Pantin, provisoirement dernière

atelier mensuel bibliothécaires Seine Saint-Denis


Chaque atelier d’écriture est une sorte de voyage, on mesure à peu près le début, et puis ça vous embarque, on se laisse aller en fonction des voix, des émotions, des visages et du lieu.

En tout cas, ces derniers mois où j’aurais mené, mais chacune à son rythme, et quasiment jamais deux ateliers se croisant la même semaine, quatre expériences simultanées (Beaux-Arts, Normale Sup, Pantin, IUFM Molitor), la curiosité c’est comment se mettre soi-même en travail.

Le travail pour moi était clair : attelé à une refonte de mon livre Tous les mots sont adultes, faire tourner quelques propositions neuves, les roder, les approfondir. Une sorte de mise en musique, par le fait même d’avoir à jouer plusieurs fois, dans des contextes radicalement autres, ce qui reste chaque fois une improvisation pourtant. Rien n’est jamais vraiment transposable : j’ai croisé les expériences à partir de Marguerite Duras, on n’a jamais pris la même direction. Les expériences faites rue d’Ulm, dans l’immense bâtisse désaffectée du CRDP qui est déjà comme voyager dans une ville perdue de L’Immortel de Borges, et propice aux dérives, par exemple à partir de Roubaud ou d’Emaz, ou Dupin, je ne les ai pas essayées avec les autres groupes.

Pantin donc, tout cet hiver, on s’y retrouvait à une quinzaine chaque premier jeudi du mois, la bibliothèque fermée au public, étrange silence entouré de livres, dans la salle de lectures assez grande pour se disperser, construire chacun sa bulle d’écriture, ou partir marcher dans les salles vides pour chercher la concentration.

atelier d’écriture Pantin

C’était notre dernier jeudi. Un long périple, que j’ai aimé parce qu’à entrer dans une journée entière, on peut concevoir chacune comme un thème, un parcours. Et s’il vous vient une idée en cours de route, les livres sont là pour la nourrir.

On s’est ainsi offert une journée Bergounioux, une journée Duras, et hier je suis arrivé presque les mains vides, j’avais juste comme proposition : "Une vie."

J’ai parlé de cette tradition et ce qui la fonde. Plutarque. La Vie de Rancé de Chateaubriand : vous n’avez pas lu La Vie de Rancé ? Courez, rattrapez-vous... On a évoqué les Oraisons de Bossuet, et bien sûr Tallemand des Réaux. Quant à ce siècle, il suffisait d’un tour en bas pour rapporter pleine poignée de livres... Les Portraits crachés d’Yves Pagès ou le Quelques d’Albane Gellé (tiens, d’ailleurs, je crois que je l’ai laissé à Pantin), C’était toute une vie d’un type dont je ne sais plus le nom, et bien sûr honneur au maître, le livre culte, le déjà classique Vies minuscules de Pierre Michon.

Pourtant, c’est de l’introduction des Géorgiques de Claude Simon que je suis parti. Biographie non chronologique, forme récurrente avec un il. Cet exercice est déjà dans la première édition de Tous les mots, mais je le réécris. Comment choisir ce personnage, avec qui on va vivre une journée, comme Charles Juliet a mis douze ans pour écrire Lambeaux ? A quelle distance de soi-même, et pour quelle énigme ?

Quarante ou cinquante minutes d’écriture, pour ce texte qui va servir de trame. On ne le lit pas, on ne dévoile rien. Chacun reste à sa place, et je propose une révision depuis nos précédents exercices : ajouter autour de ce texte, en étoile, les lieux, les coups de zoom, les panoramiques, les objets. Repérer les spatialityés implicites du texte : trajets, maisons, disposition des pièces, aménagement de l’intérieur d’une pièce. Là, encore 40 minutes de collecte de matériau, sans inspiration, juste de la pioche, de la menuiserie comme dirait Antoine Emaz. J’aime bien ces moments où je perçois que l’effort est volontaire, qu’il faut se vaincre soi-même pour décrocher du texte. J’ai rappelé notre séance sur le visage : est-ce qu’on voit votre personnage d’assez près ? Quel travail sur son corps, sa gestuelle, est-ce lui-même qui se voit ou vous qui le voyez ?

Il était midi et demie, étrange moment où on s’est retrouvé à pique-niquer sur la pelouse très urbaine sous les vitres de la bibliothèque, chacun avait apporté sa contribution.

Et puis reprendre. Là, pour moi, l’imbrication fondamentale : je n’ai rien photocopié du diable Michon, mais on a décrypté la construction des chapitres, et la récurrence du travail d’insertion du narrateur, en particulier dans la Vie d’Eugène et Clara, et la Vie de l’abbé Bandy. Ecrire avec un "je" qui pose le lien qu’on a avec ce qu’on écrit le matin, via le personnage, via le lieu, via les temporalités.

Encore trente bonnes minutes, chacun était encore dans son écriture, j’ai poussé le bouchon : le mot rêve est-il quelque part dans votre texte, et si vous l’insérez, qu’est-ce qu’il provoque ou déplace ?

J’ai terminé en photocopiant une page de Haut Mal de Leiris : le poème Un frère une soeur. Est-ce que cette liberté poétique, cet effleurement, peut venir comme cela, après six heures d’écriture, pour reprendre ce qu’on a découvert via ce texte ?

Il restait peu de temps : ciseaux, photocopieuse, montage de tous ces éléments, dont j’avais bien insisté, tout au long de la journée, que nous n’avions pas à penser préalablement ce lien, qu’il devait être rétrospectif, et cela je sais l’argumenter via Flaubert ou Proust. Et lecture, dans la salle d’expo, à côté, qu’on a trouvé tout aménagée.

Voilà, "une vie", il y en eut douze, et douze aventures d’écriture chacune singulière. Revenez lire cette page, il y en aura quelques-unes ici, à mesure qu’elles me parviendront.

Je n’avais jamais fait cette expérience. Il faut bien se connaître, il faut une musculation préalable et solide de l’écriture. Il faut savoir aussi la sauvagerie qu’est la littérature, chez Faulkner, chez Michon, pour qui la pratique. Surprenant aussi, ce même soir, en marchant jusqu’au métro avec Xavier Person, on ne s’interrogeait plus du tout sur ce qui était prose, ce qui était poésie, ce qui est récit et ce qui est poème.

atelier d’écriture Pantin

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1ère mise en ligne et dernière modification le 4 juin 2005
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