traversée du pont

31 | pour ce qui concernait ces villes jointives


Quiconque traversait savait le risque encouru. Rien ici n’était fait pour aider. Il y avait la ville sombre et la ville claire. La ville de nuit et la ville de jour. On disait que la vie était plus calme là-bas, et les durées plus stables, plus égales. On disait qu’on vous accompagnait pour l’essentiel, et qu’on vous rassurait lors des principaux cahots ou secousses. Bien sûr il y avait des échanges. Elles se faisaient en véhicules rapides : et voilà, c’était ici le passage. Les véhicules chargés des approvisionnements passaient aussi par le tunnel : mais ceux-là ne communiquaient pas avec nous, s’abouchaient simplement aux espaces de livraison et repartaient. On avait depuis Calais (tout le monde disait « depuis Calais », mais à quoi faisaient-ils allusion, s’il y avait eu une explication elle était oubliée depuis longtemps) des techniques sûres pour clore les camions et leurs contenus. Quant aux véhicules rapides, qui ils emmenaient, qui ils ramenaient, c’était bien plus difficile à savoir : on disait qu’ainsi, sans prévenir, on vous prenait. Qu’on n’avait jamais vu, dans ces conditions, que quelqu’un qui avait été emmené revienne, que reparte qui avait un jour été déposé ici. Des communications existaient probablement entre leurs établissements de soin, là-bas, et les nôtres, entre leurs administrations, là-bas, et la nôtre. On aurait aimé parfois un partage plus respectueux du jour et de nuit (« l’on dit bien que hors d’icy il y a une terre neufve où ilz ont et soleil et lune et tout plain de belles besoingnes », citait-on souvent d’un livre très ancien, puisqu’au moins, ici, gardions-nous l’usage des livres, et cela compensait la nuit implacable, malgré tout ce que nous avions appris de l’électricité et des arts de l’éclairage : la nuit égale). Il est difficile à la plupart d’entre nous de se remémorer le moment où un des véhicules l’a déposé, à quelle date et venu d’où. Le passage du pont est violent pour qui l’affronte. Et le tenter à pied, « pire que l’Est », dit-on (une autre expression dont l’origine est mal définie, associée selon les anciens à une ville comme la nôtre, ceinte par un mur). L’optique d’ailleurs suffisait : ébloui, quiconque sortait en devenait aveugle. Et de la lumière au noir, on avait l’impression d’un monde à tâtons. Nous autres avions appris à s’y orienter, s’y diriger : les nouveaux n’en avaient pas les codes. Alors on venait, nous tout du moins (bien rare d’apercevoir là-bas une silhouette observant l’entrée noire), et on regardait. Ce qu’on nous disait, de ce danger à traverser, peut-être ce n’était qu’une menace, une invention ? Mais tenter d’en apporter démenti risquait d’être cher payé, en cas que ce soit vrai : et ce n’est pas parce que les guetteurs des deux mondes étaient invisibles qu’ils n’effectuaient pas rigoureusement leur tâche. Ces véhicules hargneux, agités, qui seuls avaient en charge l’échange, on supposait bien qu’ils participaient d’une autre instance, elle bien au courant des deux lois, ou bien les dépassant. Qui saura ? On s’habitue à la nuit, ici, on en tire compensation : une sorte de Broadway perpétuel (c’était encore une de ces vieilles expressions sans source) disait-on : on avait nos galeries, nos rencontres, nos livres, et même nos voyages – que demander d’autre ?

 


responsable publication François Bon, carnets perso © Tiers Livre Éditeur, cf mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 6 décembre 2008
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