littérature & discontinu | ce qui a été blessé

la pratique du numérique nous conduit-elle à réviser notre idée même du Livre ?


Ce matin, en prenant un café avec René Audet avant qu’il m’emmène à la fac Québec/Laval, on en vient quasi tout de suite à parler de comment les pratiques numériques nous conduisent à relire autrement des textes constitutifs de notre approche littéraire, mais écrits en dehors de toute perspective de ce que bouleverse l’onde de choc actuelle. Ainsi (découvert via Anne Roche il y a 3 ans) ce texte de Walter Benjamin, Le livre comme intermédiaire vieilli entre deux systèmes de fichier. Ainsi pour moi, encore tout récemment, le chapitre d’ouverture des Mille plateaux de Deleuze et Guattari.

Mais c’est le texte dont je place l’extrait ci-dessous dont me parle R.A., et qu’on peut en induire pour les formes naissantes dans le fractionnement d’Internet. Le voici donc, publié dans la revue Critique en 1962, dans quelques jours, si vraiment vous calez, je donnerai le reste des références.


 

Chercher ce qui a été blessé

 

Derrière tout refus collectif de la critique régulière à l’égard d’un livre, il faut chercher ce qui a été blessé. […] La société tolère mal qu’on ajoute à la liberté qu’elle donne, une liberté que l’on prend. Dans une littérature où chaque chose est à sa place, et où il n’y a de sécurité, de morale, ou plus exactement encore, car elle est faite d’un mélange retors de l’une et de l’autre, d’hygiène, comme on a dit, que dans cet ordre, c’est la poésie et la poésie seule qui a pour fonction de recueillir tous les faits de subversion concernant la matérialité du Livre : depuis Coup de Dés, et les Calligrammes, personne ne peut trouver à redire à « l’excentricité » typographique ou au « désordre » rhétorique d’une « composition » poétique. On reconnaît ici une technique familière aux bonnes sociétés : fixer la liberté, à la façon d’un abcès ; en conséquence, passé la poésie, nul attentat au Livre ne peut être toléré.

[…] toute secousse imposée par un auteur aux normes typographiques d’un ouvrage constitue un ébranlement essentiel : échelonner des mots isolés sur une page, mêler l’italique, le romain et la capitale selon un projet qui n’est visiblement pas celui de la démonstration intellectuelle (car lorsqu’il s’agit d’enseigner l’anglais aux écoliers, on admet très bien la belle excentricité typographique du Carpentier-Fialip), rompre matériellement le fil de la phrase par des alinéas disparates, égaler en importance un mot et une phrase, toutes ces libertés concourent en somme à la destruction même du Livre : le Livre-Objet se confond matériellement avec le Livre-Idée, la technique d’impression avec l’institution littéraire, en sorte qu’attenter à la régularité matérielle de l’œuvre c’est viser l’idée même de littérature. En somme, les normes typographiques sont une garantie du fond : […] enfermer l’être et le sens de la littérature dans un pur protocole, comme si cette même littérature était un rite qui perdrait toute efficacité du jour où l’on manquerait formellement à l’une de ses règles : le livre est une messe, dont il importe peu qu’elle soit dite avec piété, pourvu que tout s’y déroule dans l’ordre.

Si tout ce qui se passe à la surface de la page éveille une susceptibilité aussi vive, c’est évidemment que cette surface est dépositaire d’une valeur essentielle, qui est le continu du discours littéraire. Le Livre (traditionnel) est un objet qui enchaîne, développe, file et coule, bref a la plus profonde horreur du vide. Les métaphores bénéfiques du Livre sont l’étoffe que l’on tisse, l’eau qui coule, la farine que l’on moud, le chemin que l’on suit, le rideau qui dévoile, etc. ; les métaphores antipathiques sont toutes celles d’un objet que l’on fabrique, c’est-à-dire que l’on bricole à partir de matériaux discontinus : ici, le « filé » des substances vivantes, organiques, l’imprévision charmante des enchaînements spontanés ; là, l’ingrat, le stérile des constructions mécaniques, des machines grinçantes et froides (c’est le thème du laborieux). Car ce qui se cache derrière cette condamnation du discontinu, c’est évidemment le mythe de la Vie même : le Livre doit couler, parce qu’au fond, en dépit de siècles d’intellectualisme, la critique veut que la littérature soit toujours une activité spontanée, gracieuse, octroyée par un dieu, une muse, et si la muse ou le dieu sont un peu réticents, il faut au moins « cacher son travail » : écrire, c’est couler des mots à l’intérieur de cette grande catégorie du continu, qui est le récit ; toute Littérature, même si elle est impressive ou intellectuelle (il faut bien tolérer quelques parents pauvres au roman), doit être un récit, une fluence de paroles au service d’un événement ou d’une idée qui « va son chemin » vers son dénouement ou sa conclusion : ne pas « réciter » son objet, c’est pour le Livre, se suicider.


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1ère mise en ligne et dernière modification le 19 mars 2009
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