tiers livre invite : le Gracq d’André Velter

un hommage à Julien Gracq, l’écriture au contact du monde


Dans la masse des hommages à Julien Gracq où reviennent sans cesse les mêmes figures un peu pâles, celle du stylisme ou le refrain sur le Rivage des Syrtes, l’hommage d’André Velter est un contrepied : Gracq au contact du monde, l’écriture dans son enjeu de friction, sa capacité d’héritage. C’est ce Gracq qui m’importe, et que je veux garder. André Velter écrit plutôt sur la montagne et l’exploration du monde que sur la prose et le roman. Cet éloignement aurait convenu à Gracq.

Parmi les autres hommages en ligne, lire Hasselmann, Assouline, Alain Garric, Lignes de Fuite (expression d’ailleurs reprise chez Velter), Assensio, enfin sur remue.net l’hommage que Pierre Bergounioux avait consacré l’an dernier à Gracq dans la revue 303.

Ne pas manquer cette visite à Julien Gracq telle que racontée par Michel Brosseau.

Plus l’obligatoire site Corti, avec cet inédit d’après le Pléiade. Et si Gracq est pour vous encore à découvrir, pourquoi ne pas commencer par Le Roi Cophetua ou Les Eaux étroites avant d’aborder le continent des Lettrines ?

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André Velter | La mort d’un maître de l’exigence

 

Admiré, célébré, présenté à l’égal d’un Commandeur altier et quasi invisible, Julien Gracq devait souvent se demander par quelle sournoise malédiction il se trouvait à ce point pris pour un autre. Sa mort discrète à Angers, samedi 22 décembre, à l’âge de 97 ans, modifiera-t-elle l’image d’écrivain intemporel et quelque peu hautain qui était attachée à son nom ? Des premières pages du Château d’Argol aux derniers feuillets des Carnets du grand chemin, n’avait-il pas suffisamment mis en œuvre les pouvoirs d’une liberté qu’il voulait illimitée, merveilleuse, excessive et, à l’occasion, démoniaque ? A la différence des esthètes mi-sourds mi-aveugles, ses lecteurs fervents savaient à quoi s’en tenir.

Pourtant, s’il demeurait scrupuleusement à l’écart du milieu littéraire et de ses mœurs, cet homme à la discrétion tranchante et à la pudeur acérée n’avançait nullement masqué dans ses romans, ses récits, ses essais ni, bien sûr, dans La Littérature à l’estomac, le pamphlet de haute volée publié en 1950. On percevait au contraire chez lui, et clairement exprimée, une tension intraitable éveillée au contact du surréalisme et qui le gardait en état de révolte froide, à la fois inquiet et charmé, prêt à toutes les subversions lucides, à toutes les aventures vraies. Aussi saluait-il comme une trace incandescente, toujours exemplaire, toujours actuelle, "cette vertu essentielle de revendiquer à tout instant l’expression de la totalité de l’homme, qui est refus et acceptation mêlés, séparation constante et aussi constante réintégration (…) en maintenant à leur point extrême de tension les deux attitudes simultanées que ne cesse d’appeler ce monde fascinant et invivable où nous sommes : l’éblouissement et la fureur" (Préférences, José Corti, 1961).

Loin d’être à l’écart de tout, Gracq cherchait précisément, par des chemins singuliers, à participer de ce Tout, à ne jamais se couper de son mystérieux champ d’attraction. C’était pour ne pas rompre cet accord fragile, incertain, avec l’unité du monde qu’il ignorait avant-scènes et parades. Il ne désertait que le jeu de miroirs, l’écume dérisoire, pas le flux profond, pas la présence alertée aux êtres et aux choses. Comme Novalis dont il se disait proche, il concevait un réel plus vaste, mais sans fêlure, ouvert à toutes les lignes de fuite, mais sans évasion radicale. "De la vie banale au sommet de l’art, il n’y a pas de rupture, mais épanouissement magique, qui tient à une inversion intime de l’attention, à une manière tout autre, tout autrement orientée, infiniment plus riche en harmoniques, d’écouter et de regarder." (Julien Gracq qui êtes-vous ? Entretiens avec Jean Carrière, La Manufacture, 1986) L’œuvre de Julien Gracq porte d’abord témoignage de cette "inversion intime" qui fait soudain de la parole poétique une force aimantée. Une force qui n’a d’ailleurs de compte à rendre à personne et qui ne s’accomplit que dans le mouvement même de l’écriture qui la crée. Gracq, là aussi à rebours de l’époque, ne s’est jamais beaucoup soucié de ces débats de professeurs ou de philosophes qui n’en finissaient pas de mettre la littérature à la question, s’interrogeant sur sa validité, son efficacité, sa vérité. Avec une assurance assez provocatrice, l’auteur du Rivage des Syrtes soulignait qu’il importait "d’écrire comme on se jette à l’eau, en faisant un acte de confiance dans l’élément porteur" (Entre l’écriture et la lecture, NRF, mai 1969). Et il ne craignait pas, à l’occasion, de se montrer plus désinvolte encore en affirmant : "Après tout, si la littérature n’est pas pour le lecteur un répertoire de femmes fatales et de créatures de perdition, elle ne vaut pas qu’on s’en occupe." (En lisant, en écrivant, José Corti, 1980).

Par de telles notations, Gracq n’entendait évidemment pas réduire l’écriture à un pur divertissement, mais bel et bien marquer son refus de tout embrigadement théorique et rappeler le rôle décisif du désir, de la passion, voire de l’instinct dans l’acte créateur. "Ce qui me plaît chez Breton, précisait-il, ce qui me plaît dans un autre ordre chez René Char, c’est ce ton resté majeur d’une poésie qui se dispense d’abord de toute excuse, qui n’a pas à se justifier d’être, étant précisément et d’abord ce par quoi toutes choses sont justifiées." (Préférences).

Intuitivement, il prenait donc deux paris : qu’un "univers de mots" puisse être le lieu privilégié de "l’épanouissement magique" dont il voulait hâter l’émergence, et que cet univers fictif devienne en quelque sorte le révélateur de la "merveille irremplaçable" qu’était, à ses yeux, le monde donné, la planète entière. C’est un sentiment de connivence éblouie entre l’homme et la terre qui, non pas guidait, mais sous-tendait ses parcours imaginés comme ses dérives de promeneur. S’il était à l’évidence un être des confins, des lisières, des frontières, ce n’était pas tant par goût de l’estompé, de l’indistinct, du fuyant, que par besoin de risquer le pas de trop, l’élan imprévu qui laisse sur le qui-vive, hors limite, dans une zone inexplorée, dans un pays secret. En cela, Gracq fut un initatieur, à défaut d’être un initié. "Je ne crois pas, confiait-il, avoir l’esprit religieux : les questions qui passent pour obséder les esprits de ce genre, je ne me les pose à peu près jamais. En revanche – dépourvu que je suis de croyances religieuses – je reste, par une inconséquence que je m’explique mal, extrêmement sensibilisé à toutes les formes que peut revêtir le sacré." (Julien Gracq qui êtes-vous ?).

Tous les livres de Julien Gracq manifestent cette aptitude, cette sensibilisation extrême, qui change le plus simple déplacement, la plus courte errance, en éléments d’une quête où le Graal n’est qu’un souffle, une énergie conquise sur l’imaginaire, une subversion du destin. Pour Gracq, le roman n’est pas un territoire balisé, une construction planifiée, mais un mouvement plus ou moins brusqué, avec élan, sursaut, suspens, dont la tentation première est une prise de possession de l’espace.

D’où ces personnages au bout et au bord d’eux-mêmes, déstabilisés, désancrés, en état de disponibilité, de vacance, prêts à se découvrir, se dévoiler ou mourir en situation de perpétuel départ. D’où cette mobilité des images, cette simultanéité des perceptions, des sentiments, des pensées, comme si l’auteur-sourcier captait dans le monde et les songes toutes les sources à la fois et tentait, par le glissement des mots, par le déversement des phrases, de transmuer cette ivresse pure en possible plénitude.

En plénitude physique s’entend, car rien n’est moins ineffable que l’écriture hautement charnelle de Gracq, car rien n’est moins désincarné que sa bouleversante respiration.

"Ce matin tout à coup, en me levant, j’ai senti au plein cœur de l’été, comme au cœur d’un fruit, la piqûre du ver dont il mourra, la présence miraculeuse de l’automne. C’était sur cette journée, douce, chaude encore, à la merveilleuse lumière voilée (mais je ne sais quoi d’un peu atténué, d’un peu lointain : cet affinement vaporeux d’un beau visage aux approches de la consomption) un grand flux d’air frais, régulier, salubre, emportant – l’espace soudain sensible, clair et liquide, comme une chose qu’on peut boire, qu’on peut absorber – une de ces sensations purement spatiales, logées au creux de la poitrine, les plus enivrantes, les plus pleines de toutes, où la beauté se fait pure inspiration, qu’on mesure à un certain gonflement surnaturel de la poitrine, comme une Victoire antique." Cette citation d’Un beau ténébreux, par son amplitude et sa souple avidité à tout transmettre, à tout traduire, à tout relier, entre en résonance avec maints passages de l’œuvre. Elle évoque aussi ce passage d’un entretien avec Jean Roudaut : "J’ai l’impression que la temporalité qui règne dans la fiction est beaucoup plus inexorable que celle qui s’écoule dans la vie réelle." Dans l’une de ses notations brèves, Julien Gracq, évoquant l’Aubrac, écrivait : "Il faut si peu pour vivre ici." De ce peu, de cette vie, de cet ici, il semble que Gracq ait su, comme personne, restituer l’âpreté et le faste, la noblesse et les puissants maléfices, le plaisir et l’insondable envoûtement.

 

© André Velter - Le Monde, nécrologies, 24/12/07.

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