Keith Richards prend son essence à Ruffec

qu’un livre se construit parfois sur plus de quinze ans


Ce mardi 23 juin, dans le cadre de Banlieues bleues, Sylvain Coher invite Claro, Bertina, Civico et d’autres à un débat sur le thème Ecrire la musique.

J’avais eu cette chance-là il y a 3 ans, d’inviter à Banlieues Bleues des amis musiciens de mon choix, et tenter de les faire parler de leur travail (c’était pas facile !), c’était avec Piférély, Kassap, Collignon, Segal (et leurs prénoms).

Sylvain Coher me demande gentiment, comme exemple de cet écrire la musique de lire un extrait du début de mon Rolling Stones, une biographie avec rencontre de Keith Richards à Ruffec. Je lui réponds illico que ce texte est déjà sur mon site, depuis bien longtemps, mais moi-même ayant du mal alors à l’y retrouver, puisque ce dossier Rolling Stones est réparti entre cette rubrique (sommaire en haut à droite de cette page, avec aussi larges extraits du feuilleton France Culture) et l’ancienne version html du site.

Je reprends donc ici, non pas le début du livre paru en 2002, mais le début d’une première version de mon livre, en 1993, incluant déjà ce passage de la rencontre avec Keith.

Après la parution chez Fayard, Rolling Stones une biographie a été repris en poche, deux tirages successifs, et c’est un objet surprenant, le livre de poche bénéficiant d’une haute technologie, ces 990 pages en tout petit format souple, pour 9,90 euros...

Et que les histoires vraies sont les plus belles à raconter. Pas besoin du mot roman quand ici on suit des catégories comme légende, mythe, et que l’accompagnement des morts (Brian Jones, Gram Parsons, Meredith Hunter...) va aussi vite que l’histoire même de la musique.

 

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Première apparition de Keith Richards, Ruffec 1967

Le terme de mécanique appliqué à la machine humaine lorsqu’elle mêle d’extrêmes situations personnelles à des points de crête où se jouent dans les mains de quelques hommes le virage presque entier du monde revient à Saint-Simon dans son démêlage noir de l’agonie du grand siècle. Son fils était marquis de Ruffec, où lui-même dormit en se rendant à son ambassade d’Espagne. À Ruffec aussi, sur la côte d’Angoulême (du temps que c’était encore à la littérature de compter pour le mythe) que Lucien de Rubempré attendit sa Bargeton, et que le 6 mars 1967 j’ai pour la première fois croisé Keith Richards face à face.

Qu’autant de bruit ait pu être versé sur la vieille terre par cinq gars laissés à vingt-quatre ans sur un sable doré : eux-mêmes pourtant de belles figures d’épouvantail, maintenant prétentieuses poussières de luxe sur l’écorce abîmée du monde. Venir aider à la pompe Nationale 10 en découvrait un détail auquel une ville comme Ruffec n’avait pu préparer : haltes obscènes de véhicules fatigués de trop de route, se débondant d’une charge humaine occupée seulement de son hygiène et passant hagarde parmi les volucompteurs tandis qu’on s’occupait du pare-brise. Bien avant le temps des quatre voies et des rubans à péage la Nationale étanchait seule le train régulier des Pegaso d’Espagne qui dans un ultime grondement de freins s’arrêtaient reprendre juste ce qu’il fallait de gas-oil pour tenir jusqu’à la frontière.

Première saison de la piste juste bitumée sur les champs, des minibus allemands repeints à fleurs chaque fois imprévisibles dans ce qui en sortirait par la porte latérale, mes quatorze ans d’ici deux mois et l’âge d’or des guitares déjà commencé : jusqu’à Civray nous savions ce qu’elles ébauchaient de sauvage, où toute métamorphose semblait possible. En auto-stop nous irions certainement bien par-delà la Charente, nos rêves ne tiraient plus vers Paris préfecture centrale de France et ce qu’on se rentre dans la tête à cet âge vous poursuit pour toujours, nous n’avons pas eu à discuter du cadeau qui nous était réservé d’un instrument limité dont il nous revenait pourtant l’exploration, d’en marquer même de si étroites bornes en les incarnant nous-mêmes. Temps aussi fini que l’âge dont Saint-Simon se saisit à bras quand il se mit à l’écrire, ou fini pour Honoré de Balzac entamant ses Illusions le rêve de Rubempré emporté sur la côte de Ruffec : âge qui aura donc au moins recelé pour nous de belles sonorités de cuivre, et ce cri électrique neuf d’instruments laqués rouges qui vinrent jusqu’à Civray cette année-là frayer entre deux accordéons à boutons dans la symétrique vitrine du coiffeur Barré.

Lequel nous faisait encore d’entrée la nuque en dégradé et proposait pour les oreilles qu’elles soient dégagées (dans le nombre limité des figures, la mode s’en est à nouveau saisi depuis), des gars aux cheveux trop longs et marqués tels comment en revenir aujourd’hui à ce sentiment d’un événement qui bousculait l’ordre établi plus que tout le reste. Tout comme à l’électroménager Chauveau juste en face l’église entre les aspirateurs à chariot et la fortune qui commençait d’y faire le groupe Philips par l’équipement en voie d’être généralisé de machines à laver et réfrigérateurs, le petit coin de pochettes de disques où l’apparition de titres en anglais nous fut d’afficher enfin ce qu’obscurément nous attendions pour appartenance, ce coup de talon qu’on donne au fond de l’eau pour remonter, figure qu’en mathématique au lycée de Civray nous apprenions comme dite de rebroussement, le blond à la mèche et le bassiste qui ne riait jamais nous vengeaient d’avance de ce qui aujourd’hui nous paraît (formes rondes des meubles, la Charente à l’eau encore claire et dans les salles à manger le gros hublot gris des téléviseurs) plutôt la fin en bascule de très longues survivances qu’il aurait fait bon sauver.

Les musiques interchangeables qu’ils écoutent sur leurs machines miniaturisées n’ont plus contester pour ambition, et pour eux Rolling Stones ce n’est plus qu’une variété genre dinosaure. Culte à peine tolérable chez des garçons de quinze ans, peu tolérable chez un de quarante et plus. Du Led Zeppelin ou d’autres (la manière qu’avait John Lennon d’articuler les mots) on saurait aussi faire l’histoire, si le nœud symbolique avait valu à proportion de l’invention musicale. Mais ceux qui occuperont les quatre cents pages de ce livre surent porter dans ce bouillon bruyant à nous jeté un peu plus du sens de l’extrême, et comme d’un poing serré mêler d’un même refus la Charente et l’école. Exhibant fièrement, comme si cela nous relevait de nos défauts personnels, ses oreilles décollées et son reste d’acné red nose and pimples, Keith Richards l’un des nôtres vraiment, tout droit sorti de Lizant ou Savigné entre Civray et Ruffec, une épine dans le monde réglé, même si le jeu en était tout aussi vieux (ce que Saint-Simon aurait dit des excès jeune du duc d’Orléans futur régent, en réaction à l’écart où le tenait le vieux roi rigide).

D’où ils venaient et comment ils s’étaient mis ensemble nous ne savions alors rien, cela semblait détail de peu. Ces dix ans qui nous séparaient d’eux ne nous étaient pas non plus visibles : grandes frères ils étaient, monolithe unique face à l’âge hérité. Ce début mars 67 le ciel gris sur la route luisante, tandis que dans un éblouissement de bruit les semi-remorques arrêtaient leurs géantes inscriptions espagnoles, la Bentley S3 Continental bleu nuit dont j’ai gardé en tête même l’immatriculation JLP 400D avec ses doubles phares horizontaux sur profilé inox, les clignotants verticaux et le jeu d’antibrouillards symétriques aurait été à Ruffec l’événement de notre journée même sans deux Rolling Stones dedans.

J’avais déjà sans doute bien trop de Keith Richards dans la tête (cette chanson où il est question d’une fille arc-en-ciel), comme un monde dont la première qualité était de ne rien avoir de communiquant avec celui-ci directement sous nos pieds. Nous connaissions par contre jusqu’aux caractéristiques les plus techniques de leurs instruments inaccessibles : modèles acoustiques Guild J 200 ou électriques Gibson J 335 ou Les Paul mieux que les marques automobiles qui avaient fourni jusqu’à peu à nos rêves. Ce n’est d’ailleurs pas moi qui ai servi l’essence : les hiérarchies de service valent comme partout même sur une piste en plein champ. Le chauffeur (Tom Keylock, j’appendrais plus tard son nom par cette masse invalide de livres et d’imprimés depuis quinze ans collationnés systématiquement, qui tour à tour essaieraient d’attraper le secret et tomberaient en ressassant la quantité invariable des données accessibles, me faisant longtemps hésiter au bord de se jeter enfin à écrire) nous tendant la clé pour le plein, les portes arrières qui s’ouvrent et qu’ils étaient au moins quatre encore là-dedans, une fille invraisemblable et une autre dont je ne me souviens pas de grand-chose, sauf qu’elle accompagna la première aux toilettes qui sentaient encore le plâtre : même une Bentley ne fournit pas à tout.

Lui enfin, oreilles décollées et qu’il n’y avait aucun doute possible, et sa voix lorsqu’il lança au chauffeur trois mots incompréhensibles à mon anglais de collège (notre professeur René Ricateau nous faisait pourtant chanter jusqu’au gala Ufolea de Poitiers Go down Moises qu’il accompagnait à la mandoline en indiquant la mesure de son pied en chaussures cirées) : ce rauque, la marque affichée d’arrogance légitime et tout un rêve rebelle comme s’il les portait partout avec lui, le mal bâti qui se promenait pieds nus dans la voiture de luxe. Et, s’apercevant que je le reconnaissais, apparemment fier aussi de ça, mais discrètement, si loin de son terrain de chasse, débarquant au hasard dans cette campagne où le maïs déjà poussait sa tête et sans rien savoir de Lucien de Rubempré, agenouillé un instant pour attacher ses sandales il authentifia brusquement et pour moi seul le bref partage par un clin d’œil ébauché : j’avais quatorze ans et lui vingt-quatre, frères nous serions pour toujours.

Les sandales étaient rattachées, il tourna le dos pour trois pas sous le ciel, sur la piste de bitume à l’auvent de tôle gaufrée profilé au-dessus des volucompteurs jaunes de la Shell. Le maïs, perçant derrière, me semble violet dans le souvenir. Catégorie peu nombreuse d’hommes sont on saisit qu’ils perçoivent comme la totalité de ce qui les entoure, prenant le temps donc d’une vague grimace grin (la lèvre tirée côté gauche en guise de sourire et un petit coup de menton et de paupière comme une approbation globale) au môme qui le regarde de l’arrière de sa pompe à essence à Ruffec en Charente. Bouffées de temps que tout semble s’être retiré, et qu’on parcourt en un instant toute une boucle de vie. Et j’ai bien reconnu aussi le blond à la mèche, renfoncé dans le cuir de la voiture, mais celui-là ce n’était pas le genre à baisser les yeux sur la terre à Ruffec.

J’aurais voulu en faire beaucoup mais ils n’ont rien demandé d’autre. Le type qui conduisait (un bandeau de tissu roulé noué sur le front pour retenir les cheveux) semblait une interface obligatoire entre ce monde-ci et le leur, duquel notre vie régulière aurait été peu perceptible, séparée par du verre. Keylock régla avec des billets, Keith là-bas dans le champ pissait sur le maïs (lui Keith Richards qui ne fréquenta qu’une fois le travail salarié, vers ses dix-sept ans, le temps d’un stage de Noël aux postes anglaises) et les deux filles, l’ordinaire et l’invraisemblable, remontaient dans l’habitacle et y réarrangeaient sur le siège de cuir des fourrures à odeur d’église. Devant, par terre, il y avait des bouteilles, la plupart vides, et une guitare sortie de sa boîte. Evidemment, dans cette condition où j’étais, qu’on regarde. Le blond avait mis ses pieds sur le dossier de devant et lui ne regardait rien.

La musique qui les enveloppa quand le chauffeur reprit sa place ne ressemblait pas pourtant à la leur, mais y était encore manifeste que leur univers trouait le nôtre comme par une bulle étanche. Ils allaient au Maroc en chercher la source, qu’ils mettraient à la mode. Nous n’avions plus devant nous, Francis le pompiste en tire, qui nous illustrait sur trois départements dans les courses cyclistes du dimanche (c’est à lui et lui seul qu’était revenue la tâche de verser le super dans l’orifice ouvert de la Bentley), que les vitres teintées sur la carrosserie provocante qui les avait absorbés. Les portes fermées on n’entendait même plus la musique forte comme au bal où ils se vautraient, mais rien pour moi jamais plus et sur aucune traverse ne fut pareil.

 

De Charles Edward Anderson Berry et de quelques autres influences

C’est un vieux nom de langue française, qui vient de l’exode français sur les rives de Mississipi et a survécu parce que là-bas, à Terre Haute, on a construit un pénitencier d’état, et en ce début d’année 1960, y attend Charles Edward Anderson Berry, pour une sombre histoire de fille blanche emmenée en hôtel dans une des tournées de plus dans les États du Sud. La fille ne plaisait plus, il l’a licenciée, elle a déposé plainte

Terre Haute donc deux mots de notre langue pour que soit licite d’entreprendre, dans notre langue et sa vieille tradition de tirer au clair, ce qui a été refusé à la profusion imprimée ressassant la même quantité fixe d’anecdote. Chuck Berry en prison, l’information est venue jusqu’à Dartford, où, dans l’étroit escalier du pavillon qu’occupent Bert, Doris et leur fils à oreilles décollées, celui-ci, parce que sur les marches ça résonne bien, assène un par un les trois accords d’une même suite sur une guitare dite espagnole à table de contreplaqué payée sept livres, le 18 décembre 1958, pour ses quinze ans. Le cadeau suivant est un gramophone, et maintenant un micro bobiné, planté dans le trou de la guitare, la relie à un poste de radio bricolé. Les accords sonnent électrique, et Keith, qui s’arrête quand son père rentre de l’usine électrique stop that fucking noise, recopie aussi les solos, à la cinquantième fois on les connaît note à note. Mais moi, qui faisais la même chose avec le même matériel au même âge, non pas à Dartford, mais à Civray sur la Charente, n’y suis pas arrivé pour autant.

Une image reconstruite de séduction brillantinée et un peu dangereuse. Une guitare rouge (non pas photographiés, l’homme et la guitare rouge, mais un dessin dont le trait accentue juste où il faut ce qu’on considère le plus symbolique : la grosse guitare, la chevelure brillantinée et les dents blanches, tandis qu’on fait la peau plus claire que l’est celle du bonhomme, et de grosses chaussures lisses et noires pour indiquer le pas de danse), et ce qui fait la réputation de Chuck Berry : ses solos sont des numéros de clown ou d’équilibriste, la guitare accrochée aux longs doigts dans des positions abracadabrantes, et l’homme ne cessant pas de danser le temps d’étaler les notes. Et c’est ce même numéro d’équilibriste qu’il refera toute sa vie (en particulier filmé au concert de John Lennon, accompagné par Eric Clapton à Toronto dans une suite de rocks classiques, Money, Blue Suede Shoes, livrés dans un album à couverture unie bleu ciel sous l’enseigne Plastic Ono Band, formation - Clapton, Lennon - dont Richards, sur les mêmes morceaux dont le Yer Blues de Lennon, avait tenu la basse le 12 décembre 1968), mais les disques ne le montrent pas. Ses chansons sont belles et fonctionnent parce que chacune inventant un récit complet, une histoire sur les filles inaccessibles et la dangerosité facile. Et qu’ils devaient être des dizaines, ces années-là, au moment de Terre Haute, à chercher dans l’âpre espace de six cordes et douze cases ce qui faisait la spécificité de cette musique-là, qui n’inventait pas grand-chose en terme d’harmonie et pourtant laissait cette sensation de pousser et secouer, de contraindre à une même répétition when I started to play the electric guitar, Chuck Berry was my man. Couplage du nom the biggest cunt I’ve ever met entre le je sujet et le possessif de my man. Le renversement alors est fait et gagné. Au début, ce n’est pas cela qu’on oserait, et combien d’entre eux, autour de la grande ville, ont ainsi copié et copié, qui ne trouveraient pas en recopiant ce qu’atteindraient, pareillement seuls dans leur chambre de banlieue londonienne, le petit Eric Clapton, élevé par sa grand-mère, ou Jimmy Page, à cause de ses bronchites.

 

D’un destin singulier

Je n’ai jamais connu sinon Keith Richards, ni ne l’ai croisé depuis. Je ne suis jamais allé en Angleterre. J’ai d’autres intérêts en musique que ce qu’il a accumulé dans les quatre-vingt disques que j’ai de lui. Je n’ai pas confiance dans les idées qu’il défend, et estime peu le contenu donné à la part de son destin qu’il a eu en maîtrise. Cela fait dix ans que je résiste à cette idée d’isoler deux ans ou plus de ma propre vie pour m’expliquer avec un destin qui ne me satisfait pas. Cependant, cela fait dix ans que je ne peux non plus me séparer de l’idée de ce livre, et que la figure de cet homme et ce que son destin symbolise, depuis les premiers posters accrochés dans la chambre d’adolescent, la figure maigre du rebelle et sa guitare arrogante, me semble la seule mesure fixe de tout ce que j’ai par ailleurs entrepris, comme une pierre nécessaire d’une explication contemporaine du monde.

Keith Richards a neuf ans et sept mois de plus que moi, et il avait donc vingt-trois ans et moi quatorze quand cette relation de grand frère engageant de lourdes symboliques a commencé : si j’écris aujourd’hui sur Keith Richards, après douze ans à accumuler les documents qui le racontent, lui et ses Rolling Stones, c’est pour ce caractère fantomatique et obstiné que sa silhouette a constitué, depuis bientôt trente ans, dans un compagnonnage où ce qui émergerait lentement en premier plan c’était cette seule idée d’un dépassement plus fort que soi-même, quelque chose qui peut-être et vous ronge mais vous a choisi pour vous propulser au lieu de plus forte exposition.

J’ai longtemps vécu cette relation avec Keith Richards comme, de mon côté, l’absence de signal fort sur mon destin propre. Ce qu’il était à vingt-trois ans, je ne le suis pas encore. Même si, aujourd’hui (ce n’est pas le cas), je pouvais considérer que sa musique n’est pas à la hauteur de sa promesse, et qu’au contraire, par la lente étude de Saint-Simon (puisque le projet ici décidé de s’expliquer avec l’épopée morte des Rolling Stones trouve dans les Mémoires de Saint-Simon le propotype de son possible) je m’étais lentement affirmé dans ma propre discipline, la dette serait suffisamment forte pour que cette hiérarchie perdure : ce que j’ai pu apprendre tient ausi à cette posture d’oiseau maigre, refusant les normes, s’appliquant avec arrogance au seul outil qu’il ait reçu en partage. Peut-être que maintenant le temps pour nous deux a pris une autre courbe, les neufs ans et sept mois qui nous séparent pèsent peu par rapport à ce qui nous sépare ensemble de l’époque de double révélation.

En dix ans, j’ai donc accumulé la totalité possible, je crois, des documents imprimés (la forme livre ne leur conférant pas forcément cette appellation noble) uniquement consacrés à Keith Richards et aux Rolling Stones, reproduisant environ mille cinq cents photographies de cinquante ans d’une vie d’homme. Ce que ces imprimés répètent, c’est un matériau biographique dont tous les éléments sont désormais publics, et ce qui en est refusé l’a été à tous. Ce n’était pas le cas il y a dix ans, quand j’ai commencé, de ville en ville, cette accumulation, désormais Keith Richards semble interpréter lui-même sa vie selon ce matériau exposé et commun. La barrière est très lourde autour de l’ancien oiseau maigre et sauvage. Ce matériau peut légitimement être considéré comme clos.

 

Langue française, langue anglaise

Il suffit de penser à William Shakespeare et Charles Dickens pour être méfiant : ce que nous pouvons considérer comme destin d’exception, le caractère anglais en a déjà fait l’archétype de ses plus singuliers représentants. Silhouettes se grandissant dans le symbole, doublées comme d’une ombre par le symbole que le monde projette (même rétrospectivement) sur l’individu singulier. Il y a à démêler l’être du symbole, et cela suppose de démêler l’être de ce caractère à lui intimement lié, celui de sa terre et son pays. Cela supposera de s’expliquer ici avec une langue, dans une nouvelle complexité de relation : fait partie intégrante du symbole que ces quelques-uns comme Keith Richards ont imposé au monde entier leur langue comme langue dominante, ou vecteur de partage comme en arithmétique on a le plus petit commun diviseur, et que la langue qu’ils ont imposée n’est qu’en surface la langue de William Shakespeare et Charles Dickens. Qu’il peut alors être légitime à quelqu’un traitant de cela par l’extérieur, depuis une autre langue, langue en passe d’être marginalisée par la santé de celle qu’on dit véhiculaire, de s’y immiscer.

De toute façon, parlant de Keith Richards, né le 18 décembre 1943 à Dartford près de Londres, notre langue et notre terre se retrouveront souvent en position légitime de terrain principal. Quand il nous faudra examiner la biographie de Charles Edward Anderson Berry (dit Chuck Berry), on partira du pénitencier de Terre haute, où il est détenu en 1961, quand s’associent Mick Jagger, aujourd’hui châtelain français, et Keith l’oiseau maigre. Et la personnalité déterminante de l’enfance de Keith est son grand-père maternel, Théodore Auguste Dupree, de vieille famille huguenote française (Dupré) émigrée sur les îles de Guernesey avant de passer au continent. Une des filles de Keith s’appelle Augusta comme le grand-père et son fils aîné, Marlon, a épousé une fille d’aristocratie française. La période la plus critique de leur histoire, la seule phase peut-être où leur musique s’est élevée à un vrai dépassement, c’est lors de l’installation sur la côte niçoise. Richards a longtemps eu un appartement rue Saint-Honoré à Paris, à deux pas du Ritz où comme Marcel Proust il recevait ses proches, vivant là de longs mois en réquisitionnant à leur usage les studios Pathé-Marconi de Boulogne-Billancourt. Et puis, principalement, ce dont il y a à traiter c’est précisément de cette fin de frontières : voici un homme qui n’a jamais connu l’argent, le contact matériel d’une pièce de monnaie ou d’un billet, et qui, de la banlieue de Londres dont il n’était que rarement sorti, est projeté dans une sorte d’actualité planétaire dont il n’a jamais pu se déprendre, et condamné depuis vingt ans à ne pouvoir résider plus de quatre mois successifs dans un même pays. Ont-ils anticipé là quelque chose qui nous concerne tous, puisque tous nous voyageons autrement que nos aînés ? Mais quiconque sait reconnaître, dans les musiques de parking, les haut-parleurs de supermarché, les radios qu’on supporte en arrière-fond, le matraquage qui se fait depuis trente ans des rengaines anglo-saxonnes sur rythme binaire, que les Rolling Stones continuent d’y trouver leur épicerie principale (si souvent on entend encore, parmi les quatre cent quatre-vingts items de leur oeuvre éditée, les dix mêmes scies musicales), acceptera que s’expliquer une fois, depuis notre langue et l’écart (n’avoir jamais croisé qu’une fois Keith Richards), avec le monstrueux commerce qu’ils ont initié, c’est s’expliquer avec un risque principal concernant au plus près, sinon un caractère national, la langue qui fut celle de Saint-Simon.

Il s’agirait donc, plutôt que d’assembler la chronique d’un groupe, d’approcher la connaissance d’un homme seul, mais de tâcher, malgré l’écart de langue et de lieu, les bornes finies du matériau accessible, la fiabilité très sommaire des quarante livres qui ont eu prétention de le rassembler, le peu que représentent mille cinq cents photographies (quand bien même on ne dispose pas de mille cinq cents photographies de soi-même) sur la totalité des instants visibles d’un être, d’en présenter une image concrète, comme on a l’impression, lisant Saint-Simon, de voir marcher au travers des pages ceux qu’il nous attrape dans sa phrase. Qu’une démonstration réussie (au bord d’un livre dont on ne sait pas encore ce qu’il sera) pourrait peut-être au moins nous rasséréner dans la langue affaiblie, en tout cas, s’il ne se révèle pas en cours de route de matériau signifiant pour notre destin propre à l’étude d’un autre si atypique, cela encore mérite d’être mis au jour avec force. Je n’écris peut-être pas par jalousie, mais pour ne pas connaître de formes si singulière d’aventure dans le monde, au sens où Plutarque pouvait développer ses vies parallèles.


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1ère mise en ligne et dernière modification le 23 juin 2009
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