la culture est une invention récente, avant on parlait d’art. Tenez, jusqu’à ces jours-ci, dans lemonde.fr, on trouvait la rubrique livres dans pratique, elle a déménagé dans loisirs – moi j’aurais d’abord mis ça dans politique & société, rien que pour les embêter, les politiques en charge de société.

C’est que la question est bien plus vaste que celle du commerce du livre. Le livre était le support matériel, objet technologique toujours évoluant avec les capacités techniques d’une société (ah, l’imprimerie du père Séchard dans Illusions perdues et la bascule au papier végétal, ce qu’on y a à apprendre pour nous). Le livre était ce qui permettait d’ancrer une réflexion dans une friction au monde, hors de notre espace sensible. Récits de voyage, histoire, et puis la mise en réflexion du langage lui-même, de la pensée elle-même. Nous nous sommes constitués là, par l’imaginaire, par cette posture intérieure à la fois active et méditative.

Et c’est bien cette posture que notre temps écran, lui aussi de pleine activité, chamboule au premier chef : la presse le sait – puisque finit le temps où on lisait son journal du matin et son journal du soir, on se compose chacun son paysage d’information via agrégateurs rss, via la circulation de liens dans les réseaux sociaux. Et ce rapport au monde qui inclut l’idée, la relation, la documentation a changé ses paramètres de temps (ils étaient déjà à l’oeuvre chez Rabelais, ou au temps du Peintre de la vie moderne de Baudelaire, mais ils sont affectés d’autre façon). C’est la fonction même de la littérature que nous apprenons à reconduire dans ces outils et ces circulations.

Lire sur écran dépend en fait bien moins du matériel, ou de l’avis qu’on a sur la question, que de la façon de réfléchir autrement au blanc, à la tourne, à la structure et la navigation dans le texte, son rapport intérieur à l’image fixe ou animée, et au son. Si, dans cet instant, j’écris directement dans le nuage via mon ordinateur, le traitement de texte Pages que j’utilise au quotidien écrit avec images, films et son au même niveau que le texte. Alors comment on n’irait pas explorer tout ça ? Et c’est changer aussi, comme change le statut du journaliste, le statut de l’écrivain : ce qui s’écrit passe par l’assemblée collective des blogs et ce que chacun en recompose.

Alors, que ça fiche la trouille ? Bien sûr. Idem que pour la musique, le produit en tant que tel, le texte comme le film, a basculé dans une logique de profusion, et ce qui nous constitue dans une discipline, peut aussi nous rémunérer, c’est bien moins la mise à disposition de l’oeuvre que ce qui se greffe tout autour, en termes de service, d’art vivant, de participation même. Et l’oeuvre numérique, en terme de confort d’utilisation, navigation, est désormais largement au niveau de plaisir du livre, plus des avantages : comment je m’embarquerais bien un Tout Simenon numérique pour mon année Québec, moi, et que ça tiendrait parfaitement dans ma Sony, en plus de ce que j’y trimbale déjà...

Pour publie.net, par exemple, notre proposition d’abonnement avec accès intégral au site, plutôt que le téléchargement individuel. Et ces prestations, bouquets de ressources numériques avec accès via site du libraire, rien d’infaisable. On peut pousser les hauts cris, mais difficile de penser que la poussée ne soit pas irréversible. Il y a tellement de questions qui restent, le rapport à la matière et l’articulation d’une réalisation papier de plaisir et confort aux versions de travail qu’on peut embarquer sur son ordi, ou aux versions pour supports mobiles et la bibliothèque qu’on emporte en vacances, la tablette numérique avec actualisation de nouveautés ou dossiers complémentaires, les questions liées au rapport à l’enseignement (on peut toujours se plaindre que ça lise moins, mais je préférerais qu’avant on s’assure d’avoir fait ce qui nous revient de travail, pas seulement la prescription, mais en terme d’interfaçage, de métadonnées, plutôt que tout abandonner à GoogleBooks), ou ce qui se renouvelle des questions de transmission, rapport à l’objet symbolique, statut des images, rôle de l’oralité pour les gamins qui découvrent l’ordinateur en même temps que Claude Ponti. Tout cela qui nous passionne dans la veille numérique...

On le prend de plein fouet côté auteurs, mais on s’accroche au texte parce qu’on le porte : on peut se planter dans la rue et dire du Rimbaud, du Harms ou du Rabelais – nous réapprenons un dépouillement neuf, et nous savons que cette invention, si on l’y joue ici, est un des plus puissants ressorts du renouvellement littéraire. Si Poe en est mort, c’est de jouer son invention dans le surgissement de la presse, aux antipodes de ce que prétendait pour la littérature notre vieux monde, qui nous le lègue comme Edgar Poe. Et pas beaucoup d’entre nous pour ne pas scruter ce qu’il advient des librairies à New York, ou ce qui se passe là-bas côté éditeurs.

Alors, les libraires ? Aucune réponse. Sauf la réaffirmation du besoin vital qu’on a, et d’eux et des livres, et que, pour nous qui sommes définitivement dans le numérique, ce n’est pas ici l’opposition, l’antagonisme, le binômial. C’est l’articulation, qu’on cherche à construire.

Cette digression pour dire, de même qu’on voit le Net respirer, se contracter, se redéployer, on peut être surpris ces jours-ci de voir se multiplier des bascules restées longtemps latentes. la mise en place d’Eden-Livres avec les Québécois de DeMarque (qui ont pris en charge les silos numériques de Gallimard, Le Seuil et Flammarion), l’outil que nous développons ici en France avec L’Immatériel-fr pour lecture en ligne avec feuilletoir, moteur de recherches et annotations. Côté vente, des agrégateurs comme ePagine qui permettent aux libraires brique ou ligne de diffuser aussi le numérique [1].

Il reste à savoir ce qu’on propose : mais des revues comme D’Ici là, pourquoi elles n’intéresseraient pas des libraires, y compris en ce qu’elles renvoient aux oeuvres papier des auteurs. Et les services d’abonnement que nous proposons aux collectivités, établissements scolaires et universitaires, aux centres de docs et écoles d’art, vous comptez laisser ça aux grossistes en banques de données ?

Donc oui, depuis quelques jours ça bouge sur le fond, et il était temps. le numérique, pour les libraires, c’est aussi un outil de proximité : leurs clients l’utilisent en permanence, y compris pour savoir si le livre est en stock avant de se déplacer centre-ville.

Comment suivre ça, et le suivre là où ça a du sens, où c’est vu en piéton, ou au bistrot avec un magnéto qu’on laisse tourner 2 heures ? C’est la belle santé du site Melico, les entretiens avec les libraires, comme cette série sur être libraire à St-Quentin en Yvelines.

Ou, tout neuf, ce carnet de travail, approche piétonne encore, croiser le territoire du commerce et les lieux du livre, dans nos villes et leur complexité, dans l’environnement décidément numérique, et ce que nous devons – c’est bien cela la seule frontière en travail – à l’idée de littérature.

Toutes questions ouvertes.

 

Photographie en haut de page : Hélène Clemente, Melico.

[1Nous sommes disposés bien évidemment à discuter très concrètement remise sur l’abonnement particulier, 65/95, ou abonnement centre doc 250, ou abonnement standard bibliothèque à 450 euros HT/an que diffuseraient les libraires partenaires, la prestation technique restant à notre charge – et peu parmi les libraires qui n’ont pas plusieurs bibliothèques et établissements ou CE dans leur clientèle : est-ce qu’il n’est pas temps de reprendre la main, la tâche de médiation, là où les grossistes livres ont ramassé provisoirement la mise – au nom, justement, des textes qu’on a à défendre ?


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1ère mise en ligne et dernière modification le 5 juillet 2009
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