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	<title>DIRE, la revue de Tiers Livre</title>
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		<title>sur Peggy Viallat-Langlois | Gwen Denieul, traverser la noyade</title>
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		<dc:date>2023-04-03T15:53:57Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon, pour Tiers Livre</dc:creator>


		<dc:subject>Denieul, Gwen</dc:subject>
		<dc:subject>arts plastiques, exp&#233;rimentations</dc:subject>
		<dc:subject>Viallat-Langlois, Peggy</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;du regard crois&#233; dans peindre et &#233;crire&lt;/p&gt;

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 <content:encoded>&lt;img src='http://tierslivre.net/revue/IMG/logo/313336821_664294261718227_4304872898234219879_n.jpg?1680537233' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='145' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; &lt;a href='http://tierslivre.net/revue/spip.php?article870' class=&#034;spip_in&#034;&gt;retour sommaire printemps 2023&lt;/a&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; &lt;a href=&#034;https://www.peggyviallat.com/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;le site de Peggy Viallat-Langlois&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; &lt;a href=&#034;https://www.instagram.com/peggyviallat/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;suivre Peggy Viallat-Langlois sur Instagram&lt;/a&gt; ;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; &lt;a href='http://tierslivre.net/revue/spip.php?article873' class=&#034;spip_in&#034;&gt;Fran&#231;ois Bon sur Peggy Viallat-Langlois, main arm&#233;e de couteau&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2&gt;Gwen Denieul | traverser la noyade&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;basse continue de l'oc&#233;an, pupilles fixes, ton intensit&#233; immobile, ta faim de silence, la catastrophe a d&#233;j&#224; eu lieu, le ciel a disparu, tu ne sais plus si c'est le jour ou la nuit, tu te tiens &#224; l'&#233;cart, sur l'autre bord, dos contre la cl&#244;ture, quelque chose est en attente, tu entres dans un souvenir, puis dans un autre, fais revenir les visages, archives les cicatrices, ta grande faiblesse remonte &#224; loin, les tendresses pas re&#231;ues, ton identit&#233; incertaine, les cris du p&#232;re, le jour, la nuit, ce noyau de violence sourde, dans la p&#233;nombre tu revois ton silence obstin&#233;, les gribouillis d'ongles sur la nappe en plastique, plus tard les griffures sur les parois de granit, et les fentes secr&#232;tes dans lesquelles tu chuchotais ce qui hurle en toi, mais tu fais comme tout le monde, tu fausses ta m&#233;moire pour survivre, pr&#233;f&#232;res r&#233;activer les zones d'ennui, le taf qui lentement t'&#233;touffe, ton corps docile, &#233;triqu&#233;, immerg&#233; tout le jour dans un oc&#233;an de bruit, s'&#233;puisant &#224; faire semblant, tes r&#234;ves trou&#233;s, ta t&#234;te qui ne respire plus, mais aussi les rares moments de bonheur, les lectures clandestines sous la petite lumi&#232;re des toilettes, tes l&#233;g&#232;res diversions imitant la libert&#233; dans les couloirs sans ombre du b&#226;timent de verre, le souffle que tu devines derri&#232;re les vitres de l'open space, car oui le silence existe n'importe o&#249;, tu regardes les nuages blancs qui glissent au-dessus de la ville, des oiseaux passent, parfois l'un d'eux vient se poser sur le rebord m&#233;tallique de la fen&#234;tre o&#249; se refl&#232;te le ciel, tu le regardes sautiller gentiment vers toi, ton corps fr&#234;le se rappelle alors la vie toute nue, tremblante, impr&#233;visible, le premier pas qui engage sur la surface mobile de la gr&#232;ve, le cri des mouettes, la mar&#233;e montante, le ressac incessant, aussi les longues d&#233;rives &#224; pointe d'aube dans les contours de cette ville infinie qui la nuit t'apporte ses voix, et ta rage laiss&#233;e sur les murs l&#233;pros&#233;s, en lettres capitales, &lt;i&gt;b&#234;te malade, ne reste pas assis, sors du sillon, la vie est plus vaste que &#231;a, crache contre le mauvais sort et mise tout sur une seule carte&lt;/i&gt;... alors le d&#233;part pour nulle part, coup de t&#234;te ou goutte de trop, volont&#233; de lumi&#232;re avant tout, la petite gare silencieuse, le froid, le quai gris sombre, le train de cinq heures trente, le long d&#233;filement &#224; travers la vitre sale et embu&#233;e, d'abord les h&#244;tels bon march&#233;, puis les parkings, les friches, les grues, les entrep&#244;ts, et les voies qui s'&#233;cartent, les pyl&#244;nes &#233;lectriques surplombant les champs fauves et bruns, les tra&#238;n&#233;es dans le ciel, la lumi&#232;re oblique du matin, les bois, les &#233;tangs, les collines, ton regard tr&#232;s au loin comme si tu n'allais jamais revenir, violence de la s&#232;ve qui monte, tu te sens sauvage, indomptable, d&#233;sinvolte, conqu&#233;rant, avec probablement des noms de villes griffonn&#233;s au fond ta poche, tu fermes les yeux, mille devenirs dansent dans ta t&#234;te, tu imagines des terres pleines de soleil et de cruaut&#233;s, tu es avide de nuits, de secrets, de d&#233;serts, de for&#234;ts, tu murmures en t'assoupissant des sons d'avant la langue, et d&#232;s le lendemain c'est l'existence au hasard, au gr&#233; du dehors, sans fin ni destination, chaque soir une chambre diff&#233;rente, l'eau glac&#233;e dans le lavabo et la vie &#224; gros bouillons dans la poitrine, le chant ondul&#233; du Muezzin, l'air vif et l&#233;ger aux premi&#232;res lueurs du jour, l'air doux de midi, la lumi&#232;re toujours plus pr&#232;s, les ombres, les pierres, les lignes trembl&#233;es, &#224; peine esquiss&#233;es, les longues attentes au bord des routes, les campements de fortune, la clart&#233; de la nuit, le bruit de tes pas dans le silence min&#233;ral, la souverainet&#233; des b&#234;tes dans le roulement du jour, et les pens&#233;es en plein vent, qui mettent dehors dedans, jeune une fois encore, peut-&#234;tre une toute derni&#232;re, avec ton grand corps tendu, sec comme un coup de trique, que tu voudrais infatigable, port&#233; ailleurs, toujours, pour gu&#233;rir plus loin, dans le plus &#233;l&#233;mentaire, le plus d&#233;nud&#233;, l&#224; o&#249; le monde respire encore un peu, enfin expuls&#233; du vacarme qui te bouchait les oreilles, plus personne pour te faire du mal, tu regardes le ciel, tu regardes tes pas br&#251;lants, tes pieds blancs de poussi&#232;re, tu avances de trace en trace, vers l'&#233;nigme ant&#233;rieure, le chemin s'efface, tu te perds, tu deviens un autre, dans les &#233;tendues de sel et de sable, dans l'horizon incendi&#233;, l'&#339;il &#233;tonn&#233; fait vibrer le paysage, cligne devant l'&#233;clat &#233;blouissant de ce qui est, au creux des pierres, dans les commencements, tes muscles se rel&#226;chent, tu pleures doucement, comme l'enfant sans doute trop sensible que tu &#233;tais, ton c&#339;ur bat pleinement, enfin r&#233;concili&#233;, mais non, non, ne pas tout dire, &#224; cette hauteur la parole se rar&#233;fie, la chance que tu as, te souffle simplement la voix, c'est avec elle que tu &#233;cris, depuis le d&#233;but, le sel de l'absence dans la bouche, et revoil&#224; une fois encore son fant&#244;me, tu rassembles tant bien que mal ce qui a &#233;t&#233; perdu, cette douceur qu'elle inventait, ses gestes si proches du tendre, dans le fr&#244;lement, son visage de clart&#233;, ses cheveux de soleil, l'&#233;cart de son regard, ses longues mains d'oubli, et la danse tout pr&#232;s, toujours tout pr&#232;s, &lt;i&gt;pouss&#233;e de vie nouvelle, en cet &#233;t&#233; naissant je ne suis plus malade, je veux dire, les maladies n'existent plus pour moi, elle me maintient dans le jour, me rafistole le c&#339;ur et l'esprit avec ses rem&#232;des inou&#239;s, la vieille &#233;corce je la rejette loin derri&#232;re, marche &#224; petits pas convalescents&lt;/i&gt;, tu retrouves les pi&#232;ces presque vides de votre perchoir dans le ciel, votre &lt;i&gt;Olympe&lt;/i&gt;, comme elle l'appelait, le balcon, la lumi&#232;re, le t&#233;l&#233;phone fixe et le matelas pos&#233;s par terre, la vieille gazini&#232;re, les murs coquille d'&#339;uf qui partent en lambeaux, le miroir ovale, les &#233;tag&#232;res clairsem&#233;es, la planche sur tr&#233;teaux des premiers &#233;crits, la lampe en fer forg&#233; &#224; l'abat-jour orange, la pile de cartons jamais ouverts, le vacarme de la rue loin de toi, six &#233;tages plus bas, et ton amour, ton amour qui s'endort sur le canap&#233; en cuir d&#233;glingu&#233;, tu scrutes son visage la gorge serr&#233;e, cet air de sauvage libert&#233; qu'elle a m&#234;me quand elle dort, le retroussis adorable du sourire, sa bouche au go&#251;t d'orage, le charnu de ses l&#232;vres comme aucune autre bouche, tu la d&#233;sires, tu la d&#233;sires tant, elle est &#224; quelques centim&#232;tres mais reste hors d'atteinte, les secondes passent, puissantes et tranquilles, c'est le temps d'avant l'&#233;criture, la joie est l&#224;, ind&#233;niable, le ciel plus pr&#232;s de vous, la r&#233;signation vaincue, tout est v&#233;cu au pr&#233;sent, &#224; plein corps, tu en trembles, tu as des souffles insolites au c&#339;ur &#224; te souvenir de l'&#233;poque br&#232;ve et intense de votre vie commune, de vos sueurs m&#234;l&#233;es, de vos corps &#233;tourdis de lumi&#232;re, de vos d&#233;sirs &#224; gueule b&#233;ante, &#224; la fois si f&#233;roces et si tendres, l'ivresse de la folie toujours pr&#234;te &#224; &#233;clater, mais d&#233;j&#224; les premiers craquements, les premi&#232;res fissures, ce vide qui se creuse en vous, le doute et l'angoisse qui font boire, l'exc&#232;s aussi, pour perdre le contr&#244;le, pour que &#231;a &#233;corche, la chute tant de fois d&#233;sir&#233;e, cette blessure interminable appel&#233;e dans la secousse des corps, des naufrages plein les poches et la faim qui se creuse, de d&#233;faite en d&#233;faite, et l'ouvert qui r&#233;vulse et vos vices qui s'endurcissent, &#224; s'agripper l'un l'autre, &#224; se d&#233;vorer sans fin, &#224; s'enfoncer toujours plus sans jamais atteindre le fond, avec ces vieilles folies du corps cherchant l'interdit, cet acharnement &#224; aller l&#224; o&#249; les autres ne vont pas, avec surtout ta maladresse &#224; aimer et sa crudit&#233; &#224; regarder les choses telles qu'elles sont, de nouveau tu ressens sa langue humide au feu des plaies, le go&#251;t secret du sang qui vous unit, m&#233;lange de plaisir et de voracit&#233;, alors, quand il ne reste plus rien &#224; sauver, le chaos &#224; tout prix, sans tr&#234;ve ni r&#233;pit, le sexe tyrannique creusant l'orbite, la baise effr&#233;n&#233;e pour chasser l'angoisse et s'affranchir du temps, cette mati&#232;re noire au fond de vous qui fait approcher des limites du corps, des nerfs, pour finir effondr&#233;s l'un en l'autre et ne plus rien comprendre au monde, le soleil est bas et le froid brutal, elle vient tout juste de se lever, tu &#233;coutes les paroles qu'elle prononce &#224; peine, d'une voix terne, m&#233;canique, avec ce quelque chose de glacial dans le regard qui arr&#234;te toute question, son visage comme un masque, sa bouche comme un trait, et ce sont les derni&#232;res pierres de l'histoire qui s'&#233;croulent, &lt;i&gt;un &#233;clair puis la nuit&lt;/i&gt;, on t'avait pourtant pr&#233;venu, la douleur ant&#233;rieure, celle du temps de la grande solitude et du silence des choses, remonte de ton estomac durci, plus personne, plus de regards &#233;chang&#233;s, plus de silence tricot&#233; avec les yeux avec les mains, plus de fr&#244;lements rapides, plus de c&#339;ur au galop, plus de rythmes qui s'accordent, la s&#232;ve s'est retir&#233;e et toi tu te sens incapable de rena&#238;tre au milieu des d&#233;combres, &#224; douter de tout, &#224; buter contre toi-m&#234;me, &lt;i&gt;je suis hors-jeu, &#224; bout de forces, bon &#224; jeter par la fen&#234;tre&lt;/i&gt;, ta jolie t&#234;te de rescap&#233; tu l'observes dans la p&#233;nombre, l'interminable &#233;rosion dans le miroir de la salle de bain, la fixit&#233; hagarde du regard, la peau blanche et s&#232;che, tu essaies malgr&#233; tout de t'aimer un peu, d'aimer ces fines craquelures autour des yeux, de la bouche, ces traits qui lentement s'affaissent, ces &#233;paules vo&#251;t&#233;es, d'aimer m&#234;me l'ombre qui t'appuie dessus et parle dans ton cr&#226;ne, &lt;i&gt;je vais te faire la peau, tu sais ? je vais t'&#233;puiser jusqu'&#224; la fin du moi&lt;/i&gt;, tu ouvres la bouche et gobe un peu d'air, &lt;i&gt;le ciel est vide, je ne suis qu'un accident, tellement mais tellement besoin de pri&#232;res, d'un dernier os &#224; ronger&lt;/i&gt;, la douleur au ventre ne passe pas, &#231;a dure des jours, des semaines, rien n'existe plus qu'elle, alors le rendez-vous m&#233;dical, &lt;i&gt;les sympt&#244;mes sont pr&#233;occupants, te dit ton g&#233;n&#233;raliste, vous &#234;tes sujet &#224; des vertiges ? oui hier je me suis m&#234;me &#233;croul&#233; dans la rue pour tout vous dire&lt;/i&gt;, puis la semaine d'attente, interminable, la picole et les cachets pour tenir et oublier, ce vide immense dans le cr&#226;ne et ces gestes o&#249; l'esprit ne prend plus part, jusqu'&#224; l'annonce qui ne pardonne pas, alors la nuit qui tombe, interminable, et dans ta bouche une rumeur impossible &#224; faire taire, &lt;i&gt;de nouveau cette b&#234;te noire qui me ronge, qui prend ses aises, je pourrais presque entendre le grignotement dans mon ventre&lt;/i&gt;, puis l'admission &#224; l'h&#244;pital et la gu&#233;rilla qu'il faut bien s'inventer, avec les armes qu'il reste, la lumi&#232;re mauvaise de la chambre, d'une blancheur d'os, l'odeur de formol, et parfois le soir, pour tenter d'&#233;chapper &#224; la surveillance, ton errance hallucin&#233;e dans les couloirs aux airs de limbe, avec ta potence ambulante et ton pyjama trop large, &#233;tonn&#233; de tenir encore debout, puis la travers&#233;e de la nuit les m&#226;choires serr&#233;es, les yeux au plafond pour un peu moins habiter ce corps en sursis, avec parfois des r&#234;ves rapides et intenses de phrases circulaires, roulant infiniment dans le vide, et toujours le r&#233;veil brutal bien avant l'aube, et te revoil&#224; une nouvelle fois &#224; attendre le lever du jour au coin de la fen&#234;tre, tapis dans l'ombre, la peur assise &#224; tes c&#244;t&#233;s, tu regardes la silhouette noire de la tour Montparnasse, la lourde couverture de nuages, les arbres sombres de l'hiver, la lueur f&#233;brile entre les branches, le bleu qui s'&#233;largit, tu &#233;coutes les feuillages frissonner dans le vent, les cloches lointaines d'une &#233;glise, le jappement d'un chien, et le sang qui monte en toi, te prend l'envie soudaine de l&#233;cher la vitre froide, tu aimerais marcher sur une piste tr&#232;s solitaire, retrouver la gr&#232;ve de ton enfance, courir, courir, courir, puis t'&#233;tendre sur la bruy&#232;re, entre le ciel et l'eau, &lt;i&gt;le dehors me redonnerait un corps, de nouveau les milliers de gouttes sur les &#233;paules, les bras, le visage, la langue&lt;/i&gt;, tu baisses les yeux, regardes tes jambes trembler, ces jambes brunes et muscl&#233;es de retour d'Afrique devenues si maigres, si pitoyables, &lt;i&gt;mon sac d'os s'objective entre leurs mains, j'en peux plus de lui, faudrait le foutre &#224; la consigne, ne plus jamais en entendre&lt;/i&gt; parler, les prises de sang et les auscultations se succ&#232;dent, le r&#233;el coagul&#233; se remplit de doubles, les transfusions changent ton corps, ta t&#234;te, tout devient noir au dedans, bruits &#233;touff&#233;s, chuchotements de voix m&#233;dicalis&#233;es, &lt;i&gt;morphine, oxyg&#232;ne, endure, mon c&#339;ur, tu sus bien, jadis, endurer pire chiennerie&lt;/i&gt;, allong&#233; sous les draps froids, paupi&#232;res &#224; demi ferm&#233;es, les bras raides le long de ce corps qui tombe en ruine, tu desserres lentement les poings, ta main se d&#233;cide &#224; toucher ta cuisse nue, et c'est un &#233;trange toucher, un &#233;trange r&#233;confort, tu existes encore un peu, &lt;i&gt;je suis l&#224;, je murmure, je murmure &#224; travers la brume et la distance, la nuit avance, j'entre dans la dur&#233;e, mon identit&#233; devient flottante, quelque chose s'ouvre dans l'insomnie, qui se d&#233;robe &#224; toute prise, le poids du monde tombe en poussi&#232;re, des ombres me visitent, myst&#233;rieuses et l&#233;g&#232;res, je m'&#233;loigne enfin de la mati&#232;re, et de cette angoisse qui ne voulait pas finir&lt;/i&gt;, dans ta cellule close tu nais sans fin, sans fin tu cherches autre chose, des mots pas faits d'avance, une langue nouvelle au frisson d'enfance, aussi ce qu'il y a d'&#233;gar&#233; en toi, et qui vient du large, la r&#233;alit&#233; dispara&#238;t peu &#224; peu, les murs se morcellent, dehors &#233;clot dedans, tu regardes devant toi, dans une esp&#232;ce de vide, des mouvements remuent dans l'ombre, l'invisible s'installe mais tu n'as plus peur, le go&#251;t du sel t'est revenu, tu avances &#224; pas aveugle, il fait si sombre que tu ne distingues pas tes propres mains, tu tends l'oreille, dans le grand silence tu retrouves les sons de l'&#233;t&#233;, la cloche de l'ancienne &#233;glise, le bruit l&#233;ger de tes pieds nus sur la gr&#232;ve, les battements de ton c&#339;ur, la basse continue de l'oc&#233;an, ta bo&#238;te cr&#226;nienne comme un globe immense, tu es revenu sur les lieux o&#249; tout a commenc&#233;, tu as travers&#233; le jardin de la maison d'enfance dont tu n'as pas franchi le seuil depuis des d&#233;cennies et qui, sous la lune intense, semble &#234;tre une ruine vieille d'un si&#232;cle, tu t'es rappel&#233; tes cachettes dans la cave et dans le grenier, dans la nuit bleue, dans la nuit transparente de la c&#244;te escarp&#233;e tu as suivi le sentier des douaniers, tu as enjamb&#233; le ruisseau, tu es pass&#233; par la clairi&#232;re o&#249;, adolescent, tu relisais inlassablement les m&#234;mes livres, maintenant tu t'approches du bord qui s'effrange, tu marches droit sur la gr&#232;ve, &#224; pas lents, l'air sent le sel, tu tires la langue, le r&#233;el s'ouvre, tu entres dans la mer, ton corps engourdi s'enfonce par degr&#233;, tu marches dans l'eau vers la noyade, un vent mince vient du large, tu grelottes un peu, tu dois aller jusqu'au bout, il faut aller jusqu'au bout, tu la regardes respirer, elle t'attendait, tes l&#232;vres remuent faiblement, on dirait que tu lui parles, l'eau fra&#238;che et noire monte &#224; tes genoux, &#224; ton sexe, elle t'enveloppe sans que tu puisses lui r&#233;sister, quelque chose se boucle, tu nages &#224; contre-mort, tu retrouves le grand calme d'avant la naissance, voil&#224;, tu n'as plus pieds, et plus rien &#224; perdre, tu nages dans les profondeurs, ton c&#339;ur bat plus doucement, tu habites l'autre monde, &#224; la fois &#233;veill&#233; et endormi, sous tes paupi&#232;res des lointains du pass&#233; surgissent et disparaissent, flashs de visages entrevus, miettes de lieux o&#249; tu as v&#233;cus, ciels orageux, sc&#232;nes mouvantes, th&#233;&#226;tres de rue, averses soudaines, for&#234;ts silencieuses, des voix tr&#232;s anciennes r&#233;sonnent dans ta t&#234;te, &lt;i&gt;tout est &#224; repenser, &#224; refaire, jette un &#339;il par-dessus les d&#233;combres, remue les pierres, utilise tes pauvres armes, &#233;coute, regarde, parle, d&#233;b&#226;illonne tes morts, ris aux d&#233;pens de ce qui t'&#233;touffe, affame-toi dans d'autres souffles, il n'y a jamais eu de ch&#226;timent, ni pour toi ni pour personne&lt;/i&gt;, tu ouvres grand les yeux sur l'ab&#238;me mouvant, regardes tes mains, la pulpe de tes doigts que tu sens battre lentement dans l'obscurit&#233; bleut&#233;e, tu n'as plus froid, tu n'es plus s&#233;par&#233; de ce qui t'entoure, du pr&#233;sent qui t'entoure, l'eau atlantique comme une seconde peau, la temp&#234;te est pass&#233;e, une houle l&#233;g&#232;re soul&#232;ve ton corps, tes muscles se rel&#226;chent, le sang danse dans tes bras et dans tes jambes, tu tombes, tu t'&#233;l&#232;ves, tu as tout ton temps, les choses s'offrent d'elles-m&#234;mes, simples et imm&#233;diates, tu rejoins la fiction, tes yeux ne veulent plus se fermer, l'eau entre dans ta bouche, tu respires, dans l'eau noire et profonde tu respires, la noyade tu l'as travers&#233;e, ton esprit s'est dissous dans l'oc&#233;an, et maintenant tout recommence, au bout du bout, il suffit d'un r&#234;ve&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>sur Peggy Viallat-Langlois | Fran&#231;ois Bon, main arm&#233;e de couteau</title>
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		<dc:date>2023-04-03T15:45:13Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon, pour Tiers Livre</dc:creator>


		<dc:subject>arts plastiques, exp&#233;rimentations</dc:subject>
		<dc:subject>Viallat-Langlois, Peggy</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;des passerelles avec les artistes visuels qui interf&#232;rent avec nos r&#233;cits&lt;/p&gt;

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&lt;a href="http://tierslivre.net/revue/spip.php?rubrique25" rel="directory"&gt;arts&lt;/a&gt;

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&lt;a href="http://tierslivre.net/revue/spip.php?mot70" rel="tag"&gt;arts plastiques, exp&#233;rimentations&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://tierslivre.net/revue/spip.php?mot391" rel="tag"&gt;Viallat-Langlois, Peggy&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='http://tierslivre.net/revue/IMG/logo/peggy-viallat-langlois-autoportraits.jpg?1680538470' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='113' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; &lt;a href='http://tierslivre.net/revue/spip.php?article870' class=&#034;spip_in&#034;&gt;retour sommaire printemps 2023&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; &lt;a href=&#034;https://www.peggyviallat.com/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;le site de Peggy Viallat-Langlois&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; &lt;a href=&#034;https://www.instagram.com/peggyviallat/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;suivre Peggy Viallat-Langlois sur Instagram&lt;/a&gt; ;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; &lt;a href='http://tierslivre.net/revue/spip.php?article874' class=&#034;spip_in&#034;&gt;un texte de Gwen Denieul, traverser la noyade&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2&gt;Fran&#231;ois Bon | main arm&#233;e de couteau&lt;/div&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;Parce que souvent je l'avais vue en photo : une main peignant avec couteau (et lorsqu'il s'agit de papier et non de toile, d'un &#171; pinceau-sabre &#187;). C'est une des premi&#232;res questions que je lui ai pos&#233;es, d'o&#249; il venait, ce couteau. Et r&#233;ponse imm&#233;diate : achet&#233; sur une brocante, donc lest&#233; de son propre pass&#233; secret, inconnu, mais le m&#234;me depuis 2001. Elle n'est pas la premi&#232;re, ni la seule : autrefois on disait plut&#244;t truelle &#224; peindre, et Titien la pratiquait d&#233;j&#224;, Courbet lui a donn&#233; ses lettres de noblesse, et j'aime cette remarque un peu &#233;trange que des Rembrandt ou des Franz Hals y sont pass&#233;s plut&#244;t &#224; la fin de leur vie. La truelle pour son bord flexible, et ce couteau de m&#233;nage, avec sa large lame et son manche ouvrag&#233; &#224; l'ancienne, qu'avoue-t-il de l'attaque des mati&#232;res, de leur m&#233;lange sur la planche palette, de leur d&#233;p&#244;t et de l'&#233;paisseur fouaill&#233;e sur la toile ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et si tout commen&#231;ait au visage ? Bien avant d'&#233;changer avec elle, je connaissais son visage, objet r&#233;current de ses toiles, mais dans cette distorsion, cette affirmation de pr&#233;sence. L&#224; encore, l'autoportrait de Courbet : fantasme ou mati&#232;re de peindre avant d'&#234;tre l'affirmation de soi comme image. Ou le lent vieillissement progressivement plus fantasque de la cinquantaine d'autoportraits connus de Rembrandt. Ou les distorsions d'apr&#232;s &lt;i&gt;Photomaton&lt;/i&gt; de Francis Bacon. Mais si c'&#233;tait &#224; consid&#233;rer d'abord comme une sorte de dramaturgie : et si c'&#233;tait la toile, dans l'autoportrait, qui vous traversait pour rejoindre ce qui vous hante ? &#192; preuve les images o&#249; elle figure elle-m&#234;me devant ces toiles qui la montrent : fiction d'elle-m&#234;me, dispositif qui nous contraint &#224; la position de spectateur &#224; &#233;galit&#233; de la peintre, nous contraint &#224; la toile autoportrait non pas comme fid&#233;lit&#233; d'une repr&#233;sentation mais sa mise en th&#233;&#226;tre, sa dramaturgie. Et qu'on vienne se placer nous-m&#234;mes dans la position de spectatrice o&#249; elle &#233;tait &#8212; mais qui nous donnait, plus que l'&#233;chelle, l'exc&#232;s de la taille, le d&#233;bord du regard &#8212; et plus de point d'origine possible pour le regard, comme si chaque point de la toile supposait un point pr&#233;cis pour le regard. La distorsion du visage alors non pas quelque chose qui appartienne &#224; ce visage ou les arch&#233;types qu'il emploie (ce que regarde ce visage, ce qu'appellent ou crient les l&#232;vres), mais la mise en cause m&#234;me du comment voir, et comme alors on plonge jusqu'aux ombres tues de soi-m&#234;me (elle dit ne pas s'appuyer sur une seule photographie pour ces autoportraits, mais d'en scotcher plusieurs sur le bord de la toile) ? Un dispositif corps fait pour ouvrir &#224; la mati&#232;re-monde, l&#224; o&#249; le d&#233;sarroi et la force r&#233;sistive du monde, l&#224; o&#249; il nous empoigne et o&#249; nous nous accrochons de toute notre peau et muscles &#224; l'aventure temp&#233;tueuse o&#249; il nous emporte comme sans issue, passe par ce visage comme surgi &#224; nous de trop pr&#232;s, sans aucune r&#233;tention de la chair ni de la pr&#233;sence, de la m&#234;me fa&#231;on qu'on se d&#233;bat dans un r&#234;ve : il n'y a pas chez elle de peinture sage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et si tout commence ainsi par la r&#233;p&#233;tition du visage (ce que la toile voit de la peintre ?), quels visages tourbillonnent pour chacun de nous dans le dedans de la peau lorsqu'on place ses mains sur son propre visage, quelle foule on appelle en nous-m&#234;mes pour r&#233;sister &#224; cette foule qui vient lorsqu'elle nous fait traverser le sien ? Demandez-lui pourquoi des boxeurs, et le visage tum&#233;fi&#233;, le cerveau &#233;gar&#233;, les coups jusque dans la d&#233;saffection des yeux, et elle vous r&#233;pondra laconiquement : &#171; Cerdan et une nouvelle de Jack London (Le steak) &#187;. Et donc on comprend que corps, lutte, coups, affront de soi-m&#234;me par l'&#233;galit&#233; &#224; l'autre dans le combat, ne tiennent probablement pas &#224; la nature du sujet &#8212; ses boxeurs &#8212; mais &#224; l'aventure de la peinture m&#234;me, et que toutes ces harmoniques, la figure litt&#233;raire que repr&#233;sente Jack London, mort si jeune au terme d'une &#339;uvre aussi prolif&#233;rante et li&#233;e &#224; l'aventure dans le monde, ou Piaf dans Cerdan &#8212; tiens, mort presque au m&#234;me &#226;ge dans un accident d'avion &#8212; mais Cerdan immerg&#233; dans l'aventure photographique, la profusion des images et en quoi cette profusion, disant les gestes arch&#233;types, disant le visage iconique, ne rapproche pas du boxeur dans sa solitude et sa terreur, &#224; elle on ne demandera pas de s'expliquer plus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme s'il avait fallu la cabosse boxeurs pour aborder le visage d'autant plus digne qu'il subit tr&#232;s lourd, cette suite de femmes militantes, celles qui donnent sens aux combats d'aujourd'hui et comment &#231;a vous traverse. H&#233;ritage &#224; construire en amplifiant, d&#233;tournant une repr&#233;sentation cod&#233;e, &#233;cras&#233;e par le fait m&#234;me que ces femmes t&#233;moignent de luttes rel&#233;gu&#233;es par le r&#233;cit dominant &#8212; ainsi Kathleen Kleever (n&#233;e 1945), Dolores Huerta (n&#233;e 1930), Lee Miller (1907-1977), Angela Davis (qu'elle dit &#171; avec trop de lumi&#232;re qui accroche &#187;) ou le nom m&#234;me de Ruth Bader Ginzburg, et la galerie n'est pas close. Le geste r&#233;p&#233;t&#233;, &#224; force de la s&#233;rie, et des s&#233;ries dans la s&#233;rie, des &#233;tudes successives, des archives qu'elles appellent, de dire l'autre, voire multiplier l'autre parce qu'une chose &#233;chappe faute de pouvoir empoigner &#224; chair nue celle vers qui on va, le dessin d'apr&#232;s archive qui lutte contre ces codes h&#233;rit&#233;s, assum&#233;s ou pas par le mod&#232;le, quand bien m&#234;me pour nous ce sont autant de parcelles d'une seule v&#233;rit&#233;, dans la r&#233;p&#233;tition m&#234;me &#8212; devient r&#233;flexion d&#233;multipli&#233;e de soi-m&#234;me dans le monde, notre part chacune et chacun de responsabilit&#233; individuelle, comment prendre avec les dents (mais l'action, les paroles, les images) notre part dans cette instance permanente du combat de vivre et sa dignit&#233; &#224; construire, la part de chamboulement qu'on prend sur ses propres &#233;paules et ce que cela veut dire quand on n'a que cela pour soi : le temps ouvert devant la toile, les couleurs, et la main arm&#233;e de son couteau.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Est-ce qu'il s'agit de choix ? Pas &#224; ce niveau-l&#224;. Acceptation ? D'autres diraient obsession, mais c'est qu'ils parlent du dehors. La toile, parce qu'on l'affronte au quotidien et que c'est soi d'abord qu'on traverse pour rejoindre les rives plus hostiles ou &#226;pres, c'est ce par quoi Montaigne introduit sa d&#233;marche : je suis moy-mesme la matiere de mon livre. La main arm&#233;e de couteau cherche obstin&#233;ment en quoi le corps travers&#233; r&#233;ouvre le monde. Elle convoque, c'est une t&#234;te de mort, ce sont des chiens, ce sont des enfants. Mais c'est le m&#234;me mouvement d'attraper, de s'y fondre et puis jeter. Une obstination &#224; conqu&#233;rir dans la m&#234;me vitesse ce qui n'a pas &#233;t&#233; trouv&#233;, et si c'est trouv&#233; on glisse &#224; autre exercice : il suffit de recommencer &#224; se peindre soi-m&#234;me, le faire en plus grand, changer constamment d'&#233;chelle, oser affronter le plus grand que soi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est ce geste qui m'interroge, et sur quoi il ouvre. Je vois ses t&#234;tes de mort, je pense &#224; un vers d'Agrippa d'Aubign&#233; : &lt;i&gt;Le lieu de mon repos est une chambre peinte / De mil os blanchissans et de testes de morts&lt;/i&gt;, et voil&#224; qu'une t&#234;te de mort brod&#233;e m'arrive au courrier. Cette violence m&#234;me et la grandeur d'ouverture du XVIe dans ses guerres et le bouleversement de ce qu'on comprend du monde lui convenant certainement plus que toute autre &#233;poque pour dire la densit&#233; qui ici se d&#233;livre, les contrastes, la chair, le danger et le cri, le d&#233;ni ou la rage, la provoc m&#234;me. Ce qu'il y a de si ancien dans ce qu'elle convoque et rejoue, le moderne une grimace de fer, un rire ou une danse. &lt;br class='autobr' /&gt;
Ainsi les chiens. L'animalit&#233; &#224; conqu&#233;rir en soi-m&#234;me qui nous pousse &#224; constante qu&#234;te dans l'animal m&#234;me. Les chiens que je porte en litt&#233;rature, dans le ravin du consul de Malcolm Lowry, aux b&#234;tes &#233;tranges hurlant dans les contes fantastiques, &#224; ceux qui se battent dans Kolt&#232;s, sont souvent m&#233;taphore de l'ordure, du cadavre qu'on s'arrache. Ses chiens &#224; elle sont comme civilis&#233;s, ou atrophi&#233;s par leur contact avec l'utilisation de loisir qu'en fait une soci&#233;t&#233; malade : ils n'ont peut-&#234;tre m&#234;me pas l'animalit&#233; des boxeurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et les enfants, tout aussi obsessifs, et semble-t-il depuis un nombre bien moindre de mod&#232;les, mais elle sait les nommer, elle les accompagne, l'exp&#233;rience justement de comment ne pas tricher, de comment respecter au plus pr&#232;s l'&#234;tre en devenir, contraindre la peinture &#224; se retenir ? &lt;br class='autobr' /&gt;
Mais la galaxie qu'elle dresse assemble toutes ces composantes, que seul son visage rassemble, ce que voit de sa peinture le visage qu'obsessivement elle peint, et dans ces composantes la peinture m&#234;me. Ainsi le r&#244;le que tient l&#224; Francis Bacon.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Probablement qu'elle r&#233;pondrait : Bacon et les autres. Elle r&#233;pondrait que l'histoire de l'art ne se divise pas, et que Germaine Richier pourrait probablement se joindre &#224; cette assembl&#233;e des femmes (ou de leurs regards) qui forme le c&#339;ur neuf de cette exposition. Mais Bacon travaillait aussi sur son propre visage (&#171; la chair sans les os &#187; dit Gilles Deleuze &#224; son propos), Bacon a inaugur&#233; aussi l'usage du Photomaton, ces photographies cod&#233;es et quasi muettes, comme point de d&#233;part de sa travers&#233;e vers les ombres, mais lorsqu'elle reprend &#224; son compte ce que Bacon hachure, distord, d&#233;structure du portrait d'Innocent X par Velasquez, est-ce que son d&#233;fi n'est pas dans le fait que, de 1958 &#224; 1961, Bacon produira quarante-cinq variations de cette toile, introduction d&#233;finitive &#8212; non pas du temps &#8212; mais du geste r&#233;current dans la peinture, et l'inabouti de ce qu'elle d&#233;signe, &#224; ne jamais pouvoir poss&#233;der son mod&#232;le (le th&#232;me d&#233;j&#224; pr&#233;sent dans Le chef d'&#339;uvre inconnu de Balzac), l'&#233;cosyst&#232;me de toutes les tentatives est aussi l'&#339;uvre elle-m&#234;me, autant que la somme des r&#233;alisations prises l'une s&#233;par&#233;ment des autres ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour qui &#233;crit, les peintres sont l'&#233;cole premi&#232;re du regard. On y revient comme &#224; une le&#231;on. Une activit&#233; mentale dans l'affinit&#233; m&#234;me d'&#233;crire. On a besoin essentiel de ce compagnonnage. Parfois &#233;lagu&#233; jusqu'&#224; l'abstrait, parfois arm&#233; de tout un grouillement. Mais, danse ce qui me lie &#224; la peinture de Peggy Viallat-Langlois, peindre ne se dissocierait pas de son exp&#233;rience m&#234;me : c'est le dispositif de se montrer soi avec ce qu'on peint, mais c'est la bagarre mati&#232;re elle-m&#234;me. Le peindre au couteau implique un voir au couteau. Tenir dans la mati&#232;re humaine qu'elle d&#233;livre, parce que cette mati&#232;re jamais ne gomme le dire associ&#233; &#224; ce flux, et notamment dans ces femmes militantes &#224; qui elle rend aujourd'hui visage et tension de vivre, mais qui nous forcent &#224; cheminer vers leur nom, leurs actes, et la question m&#234;me de la responsabilit&#233; individuelle qui est n&#244;tre dans le poids terrible d'une histoire qui marque le pas, et que redresser m&#234;me la t&#234;te ne suffit pas &#224; infl&#233;chir dans la grande nuit qui nous entoure.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est donc un flux de temps. Entrer dans l'atelier du peintre ce n'est pas d'aujourd'hui : le chevalet, la lumi&#232;re, les toiles en attente ont toujours &#233;t&#233; en litt&#233;rature m&#233;taphore de nos livres en cours, des turnes o&#249; on les &#233;crit, du bazar sur nos tables autour de ce qu'on dessine par des mots. Le num&#233;rique avance en grande vague dans notre histoire qu'il secoue, dimension &#224; la fois sup&#233;rieure et &#224; la fois livr&#233;e &#224; tous les dangers de l'&#233;conomie mondialis&#233;e, de la voracit&#233; des puissants, de l'asservissement &#224; la consommation forc&#233;e. Mais quelle conjuration, que l'atelier du peintre via le num&#233;rique &#224; notre disposition chaque soir, de m&#234;me qu'on lance une &#224; une nos lac&#233;rations de phrases dans le flux pour t&#233;moigner qu'on r&#233;siste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Depuis plusieurs ann&#233;es, le geste num&#233;rique de Peggy Viallat-Langlois est pour moi cette affirmation d'une &#233;chelle variable et discontinue du temps quand il est associ&#233; &#224; des forces, les convoque et les distord. &#192; distance, mais au quotidien je vois les esquisses, y compris ce qu'ensuite elle rejette ou refuse. Je vois les muscles, la taille des toiles, ce qui &#233;clate et me happe dans ces s&#233;ries le temps qu'elles aboutissent ou rompent &#8212; animaux compris, et les &#233;corch&#233;s, les viandes. C'est l'id&#233;e du travail d&#233;lib&#233;r&#233;ment inscrite dans la time-line de la toile qui se fait, avant que libre elle marche seule, la mati&#232;re &#233;cras&#233;e au couteau emmenant d&#233;finitivement ce qu'elle a fix&#233; de forces, de dires, de fantasmes et de douleur &#8212; elles ne sont pas apais&#233;es, jamais, ces toiles, et comment le seraient-elles si c'est cela m&#234;me que dit le visage dans son appel &#224; l'autre, ou ce que nous cherchons du n&#244;tre par notre appel &#224; celui de l'autre, et que ce r&#234;ve de paix au dedans, qui nous porte, est justement ce qui fait trembler le lire, l'&#233;crire et le peindre.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>entretien | Christine Jeanney, un orgueil a usage interne</title>
		<link>http://tierslivre.net/revue/spip.php?article872</link>
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		<dc:date>2023-04-03T15:36:51Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon, pour Tiers Livre</dc:creator>


		<dc:subject>Jeanney, Christine</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;d'une conception ouverte de l'&#233;criture comme intervention&lt;/p&gt;

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&lt;a href="http://tierslivre.net/revue/spip.php?rubrique22" rel="directory"&gt;grands entretiens&lt;/a&gt;

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&lt;a href="http://tierslivre.net/revue/spip.php?mot98" rel="tag"&gt;Jeanney, Christine&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; &lt;a href='http://tierslivre.net/revue/spip.php?article870' class=&#034;spip_in&#034;&gt;retour sommaire printemps 2023&lt;/a&gt; ;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; &lt;a href=&#034;https://christinejeanney.net/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;le site Tentatives de Christine Jeanney&lt;/a&gt; ;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; un in&#233;dit...&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2&gt;Christine Jeanney | un orgueil &#224; usage interne&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Le premier texte que j'ai lu de toi, si je me souviens bien, &#233;tait un texte &#224; forte teneur autobiographique, Signes cliniques, relation au corps et l'accompagnement dans la maladie, une sorte de basculement. Tu peux reprendre les &#233;tapes qui ont &#233;t&#233; les tiennes dans l'&#233;criture, et qui tu &#233;tais quand ce premier texte est n&#233; ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En fait, je crois que &#231;a remonte un peu plus loin, je t'avais envoy&#233; pour publie.net &lt;i&gt;Voir B. et autour&lt;/i&gt; (l'histoire d'un peintre, la cr&#233;ation, l'instant, la m&#233;moire, ce genre de questions), mais c'est vrai que &lt;i&gt;Signes cliniques&lt;/i&gt; est mon premier vrai texte, dans le sens o&#249; j'y suis sans maquillage, parce que je laisse de c&#244;t&#233; la fiction, et que depuis je n'y suis pas revenue. Dans &lt;i&gt;Signes cliniques&lt;/i&gt;, je tentais de trouver un mot qui n'existe pas. En inuit, on dit iktsuarpok pour d&#233;crire l'attente, la h&#226;te de vivre un &#233;v&#233;nement heureux, lorsqu'on v&#233;rifie toutes les deux secondes &#224; la fen&#234;tre que quelqu'un qu'on aime va arriver par exemple, sauf que l&#224; ce n'&#233;tait pas une attente joyeuse mais un moment de d&#233;litement du temps, &#233;longation, r&#233;tr&#233;cissement, la veille d'une op&#233;ration dans une chambre d'h&#244;pital, quand ce qu'on voit, mange, respire, n'a pas le go&#251;t habituel, parce que demain n'aura pas la texture habituelle, on sera endormie, taillad&#233;e, r&#233;par&#233;e, mortelle, vivante. C'est un pli dans le tissu qu'on ne peut pas repasser, et on n'a pas d'autres v&#234;tements, c'est &#231;a ce que je voulais raconter, sans pathos, une sorte d'&#233;tat des lieux qui aide &#224; pr&#233;parer la suite, et en faisant cela j'avais l'id&#233;e sans doute assez enfantine de pr&#233;parer une suite pour d'autres, de leur dire voil&#224;, le chemin ressemble &#224; &#231;a, il est tr&#232;s &#233;trange et absurde c'est vrai, mais on peut le prendre, ne vous inqui&#233;tez pas, et je me le disais en m&#234;me temps &#224; moi-m&#234;me bien s&#251;r.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Tu as d&#233;cid&#233; vers cette &#233;poque de laisser tomber ton travail d'enseignante pour t'immerger compl&#232;tement dans l'&#233;criture. Quelles &#233;taient tes perspectives et projets &#224; ce moment-l&#224; ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai travaill&#233; plus de vingt ans comme instit, et puis il y a eu burn-out. C'&#233;tait physique, mais aussi moral, dans le sens o&#249; ce que je me voyais en train de faire dans mon travail avec les enfants ne l'&#233;tait plus, moral &#8212; la pression institutionnelle, le langage utilis&#233; comme instrument pour trier, les croix &#224; cocher, etc. Ensuite, j'ai eu du temps pour moi et, comme j'ai toujours &#233;t&#233; fascin&#233;e par la fabrique de ce qui n'existait pas auparavant, &#224; partir du mince, du n&#233;gligeable, un fil, un papier, une ligne de couleur, un mot (en astrophysique, on regarde les astres dans l'espace en se demandant &#171; pourquoi y-a-t'il quelque chose plut&#244;t que rien ? &#187;), j'ai commenc&#233; &#224; &#233;crire parce que &#231;a n&#233;cessitait peu de moyens et peu d'espace mat&#233;riel. J'ai fait avec ce que j'avais sous la main, un ordinateur avec un traitement de texte et une connexion internet.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Les plateformes de blog sont n&#233;es dans cette p&#233;riode et tu t'y es impliqu&#233;e aussit&#244;t. Puis tu as rassembl&#233; tes publications num&#233;riques dans un site d&#233;di&#233;, &#171; tentatives &#187; (avec S majuscule : TentativeS) qui tr&#232;s vite a s&#233;diment&#233; plusieurs chantiers. Les rubriques en sont rest&#233;es stables, avec des chantiers longs qui se prolongent, comme la traduction comment&#233;e des Vagues de Virginia Woolf, mais la part vou&#233;e aux publications quotidiennes a progressivement migr&#233; vers une d&#233;marche progressivement plus arts visuels, ou images de ce que tu d&#233;veloppes de fa&#231;on plastique sur des supports non num&#233;riques, collages, textiles... tu peux revenir sur ce qui a bifurqu&#233; l&#224;, et comment s'est d&#233;velopp&#233;e cette d&#233;marche plastique &#8212; c'est encore de l'&#233;criture, pour toi ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je crois que je suis tr&#232;s soumise &#224; mes conditions de vie. Peut-&#234;tre qu'en vieillissant, j'ai compris aussi que le &#171; pourquoi y-a-t'il quelque chose plut&#244;t que rien &#187; est un peu fauss&#233;, car il n'y a jamais rien, on ne part jamais du vide dit Deleuze, il y a toujours un r&#233;am&#233;nagement de ce qui existe d&#233;j&#224;. Et pour moi, agencer les fragments d'un mat&#233;riel disponible, que cela passe par une succession d'images pour une vid&#233;o, ou par une succession de formes, de couleurs, de textures, de phrases, en partant d'un point initial pour en arriver au moment o&#249; on peut se dire &#171; c'est fini &#187;, c'est une sorte d'&#233;criture, parce qu'il y a mouvement lin&#233;aire, plus ou moins fluide, mais lin&#233;aire, une suite de gestes &#224; accomplir, un encha&#238;nement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tr&#232;s concr&#232;tement, je constate que lorsque je vais tr&#232;s bien j'&#233;cris, que lorsque je suis un peu plus tourment&#233;e je traduis, et quand je me d&#233;bats sans trouver d'issues je peins ou je colle ou je d&#233;coupe ou je tisse (et je ne fais rien du tout quand &#231;a ne va pas, on pourrait dire que cr&#233;er est mon barom&#232;tre, c'est ce qui explique qu'il y a des phases d'activit&#233;s quotidiennes sur mon site suivies de grandes p&#233;riodes creuses, et inversement). Je ne provoque rien, j'attends l'&#233;vidence de quelque chose qui doit arriver, le moment o&#249; &#231;a ne peut pas &#234;tre &#233;vit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tu n'as jamais cess&#233; de tenter des exp&#233;riences collaboratives, une des derni&#232;res en date avec Philippe Aigrain, mais ton implication dans publie.net date de bien avant Philippe d'ailleurs. Par exemple avec le site Maisons t&#233;moin, &#233;criture collaborative mais spatialis&#233;e, tu peux parler de ce que repr&#233;sente pour toi ce volet de ton travail.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai toujours aim&#233; travailler avec les autres, et j'aime particuli&#232;rement les duos, que ce soit en fabriquant les images num&#233;riques des Vers&#233;es de Philippe Aigrain ou, toujours avec lui, en cr&#233;ant le texte Enfance / Adage sur le nom de Ravel, ou bien en faisant des leporellos, Los Lepos, avec Corinne Lovera Vitali, ou encore le texte &lt;i&gt;rataboumboum la suite a six minutes&lt;/i&gt; avec Maryse Hache (qui parlait de &#171; rebonds, d'entrelacis &#187; pour d&#233;crire notre fonctionnement). &#192; chaque fois, il s'agit de prendre appui sur l'autre et d'avancer, bras dessus bras dessous. Ne pas rester cantonn&#233;e &#224; sa voix/voie seule modifie l'espace mis en commun, l'autre va perturber ce qu'on pourrait anticiper, les &#233;quilibres, les rythmes bougent, c'est vivant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avec le site de la maison[s]t&#233;moin, j'avais envie d'un collectif plus large, informel, dans un lieu ancr&#233;, ouvert, pluriel, avec ce mot, &#171; t&#233;moin &#187; (qu'est-ce qui se passe tout autour nous maintenant et quoi en faire). Le facteur temps n'a pas de prise sur le site, le rythme de publication est anarchique, et s'il vit en ce moment c'est surtout gr&#226;ce &#224; Pierre Cohen Hadria, &#224; ses textes/&#233;crans cin&#233;matographiques aux effets miroir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Ton travail publi&#233;, par exemple ton Yoko Ono dans le texte chez publie.net, ou bien cet incroyable titre &#171; M&#220;NRI (M&#233;thode &#220;niverselle pour Ne Rien Inventer) &#8212; livre manifeste cartes postales d&#233;coupable &#187; chez Abr&#252;pt s'affirment d'embl&#233;e comme laboratoires. C'est une d&#233;marque tu assumes ? Qui rel&#232;ve d'une avant-garde ? Ils s'inscrivent dans d'autres champs de dialogues, une communaut&#233; d'auteurs hors milieu traditionnel du livre ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'id&#233;e pour moi ce n'est pas tant le laboratoire ou l'avant-gardisme que la question de la respiration, du carcan, de ce que je m'autorise &#224; faire en tant que fille de prolos et autodidacte, et de si je peux me d&#233;barrasser du vieux prof r&#233;actionnaire &lt;i&gt;judgemental&lt;/i&gt; qui campe dans ma t&#234;te. C'est aussi la question du pouvoir, de qui l'exerce, et sur qui. Productivit&#233;, efficacit&#233;, cat&#233;gories &#8212; &#224; qui sont-elles utiles et pourquoi, ce que questionne entre autres Virginia Woolf en &#233;crivant des livres qui ne sont ni des r&#233;cits ni des romans ni des po&#232;mes ni des essais mais tout cela pris dans une m&#234;me trame.&lt;br class='autobr' /&gt;
Et puis j'ai &#233;t&#233; tr&#232;s bouscul&#233;e par le texte de Kenneth Goldsmith que tu as traduit en fran&#231;ais, &lt;i&gt;L'&#201;criture sans &#233;criture&lt;/i&gt;. Ce livre m'a ouvert tout un pan d'action, action au sens premier, il suffit de regarder diff&#233;remment, de se pencher sur les mots qui existent d&#233;j&#224;, et d'un seul coup il y a l&#224; de quoi d&#233;coder, de quoi tresser, fabriquer, de quoi se mettre en col&#232;re aussi. Dans &lt;i&gt;P&#233;nitence des pauvres d'esprit&lt;/i&gt;, j'ai ins&#233;r&#233; des petites annonces d'agences immobili&#232;res dites de prestige (h&#244;tels particuliers &#224; vendre, yachts pourvus d'h&#233;liports, de salles de basket et de piscine &#224; effet mar&#233;es). Il n'y a pas besoin d'inventer ni de caricaturer, ces descriptions sont violentes naturellement, &#224; l'air libre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Hors cette suppression de fronti&#232;re de plus en plus d&#233;lib&#233;r&#233;e avec le monde des arts plastiques, le son reste bien pr&#233;sent dans ton travail, mais la photographie ou la vid&#233;o bien moins : c'est quelque chose qui s'est impos&#233; progressivement ? Qui te permet d'envisager quoi &#224; terme ? Je relierai cela aussi &#224; la raret&#233; de ces interventions de terrain, comme ce que tu as construit avec l'IMEC : tu peux revenir sur cette exp&#233;rience ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai beaucoup aim&#233; dans le cadre de la r&#233;sidence &#224; l'Imec proposer &#224; des groupes scolaires des activit&#233;s o&#249; la langue n'est pas coinc&#233;e dans sa fonction de tri social (c'est ce que j'ai pr&#233;f&#233;r&#233;, voir un gamin lire le po&#232;me qu'il a fabriqu&#233; gr&#226;ce &#224; Breton, Desnos, Tzara, sa fiert&#233; neuve alors que je sens bien qu'il a une mauvaise opinion &#8212; scolaire &#8212; de lui-m&#234;me). Au fond, il y a toujours en moi la question de la l&#233;gitimit&#233;, de quoi est-on capable et qu'est-ce qu'on nous accorde comme confiance pour aller l&#224; o&#249; on n'avait pas id&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Pour insister dans ce d&#233;pli, o&#249; la fonction de publication du num&#233;rique reste essentielle, mais o&#249; la conception mat&#233;rielle de l'objet est indissociable de la langue, tu as eu une p&#233;riode &#171; petits manifestes pauvres &#187;, cette contrainte esth&#233;tique o&#249; les mots &#171; pauvre &#187; et &#171; petit &#187; enserrent l'abrupt du &#171; manifeste &#187;, c'est une racine esth&#233;tique comme elle a pu l'&#234;tre dans l'arte povera ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est un choix intellectuel, l'int&#233;r&#234;t au petit, au n&#233;gligeable, une sorte de volont&#233; de r&#233;parer l'injustice, de contrer le m&#233;pris, mais c'est tr&#232;s li&#233; au corps quotidien, au mat&#233;riel. Par exemple, je n'ai pas le lieu &#171; &#224; soi &#187; de Woolf, j'&#233;cris ou je fabrique mes choses dans un coin du salon sur une petite table de travail. Et je n'ai pas d'horaires non plus. J'ai bien essay&#233; le bureau ferm&#233;, ou l'ordinateur dans un endroit public &#224; la Nathalie Sarraute, mais &#231;a ne marche pas, si je m'installe dans un lieu &#224; moi avec du temps &#224; moi je ne trouve que du vide. Par contre, au milieu des gestes de la vie, les choses arrivent, donc je fais &#171; en m&#234;me temps que &#187; (le reste). Et c'est sans doute pour &#231;a que j'utilise peu la photo ou la vid&#233;o qui sont plus exigeantes &#224; mettre en place.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Tu peux nous d&#233;crire une journ&#233;e ordinaire de travail de l'autrice Christine Jeanney ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je n'ai pas de journ&#233;es type, parce que je red&#233;marre toujours de z&#233;ro. Il y a un passage de Christine Veschambre dans &#201;crire, Un caract&#232;re, qui d&#233;crit exactement ce que je pense : &#201;crire ne peut pr&#233;voir : il est tout le temps au pr&#233;sent. C'est pourquoi ce qu'il a d&#233;j&#224; fait n'existe plus pour lui. &#201;crire n'a jamais rien fait. Ne conna&#238;t pas le livre achev&#233;. &#201;crire n'habite plus dans ce qui est &#233;crit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est ce qui se passe pour moi. &#201;crire d&#233;cide tout seul, et je m'aligne, je n'ai pas de r&#232;gles.&lt;br class='autobr' /&gt;
En &#233;crivant Oblique, j'avais besoin de musique classique continuellement. Je ne choisissais pas la programmation, je laissais courir Mezzo et Brava, et par moment la musique a port&#233; ce que j'&#233;crivais, exactement comme en voiture une chanson &#224; la radio colle par hasard parfaitement au paysage et fait cin&#233;ma.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour &lt;i&gt;Yoko Ono dans le texte&lt;/i&gt;, j'avais au contraire besoin de silence, et je n'ai pas &#233;crit avant d'avoir aval&#233; des kilom&#232;tres de films, documentaires, comptes rendus d'expositions, articles de la presse people ou de magazines d'art, photos, t&#233;moignages, etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour &lt;i&gt;Signes cliniques&lt;/i&gt; j'&#233;tais concentr&#233;e, comme prise dans une sorte de gestation, mais aussi d&#233;termin&#233;e &#224; vouloir sortir d'un &#233;tat de demi-sommeil, les moments d'&#233;criture arrivaient n'importe quand.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai &#233;crit &lt;i&gt;La Nuit de Rachel Cooper&lt;/i&gt; dans l'ordre de sa lecture, en temps r&#233;el, c'est-&#224;-dire en m&#234;me temps que mes recherches sur ce texte, et quand je n'&#233;crivais pas je regardais le film La Nuit du chasseur par chapitres, eux d&#233;sordonn&#233;s. J'ai aussi &#233;crit beaucoup de passages de ce livre la nuit, ce qui ne m'arrive pas souvent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#233;criture de &lt;i&gt;Lotus seven&lt;/i&gt; &#233;tait tr&#232;s douloureuse, et je pense que c'est &#224; cause de &#231;a que j'ai choisi de suivre une contrainte oulipienne dure, et ainsi, en focalisant sur le nombre de caract&#232;res par paragraphe, j'oubliais d'avoir peur et je pense avoir eu un peu moins mal.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai &#233;crit Ici m&#234;me en crypt&#233; dans les jardins de l'Imec et dans sa biblioth&#232;que. Entre chaque temps d'&#233;criture, je partais dans les &#233;tages emprunter des revues de po&#233;sie que je lisais sur place.&lt;br class='autobr' /&gt;
J'ai &#233;crit une grande partie de mes &lt;i&gt;Petites cosmogonies&lt;/i&gt; dehors. Je partais marcher, je choisissais un banc, j'&#233;crivais dans un carnet.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour la traduction, pas de r&#232;gles non plus. J'ai traduit &lt;i&gt;Le Portrait de Dorian Gray&lt;/i&gt; en continu, parfois dix heures par jour, je ne pouvais pas quitter le texte. Pour les nouvelles de Woolf qui se trouvent dans Des fant&#244;mes sous les arbres, je travaillais par salves. Et pour &lt;i&gt;Les Vagues&lt;/i&gt;, c'est plut&#244;t fa&#231;on P&#233;n&#233;lope, j'avance paragraphe par paragraphe en laissant de grands moments de ressac, je d&#233;fais le lendemain ce que j'ai traduit la veille (je pense que mon inconscient ne veut pas que je finisse).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces derniers temps, j'&#233;cris en position d'&#233;coute : c'est un proc&#233;d&#233; que j'ai utilis&#233; la premi&#232;re fois avec &lt;i&gt;La Langue de la girafe&lt;/i&gt; (suite &#224; la lecture de &lt;i&gt;L'&#201;criture sans &#233;criture&lt;/i&gt;). Je d&#233;cide d'un temps d&#233;di&#233; o&#249; je commence &#224; noter toutes les phrases entendues, radio, t&#233;l&#233;, sur des cha&#238;nes que je n'&#233;couterais jamais d'habitude. Quand j'ai collect&#233; assez de mati&#232;re, j'agence, je r&#233;agence, je taille, je reprends, je fais les ourlets. Selon le degr&#233; de modifications que je m'autorise, &#231;a donne les &#233;pisodes de &lt;i&gt;Sismo-paragraphes&lt;/i&gt; sur remuenet, ou les lycopodes sur mon site. C'est une fa&#231;on d'&#233;crire compl&#232;tement &#233;tonnante, je ne sais jamais quel mot va suivre le pr&#233;c&#233;dent. Et en m&#234;me temps, c'est moi, c'est bien &#224; moi, puisque c'est moi qui choisis de noter telle ou telle phrase, de r&#233;agencer de telle ou telle fa&#231;on. &#199;a correspond bien &#224; l'id&#233;e de M&#252;nri, &#171; une m&#233;thode pour ne rien inventer &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'autres fois je ne contr&#244;le pas grand-chose et je pose le r&#233;sultat entre des collages ou des morceaux de cartons peints dans ma revue Et soudain. J'aime ce qui se passe &#224; ce moment-l&#224;, sortir de la publication sur site avec une liste de diffusion, des envois par mails, adress&#233;s &#224;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quatorze ans de site Internet avec activit&#233; constante et plurielle de publication, c'est une &#339;uvre ?&lt;br class='autobr' /&gt;
Non, c'est du travail de t&#226;cheronne. Je ne dis pas &#231;a par modestie, j'aime les mots du travail et j'ai, comme dirait Antoine Emaz, &#171; un orgueil &#224; usage interne &#187; bien d&#233;velopp&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>entretien | Arnaud Ma&#239;setti, cette question de la vie quand on l'&#233;crit</title>
		<link>http://tierslivre.net/revue/spip.php?article871</link>
		<guid isPermaLink="true">http://tierslivre.net/revue/spip.php?article871</guid>
		<dc:date>2023-04-03T15:24:27Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon, pour Tiers Livre</dc:creator>


		<dc:subject>Ma&#239;setti, Arnaud</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;l'&#233;criture, la recherche, la sc&#232;ne, le num&#233;rique...&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="http://tierslivre.net/revue/spip.php?rubrique22" rel="directory"&gt;grands entretiens&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="http://tierslivre.net/revue/spip.php?mot113" rel="tag"&gt;Ma&#239;setti, Arnaud&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; &lt;a href='http://tierslivre.net/revue/spip.php?article870' class=&#034;spip_in&#034;&gt;retour sommaire printemps 2023&lt;/a&gt; ;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; &lt;a href=&#034;https://www.arnaudmaisetti.net/spip/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;les carnets d'Arnaud Ma&#239;setti ;&lt;/a&gt; ;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; un in&#233;dit...&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2&gt;Arnaud Ma&#239;setti | cette question de la vie quand on l'&#233;crit&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Plus trop de souvenir de la date, mais ma premi&#232;re d&#233;couverte de l'&#233;criture Ma&#239;setti c'&#233;tait ton m&#233;moire, bien avant la th&#232;se, sur La nuit juste avant les for&#234;ts de Kolt&#232;s. Et je me souviens que mon r&#233;flexe &#231;a a &#233;t&#233; : ce type &#233;crit pour lui, et de m'enqu&#233;rir de ce qu'&#233;tait ton &#233;criture &#171; non acad&#233;mique &#187;, justement parce que ce m&#233;moire ne pouvait entrer dans les petites cases assign&#233;es d'avance d'une &#233;criture universitaire. C'est un paradoxe qui te hante toujours ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Oui, c'&#233;tait l'ann&#233;e 2006, qui a sans doute &#233;t&#233; fondatrice. Une ann&#233;e enti&#232;re travers&#233;e dans cette &#233;criture du m&#233;moire autour de La Nuit&#8230; de Kolt&#232;s, arm&#233;e d'une hypoth&#232;se : qu'en l'arrachant aux &#233;tudes strictement th&#233;&#226;trales, on pouvait l'aborder comme autre chose qu'une pi&#232;ce, ou m&#234;me qu'une &#339;uvre, mais comme exp&#233;rience : avoir voulu aller au-dedans d'elle, depuis le geste d'&#233;criture. Alors fatalement, les outils qui s'imposaient, c'&#233;taient ceux de l'&#233;criture elle-m&#234;me, t&#226;cher de se mettre &#224; son &#233;coute &#8212; autant dire en retour, y r&#233;pondre, en r&#233;pondre. Et je sais aujourd'hui que ce travail voulait d'une certaine mani&#232;re, m&#234;me intuitivement, se fonder sur ce d&#233;sir de se d&#233;barrasser des m&#233;thodes critiques. Loin de tenter d'expliquer ou de faire signifier, d&#233;sirer au contraire chercher les r&#233;sonances et &#224; la faire r&#233;sonner.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#201;crire sera peut-&#234;tre d&#232;s lors toujours pour moi cette fa&#231;on d'avancer par coups de sonde sur un dehors qui me fait &#233;nigme. Que ce dehors soit le monde, la travers&#233;e int&#233;rieure de ce qui d&#233;vaste ou soul&#232;ve, une &#339;uvre, l'Histoire qu'on nous laisse ou ce qu'on nomme une vie : ce dehors se pose pour moi &#224; &#233;galit&#233; comme ce qui revient &#224; l'&#233;criture d'en faire l'exp&#233;rience pour en relancer l'&#233;paisseur d'&#233;nigme. Alors, si je mesure bien ce que tu nommes &#171; paradoxe &#187;, il ne l'est que pour l'institution universitaire, qui est un puissant cadre d'assignation, je le vois bien chaque jour, et on ne manque pas de me le renvoyer dans mon travail sur les &#233;critures dramatiques contemporaines. Seulement, je sais aussi ce que je dois &#224; certains chercheurs et critiques qui ont pos&#233; l'effort de penser dans la langue l'exigence radicale de fonder l'&#233;criture par un geste qui seul lui donne sa mesure : peu importe que ce geste soit celui qui vise &#224; interroger l'&#233;criture d'un auteur, un spectacle ou une exp&#233;rience int&#233;rieure &#8212; alors, que la forme donn&#233;e soit un article ou un r&#233;cit importe peu aussi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Qui &#233;tait le Arnaud Ma&#239;setti d'avant la rencontre avec Kolt&#232;s, comment s'est pass&#233; l'acc&#232;s &#224; l'&#233;criture, et pourquoi comment a d&#233;marr&#233; ce tr&#232;s long compagnonnage Kolt&#232;s ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y aurait, &#224; dix-sept ans, la d&#233;couverte de la ville : Paris, comme &#224; grande &#233;chelle (pour moi qui venais de Province) d'un territoire d'hostilit&#233; et d'appel. Je commence des &#233;tudes sup&#233;rieures &#8212; classes pr&#233;pas litt&#233;raires &#8212;, et j'apprends v&#233;ritablement &#224; lire : l'entr&#233;e, c'est la d&#233;flagration surr&#233;aliste, Breton en premier lieu, via lequel je fais l'apprentissage de ce qui scelle ensemble l'&#233;criture et l'existence. Et d&#232;s la sortie de ces trois ann&#233;es monacales en internat &#224; Sceaux, je vivrai dans une chambre vers Montorgueil, et fais l'acquisition en septembre 2004 de mon premier ordinateur portable (un Toshiba satellite P300D -148). C'est les termes de l'&#233;quation : la ville, la lecture par recherche d'intensit&#233;, l'&#233;criture &#8212; tous trois d'un m&#234;me tenant et comme un seul horizon d'exp&#233;rience. Avec des amis, nous fondons une revue &#8212; j'y &#233;cris un premier texte autour de Julien Gracq. Mais surtout, j'ouvre un blog &#8212; l'&#233;criture au jour le jour commence, confrontation &#224; la langue et &#224; ce qui me traverse : cet atelier reste &#224; ce jour mon chantier principal.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette ann&#233;e de licence est celle o&#249; s'ouvrent d'autres livres &#8212; d'autres d&#233;flagrations. En premier lieu, Bataille, Blanchot, Duras, la pens&#233;e de Deleuze. C'est un autre appel. Je suis alors sans d&#233;sir universitaire &#8212; mais je rencontre le travail de Christophe Bident, qui a fait para&#238;tre une biographie consid&#233;rable de Maurice Blanchot, et dont une part du travail, parall&#232;lement, porte sur Bernard-Marie Kolt&#232;s. De Kolt&#232;s, je gardais le souvenir adolescent d'une exp&#233;rience th&#233;&#226;trale puissante et vertigineuse, un spectacle mis en sc&#232;ne par Catherine Marnas b&#226;ti sur un montage de textes de Kolt&#232;s &#8212; implacablement, l'impression d'&#234;tre adress&#233;, et quelque chose qui terriblement lance, comme une facult&#233; &#224; nommer le monde et notre appartenance &#224; lui, terriblement &#226;pre. Sortant du th&#233;&#226;tre, &#224; seize ans, je sais que quelque chose me lie &#224; cela, d&#233;finitivement ; je lirai toutes les &#339;uvres parues les mois qui suivent. Sauf qu'il m'est impensable d'en faire un objet de travail universitaire. La lecture de Bident impose l'id&#233;e, et m&#234;me engage l'hypoth&#232;se de faire croiser les parall&#232;les et &#233;tablir ce dialogue entre ces livres qui m'habitent alors &#8212; Bataille, Blanchot&#8230; &#8212; et l'&#233;criture de Kolt&#232;s qui ne lui est li&#233; en aucune mani&#232;re, sauf en moi. J'&#233;cris ce m&#233;moire en 2006, et l'&#233;t&#233; suivant, dans la foul&#233;e, je reformule ce travail dans la langue m&#234;me d'un r&#233;cit : ce sera &#171; O&#249; que je sois encore&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Une prose dense et lyrique, ax&#233;e sur le continu, o&#249; la ville est pr&#233;gnante, avec des &#233;chapp&#233;es souterraines tr&#232;s abstraites de formes. Tu peux revenir sur la gestation de ton &lt;/i&gt;O&#249; que je sois encore&lt;i&gt;, sur ton id&#233;e de la litt&#233;rature &#224; ce moment ? &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Des ann&#233;es &#224; distance, il me semble que beaucoup s'est nou&#233; autour de quelques simples gestes de refus : refus de la fiction arbitrairement d&#233;roul&#233;e sous les signes conventionnels d'une histoire ; refus de la prose comme saisie de la langue l&#224; o&#249; elle est d&#233;j&#224; ; refus de la repr&#233;sentation comme acquiescement &#224; la r&#233;alit&#233;. Je dis cela &#224; distance, les formulant ainsi aujourd'hui &#8212; je n'aurais sans doute pas dit cela, ainsi plut&#244;t aurais-je confi&#233; plus g&#233;n&#233;ralement un rejet du roman, m&#234;me une honte de m'y glisser. Alors, prendre le large, cela voulait dire proc&#233;der par &#233;cart, et d'abord avec l'espace symbolique m&#234;me du roman, qu'&#233;tait (qu'est ?) le livre. C'&#233;taient donc des fragments d&#233;pos&#233;s sur le blog, qui poss&#233;daient chacun leur unit&#233;, mais que relierait une m&#234;me tension quant aux exp&#233;riences de la nuit, dans la ville : une m&#234;me recherche d'une qualit&#233; de sensations troubles travers&#233;es par ces rencontres brutales qu'on fait le soir dans les couloirs des gares apr&#232;s le passage des derniers trains, ou sous les ponts pr&#232;s du Louvre, dans les ruelles autour de la rue Saint-Denis, les silhouettes qu'on croise. Je ne sais pas si ces centaines de fragments juxtapos&#233;s faisaient un livre : il n'y avait pas d'id&#233;e formelle, au contraire. Il y avait le sentiment de faire jouer une nuit par &#233;clats successifs et recompos&#233;s de dizaines.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La fabrique du continu comme forme m&#234;me est venue dans le second temps du travail : on te proposait d'ouvrir une collection au Seuil, et on dialoguait autour de Kolt&#232;s &#8212; je t'adresse ce texte compos&#233; de fragments. Presque d&#232;s notre premier &#233;change, tu soudes les fragments ensemble, pour voir. Sous nos yeux, le texte basculait vers autre chose que des suites d&#233;sarticul&#233;es d'instants et fabriquait quelque chose comme un r&#233;cit. Pendant plusieurs mois apr&#232;s, presque un an, j'aurais donc &#233;crit ce texte d&#233;j&#224; compos&#233; en travaillant aux sutures, tissant du continu dans l'apr&#232;s-coup, posant aussi sur les fragments &#233;pars une sorte de sc&#233;nario minimal : quelqu'un, une nuit durant, &#224; la fen&#234;tre de sa chambre, est &#224; l'&#233;coute des bruits de la ville, &#224; la dict&#233;e des histoires et des voix qu'elle lui adresse. C'&#233;tait une fiction sans fiction, &#224; peine un th&#233;or&#232;me de fiction : une narration qui doublait le dispositif qui l'avait &#233;crite, et recomposait en retour la grammaire nocturne de Kolt&#232;s &#8212; une nuit o&#249; t&#226;cher de tout dire des nuits pourvu qu'une seule amasse en elle les exp&#233;riences de toutes les autres, et ce geste d'adresse que devenait l'&#233;criture m&#234;me, sans rien transmettre d'autre que cette appartenance terrible &#224; ce territoire de solitude et de violence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Pendant les ann&#233;es de th&#232;se, l'enracinement Kolt&#232;s se fait plus dense, tu assures en contrepartie des charges d'enseignement : c'est une p&#233;riode qui aurait pu mettre en cause ton chemin litt&#233;raire ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pendant quatre ans, le doctorat aura &#233;t&#233; un long apprentissage d'un travail de fond : &#224; partir de l'&#339;uvre d'un auteur, Bernard-Marie Kolt&#232;s, tenter d'aborder ensemble et au-del&#224; de cette seule &#233;criture les enjeux de po&#233;tique quant &#224; la question du r&#233;cit, des corps, de leur repr&#233;sentation &#8212; et lier &#224; tout cela une approche politique de l'&#233;criture comme affrontement &#224; l'histoire, ce qu'elle peut, ce qu'elle fait. Ce travail m'a construit comme chercheur aujourd'hui, et je poursuis, depuis cette fondation, ces questions historiographiques, o&#249; le th&#233;&#226;tre n'est qu'un poste d'observation &#8212; sans privil&#232;ge &#224; l'&#233;gard d'aucun autre &#8212; pour envisager notre pr&#233;sent, t&#226;cher de le nommer. C'est aussi &#224; ce moment-l&#224; que j'ai commenc&#233; &#224; enseigner &#224; l'universit&#233;, comme doctorant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si j'ai &#233;t&#233; absorb&#233; dans ce travail doctoral, ce n'&#233;tait pas au d&#233;triment de l'&#233;criture, peut-&#234;tre d'&#233;crire des livres &#8212; mais en avais-je alors le d&#233;sir ? C'&#233;tait, au tournant des ann&#233;es 2010, l'effervescence des &#233;critures dites num&#233;riques, adjectif qui m'a toujours paru un peu suspect (et les ann&#233;es &#224; venir le confirmeront), et qui disait mal le foisonnement alors en cours : les exp&#233;rimentations qui s'ouvraient, qui promettaient, qui d&#233;j&#224; d&#233;ployaient des formes d'intensit&#233; nouvelles entre images et textes &#224; la recherche de circulations neuves en prise imm&#233;diate avec le r&#233;el. Le chemin litt&#233;raire, dans ces ann&#233;es 2009-2014, c'&#233;tait celui-l&#224; : devenir le jour enseignant-chercheur, et le soir, conqu&#233;rir ces&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Et sortie par le haut : tu int&#232;gres l'universit&#233; Aix-Marseille mais dans unit&#233; de th&#233;&#226;tre. L'enseignement n'est pas seulement en salle, mais sur le plateau de la friche Belle-de-Mai, et tu collabores avec l'&#233;cole d'acteurs de Cannes. Deux ou trois ans de suite, te voil&#224; au festival d'Avignon avec une activit&#233; de critique, tu deviens le dramaturge d'une compagnie tr&#232;s avant-garde, et tu deviens toi-m&#234;me auteur de th&#233;&#226;tre : c'est une piste qui aurait pu devenir ta vie ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En 2014, je deviens ma&#238;tre de conf&#233;rence en &#233;tudes th&#233;&#226;trales dans une formation dite professionnalisante : les &#233;tudiants ne sont pas destin&#233;s aux carri&#232;res de l'enseignement, mais &#224; devenir intermittents du spectacle, acteurs ou metteurs en sc&#232;ne, r&#233;gisseur ou dramaturges. Tout change de l'enseignement pour moi : importe avant tout non pas d'apporter des connaissances, mais de donner autant que possible des outils pour armer des imaginaires de celles et ceux qui se destinent artistes, et le sont d&#233;j&#224;. On travaille dans une forme d'horizontalit&#233; : on partage les questions, et de mon c&#244;t&#233;, je ne dispose pas de r&#233;ponses ; on t&#226;che collectivement d'&#233;laborer un champ de force qui rendrait disponibles les inqui&#233;tudes, autant dans la cr&#233;ation que dans la pens&#233;e. C'est du moins ainsi que je con&#231;ois ma t&#226;che d'enseignant. On ouvre des textes de th&#233;&#226;tre ; on regarde comment &#231;a fonctionne et surtout ce que &#231;a fait fonctionner. Les &#233;tudiants sont inscrits par fili&#232;res de m&#233;tiers, et j'ai ouvert la fili&#232;re &#171; &#233;criture dramatique &#187; que j'anime depuis 2017 : toute l'ann&#233;e, j'accompagne une dizaine d'&#233;tudiants dans l'&#233;criture de leur pi&#232;ce. C'est prendre le parti de l'&#233;criture depuis la composition m&#234;me, et pas depuis une th&#233;orisation amont de ce que devrait &#234;tre l'&#233;criture, ou le th&#233;&#226;tre. Et c'est aussi travailler avec la r&#233;alit&#233; de la question sociale du m&#233;tier d'&#233;crivain dramaturge : la ruine institutionnelle qui est notre paysage. L'affronter &#224; mains nues, sans illusion, mais dans le d&#233;sir aussi que c'est &#224; cet endroit, dans la transmission des questions (plut&#244;t que des connaissances et des comp&#233;tences) que se joue la bataille. Cette bataille, je t&#226;che aussi &#224; ma mesure de la mener comme dramaturge, principalement aupr&#232;s de la compagnie D'un pays lointain, avec le metteur en sc&#232;ne J&#233;r&#233;mie Scheidler. D'un spectacle &#224; l'autre, on voudrait mettre &#224; l'&#233;preuve nos questions, trouver leurs formes et les adresser au monde : chaque spectacle d&#233;faisant le pr&#233;c&#233;dent, et repartant &#224; z&#233;ro &#224; chaque fois, puisqu'il n'y a pas d'autres fa&#231;ons de faire, &#224; nos yeux, s'agissant d'un assaut qui toujours recommence au pr&#233;sent &#8212; ce serait l&#224; l'endroit du th&#233;&#226;tre, s'il existe, et si c'&#233;tait possible d'en faire, et c'est toujours aussi une question qu'on partage, ce doute &#224; son &#233;gard. C'est avec ce doute que je pratique la critique dramatique, avec le collectif L'Insens&#233;. Du th&#233;&#226;tre, je ne saurai dire que je l'estime ni que je le con&#231;ois comme plus arm&#233; que d'autres formes pour dire ce qu'il en est de nous, du monde. Disons que cette chose fragile et d&#233;risoire, dans sa nudit&#233; m&#234;me, de pr&#233;sence expos&#233;e, raconte quelque chose de notre rapport &#224; ce grand dehors qui nous assaille et contre lequel il nous faut nous organiser. Le th&#233;&#226;tre est d&#232;s lors pour moi ce lieu &#224; partir duquel je peux faire quelque chose de mon d&#233;sespoir ou de la m&#233;lancolie, de la col&#232;re, ces affects par quoi l'art nous traverse et nous mobilise. Critique dramatique, je le suis non pour &#233;valuer les &#339;uvres, mais pour mieux voir le monde &#224; travers le regard d'autres que moi qui le regardent avec leurs images, leurs mots, leurs terreurs &#8212; tout ce que je ramasse ensuite, &#224; la sortie du th&#233;&#226;tre, pour les jeter &#224; mon tour sur le monde. Enseignant, dramaturge, critique, &#233;ph&#233;m&#232;re &#233;diteur de textes de th&#233;&#226;tre au sein de Publie.net, c'est avec un seul et m&#234;me regard que je con&#231;ois mes jours ; les nuits sont &#224; l'&#233;criture qui relancent tout cela : c'est poser devant soi des formes qui permettent en retour d'&#233;prouver plus justement, plus f&#233;rocement, plus solidement. C'est de faire usage du monde enfin, afin de n'&#234;tre pas tout &#224; fait d&#233;muni face &#224; lui, ou totalement &#233;cras&#233; : trouver des armes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;On n'avait pas de biographie de Kolt&#232;s, &#339;uvre pourtant si centrale. Le Seuil refuse celle qu'ils t'avaient pourtant command&#233;, autre coup dur, mais une nouvelle fois sortie par le haut chez Minuit, l&#224; m&#234;me o&#249; sont publi&#233;s les livres de Kolt&#232;s : cette &#233;criture, avec sa part narrative, a chamboul&#233; quoi en toi ? &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette biographie, je n'ai pas cherch&#233; &#224; l'&#233;crire. La th&#232;se, adress&#233;e au Seuil en l'&#233;tat, poss&#233;dait sa forme dense et &#233;paisse de th&#232;se, avec un versant g&#233;n&#233;tique, non des textes, mais comme r&#233;cit de l'engendrement des &#339;uvres par elles-m&#234;mes. On me sollicite pour r&#233;&#233;crire l'objet afin de lui donner une forme de biographie. Sauf rares exceptions, je ne suis pas lecteur de biographies, et sais d'embl&#233;e que je n'en &#233;crirai pas une. Un malentendu peut-&#234;tre se construit, malgr&#233; nous, entre l'&#233;diteur qui attend son d&#251;, et moi qui suis engag&#233; plut&#244;t &#224; reprendre mon travail pour traverser un chemin d'&#233;criture. La seule biographie que je me d&#233;cide &#224; &#233;crire, c'est celle de l'&#339;uvre, dans la mesure o&#249; la vie de Kolt&#232;s a d&#233;cid&#233; de s'inventer par l&#224;. Au bout de ce chemin, parce qu'il ne contient &#171; aucun v&#233;ritable portait psychologique &#187;, notamment &#171; familial &#187; [sic], ou qu'il ne cherche pas &#224; aller dans les &#171; endroits inavouables de la vie &#187; [re-sic], on me refuse ce texte. Ir&#232;ne Lindon, &#224; qui je finis par l'adresser, l'accepte, y compris dans sa volont&#233; de laisser des zones d'ombres, de redisposer la chronologie du point de vue de l'&#233;criture, ou de prendre le parti d'aborder l'&#233;criture non comme espaces o&#249; se trouveraient les indices expliquant la vie, mais comme territoire d'invention en tant que tel. Puisque toute cette vie s'est con&#231;ue dans le d&#233;sir de se donner ses propres origines, il importait de ne pas r&#233;tablir celles de l'&#233;tat civil ou de l'existence notariale, mais de saisir ces tentatives successives de provoquer la vie afin qu'elle donne naissance &#224; l'&#233;criture, et que cette &#233;criture en retour donne le d&#233;sir d'autres mani&#232;res de vivre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Et te voil&#224; de retour avec deux ouvrages qui conservent cet enracinement biographique, mais o&#249; tout doit &#234;tre reconduit par la fiction : le livre sur Saint-Just, et le tout r&#233;cent &lt;/i&gt;Br&#251;l&#233; vif&lt;i&gt;. D'o&#249; sont n&#233;s ces deux ouvrages, est-ce qu'ils sont &#224; l'&#233;cart de ton point de d&#233;part &lt;/i&gt;O&#249; que je sois encore&lt;i&gt; ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pendant la r&#233;daction de l'essai biographique autour de Kolt&#232;s, ce &#224; quoi j'assistais, presque malgr&#233; aussi, c'est &#224; la formulation de ce myst&#232;re : qu'est-ce qu'une vie ? En d&#233;pit de mon refus de recomposer la vie comme suite de faits plus ou moins signifiants, restait pourtant entre mes doigts cette mati&#232;re presque brute de confrontation d'un corps avec l'histoire qui l'entoure, la d&#233;termine, &#224; laquelle il entre en confrontation aussi. Comment, l'&#233;crivant, r&#233;sister &#224; la tentation de la fatalit&#233;, et la laisser vivre m&#234;me con&#231;ue &#224; rebours dans sa part d'accidents et de tensions vives, de choix jamais accomplis, d'&#233;nigmes pour elle-m&#234;me ? Cette question de la vie quand on l'&#233;crit s'est construite alors, ne cesse de m'habiter.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avec (et contre) la figure de Saint-Just, je voulais approcher l'&#233;nigme de la vie dans un autre versant que litt&#233;raire, mais que l'enjeu d'&#233;criture viendrait percuter malgr&#233; elle. Et reprenant mes questions o&#249; je les avais laiss&#233;es avec Kolt&#232;s &#8212; comment produire ses origines ? Question qui me para&#238;t d'une tr&#232;s haute n&#233;cessit&#233; aujourd'hui &#8212;, je d&#233;cidais de me d&#233;placer dans un terrain inconnu pour moi, l'Histoire : mais l'Histoire personnellement, ce moment o&#249; quelques hommes auront d&#233;sir&#233; violemment inventer l'Histoire m&#234;me, voire pr&#233;tendre la commencer. : la R&#233;volution moins comme p&#233;riode que paradigme. Parmi ces hommes, l'un d'entre eux s'est impos&#233; comme leur langue m&#234;me, l'instrument lyrique de cette puissance de d&#233;vastation et d'invention. Ce n'est pas comme historien que j'ai abord&#233; ce moment, qui n'est pas tant pour moi historique ou politique, qu'existentiel. Raconter une vie de Saint-Just, pas &#224; pas, c'&#233;tait donc affronter cette folie vengeresse de la vie protestant contre elle-m&#234;me, interroger d'un m&#234;me geste les brutales paroles &#233;nonc&#233;es au nom de l'&#233;mancipation et celles commises dans l'horreur la plus indicible : c'est se demander aussi ce qui reste en nous du grand projet politique d'&#233;galit&#233; aujourd'hui en lambeaux, et t&#226;cher dans la langue m&#234;me de trouver ce seuil d'intensit&#233; capable d'en remuer un peu les cendres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s la vie litt&#233;raire sourc&#233;e dans les &#339;uvres, puis l'existence politique surinvestie dans l'historiographie la plus &#233;rudite, le d&#233;sir d'un virage, au nom m&#234;me de la poursuite de cette qu&#234;te de la vie &#233;crite. Je me suis souvenu de la silhouette de ce fant&#244;me crois&#233; au Qu&#233;bec au cours de quelques voyages. L&#224;-bas, le nom d'&#201;tienne Br&#251;l&#233; vit encore, m&#234;me s'il est envelopp&#233; de brumes, de l&#233;gendes informul&#233;es depuis la naissance de ce qu'on appelle la Nouvelle France. Pour nous autres, de ce c&#244;t&#233; du monde, ce n'est m&#234;me pas un nom, m&#234;me pas un fant&#244;me. Cette fois, je disposais d'aussi peu de source qu'on puisse imaginer pour &#233;crire une vie : &#224; peine quelques lignes dans les r&#233;cits des fondateurs de la ville de Qu&#233;bec et des missionnaires qui le m&#233;prisaient parce que ce jeune gar&#231;on, d&#232;s les premiers temps, et alors qu'on l'avait envoy&#233; jouer les coureurs de bois &#8212; autant dire, mourir dans le froid &#8212;, a appris &#224; vivre dans les grands espaces du nord, s'est fait accueillir par les Hurons-Wendats et appris leur langue. S'il a pu servir de truchement &#8212; de traducteur &#8212;, et faciliter le commerce, les colons ne lui ont jamais pardonn&#233;. De l'autre c&#244;t&#233;, les indig&#232;nes ne l'ont &#233;videmment nullement tout &#224; fait adopt&#233; comme l'un des leurs. Il aura v&#233;cu cette existence &#233;cartel&#233;e, entre les langues d'abord, et entre ses origines r&#233;elles de jeune paysan de Champigny, et celles qu'il s'est choisies, de Sauvage. Pour raconter cette vie, j'ai plong&#233; dans les r&#233;cits d'anthropologues et des fragments d'Histoire des premi&#232;res Am&#233;riques o&#249; Br&#251;l&#233; n'appara&#238;t qu'au d&#233;tour de quelques anecdotes peu fiables. Il n'int&#233;resse pas vraiment l'Histoire, ou seulement comme sympt&#244;me. Seulement, de nos jours, on prend peu &#224; peu la mesure de ce qui s'est jou&#233; alors dans ces premiers temps : la rencontre des mondes et via la langue m&#234;me, quelque chose qui de part et d'autre &#224; fait surgir les alt&#233;rit&#233;s irr&#233;ductibles et les d&#233;sirs de mondes neufs. Ce temps n'a pas dur&#233;, il s'est presque imm&#233;diatement an&#233;anti avec les armes et la croix, les maladies. Aujourd'hui, cette histoire est br&#251;lante au Qu&#233;bec, qui porte avec elle toutes les autres, pas seulement celles qu'on dit coloniales, mais aussi au sens plus large, ce que veut dire habiter cette terre et au nom de quels massacres, de quels sangs vers&#233;s. Ce r&#233;cit, je l'aurai &#233;crit dans les trous d'une vie qu'on ignore en partie &#8212; j'ai refus&#233; d'inventer quoi que ce soit, aucun dialogue &#233;videmment ou monologue int&#233;rieur ; tenir &#224; distance cette vie, c'est aussi la maintenir dans sa part intacte, inatteignable, incompr&#233;hensible. On dispose seulement de quelques signes &#233;pars, ou comme ces paroles de rituels indig&#232;nes que des po&#232;tes am&#233;ricains ont collect&#233;s au XIXe, et que Jacques Roubaud et Florence Delay ont rassembl&#233;s dans leurs &lt;i&gt;Partitions rouges&lt;/i&gt; : davantage des traces signalant le manque des paroles sacr&#233;es que des archives. Avec ce livre, j'aurais voulu laisser d&#233;finitivement derri&#232;re moi l'&#233;criture d'une vie avec ses notes de bas de page et ses sources &#8212; pour me demander seulement comment l'on devient &#201;tienne Br&#251;l&#233;, et le prix de chair qu'on paie pour cela.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;On a d&#233;couvert quasi ensemble les possibilit&#233;s en termes de publication litt&#233;raire du CMS ouvert SPIP, et l'anciennet&#233; de nos sites respectifs pourrait en faire des sites avec zones totalement fossiles. M&#234;me si r&#233;cemment tu en as repris (enfin) l'ergonomie pour mieux la sectoriser, l'adapter &#224; un contenu devenu quasi gigantesque, tu es fid&#232;le &#224; cette r&#233;daction qui est devenue ta marque, et parfois on se sent un peu isol&#233; par rapport aux pratiques n&#233;es, depuis, directement &#224; m&#234;me les r&#233;seaux sociaux : un carnet o&#249; la relation texte photographie est chaque fois un ancrage natif, un autre ancrage tr&#232;s fort &#224; tes lieux, et notamment depuis l'arriv&#233;e &#224; Marseille, la vie face &#224; la mer, et la volont&#233; de garder une dimension multim&#233;dia avec des contenus audio. Comment &#233;noncer le statut d'un tel site, par rapport au fractionnement des livres, des pratiques d'enseignement ou de th&#233;&#226;tre (au pluriel), une suite de fictions rep&#233;r&#233;es et isol&#233;es comme telles, et ce travail de journal qui en est comme l'incr&#233;ment temporel : si cela a statut d'&#339;uvre, en quoi et comment ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si le site est mon chantier principal, c'est au sens strict de site : l'emplacement central et premier du travail. Il a fallu l'&#233;criture de Saint-Just pour relancer en moi un d&#233;sir de livre, sa forme close &#8212; un tombeau litt&#233;ralement, avec ce que cela implique formellement dans le rapport &#224; la mort, au chant. Au livre reviendrait ce jeu avec la cl&#244;ture, au r&#233;cit ferm&#233; comme un tout, un poing. Et au site l'ouverture toujours en cours d'&#233;laboration, &#224; la fois la saisie du jour le jour, y compris dans la pure r&#233;action &#224; ce qui passe, &#233;v&#233;nements, sensations, col&#232;res et enthousiasmes, et la construction d'un temps long par d&#233;p&#244;t successif. C'est un portrait aussi o&#249; j'y creuse mes pr&#233;f&#233;rences &#8212; litt&#233;rature, sc&#232;nes ou musiques, mais aussi trace de voyages, paysages urbains avec horizons mer, Marseille comme partenaire &#8212;, et voudrais faire feu de tous bois, quand bien m&#234;me mon langage est d'abord celui du texte, avec apprentissage permanent de la grammaire photo (regret de ne pouvoir aller plus avant dans la vid&#233;o, mais le d&#233;sir ne cesse de s'affirmer). En avant de tout, il y a l'&#233;criture du journal &#8212; journal dans le refus de noter l'anecdote du jour ou l'&#233;tablissement des faits, mais la recherche au contraire de formuler dans les termes du carnet ce qui passe et qui pourrait fonder des fictions &#224; venir ; le plus souvent, c'est surtout une mani&#232;re d'exercer le regard et la langue. Un carnet qui ne serait l'appui d'aucun texte. Ce serait alors le contraire de l'&#339;uvre, fa&#231;on de se livrer au d&#233;s&#339;uvrement. Je reprends cette id&#233;e de labyrinthe &#224; laquelle malgr&#233; tout je tiens, sans volont&#233; d'opacifier l'entr&#233;e : je crois qu'on entre facilement dans le labyrinthe, et on peut y sortir en fermant la fen&#234;tre &#8212; mais travailler &#224; des circulations par intensit&#233; plut&#244;t que par encha&#238;nement, et concevoir tout cela comme la toile d'araign&#233;e : fr&#244;ler la toile ici fait vibrer toute la surface, tel texte sur tel musicien ferait &#233;cho avec telles lectures, tels trajets ou reflets de tel ciel, tels souvenirs perdus ou r&#233;cits de r&#234;ve et col&#232;res politiques, et ce serait ce miroitement de fragments h&#233;t&#233;rog&#232;nes qui remuerait la surface de la m&#234;me toile d'un bout &#224; l'autre de la structure, relance &#224; distance le mouvement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Tu n'as jamais h&#233;sit&#233;, colloques, compagnonnages, &#224; intervenir dans le questionnement sur la mutation num&#233;rique de l'&#233;crit. Tu la consid&#232;res toujours aussi mouvante et n&#233;cessaire ? Sur quels points qui te sembleraient plus centraux (et corollaire : cette absence invraisemblable du monde du th&#233;&#226;tre dans l'univers web) ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au d&#233;but, on nous invitait &#224; parler de l'avenir du livre alors qu'on travaillait avec acharnement sur le pr&#233;sent de nos &#233;critures ; maintenant, on nous sollicite pour faire le bilan de ce pass&#233; que fut la litt&#233;rature num&#233;rique. De part et d'autre, toujours le m&#234;me malentendu, le refus de voir qu'on a seulement toujours pris acte de notre pr&#233;sent, et intervenu au lieu m&#234;me o&#249; on recevait le monde. On n'a pas eu forc&#233;ment besoin de recul pour affirmer qu'il y avait moins rupture que prolongement en radicalit&#233; des formes les plus vivaces de l'&#233;criture depuis toujours : cette saisie de l'instant, le travail de la plasticit&#233;, le d&#233;p&#244;t de fiction entre imaginaire et r&#233;alit&#233; brute, la page comme espace d'intervention travaill&#233; au m&#234;me titre que le mot, et non pur support. On constate que l'heure est au retrait de cette exploration aventureuse du web apr&#232;s quasi vingt ans de sauts toujours avant. Certains n'ont jamais pris la peine : oui, les auteurs de th&#233;&#226;tre, sauf rares exceptions, n'ont pas os&#233; regarder ce que pouvait lever en eux l'&#233;criture en ligne &#8212; je ne me l'explique pas, sauf &#224; regarder que le m&#233;tier est d&#233;j&#224; sinistr&#233; et que le repli sur l'institution a &#233;t&#233; un r&#233;flexe l&#226;che de survie : institution th&#233;&#226;trale qui comme toutes les autres (universitaires comprises, &#233;videmment) aura regard&#233; ces inventions web comme autant de menaces, et c'est tout &#224; la fois consternant et attendu. L&#224; comme toujours, l'institution n'est pas un partenaire de la cr&#233;ation, mais son dehors avec quoi ferrailler, et c'est souvent tant pis pour eux, m&#234;me si on aurait aim&#233; parfois &#234;tre moins seuls ; sans parler de ce qui aurait pu na&#238;tre de f&#233;cond pour vitaliser des &#233;critures dramatiques souvent au point mort dans leur rapport au monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le reflux global de l'&#233;criture blog, le plus terrible est qu'on ne mesure m&#234;me pas ce qu'on perd &#8212; les revues de jadis ne sont pas de retour pour autant, et les &#233;diteurs moins aventureux que jamais pour accompagner des d&#233;marches qui nous seraient vitales. Restent les r&#233;seaux, qui sont des espaces d'invention vivaces, m&#234;me si on sait la fragilit&#233; et entre les mains de qui ils sont tenus, en dernier ressort. Je continue de croire en la ma&#238;trise de nos moyens de production : et qu'on n'a pas &#233;puis&#233; le possible de nos sites. Qu'il resterait &#224; travailler encore de l'int&#233;rieur le d&#233;s&#339;uvrement plastique : que la vid&#233;o est le grand chantier collectif &#224; venir, et surtout qu'on n'a encore rien lu. &#171; Je jouis ainsi dans mon recoin d'une libert&#233; p&#233;rilleuse qu'il s'agit de faire durer, car je me sens toujours du pain sur la planche pour cent ans. &#187; La phrase de Michel Butor, il nous faut la porter en soi plus que jamais.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;/div&gt;
		
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<item xml:lang="fr">
		<title>Solange Vissac | Les mots blancs</title>
		<link>http://tierslivre.net/revue/spip.php?article869</link>
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		<dc:date>2022-10-04T18:04:55Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon, pour Tiers Livre</dc:creator>


		<dc:subject>rouge (dossier)</dc:subject>
		<dc:subject>2022, 2, automne</dc:subject>
		<dc:subject>Woolf, Virginia</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;&#171; Je suis ainsi faite que rien n'est r&#233;el si je ne l'&#233;cris &#187;&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="http://tierslivre.net/revue/spip.php?rubrique9" rel="directory"&gt;fictions &amp; r&#233;cits&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="http://tierslivre.net/revue/spip.php?mot383" rel="tag"&gt;rouge (dossier)&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://tierslivre.net/revue/spip.php?mot384" rel="tag"&gt;2022, 2, automne&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://tierslivre.net/revue/spip.php?mot389" rel="tag"&gt;Woolf, Virginia&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;L'AUTEUR&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Entre Saint-Etienne et un petit village de Haute-Loire, entre deux livres o&#249; se perdre, entre des textes qui s'&#233;crivent et des photos qui se capturent... toujours un peu cach&#233;e&#8230; Solange Vissac anime des ateliers d'&#233;criture et &lt;a href=&#034;https://jardindombres.blogspot.com&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;jardine son blog&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Textes parus dans les revues &lt;i&gt;Pourtant&lt;/i&gt; et &lt;i&gt;La Piscine&lt;/i&gt; en 2021.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;LE TEXTE&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Ce texte est le premier d'une s&#233;rie qui pourrait s'intituler &#171; Dialogue avec une phrase &#187; ou &#171; Arr&#234;t sur image &#187; ou &#171; Entre mots &#187;. Il s'agit donc d'un travail en cours o&#249; la lecture d'une phrase ou de quelques mots d'un texte dans un livre d&#233;clenche un passage &#224; l'acte d'&#233;criture. J'&#233;cris g&#233;n&#233;ralement des textes courts, et sans doute davantage dans un registre de po&#233;sie. Le projet, avec ce travail, c'est de se confronter &#224; des fragments nettement plus longs o&#249; je puisse d&#233;river. Le dialogue avec des autrices est une deuxi&#232;me contrainte. Outre Virginia Woolf, il y aura Sylvia Plath, Alejandra Pizarnik, Clarice Lispector&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2&gt;Solange Vissac | Les mots blancs&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;em&gt;Those are white words, said Susan, like stones one picks up by the seashore (1).&lt;br/&gt;
Ces mots-l&#224; sont blancs, dit Susan, comme les galets qu'on ramasse en bord de mer (2).&lt;/em&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt; Et cela s'&#233;crit malgr&#233; moi, avec moi et sans moi. Il ne se passe presque rien, et ce rien devient quelque chose qui grandit, pousse les murs de toute part, &#233;largit l'horizon, se d&#233;ploie sans savoir vraiment ce qui se trame. Les mots &#233;talent leurs troubles et se laissent se dissoudre au milieu d'autres, ils s'accrochent les uns aux autres tels ces grappes de lichens sur les troncs d'arbres, laissant circuler entre leurs thalles un air de rien, une sorte de canevas n&#233;buleux. Au premier regard on ne voit que des traces grises sans grand attrait, qui ne font pas encore miroir. Il y a quelque chose qui na&#238;t, encore un peu brouillon, quelques ratures ici ou l&#224; semblent montrer qu'un travail est en cours, que certains mots sont refus&#233;s et ne feront pas partie de cette forme informe qui est en train de cro&#238;tre. Il leur faudra un peu d'air, de lumi&#232;re et de salive. Au fur et &#224; mesure de ce qui s'&#233;crit, cela se colore insidieusement. Parfois, les mots prennent de l'ampleur, de la force, une sorte de pr&#233;sence, un &#233;clat soudain et l'on sent que quelque chose se dit dans ce qui s'&#233;crit. Cela &#233;corche encore un peu les oreilles et il faut jouer de patience, laisser reposer, griffer, d&#233;griffer, reposer, augmenter, &#233;monder, dresser cette incertitude de ce qui cherche &#224; s'&#233;crire. Toutes ces petites traces qui affleurent au fil de la plume puis au son du clapotis du clavier sont encore celles d'une &#233;criture secr&#232;te qui ose ses premiers pas avec timidit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Mes mains sont dans un geste d'&#233;criture, mes doigts ont laiss&#233; tomber le stylo et le papier, et se d&#233;ploient sur les touches du clavier &#224; une vitesse raisonnable, et tout comme avec le stylo, les lettres parfois se m&#233;langent ne respectent pas l'ordre original, surtout sur la fin du mot, m&#234;me si, elles sont toutes l&#224; dans ce tr&#232;s l&#233;ger d&#233;sordre qui permet malgr&#233; tout la lecture, et signifie juste qu'il me faut davantage d'attention, et que tous les adverbes qui finissent par ment ont besoin de leur e dans leur derni&#232;re syllabe&#8230;. Les doigts se d&#233;hanchent, cherchent &#224; enserrer ce qui na&#238;t, dont ne sait o&#249;, et qui s'installe dans des images, ou bien ce sont des images qui tentent de trouver leur place au sein des mots. Tout cela se tricote en un va et vient continu. Parfois une &#233;vidence, parfois un d&#233;sarroi. Souvent un plaisir simple. Les mains, les yeux, tout s'emm&#234;le. Les galets s'amoncellent. Le geste est serein au sein de cette pi&#232;ce close o&#249; tout appelle &#224; se concentrer sur cet essentiel. Derri&#232;re moi, des centaines de livres, assez bien rang&#233;s sur des &#233;tag&#232;res blanches, au sol des piles de livres en attente de lecture, devant des post-it coll&#233;s sur d'autres &#233;tag&#232;res o&#249; des mots encore sont accroch&#233;s, des pense-b&#234;tes, des phrases &#224; ne pas oublier d'ins&#233;rer, des titres de livres o&#249; il faut absolument s'immerger, des podcasts &#224; &#233;couter, des id&#233;es pour des ateliers d'&#233;criture en cours, tout un univers dont il ne faut rien d&#233;brancher. Sur ces &#233;tag&#232;res pos&#233;es sur le bureau, s'&#233;talent pots &#224; stylos et crayons, quelques photos et cartes postales conserv&#233;es depuis longtemps et que l'on sait n&#233;cessaires. Une photo prise &#224; Venise o&#249; un pont et un canal s'enlacent alors que ma silhouette s'efface un peu plus loin. Une carte postale avec des mots de Pierre Bergounioux au verso, o&#249; la t&#234;te sculpt&#233;e de &lt;i&gt;La Bernardine&lt;/i&gt; ( expos&#233;e au mus&#233;e Labenche &#224; Brive) me fixe et dont un jour il faudra bien que je raconte tout ce qui me lie &#224; elle. Une reproduction de Caspar David Friedrich &lt;i&gt;Femme dans le soleil du matin&lt;/i&gt;, o&#249; la silhouette d'une femme tr&#232;s droite, vue de dos, semble du bout de ses doigts effleurer les rais d'un soleil dont la terre tressaille &#8212; ce serait un monde suspendu dans une peau de draps frais, aux ombres de miroir qui scintillent quand un ici respire puis expire un ailleurs. La pulpe des doigts s'agite et r&#233;pand son sang, se dilue et se perd jusqu'&#224; refaire ce qui serait le monde ou le commencement d'un autre, celui dont chacun r&#234;ve et qui se cr&#233;e avec des mots &#233;crits en lettres capitales, aux pleins et d&#233;li&#233;s bien not&#233;s pour &#233;chancrer les reliefs et les creux &#224; l'encre rouge. Tout &#224; c&#244;t&#233;, une photo en noir et blanc, extraite d'un petit coffret noir ferm&#233; par un ruban, o&#249; l'on reconna&#238;t Marguerite Duras, vue de dos &#233;galement, dans le hall des Roches noires &#224; Trouville qui regarde la mer se d&#233;cha&#238;ner dans une houle, peut-&#234;tre pleut-il comme au d&#233;but de &lt;i&gt;L'&#233;t&#233; 80&lt;/i&gt;, et elle reste l&#224;, les mains accroch&#233;es &#224; la grille de la fen&#234;tre, juste pour regarder et songer. Tout cela est &#224; hauteur des yeux qui se l&#232;vent de l'&#233;cran de temps &#224; autre et se posent l&#224; pour reprendre une sorte de respiration. Dans les trois petites niches qui composent cette &#233;tag&#232;re sur le plateau du bureau, les livres de quelques auteurs dont il faut, &#224; port&#233;e de mains, pouvoir s'emparer pour &#233;clairer d'une lumi&#232;re nouvelle : Dante, Danielle Collobert, Antoine Emaz, Jacques Ancet, Philippe Jaccottet, Pierre-Albert Jourdan, Marguerite Duras&#8230; Quelques pierres, des carnets, un peu de poussi&#232;re&#8230;tout un n&#233;cessaire &#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Le regard se l&#232;ve de l'&#233;cran, se tourne l&#233;g&#232;rement vers la fen&#234;tre, de cet au-del&#224;, d'o&#249; le chant du merle s'est fait entendre. Les yeux, vides ou blancs, ne savent plus tr&#232;s bien ce qu'ils voient. Se sentent au bord. Au seuil de l'image du dehors. Apaiser son regard riv&#233; &#224; l'&#233;cran d'ordinateur, pour renouer avec le bleu et le vert, ou peut-&#234;tre se laisser happer par ses attraits. Un corbeau raye l'azur ou la grisaille d'un ciel dont on ne sait plus rien, une m&#233;sange, t&#234;te en bas, se saisit de quelques d&#233;lices sur le bouleau, et plus loin la vie roule en train, en voiture ou &#224; v&#233;lo. Le monde est toujours l&#224; bien pr&#233;sent, dont on avait oubli&#233; la r&#233;alit&#233;. Ces copeaux d'ailleurs, selon les jours, se lisent comme une bouff&#233;e d'air ou l'appel &#224; tout laisser en rade. Un oiseau chante toujours la m&#234;me m&#233;lodie et au loin un autre semble lui r&#233;pondre ; la fen&#234;tre est ouverte maintenant, car il faut parfois succomber au dehors et je cherche &#224; mettre des mots sur ces m&#233;lodies qui s'entrecroisent. Puis cela s'interrompt, une voiture passe sur la rue, il faut revenir vers soi, refermer la tentation de la fuite, se tenir &#224; l'int&#233;rieur, calfeutr&#233;e derri&#232;re la fen&#234;tre de l'ailleurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Eh bien, je crois que pour &#233;crire ou pour n'importe quoi vous devez &#234;tre capable de vous recroqueviller en boule avant de frapper les gens en pleine figure (3). &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Sur ce qu'on nomme page blanche, les mots blancs, petit &#224; petit, s'essaient &#224; la couleur, d'abord d'un ton un peu pastel, irrigu&#233;s du sens qu'ils ont eu lorsqu'ils &#233;taient d&#233;j&#224; pos&#233;s ailleurs, qui font r&#233;miniscence, qui conservent cette &#233;cume de survie ou d'&#233;ternit&#233;. Ils restaient en hibernation, et viennent de se r&#233;veiller et de repousser le silence. On se prend &#224; r&#234;ver alors de coul&#233;es de lave incandescente, d&#233;vastant tout sur son passage et reconstituant un sol singulier o&#249; se mettrait &#224; cro&#238;tre une v&#233;g&#233;tation insoup&#231;onn&#233;e. Comme le lichen, les mots s'incrustent dans le substrat, lib&#233;rant une manne nouvelle. Des nuances se font jour, une demi-teinte se met en place. Des tons d'amande ou d'absinthe, parfois m&#234;me c&#233;ladon, aigue-marine, ardoise, bleuet ou peut-&#234;tre lavande, champagne, flave ou paille, allant jusqu'au v&#233;nitien, capucine, grenadine, nacarat ou rubescent&#8230; &#192; ce stade, rien ne se sait encore, rien n'est s&#251;r, tout peut basculer &#224; tout moment. Une m&#233;tamorphose lente se trame mais rien ne va de soi. Je voudrais bien que les mots galopent mais ils ne font que tituber sur l'&#233;cran d'ordinateur, je reviens en arri&#232;re, efface un mot trop faible, cherche un vocable qui sonne et se marie avec plus de panache &#224; celui d'avant ou celui d'apr&#232;s. Et demain peut-&#234;tre tout sera &#224; recommencer&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Se poser soudain la question de ce qui est premier : le geste de tracer les mots ( stylo ou clavier), ou la pens&#233;e qui va se d&#233;poser&#8230; Pour &#233;crire il faut poser le premier mot &#8212; blanc encore &#8212; et laisser s'enclencher un d&#233;ferlement de ce qui fera phrase, puis fragment de quelque chose et texte si tout va bien. Ce qui se d&#233;tache de l'obscur, dans ce paysage de nuit, dont on ne savait rien, se met &#224; se d&#233;livrer, s'animer, trouver une existence. Quelque chose fait halte et s'inscrit &#224; petits pas dans le sable. Et tout est si fragile, si faible, et peut &#234;tre effac&#233; en quelques secondes. Je reprends de l'&#233;nergie dans le souvenir de la fillette, assise &#224; son petit bureau dans la cuisine de l&#224;-bas, celle de l'enfance, et par une &#233;trange juxtaposition du temps, je r&#233;alise qu'elle &#233;tait exactement dans la m&#234;me configuration physique et spatiale qu'aujourd'hui : face &#224; un mur, une demi-cloison pour &#234;tre exacte qui ne montait pas jusqu'au plafond mais permettait juste une s&#233;paration entre ce qu'on nommerait alc&#244;ve et la cuisine. Face &#224; ce bureau recouvert d'un placage entre orange et marron, du formica sans doute, une &#233;tag&#232;re, une simple planche bricol&#233;e par mon p&#232;re o&#249; &#233;taient amass&#233;s mes tr&#233;sors d'alors et les quelques livres utiles pour l'&#233;cole et ceux qui m'avaient &#233;t&#233; offerts, retenus par des serre-livres en bois en forme d'&#233;l&#233;phant. &#192; ma droite une fen&#234;tre tr&#232;s haute, qui &#233;tait juste plus pr&#232;s du ciel que dans mon bureau actuel, car l'appartement o&#249; nous vivions &#233;tait au troisi&#232;me &#233;tage, et j'ai le souvenir d'hirondelles qui traversaient alors l'azur et leur trissement, mot que je ne connaissais pas, mais qu'aujourd'hui j'&#233;prouve un r&#233;el plaisir &#224; &#233;crire. Sur ma gauche, le petit placard vert, comme l'&#233;tag&#232;re, o&#249; je rangeais ce qui m'&#233;tait personnel, dessins, livres, cahiers, jouets, tout comme aujourd'hui le meuble &#224; quatre tiroirs, sur ma gauche &#233;galement, dans lequel reposent cahiers, carnets, stylos, dossiers&#8230; Je me souviens bien avoir tent&#233; de mettre ce meuble &#224; tiroirs et sur roulettes sur ma droite mais il y avait quelque chose dans cette disposition qui ne me convenait pas. Je comprends mieux pourquoi &#224; l'instant. Je me revois m&#226;chouillant mon crayon ou stylo, les yeux lev&#233;s vers le plafond en attendant que descende l'inspiration, comme je croyais que cela se faisait, avant de poser mes premiers mots dans un carnet rouge o&#249; je m'essayais &#224; jouer &#224; Victor Hugo, ou plus simplement &#224; faire comme mon p&#232;re qui noircissait, de sa belle &#233;criture pench&#233;e, des cahiers ou carnets sur son bureau dans la chambre. Je prends conscience de cette configuration similaire avec &#233;tonnement et aussi plaisir : la petite fille que j'&#233;tais n'a pas totalement disparu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; La sonnerie du t&#233;l&#233;phone retentit, on voudrait ne pas r&#233;pondre, mais le nom qui s'affiche est reconnu, alors on glisse le doigt de la gauche vers la droite sur l'&#233;cran et on r&#233;pond. Si l'interlocuteur dit je ne te d&#233;range pas, on s'entend r&#233;pondre non, tout va bien, alors que dans la r&#233;alit&#233;, bien s&#251;r qu'il me d&#233;range, qu'il me fait revenir dans le monde o&#249; je n'&#233;tais plus, et que si la conversation dure un peu, je n'aurai plus l'&#233;nergie ou le d&#233;sir de revenir &#224; l'&#233;criture. La patience ou la volont&#233; se construisent au fil du temps, mais peuvent aussi &#234;tre an&#233;anties en quelques secondes, parce que le mental ne suit pas. Je vais peut-&#234;tre tout laisser tomber, refermer l'&#233;cran d'ordinateur et me perdre, fuir dans une activit&#233; qui elle, est s&#251;rement utile. &#201;crivant ces mots, je sens m&#234;me la pens&#233;e de l'&#224; quoi bon remonter &#224; la surface, envahir mes neurones et me voil&#224; pr&#234;te &#224; tout envoyer &#224; la poubelle, &#224; repousser l'ordinateur ou &#224; surfer sur les pages vari&#233;es et chronophages d'internet, &#224; fuir ce qui est en train de s'&#233;crire. Et tiens, je vais aller me pr&#233;parer une tasse de th&#233;, profiter de mon passage en cuisine, pour laver la vaisselle sale qui patiente dans l'&#233;vier, donner un coup de balai, passer une &#233;ponge sur le plan de travail, a&#233;rer la chambre aussi car j'ai oubli&#233;, faire le lit&#8230; Je pose la tasse de th&#233; sur le bureau, il est un peu chaud, fixe l'&#233;cran d'ordinateur, relis ce que mes doigts ont tap&#233; et inscrit, me dis que c'est pas si mal finalement, que peut-&#234;tre je tiens quelque chose d'int&#233;ressant, ou tout au moins qui m'int&#233;resse, qu'il faudra relire demain, je corrige quelques fautes de frappe, rajoute une virgule, note sur un carnet tout pr&#232;s ce qu'il faudrait creuser, mettre au clair. Mais l&#224; je ne peux rien de plus, je me suis extraite de la mati&#232;re des mots, j'ai l&#226;ch&#233; le fil qui les relie entre eux, avec moi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Je suis ainsi faite que rien n'est r&#233;el si je ne l'&#233;cris (4).&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Le fil. Celui qui se d&#233;roule sur les tableaux de Safet Zec d&#233;couverts un soir de fatigue &#224; Venise. Furetant dans mon stock de photos sur l'ordinateur, je m'arr&#234;te sur celles de l'ann&#233;e 2017, et retrouve tr&#232;s vite toutes celles que j'ai capt&#233;es des peintures expos&#233;es dans l'&#233;glise Santa Maria della Piet&#224;, sous le terme &lt;i&gt;Exodus&lt;/i&gt;, r&#233;alis&#233;s par le peintre serbo-croate Safet Zec. Je me souviens de ma sid&#233;ration face &#224; toutes ces &#339;uvres qui m'encerclaient. J'&#233;tais entr&#233;e l&#224; sans savoir ce qui m'attendait. La foule dehors au bord du Canal di San Marco, la chaleur, la fatigue apr&#232;s des heures de marche dans la ville, et cette &#233;glise avec l'affiche d'une expo en entr&#233;e libre. La d&#233;couverte, pas &#224; pas, de ce qui se donnait &#224; voir et o&#249; il m'a fallu un peu de temps pour comprendre l'ampleur de ce qui se tenait l&#224; sous mes yeux, tous ces corps v&#234;tus de blanc, se serrant les uns contre les autres dans le naufrage de leurs vies, et ce fil rouge traversant tous les tableaux gigantesques qui me toisaient. Je ne vois plus que lui, ce fil comme un ruisseau de lait qui fuit &#8212; &#233;criture de sang torsad&#233;e qui s'enroule autour des corps &#233;tendus de la plante du pied aux manches ou la taille d'un enfant &#8212; fil rouge qui relie, accroche le regard de celui qui, h&#233;b&#233;t&#233;, se tient face &#224; ces corps qui enserrent d'autres corps ceux des enfants qu'il faut prot&#233;ger, rassurer, bercer, rev&#234;tus du blanc de l'humanit&#233; dans son devenir. Le sillon rouge ruisselle de ce sang de toutes les plaies et s'imprime dans la m&#233;moire. Ne pas l&#226;cher mon fil rouge, celui qui me relie &#224; la petite fille d'il y a si longtemps, ne pas emprunter les chemins qui ne sont pas les miens mais ceux que l'on a voulu me faire prendre, et laisser fulgurer cette langue de vertige.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Comment consid&#233;rer ces hasards qui nous mettent un jour en lien, &#224; l'improviste, avec un peintre, un artiste, inconnu jusque l&#224;, et dont la vision du travail bouleverse et ram&#232;ne au plus secret de soi&#8230; Comment ce trait de pinceau, rayant en douceur tous les tableaux, continue, avec une &#233;trange obstination, de faire son &#339;uvre et s'&#233;vertue &#224; colliger tout ce qui s'&#233;parpille de soi au fil des ans... Ralentir ce qui fuit. Rester entre des lignes, des mots. S'accrocher &#224; ce d&#233;sir-plaisir lib&#233;r&#233; par les mots, ceux que je lis d'abord dans ces livres qui me sortent de l'inertie, produisent un trouble, d&#233;stabilisent un peu, ouvrent une nouvelle fen&#234;tre, tracent une connexion et rechargent la chair de l'esprit. &#202;tre &#224; la recherche de cette chor&#233;graphie des mots quand cela s'&#233;crit enfin, ce mouvement d'effleurement qui se produit, et qui emporte plus loin, l&#224; o&#249; l'on ne savait pas que l'on se dirigeait, au travers de toutes les ombres qui nous recouvrent, dans une tr&#232;s grande &#233;tranget&#233; d'errance. Est-ce de l'invisible qui prend forme alors puisque les mots disent davantage que ce qu'ils semblent dire&#8230; Prendre ses aises dans le s&#233;jour de la langue, avec une part de d&#233;mesure dans le plaisir qui se cr&#233;e, et se sentir appr&#233;hender le monde, l'ailleurs, d'une fa&#231;on diff&#233;rente. Esp&#233;rer que ce qui s'&#233;crit, non pas tienne, mais se tienne. Avec racines et envol. Les deux. Toujours veiller aux deux. Quelque chose d'&#233;perdu. Comme un arbre peut-&#234;tre. Qu'il soit grand ou petit, et quel qu'en soit l'esp&#232;ce. Qu'il produise des fruits ou qu'il soit de simple agr&#233;ment. J'&#233;cris pr&#232;s d'une fen&#234;tre o&#249;, &#224; l'arri&#232;re-plan, s'&#233;lancent des arbres sous un ciel changeant. Et l'arbre tient son cap. Il puise en lui et dans le sol o&#249; il se rattache son n&#233;cessaire. Je puise dans la langue amoncel&#233;e en moi, celle qui m'a &#233;difi&#233;e depuis si longtemps d&#233;sormais. Elle se tient en silence &#224; l'int&#233;rieur. Plus les ans s'amoncellent et plus elle a de l'importance. Une langue pleine de carences, d'imperfections, de doutes, de clich&#233;s, de banalit&#233;s, sans doute. Mais je tente de donner une voix &#224; ces mots agglutin&#233;s, j'essaie de leur rendre un envol possible, afin de m'inventer &#224; nouveau, avec parfois les l&#232;vres lav&#233;es de larmes. Susan et ses mots blancs, et quelques lignes plus loin dans ce m&#234;me texte de Virginia Woolf, Jinny parle de mots jaunes, de mots de feu. &#192; chacun sa manne de langue. &#192; chacun son souffle. &#192; chacun son pas. Et ne pas oublier de ne pas se d&#233;prendre de soi, de ne pas l&#226;cher le fil de ce qui nous relie &#224; nous-m&#234;me, et ne pas se perdre en cours de route. Ne pas oublier non plus l'arbre, l'envol de ses branches, le mouvement du feuillage sous le vent, la chlorophylle qu'il diffuse, le plaisir qu'il procure lorsque, allong&#233; sous son feuillage o&#249; s'emm&#234;lent ombre et lumi&#232;re, on se laisse emporter par le songe, bercer de lueurs tamis&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#233;criture serait un peu comme se tenir au bout de soi, au bout de ses doigts avec des &#233;tincelles pr&#234;tes &#224; p&#233;tiller, &#224; s'envoler plus loin, &#224; &#233;clairer quelque peu le tas de haillons o&#249; s'&#233;carquillent quelques souvenirs, en un d&#233;pli d'ombres, tout au bout d'un chiffon de langue rouge.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;L'univers o&#249; nous vivons est d&#233;pourvu de stabilit&#233;. Qui nous dira le sens secret des choses ? Qui peut pr&#233;voir la courbe d'un mot, une fois lanc&#233; ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
1/ Virginia Woolf, &lt;i&gt;The waves&lt;/i&gt; ;
&lt;p&gt;2/ Virginia Woolf, &lt;i&gt;Journal&lt;/i&gt;, 6 mars 1921, traduction par Colette-Marie Huet et Marie-Ange Dutartre ;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;3/ Cit&#233; par Quentin Bell dans &lt;i&gt;Virginia Woolf Biographie&lt;/i&gt;, tome 2 ;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;4/ Virginia Woolf, &lt;i&gt;Les vagues&lt;/i&gt;, traduction Marguerite Yourcenar.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Elsa Ayache | en rouge peut-&#234;tre</title>
		<link>http://tierslivre.net/revue/spip.php?article868</link>
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		<dc:date>2022-10-04T17:53:49Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon, pour Tiers Livre</dc:creator>


		<dc:subject>exp&#233;rimentation</dc:subject>
		<dc:subject>rouge (dossier)</dc:subject>
		<dc:subject>2022, 2, automne</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;&#171; oxyg&#232;ne shoot ivresse &#187;&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="http://tierslivre.net/revue/spip.php?rubrique23" rel="directory"&gt;exp&#233;rimentation&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="http://tierslivre.net/revue/spip.php?mot13" rel="tag"&gt;exp&#233;rimentation&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://tierslivre.net/revue/spip.php?mot383" rel="tag"&gt;rouge (dossier)&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://tierslivre.net/revue/spip.php?mot384" rel="tag"&gt;2022, 2, automne&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;L'AUTEUR&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Elsa Ayache est artiste et ma&#238;tre de conf&#233;rences &#224; l'&#201;cole des Arts de la Sorbonne de l'Universit&#233; de Paris 1 Panth&#233;on-Sorbonne, apr&#232;s avoir enseign&#233; au Californian College of the Arts de San Francisco. Elle est affili&#233;e &#224; l'Institut ACTE. Sa d&#233;marche artistique s'ancre dans une peinture de la r&#233;alit&#233; nouant un rapport critique, d&#233;nonciatif, fascin&#233; ou sensible aux images d'effondrement ou de catastrophes tels les &#171; m&#233;gafeux &#187;. Sa peinture, envisag&#233;e au sens propre, figur&#233; et &#233;tendu combine diff&#233;rents langages et m&#233;diums dont l'&#233;criture, le dessin, ou l'emploi des outils num&#233;riques. Elle traite l'interpr&#233;tation et la repr&#233;sentation de notions (perte de contr&#244;le, accident, &#233;chec, fragile) au c&#339;ur des interactions entre nature et humanit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;LE TEXTE&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Le texte propos&#233; se d&#233;coupe en trois parties, trois temps &#224; &#233;clater dans un ensemble d'autres propositions tout en suivant cependant cet ordre.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;div class=&#034;spip_document_751 spip_document spip_documents spip_document_audio&#034;&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;div class=&#034;audio-wrapper&#034; style='width:400px;max-width:100%;'&gt; &lt;audio class=&#034;mejs mejs-751 &#034; data-id=&#034;df0cf33330bd8bfbed70d708a5ca620a&#034; src=&#034;IMG/mp3/elsa_ayache.mp3&#034; type=&#034;audio/mpeg&#034; preload=&#034;none&#034; data-mejsoptions='{&#034;iconSprite&#034;: &#034;plugins-dist/medias/lib/mejs/mejs-controls.svg&#034;,&#034;alwaysShowControls&#034;: true,&#034;loop&#034;:false,&#034;audioWidth&#034;:&#034;100%&#034;,&#034;duration&#034;:335}' controls=&#034;controls&#034; &gt;&lt;/audio&gt; &lt;/div&gt;
&lt;div class=&#034;base64javascript155762401169f3bc069bb540.62457322&#034; title=&#034;PHNjcmlwdD4gdmFyIG1lanNwYXRoPSdwbHVnaW5zLWRpc3QvbWVkaWFzL2xpYi9tZWpzL21lZGlhZWxlbWVudC1hbmQtcGxheWVyLm1pbi5qcz8xNzcyMTkxMzg4JyxtZWpzY3NzPSdwbHVnaW5zLWRpc3QvbWVkaWFzL2xpYi9tZWpzL21lZGlhZWxlbWVudHBsYXllci5taW4uY3NzPzE3NzIxOTEzODgnOwp2YXIgbWVqc2xvYWRlcjsKKGZ1bmN0aW9uKCl7dmFyIGE9bWVqc2xvYWRlcjsidW5kZWZpbmVkIj09dHlwZW9mIGEmJihtZWpzbG9hZGVyPWE9e2dzOm51bGwscGx1Zzp7fSxjc3M6e30saW5pdDpudWxsLGM6MCxjc3Nsb2FkOm51bGx9KTthLmluaXR8fChhLmNzc2xvYWQ9ZnVuY3Rpb24oYyl7aWYoInVuZGVmaW5lZCI9PXR5cGVvZiBhLmNzc1tjXSl7YS5jc3NbY109ITA7dmFyIGI9ZG9jdW1lbnQuY3JlYXRlRWxlbWVudCgibGluayIpO2IuaHJlZj1jO2IucmVsPSJzdHlsZXNoZWV0IjtiLnR5cGU9InRleHQvY3NzIjtkb2N1bWVudC5nZXRFbGVtZW50c0J5VGFnTmFtZSgiaGVhZCIpWzBdLmFwcGVuZENoaWxkKGIpfX0sYS5pbml0PWZ1bmN0aW9uKCl7ITA9PT1hLmdzJiZmdW5jdGlvbihjKXtqUXVlcnkoImF1ZGlvLm1lanMsdmlkZW8ubWVqcyIpLm5vdCgiLmRvbmUsLm1lanNfX3BsYXllciIpLmVhY2goZnVuY3Rpb24oKXtmdW5jdGlvbiBiKCl7dmFyIGU9ITAsaDtmb3IoaCBpbiBkLmNzcylhLmNzc2xvYWQoZC5jc3NbaF0pO2Zvcih2YXIgZiBpbiBkLnBsdWdpbnMpInVuZGVmaW5lZCI9PQp0eXBlb2YgYS5wbHVnW2ZdPyhlPSExLGEucGx1Z1tmXT0hMSxqUXVlcnkuZ2V0U2NyaXB0KGQucGx1Z2luc1tmXSxmdW5jdGlvbigpe2EucGx1Z1tmXT0hMDtiKCl9KSk6MD09YS5wbHVnW2ZdJiYoZT0hMSk7ZSYmalF1ZXJ5KCIjIitjKS5tZWRpYWVsZW1lbnRwbGF5ZXIoalF1ZXJ5LmV4dGVuZChkLm9wdGlvbnMse3N1Y2Nlc3M6ZnVuY3Rpb24oYSxjKXtmdW5jdGlvbiBiKCl7dmFyIGI9alF1ZXJ5KGEpLmNsb3Nlc3QoIi5tZWpzX19pbm5lciIpO2EucGF1c2VkPyhiLmFkZENsYXNzKCJwYXVzaW5nIiksc2V0VGltZW91dChmdW5jdGlvbigpe2IuZmlsdGVyKCIucGF1c2luZyIpLnJlbW92ZUNsYXNzKCJwbGF5aW5nIikucmVtb3ZlQ2xhc3MoInBhdXNpbmciKS5hZGRDbGFzcygicGF1c2VkIil9LDEwMCkpOmIucmVtb3ZlQ2xhc3MoInBhdXNlZCIpLnJlbW92ZUNsYXNzKCJwYXVzaW5nIikuYWRkQ2xhc3MoInBsYXlpbmciKX1iKCk7YS5hZGRFdmVudExpc3RlbmVyKCJwbGF5IixiLCExKTsKYS5hZGRFdmVudExpc3RlbmVyKCJwbGF5aW5nIixiLCExKTthLmFkZEV2ZW50TGlzdGVuZXIoInBhdXNlIixiLCExKTthLmFkZEV2ZW50TGlzdGVuZXIoInBhdXNlZCIsYiwhMSk7Zy5hdHRyKCJhdXRvcGxheSIpJiZhLnBsYXkoKX19KSl9dmFyIGc9alF1ZXJ5KHRoaXMpLmFkZENsYXNzKCJkb25lIiksYzsoYz1nLmF0dHIoImlkIikpfHwoYz0ibWVqcy0iK2cuYXR0cigiZGF0YS1pZCIpKyItIithLmMrKyxnLmF0dHIoImlkIixjKSk7dmFyIGQ9e29wdGlvbnM6e30scGx1Z2luczp7fSxjc3M6W119LGUsaDtmb3IoZSBpbiBkKWlmKGg9Zy5hdHRyKCJkYXRhLW1lanMiK2UpKWRbZV09alF1ZXJ5LnBhcnNlSlNPTihoKTtiKCl9KX0oalF1ZXJ5KX0pO2EuZ3N8fCgidW5kZWZpbmVkIiE9PXR5cGVvZiBtZWpzY3NzJiZhLmNzc2xvYWQobWVqc2NzcyksYS5ncz1qUXVlcnkuZ2V0U2NyaXB0KG1lanNwYXRoLGZ1bmN0aW9uKCl7YS5ncz0hMDthLmluaXQoKTtqUXVlcnkoYS5pbml0KTtvbkFqYXhMb2FkKGEuaW5pdCl9KSl9KSgpOzwvc2NyaXB0Pg==&#034;&gt;&lt;/div&gt; &lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2&gt;Elsa Ayache | en rouge peut-&#234;tre&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;big&gt;/texte 1/ &lt;/big&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt; ; insecte (cochenille) + chimie = rouge profond ;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;big&gt;/texte 2/ &lt;/big&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt; ; f&#234;lure carmin ;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;big&gt;/texte 3/ &lt;/big&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt; ; au sol les plaques de ciment sont grises argent&#233;es, beaucoup plus larges qu'en Europe ; signes d'un territoire plus vaste ; qui devrait faire respirer davantage ; mais pour l'&#233;tranger un souffle coup&#233; ; court ; fendu ; un rapport d'&#233;chelle boulevers&#233; ; un double lien ; un rapt spatial ; un appel d'air du dehors ; hors de soi ; or soudainement ; se tenir &#224; l'entr&#233;e de son propre pli ; le regard flanche ; la t&#234;te se penche ; s'absorbe dans un plus proche ; un plus bas ; un en dessous ; un soi percevant ; un en soi ; mouvant ; de plein pied ; pieds au sol ; un plan s&#233;quence ; rase le trottoir anthracite mouchet&#233; blanc ; court le ciment gr&#232;ge le long des bordures ; glisse macro-micro ; aspire dans l'infra mince ; r&#233;active l'imaginaire de cet espace imm&#233;diat immense ; ample ; trop large pour le corps-mesure ; oxyg&#232;ne shoot ivresse ; alors au sol piquer droit ; pointer les p&#233;tales en flaques ; au sol un continuum possible ; un dessin possible ; un seul et m&#234;me espace ; &#233;troit allong&#233; fin ; la ligne-composite d'infimes membranes rouges vifs ; la pelure se met &#224; contenir le vaste ; au sol des racines poussent les plaques de ciment ; j'ai des plaques ; au sol des rhizomes d&#233;bordent des carr&#233;s de terre destin&#233;s aux arbres ; les arbres Bottlebrush comme on dit en Californie ; parce que leurs fleurs sont des brosses &#224; biberons saignantes ; des goupillons rouges ; raides et tendus ; par centaines en haut ; par milliers au sol ; lorsque leurs p&#233;tales petits segments trac&#233;s au Bic rouge se d&#233;tachent ; lorsque ces graphismes de trois ou quatre millim&#232;tres se d&#233;posent au sol ; j'ai des plaques ; dans les art&#232;res ; quelle est l'&#233;tendue des plaques ; elles sont non &#233;volutives ; revenir dans trois ans ; pour refaire doppler ; des globules sur le trottoir ; le hasard des tomb&#233;es de globules contre le rectiligne des plaques ; carr&#233;es ; carreaux ; mais au sol du noueux ; l'enroul&#233; des racines pressions ; le soul&#232;vement des plaques ; l'agglom&#233;ration grenat ; la fissure du vaisseau ; les d&#233;chirures ciment&#233;es ; l'&#233;carlate ; l'accident vasculaire ; le d&#233; goupillage grenade ; le r&#233;seau arborescent des veines ; les coul&#233;es ; faire une saign&#233;e ; entaille dans la veine avec mat&#233;riel st&#233;rilis&#233; ; un liquide &#233;pais lent se d&#233;verse dans le haricot aluminium ; un trac&#233; de minuscules p&#233;tales ; beaut&#233; folle dans les anfractuosit&#233;s ; les commissures et les brisures du mat&#233;riau ; &#224; m&#234;me les granulosit&#233;s bordeaux des bordures briques ; dans le creux des lignes bris&#233;es du ciment ; au sein des joints qui ont saut&#233;s entre les grands carreaux ; les ouvertures ; les d&#233;chirures ; les ger&#231;ures du sol ; les d&#233;p&#244;ts comblant ; la dame se demande ce que je fais l&#224;, statique devant sa porte ; il s'agit juste de garder des images ; de ce qu'il se passe entre les briques ; des filets de fleurs ; des infiltr&#233;s &#224; grands battements ; des morceaux de c&#339;ur, de la d&#233;licatesse des nervures ; des veines bouch&#233;es ; des f&#234;lures carmin ; du temps des tomb&#233;es au compte-goutte ; c'est juste que ; vibration rouge ; bruissement rouge ; c'est juste ; juste carmin ; carmin poing ; coup de poing carmin ; parties fonc&#233;es entre les grains de la grenade ; giclures ; morcellement ; jets cramoisis d'art&#232;re l&#233;zard&#233;e ; rouge profond ; sang marron ; caillot ; d&#233;zingu&#233; ; jus de grenade ; ne pas plier sinon cela se brise ; c'est juste que tous les rouges sont feux ; que tous les rouges sont fentes ; dans le fond du sol rassembl&#233;s ; reform&#233;s ; &#224; cause des jointures qui l&#226;chent ; &#224; cause des vents ; &#224; cause des coups de balai de la dame ; c'est qu'une toute petite po&#233;sie comble les b&#233;ances ; s'infiltre dans les sillons ; en filaments de safran ; si on&#233;reux ; en pelures de papier de soie roul&#233;s nerveusement entre le pouce et l'index ; de quelques millim&#232;tres &#224; peine ; minuscule mati&#232;re enroul&#233;e serr&#233;e froiss&#233;e ; lignes fines et s&#232;ches qui s'ins&#232;rent pourtant ; colmatent les br&#232;ches ; dessinent en rouge imp&#233;rial un fil ; un sens ; peut-&#234;tre ; une direction ; peut-&#234;tre ; les chemins seraient en rouge peut-&#234;tre ; les chemins seraient fissures peut-&#234;tre ; les sentiers brulants ; la voie multiple ; peut-&#234;tre ; le possible encore plus feu ; encore plus lourd ; la couleur encore plus dense ; encore plus ; pour indiquer peut-&#234;tre le sens de la marche ; la couleur au c&#339;ur du sol ; du r&#233;seau veineux ; au sol ; une encre ferreuse ; qui trace par battements ; beaucoup d'extrasystoles ; au sol peut-&#234;tre ; une signal&#233;tique biologique ; incarn&#233;e v&#233;g&#233;tale ; c'est juste que quelque chose s'est densifi&#233; ; que l'arbre produit des particules rouges ; qu'elles se d&#233;crochent, que le rouge brique n'est pas le rouge de l'arbre ; c'est juste qu'enfin ; une &#233;paisseur ;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Gauthier Keyaerts &amp; Vincent Tholom&#233; | Lettre &#224; Poutinovski Vladimir</title>
		<link>http://tierslivre.net/revue/spip.php?article867</link>
		<guid isPermaLink="true">http://tierslivre.net/revue/spip.php?article867</guid>
		<dc:date>2022-10-04T17:40:34Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon, pour Tiers Livre</dc:creator>


		<dc:subject>arts plastiques, exp&#233;rimentations</dc:subject>
		<dc:subject>rouge (dossier)</dc:subject>
		<dc:subject>2022, 2, automne</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;&#171; nous fabriquons du rouge &#8226; des larmes rouges &#8226; des paroles rouges &#8226; nous sommes des tas &#224; le faire &#187;&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="http://tierslivre.net/revue/spip.php?rubrique23" rel="directory"&gt;exp&#233;rimentation&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="http://tierslivre.net/revue/spip.php?mot70" rel="tag"&gt;arts plastiques, exp&#233;rimentations&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://tierslivre.net/revue/spip.php?mot383" rel="tag"&gt;rouge (dossier)&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://tierslivre.net/revue/spip.php?mot384" rel="tag"&gt;2022, 2, automne&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;LES AUTEURS&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Le duo VTKG, c'est nous : Gauthier Keyaerts &#224; la musique, &#224; l'image et au sound design et Vincent Tholom&#233; au texte, &#224; la voix et au son. On se conna&#238;t depuis des plombes mais on travaille r&#233;guli&#232;rement ensemble depuis 4 ans seulement. On a cr&#233;&#233; un site autour de MON &#201;POP&#201;E, un livre paru aux &#233;ditions LansKine. Ensuite, durant la Covid, on a fait dans les capsules sonores. Les fictions radio. On fait maintenant dans l'URBEX. &#199;a nous explose la t&#234;te. Fait prendre &#224; notre duo des tours inattendus. On se sent chez nous, l&#224;-dedans. Dans un bazar &#224; mi-chemin entre fiction et r&#233;alit&#233;. Dans un bazar tr&#232;s construit, r&#233;fl&#233;chi et totalement improvis&#233;. Dans un bazar ultra-zen et joyeusement inqui&#233;tant. C'est notre enfance de l'art.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; &lt;a href=&#034;https://uranium.be/monepopee/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&#224; suivre ici&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; &lt;a href=&#034;https://gauthierkeyaerts.com/blog/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;le site de Gauthier Keyaerts&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;LE TEXTE&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;C'est lors d'une URBEX (exploration urbaine) nocturne dans une friche industrielle. Dans la cour int&#233;rieure d'anciens ateliers en ruine, affich&#233;s sur les murs, nous d&#233;couvrons des papiers d&#233;coup&#233;s, recouverts d'une &#233;criture manuscrite, maladroite. Quelqu'un, le &#171; roi T&#246;t&#246;ltiek &#187;, s'adresse ainsi, en &#171; 49 ampoules &#187;, 49 papiers coll&#233;s, au tyran Poutinovski Vladimir. Dans l'ampoule #4 : une allusion au rouge, couleur ou &#171; &#233;tat d'esprit &#187;. Nous &#233;mettons cette hypoth&#232;se : cette lettre est, en quelque sorte, &#233;crite pour &#171; conjurer le mauvais sort &#187;. Faire face. Tenir bon. Ne pas perdre pied face &#224; l'actualit&#233; la plus br&#251;lante. Comme si, face au d&#233;sastre, &#224; l'angoisse qu'une situation suscite, le roi T&#246;t&#246;ltiek n'avait eu d'autre solution que de devenir graphomane. Ceci rel&#232;ve de la magie. Ceci est une esp&#232;ce de sortil&#232;ge. &lt;br class='autobr' /&gt; &lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2&gt;Gauthier Keyaerts &amp; Vincent Tholom&#233; | Lettre &#224; Poutinovski Vladimir&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;A M P O U L E # 4 (&#224; destination du peuple russe) : &lt;br class='autobr' /&gt;
I L F A U T T O U T F A I R E P O U R P R &#201; S E R V E R N O S V I A N D E S&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8226; PEUPLE RUSSE : JE TE L'AVAIS DIT &#8226; JE TE L'AVAIS DIT : DANGER MORTEL : &#192; TROP VOULOIR LES BRIQUES ET LES &#201;LANS SOLIDES POUTINOVSKI VLADIMIR EST SUR NOS BRAS &#8226; arriverons-nous un jour &#224; nous raser les bras ? &#8226; arriverons-nous un jour &#224; nous d&#233;barrasser des briques solides et des &#233;lans de poutinovski vladimir ? &#8226;	&#8226; (AMPOULE SOLIDE ET &#201;LANC&#201;E POUR NOUS D&#201;BARRASSER DES MERDES EN BO&#206;TE QUE NOUS AVONS SUR LES BRAS) &#8226;	&#8226; &lt;i&gt;c'est l'histoire d'une femme qui se r&#233;veille un jour avec des merdes en bo&#238;te sur les bras &#8226; &#171; qui m'a coll&#233; des merdes en bo&#238;te sur les bras ? &#187; dit-elle en r&#233;veillant les enfants &#8226; &#171; ni toasts ni &#339;ufs sur le plat tant qu'on ne sait pas qui pose des merdes en bo&#238;te sur les bras et pourquoi &#187; dit-elle en posant les scell&#233;es sur le frigo frigidaire &#8226; &#171; peut-&#234;tre que les merdes en bo&#238;te &#233;taient d&#233;j&#224; l&#224; hier mais en petit minuscule &#8226; peut-&#234;tre que les merdes en bo&#238;te encombrent vos bras depuis des ann&#233;es mais en petit minuscule &#187; dit &#224; voix basse le policier Remko &#8226; &#171; des merdes en bo&#238;te de cette taille &#8226; des merdes en bo&#238;te de cette taille &#8226; &#231;a ne poupousse pas en une nuit &#8226; &#231;a ne nuinuit pas en une nuit &#8226; rien entendu quand &#231;a poussait ? &#8226; rien entendu quand &#231;a poussait ? &#8226; &#231;a fait du bruit pourtant quand &#231;a pousse &#8226; &#231;a fait du bruit pourtant quand &#231;a pousse &#8226; jamais entendu le moindre bruit de pousse ? &#8226; jamais entendu le moindre bruit de pousse ? &#187; dit &#233;tonn&#233;e la m&#233;dium Sasha Boutchakova &#8226; &#034;croyez-vous que &#231;a fera des petits ?&#034; demande inqui&#232;te la femme au m&#233;decin Kolonovski &#8226; &#171; pas de raison que &#231;a s'arr&#234;te en si bon chemin &#187; &#8226; &#171; &#231;a se r&#233;pand &#187; &#8226; &#171; &#231;a pousse d&#233;j&#224; sur les murs &#187; &#8226; &#171; il y a une pousse sur vos organes &#187; &#8226; &#171; bient&#244;t des merdes poutinovski dans vos t&#234;tes moi je dis &#187; &#8226; je r&#233;p&#232;te : &#171; bient&#244;t une merde poutinovski dans vos t&#234;tes moi je dis &#187; &#8226; &#171; c'est une marque ind&#233;l&#233;bile peut-&#234;tre &#187; &#8226; &#171; qui sait ? &#187; &#8226; (qui sait la marque ind&#233;l&#233;bile que laissera poutinovski vladimir dans nos t&#234;tes ? &#8226; qui sait la marque ind&#233;l&#233;bile que laisseront les merdes en bo&#238;te sur nos bras ? &#8226; qui sait ?) &#8226; FIN DE L'HISTOIRE DE LA FEMME QUI SE R&#201;VEILLE UN JOUR AVEC DES MERDES IND&#201;L&#201;BILES EN BO&#206;TE SUR LES BRAS&lt;/i&gt; &#8226;	&#8226; ACHETEZ LES ARMES OCTANES &#8226; AMPOULES SOLIDES ET &#201;PROUV&#201;ES POUR SE D&#201;BARRASSER DES MERDES IND&#201;L&#201;BILES EN BO&#206;TE QUI NOUS COLLENT &#201;TERNELLEMENT AUX BRAS &#8226; &#8226; ampoules BIO fabriqu&#233;es une &#224; une &#224; la main &#8226; artisanalement et totalement efficaces &#8226; test&#233;es &#224; grande &#233;chelle sur animaux de compagnie consentant &#8226; &#8226; EXIGEZ LE ROUGE &#8226; EXIGEZ LES LARMES OCTANES	&#8226; &#171; pas ques ti on de ravager le fumier des b&#234;tes sans informer au pr&#233;alable les b&#234;tes et les propri&#233;taires des b&#234;tes &#8226; nous ne sommes pas de cette trempe-l&#224; &#8226; pas ques ti on d'inoculer des choses dans le naseau des b&#234;tes sans informer les b&#234;tes et les propri&#233;taires des b&#234;tes &#8226; nous ne sommes pas de cette trempe-l&#224; &#187; &#8226; &#8226; &#171; nous fabriquons du rouge &#8226; des larmes rouges &#8226; des paroles rouges &#8226; nous sommes des tas &#224; le faire &#187; &#8226; &#8226; dans sa cuisine &#8226; dans les 3 m&#178; de son appartement &#8226; juste avant de servir le repas &#8226; Olga Blouditzkaya le fait &#8226; Olga Blouditzkaya le dit : &#171; Poutinovski Vladimir : pas d'apaisement sans larmes rouges &#8226; Poutinovski Vladimir : s'il reste des larmes rouges en toi laisse couler tes larmes rouges &#8226; si une larme rouge coule de toi sur ta joue nous embrasserons ta joue ta larme rouge et tes l&#232;vres de feu &#187; &#8226; &#8226; RIEN DE POSSIBLE SANS LARMES ROUGES &#8226; &#8226; puis &#8226; dans l'autobus &#8226; apr&#232;s un long silence &#8226; juste apr&#232;s un dos d'&#226;ne d&#233;fonc&#233; ravageant la route &#8226; sans qu'on s'y attende &#8226; Viktor Miserski le fait &#8226; Viktor Miserski le dit : &#171; nous sommes ici pour faire barrage aux singes savants &#8226; aucun de nous n'est dupe &#8226; pas de piti&#233; pour les leurres &#8226; Poutinovski Vladimir : fie-toi au rouge &#8226; fie-toi au rouge &#8226; si pas de rouge en toi : ne singe pas &#8226; il est urgent que tu plies &#187; &#8226; &#8226; puis &#8226; plus tard &#8226; m&#234;me journ&#233;e &#8226; Svetlana Krakatovska (8 ans) &#8226; alors qu'elle rentre de l'&#233;cole &#8226; sagement &#8226; &#224; pied &#8226; dans ses hautes chaussettes blanches &#8226; alors qu'on parlait de tout autre chose &#8226; oui &#8226; Svetlana Krakatovska (8 ans) dit : &#171; moi &#8226; aujourd'hui &#8226; j'ai pens&#233; &#8226; moi &#8226; aujourd'hui &#8226; j'ai compris &#8226; nous ha&#239;ssons les postures &#8226; nous ha&#239;ssons les singes savants &#8226; Poutinovski Vladimir : tu veux qu'on arr&#234;te de te ha&#239;r ? &#8226; tu veux qu'on arr&#234;te de te ha&#239;r ? &#8226; pas faire le singe savant &#8226; pas faire le singe savant &#8226; aucune de nous n'est dupe &#8226; jamais nous ne serons tes singes savants &#187; &#8226; &#8226; c'&#233;tait avant que : Boris Bo&#239;ski se lance dans le vide &#8226; le soir &#8226; dans la p&#233;nombre &#8226; peu avant le repas &#8226; il dit : &#171; Poutinovski Vladimir : s'il te pla&#238;t &#8226; pas singer nos &#233;lans &#8226; pas singer pas nos savoirs &#8226; s'il reste du rouge en toi laisse passer le rouge &#8226; right now &#8226; va droit au rouge &#8226; right now &#8226; &#233;limine ta peste &#8226; sois ton propre cercueil &#187; &#8226;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8226; (FIN DE L'AMPOULE DU BON ROI T&#214;T&#214;LTIEK &#192; DESTINATION DU PEUPLE RUSSE) &#8226;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8226; (la suite viendra) &#8226; (demain ou apr&#232;s-demain) &#8226; (tout est toujours &#224; reprendre) &#8226; (tout est toujours &#224; recommencer) &#8226; (tout recommence) &#8226; (toujours) &#8226;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8226; I L F A U T T O U T F A I R E P O U R P R &#201; S E R V E R N O S V I A N D E S &#8226;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Nathalie Holt | Les chiots</title>
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		<dc:date>2022-10-04T17:04:01Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon, pour Tiers Livre</dc:creator>


		<dc:subject>fiction</dc:subject>
		<dc:subject>rouge (dossier)</dc:subject>
		<dc:subject>2022, 2, automne</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;&#171; pris au d&#233;pourvu il frappe ses pens&#233;es comme des membres engourdis &#187;&lt;/p&gt;

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&lt;a href="http://tierslivre.net/revue/spip.php?mot4" rel="tag"&gt;fiction&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://tierslivre.net/revue/spip.php?mot383" rel="tag"&gt;rouge (dossier)&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://tierslivre.net/revue/spip.php?mot384" rel="tag"&gt;2022, 2, automne&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;L'AUTEUR&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Sc&#233;nographe de th&#233;&#226;tre et d'op&#233;ra Nathalie Holt est n&#233;e &#224; Paris. Elle vit dans la banlieue parisienne pr&#232;s d'une for&#234;t.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;LE TEXTE&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Les chiots&lt;/i&gt; est &#233;crit dans le prolongement du recueil de nouvelles : &lt;i&gt;Ils tombaient&lt;/i&gt;. Poursuivre la forme br&#232;ve centr&#233;e sur un ou peu de personnages. Construire de micros fictions &#224; la lisi&#232;re du conte fantastique. Creuser les th&#232;mes du deuil et de la solitude de quotidiens d&#233;shumanis&#233;s, o&#249; d'infimes d&#233;tails juxtapos&#233;s cr&#233;ent un sentiment d'incongruit&#233; jusqu'au malaise. Avancer &#224; petits pas en s'appuyant sur des phrases courtes, avec une langue maigre. Avoir en t&#234;te les contes lus dans l'enfance, les po&#232;mes en prose de Baudelaire, les fragments de Kafka, les personnages crois&#233;s au th&#233;&#226;tre chez Beckett ou chez Daniel Keene... et les nouvelles de Raymond Carver.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2&gt;Nathalie Holt | Les chiots&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;big&gt;I&lt;/big&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;C'est comme un petit miracle, ce matin devant sa porte quand il s'appr&#234;te &#224; sortir ; une chose que Dieu aurait pu faire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; L'homme habite au huiti&#232;me d'un immeuble de onze &#233;tages ; une de ces barres &#224; la p&#233;riph&#233;rie d'une grande agglom&#233;ration. Chaque matin il descend l'escalier plein de gravats et de tags pour se rendre dans la cour et fumer une cigarette. Il descend puis remonte. Toujours &#224; pied.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Avant il prenait l'ascenseur, non sans un pincement au c&#339;ur ; ces ressauts qu'avait la cabine qui s'arr&#234;tait entre deux &#233;tages puis repartait abruptement. Un matin il y avait eu un terrible fracas. Comme si l'immeuble... Comme si... Sa frayeur et le silence qui avait suivi, l'homme ne les oublierait pas. Dans l'entreb&#226;illement des portes de l'ascenseur &#8212; apr&#232;s la chute elles ne s'&#233;taient plus referm&#233;es &#8212;, on apercevait les restes de la cabine o&#249; des rats formaient une masse mouvante comme le dos d'une grande b&#234;te. On racontait qu'un enfant &#233;tait tomb&#233;, on racontait qu'il courait et qu'il s'&#233;tait pench&#233; pour voir tout en bas les choses en miettes (qu'on l'avait pouss&#233;, on avait pu le dire aussi). On le raconte encore aujourd'hui sans se souvenir pr&#233;cis&#233;ment. Si on se croise dans un couloir c'est un motif de se parler. Des ann&#233;es, dit-on... et qu'il serait grand l'enfant &#224; pr&#233;sent ; qu'elle serait grande la petite, avait rectifi&#233; une voisine disparue depuis. &#192; la pr&#233;sum&#233;e date anniversaire on jetait des fleurs, et par temps humide l'odeur des fleurs remontait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Son excursion matinale et la fum&#233;e de la cigarette tirent l'homme de ses limbes. Au cinqui&#232;me &#233;tage il s'assoit un moment pour reprendre souffle. Par la fen&#234;tre de la cage d'escalier ce sont d'autres murs ; d'autres fen&#234;tres ; des ombres et leurs lueurs. Une bande de ciel rappelle la couleur invariable du temps et parfois des oiseaux se posent sur le rebord du toit. Maigres et gris. Remont&#233; dans son r&#233;duit &#8212; douze m&#232;tres carr&#233;s avec un balcon et sa chaise &#8212;, l'homme se pr&#233;pare un caf&#233; soluble et m&#226;che un biscuit. Dans sa boite en fer au motif &#233;cossais il pouvait garder les biscuits au sec. Longtemps.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Ce matin le mart&#232;lement r&#233;gulier de la pluie heurte l'auvent m&#233;tallique de la cour. La pluie devenue rare, sablonneuse et d'une couleur brun-rouge, laisse trace ; elle teinte de rouge les murs, les habits, les t&#234;tes... Comme si Mars pleurait sa terre, avait dit un jour quelqu'un. Les explorations vers la plan&#232;te rouge d&#233;r&#233;glaient l'ordre du monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; L'homme s'appr&#234;te &#224; sortir ; il a pos&#233; sur le haut de son cr&#226;ne, &#224; l'endroit des cheveux clairsem&#233;s, une petite calotte qu'il faut tenir avec une barrette sans quoi elle risque de s'envoler. Cette calotte d'un beau tissu rouge, il l'avait ramass&#233;e dans la cour. Il s'&#233;tait dit que rouge... que rouge justement... Il ne sortait jamais sans se couvrir la t&#234;te : car il peut toujours vous tomber une pierre. La gr&#234;le... ou la pluie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Avant il portait un chapeau &#224; large bord, un noir ; le tramway roulait encore. L'homme travaillait pour la grande imprimerie : transbahuter par piles des ramettes de papier de la ridelle des camions vers l'entrep&#244;t du r&#233;approvisionnement, sans diable, ni truck. Un travail qui lui apportait un salaire r&#233;gulier et lui faisait de beaux bras. C'&#233;tait avant les grands travaux de la ville, ce chantier qui d&#233;couvrirait la fosse. Ce trou avec les corps. Des hommes. Des femmes. Des enfants. Et certains avaient les yeux ouverts quand d'autres semblaient dormir.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;big&gt;III&lt;/big&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt; C'est &#224; ses pieds dans un carton devant sa porte, quatre boules de poils, elles piaulent et gesticulent (il aurait pu perdre l'&#233;quilibre et se rompre les os). Trois noires et une rousse, pourvues d'oreilles et de queues, de petites gueules aux babines retrouss&#233;es qui d&#233;voilent des dents pointues, et assez de poils pour ne pas geler. Un miracle pense-t-il. Un miracle et possiblement aussi un d&#233;sastre, pense-t-il en se penchant sur les quatre chiots.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; /&lt;i&gt;D&#233;sastre&lt;/i&gt;/ Chaque fois qu'il se trouvait dans une situation impr&#233;vue, f&#251;t-elle promise &#224; une fin sinon heureuse du moins acceptable, le mot resurgissait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; /&lt;i&gt;D&#233;sastre&lt;/i&gt;/ Le mot cligne comme ces tubes fluorescents fix&#233;s au miroir des salles d'eau qui font le visage bl&#234;me des mourants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; /&lt;i&gt;D&#233;sastre&lt;/i&gt;/ Un mot revenu de la m&#233;moire devenue floue. D&#233;sastre. Comme un petit miracle de vie et de joie. Comme une promesse de mort, pense-t-il en se penchant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Le r&#232;glement stipulait qu'on ne pouvait pas faire entrer qui, humain ou animal, n'avait pas &#233;t&#233; au pr&#233;alable enregistr&#233;. On s'engageait &#224; observer l'ensemble des consignes du dossier personnalis&#233; qui vous avait &#233;t&#233; d&#233;livr&#233; au jour de l'inscription. Toute modification, aussi infime soit-elle, supposait de remplir un nouveau formulaire afin d'obtenir (ou non) une d&#233;rogation. Comme pour ces photographies d'identit&#233; certifi&#233;es, o&#249; barbe et lunettes sont tol&#233;r&#233;es &#224; la condition d'&#234;tre conserv&#233;es ; vous pouviez vous pr&#233;senter et entrer avec un chien, un serpent, une perruche, m&#234;me un enfant, mais ne pourriez pas sous peine d'expulsion les remplacer. &#192; la mort, ou apr&#232;s disparition de l'un ou de l'autre il faudrait en r&#233;f&#233;rer au bureau aff&#233;rent. Les visiteurs n'&#233;taient autoris&#233;s que pour une dur&#233;e de vingt-quatre heures non reconductibles avant six mois &#224; la condition d'avoir &#233;t&#233; homologu&#233;s au minimum un mois plus t&#244;t. On vit le cas d'une grossesse g&#233;mellaire non signal&#233;e entrainer une expulsion au cinqui&#232;me mois. Un locataire fut mis &#224; la rue apr&#232;s que le gardien, il avait l'odorat d'un chien, eut saisi un kilo de viande dans son cabas, de cette viande fade d'origine inconnue rationn&#233;e &#224; deux cent dix grammes par adulte pour la semaine. Les No&#235;l et les Louis, locataires des escaliers pair et impair du septi&#232;me &#233;tage, avaient d&#251; placer leurs filles Roses, n&#233;es le m&#234;me jour de la m&#234;me ann&#233;e, dans un centre de r&#233;&#233;ducation, pour avoir f&#234;t&#233; chez les Louis leurs anniversaires. Si les visites entre &#233;tages d'un m&#234;me escalier &#233;taient tol&#233;r&#233;es, les m&#233;langes entre ailes &#233;taient proscrits. Votre situation dans l'immeuble pouvait donc &#224; tout moment &#234;tre remise en cause.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Quand il avait emm&#233;nag&#233; dix-sept ans plus t&#244;t l'homme &#233;tait manutentionnaire dans une imprimerie dont la faillite avait entrain&#233; un r&#233;examen de son dossier. Enregistr&#233; ensuite comme travailleur int&#233;rimaire il ne garderait sa place qu'&#224; la condition de produire pour chaque engagement une fiche d'enregistrement remise &#224; jour. Six mois qu'aujourd'hui au ch&#244;mage il per&#231;oit des indemnit&#233;s. Un bail court sous r&#233;serve de pr&#233;senter rapidement un contrat de travail &#224; dur&#233;e ind&#233;termin&#233;e. Il ne d&#233;roge &#224; aucune r&#232;gle. Il descend aux heures ouvrables ; trie ses d&#233;chets de jaune &#224; rouge selon la quantit&#233; impartie &#224; tout c&#233;libataire ; et surtout il ne re&#231;oit personne. Cependant, conform&#233;ment au r&#232;glement, les chiots doivent disparaitre, c'est sans appel, il le sait (cette joie, entraper&#231;ue, qu'il doit soumettre). Il doit agir avant qu'on ne l'accuse d'avoir lui-m&#234;me introduit les chiots dans l'immeuble.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Lymphatisme de type 4, c'est notifi&#233; en rouge dans son dossier militaire. Lent. Inapte &#224; prendre des d&#233;cisions. Dangereux par inertie. On l'avait exempt&#233; de man&#339;uvres et rel&#233;gu&#233; au d&#233;conditionnement des pi&#232;ces de rechange : poign&#233;es, chiens, barillets. Des journ&#233;es enti&#232;res &#224; ouvrir des caisses dans un sous-sol aveugle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; S'il pouvait ce matin, suivre le protocole intime par lequel il s'accorde avec le jour. Descendre. Fumer. Puis remonter et s'attarder &#224; regarder le ciel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Pris au d&#233;pourvu il frappe ses pens&#233;es comme des membres engourdis.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;big&gt;III&lt;/big&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt; Il pourrait endormir les chiots avec de l'&#233;ther puis les enfermer dans un sac qu'il jetterait ensuite dans la rivi&#232;re ; cette rivi&#232;re qui est comme un &#233;gout en dehors de la ville. Descendre avec le sac cach&#233; dans le cabas des provisions sans &#234;tre d&#233;couvert, il peut l'envisager, il craint cependant de se perdre dans le d&#233;dale d'immondices qui jonchent la chauss&#233;e ou que la rivi&#232;re ne soit &#224; sec. Il craint surtout d'entendre des jappements au fond du sac. Parce que les chiots pourraient &#224; tout moment se r&#233;veiller ; les quelques gouttes d'&#233;ther qui restent &#224; l'homme ne suffiraient pas &#224; les tenir endormis tout au long du trajet avant de les noyer. S'il entend leurs jappements son c&#339;ur n'y r&#233;sistera pas. Il rebroussera chemin, il le sait. Il remontera cacher les chiots sous l'&#233;vier, l&#224; o&#249; il range ses boites de biscuits. Juste derri&#232;re. Il pourrait... mais...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Il sait que ni ses supplications ni ses larmes n'y pourront rien. Les chiots seront broy&#233;s. C'est une chose qu'il avait vu faire. Une machine, esp&#232;ce de hachoir g&#233;ant, &#233;tait dress&#233;e dans la cour, on y jetait toutes sortes de mati&#232;res organiques, vivantes ou mortes. On y jettera les chiots. Ils seront d&#233;chiquet&#233;s vivants. Et lui il finira ses jours dans une prison.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; La petite boule rousse roule sur le dos. Elle se tourne. Elle se retourne et s'entortille. Elle glapit. C'est joyeux. Elle jappe. C'est doux. Il semble qu'elle va parler. L'homme sent croitre en lui une infinie tendresse... il pourrait saisir le chiot. Il pourrait l'&#233;treindre, il recevrait sa chaleur. Et comme un petit miracle... s'apaiser.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; /&lt;i&gt;D&#233;sastre&lt;/i&gt;/ Les assommer contre le ciment de la cave puis les jeter dans la benne rouge des ordures m&#233;nag&#232;res.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Lever. Propulser. Frapper.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Il devra s'ex&#233;cuter cependant qu'il n'a aucune confiance dans la force de ses bras, ni en rien de lui-m&#234;me. Un jour qu'il avait du retenir fermement une chose ses bras l'avaient l&#226;ch&#233;. Il gardait de sa chute des s&#233;quelles invisibles. Ni le trou vrill&#233; &#224; l'arri&#232;re de son cr&#226;ne &#8212; on va vous ferrer tout &#231;a &#8212; ni les chocs &#233;lectriques, dont il ressortait pantelant et parfois m&#234;me joyeux, n'y avaient rien pu. Il lui faudrait la poigne du bucheron &#224; la cogn&#233;e. Et frappe. Et fend. Ou bien la force du terrassier &#224; la cl&#244;ture. Et frappe. Et cogne. Dix ans que l'homme n'avait plus charri&#233; de ramettes de papier qui au bout d'une journ&#233;e font beaucoup de kilogrammes et des biceps. Ses derniers emplois lui faisaient refermer les portes de bureaux d&#233;serts et garder des sous-sols tout aussi d&#233;serts.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Il se dit alors qu'il peut attendre l'heure du repas du soir ; quand tous se tiennent derri&#232;re leur table et ne font rien d'autre que m&#226;cher il peut d&#233;poser le carton sur un de leurs paliers. &#192; l'heure de la tr&#234;ve, quand ils ont la bouche pleine ; cette heure o&#249; m&#234;me le gardien d&#233;glutit et r&#234;ve. Seulement les cloisons, aveugles et sourdes, vous &#233;pient. On accusera peut-&#234;tre quelqu'un pour finalement remonter jusqu'&#224; lui. Fatalement, m&#234;me &#224; retardement, il sera d&#233;couvert.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Il passe une main sur son cr&#226;ne ; il sent la mati&#232;re duveteuse de la calotte rouge. Il pense qu'on lui inflige cette &#233;preuve pour le tester ; plut&#244;t qu'on le pousse &#224; la faute pour le jeter &#224; la rue. Il pense que les chiots ne sont pas de vrais chiots. Il existe des artefacts plus vrais que nature. On le leurre, pense-t-il. Entre les pattes des chiots il cherche une marque de fabrique &#8212; ils n'y r&#233;sistent pas, toujours ils apposent leur marque et ils la dissimulent pour qu'on la trouve. Il pense que sous la peau des chiots se meuvent de micro-m&#233;canismes anim&#233;s par d'invisibles puces &#233;lectroniques. Que s'il perce l'abdomen d'un chiot avec la pointe d'un couteau il n'en sortira pas la moindre goutte de sang ; ni de lymphe. Que s'il incise la peau il ne d&#233;voilera qu'une mati&#232;re synth&#233;tique imitant &#224; s'y m&#233;prendre la chair. Une mati&#232;re caoutchouteuse et des fibres agit&#233;es de flux &#233;lectriques imitant &#224; s'y m&#233;prendre la vie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; L'homme r&#233;fl&#233;chit. Il inspire. Cherche loin dans sa m&#233;moire. C'est une question de survie pense-t-il. Il expire, r&#233;fl&#233;chit. Opine. Il pense qu'il est possible. Pas seulement probable. Pensable et possible que. Il pense que...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; C'est &#224; ce moment pr&#233;cis de sa r&#233;flexion, quand il approche d'une solution, qu'elle retentit. &#199;a arrivait de plus en plus souvent, cette alarme puis une autre. Pour rien. Au point qu'on ne prenait plus la peine de descendre. La stridence s'amplifie. C'est un vacarme &#224; se boucher les oreilles. Alors par r&#233;flexe l'homme ferme aussi les yeux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Quand il rouvre les yeux sur le palier d&#233;sert, &#224; ses pieds dans le carton, un rat le regarde et sourit.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
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		<title>Juliette Derimay | Les feux rouges</title>
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		<dc:date>2022-10-04T16:57:34Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon, pour Tiers Livre</dc:creator>


		<dc:subject>fiction</dc:subject>
		<dc:subject>rouge (dossier)</dc:subject>
		<dc:subject>2022, 2, automne</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;&#171; l'image persistante et glac&#233;e, dans le virage du noyer, de deux feux rouges qui se d&#233;lavent dans la nuit, qui repartent vers la ville &#187;&lt;/p&gt;

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&lt;a href="http://tierslivre.net/revue/spip.php?rubrique9" rel="directory"&gt;fictions &amp; r&#233;cits&lt;/a&gt;

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&lt;a href="http://tierslivre.net/revue/spip.php?mot4" rel="tag"&gt;fiction&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://tierslivre.net/revue/spip.php?mot383" rel="tag"&gt;rouge (dossier)&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://tierslivre.net/revue/spip.php?mot384" rel="tag"&gt;2022, 2, automne&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;L'AUTEUR&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Juliette Derimay, est n&#233;e dans le Nord en 1970 avant d'aller vivre avec ses parents en Alg&#233;rie, &#233;tudier &#224; Nancy, commencer &#224; exercer en tant que professeure de math&#233;matiques dans les Vosges puis &#224; Dunkerque et de partir s'installer en Allemagne pour une douzaine d'ann&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Actuellement, elle vit, lit et &#233;crit tout au bout d'un petit chemin dans la montagne en Savoie, y travaille &#233;galement dans un labo photo de tirages d'art et en profite pour construire doucement des liens entre les images des autres et ses propres textes. Entre autres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Son premier livre, &lt;i&gt;Voyage en Irr&#233;el&lt;/i&gt;, paru en 2021 a &#233;t&#233; &#233;crit avec le photographe Nicolas Orillard-Demaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Son site : &lt;a href=&#034;https://www.les-enlivreurs.fr&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Les Enlivreurs&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;LE TEXTE&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;De rouge &#224; route, il n'y a qu'une lettre, le temps d'une r&#233;flexion de feu rouge. Un bon d&#233;but. Avec la route, la graine &#224; faire germer, &#233;tait choisie, restait &#224; trouver o&#249; la semer. Habitant en Savoie, je l'aie d&#233;pos&#233;e au bord d'une route de montagne. Ma route ou plus s&#251;rement celle de Blaise, personnage central du chantier en cours. Blaise part en road trip de l'Espagne en &#201;cosse apr&#232;s la perte de sa main droite, dans l'espoir d'apprivoiser, un peu, sa nouvelle vie de manchot. Souvent il pense &#224; Jeanne, rest&#233;e dans les montagnes, dans sa maison &#224; c&#244;t&#233; du noyer.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2&gt;Juliette Derimay | Les feux rouges&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;Une main sur le volant, l'autre sur le levier de vitesses, les yeux perdus loin de ce qu'ils regardent. Le feu est rouge. Bient&#244;t vert. Rouge et vert, couleurs compl&#233;mentaires. Au sol les nuances se dispersent dans le clinquant humide du goudron, les phares font briller la rue vide devant elle, un bout de pointill&#233;s blancs, un angle de trottoir et une sensation de ville, parce qu'elle sait que la ville est l&#224;, &#224; cause de la rue, des hauts murs des immeubles, des devantures &#233;teintes. Inertes. Portes closes, volets clos, vies encloses. Vide et silence. Dans la voiture, l'odeur de ses v&#234;tements mouill&#233;s, le bruit du moteur au ralenti. Elle n'a pas mis la radio ni la musique, rien pour guider ses pens&#233;es, elle pr&#233;f&#232;re les laisser appara&#238;tre comme elles veulent, aller o&#249; elles veulent, par le chemin qu'elles veulent, entre les gouttes ou avec elles. C'est le dernier feu rouge, bient&#244;t la fin de la ville, de ces lampadaires qui br&#251;lent pour personne &#224; cette heure-ci du matin. Bient&#244;t, plus d'autres lumi&#232;res que celles de la nuit. Aucun feu rouge l&#224; o&#249; elle va. Aucun feu rouge dans toute la vall&#233;e. Quelques ronds-points qui sentent fort la subvention et c'est tout pour le moderne de la circulation. Apr&#232;s ce dernier feu rouge, encore une poign&#233;e de lampadaires et bient&#244;t ne resteront plus que les phares pour faire exister un instant le sombre du bitume et les panneaux r&#233;fl&#233;chissants. Les panneaux en &#233;mail &#224; l'entr&#233;e des hameaux, eux, ne r&#233;fl&#233;chissent pas, ils s'&#233;caillent lentement en plaies noires, lettres blanches sur fond bleu, plus haut dans la montagne. Apr&#232;s ce dernier feu rouge, encore une route bien lisse, sans trous et sans crevasses, pimpante sous ses bandes blanches. Mais d&#233;j&#224; les bas-c&#244;t&#233;s reparlent du vivant. Feuilles mortes, terre, herbes jaunies et raplaties par la neige, boue venue avec la pluie, et la silhouette sombre de quelques troncs, s&#233;v&#232;res et glabres, pour remplacer les murs d'immeubles et les vitrines. Quelques minutes plus loin, un asphalte plus clair, plus rustique, avec des franges aux ourlets et des accrocs dans la veste. Sans bandes blanches, m&#234;me pas une au milieu. Pas une route du soir, plut&#244;t une salopette, une route de travail. Parfois des renfoncements de bas-c&#244;t&#233;s plats pour qu'on puisse s'y glisser et croiser celui d'en face malgr&#233; l'&#233;troitesse du ruban. Le temps d'un geste, d'un mot ou d'une longue conversation vitre baiss&#233;e. Partout ailleurs, le bas-c&#244;t&#233; du c&#244;t&#233; amont est une profonde rigole, un canal, une goulotte, ici on dit cunette. Pour l'eau des averses et de la neige qui fond, l'eau qui d&#233;gringole et rugit pour f&#234;ter grosse pluie, orage d'&#233;t&#233; ou flotte t&#234;tue de plusieurs jours. Les cunettes r&#233;cup&#232;rent ce que la route rejette. La semaine derni&#232;re, un cadavre de blaireau imprudent, il avait d&#251; se retourner dans sa course pour voir si la voiture le poursuivait encore, comme le font toujours les blaireaux. Odeur rouge du sang et odeur lourde de la mort, odeurs compl&#233;mentaires. Mais les cunettes r&#233;cup&#232;rent surtout ce que la pente rejette. Feuilles mortes d'automne, branches cass&#233;es, pierres et parfois d&#233;chets de livreurs ou de touristes ind&#233;licats. Les gens d'ici ne jettent pas, ils ramassent, maintenant que la modernit&#233; a amen&#233; les poubelles. Ils ont la fiert&#233; du chez eux. Avant, ils ont beaucoup br&#251;l&#233;, enterr&#233; et jet&#233;. Jet&#233; chez le voisin. Casseroles caboss&#233;es, vieilles roues de motos, tuyaux perc&#233;s, rouleaux de fil de fer, semelles de godasses et bouteilles vides marquent les limites de propri&#233;t&#233;s mieux que les bornes des g&#233;om&#232;tres. Il suffit de gratter sur quelques centim&#232;tres ou de tirer sur ce qui d&#233;passe &#224; la fin de l'hiver, tant que l'herbe n'y est pas. Cette herbe intr&#233;pide qui grignote maintenant le domaine des voitures, elle qui s'est install&#233;e jusqu'au milieu du chemin. Plus de goudron, plus d'asphalte, plus de bitume, plus de gris. Les pneus font un bruit diff&#233;rent, ils chassent des petits gravillons et des bouts de branches, ils plotchent dans les flaques, grattent par endroits quand le moteur s'insurge contre la pente et grogne. Le p&#226;le brun tachet&#233; de la terre compact&#233;e est piquet&#233; de cailloux, parfois de pierres racl&#233;es en hiver par le chasse-neige. Deux lignes parall&#232;les, espac&#233;es comme ses roues. Sur les c&#244;t&#233;s les herbes jaunies sont les restes des audacieuses qui ont voulu s'aventurer trop pr&#232;s et se sont fait rouler sur les doigts tout au long de l'automne. Bient&#244;t la fin de la premi&#232;re mont&#233;e, le virage serr&#233; au coin du noyer qu'il faut savoir n&#233;gocier en douceur, sans faire voler les cailloux, sans creuser une rigole que l'eau ruisselante s'empressera de d&#233;tourner en ravine. Rares sont ceux dont la conduite sait prendre soin du chemin comme elle le fait cette nuit, elle qui sait sans la voir la pr&#233;sence rassurante des cassis endormis pour l'hiver. Marche arri&#232;re sur le replat o&#249; elle coupe le moteur et les phares, comme d'habitude. Pas de lumi&#232;re mais ses pieds savent, et les nuages compl&#232;tent. En passant, ramasser sous le balcon quelques b&#251;ches pour le feu. Lorsque la lumi&#232;re se l&#232;vera tout &#224; l'heure apr&#232;s quelques maigres heures roul&#233;e en boule immobile sous la couette, elle pourra tendre les mains vers le chaud qui craque et cr&#233;pite, vers le jaune, l'orange et le rouge. Le rouge de la chaleur du feu. Elle aura au moins cette chaleur-l&#224;. Chaleur du feu, chaleur humaine, chaleurs hier encore compl&#233;mentaires. Aujourd'hui elle est seule. Aujourd'hui l'absence a remplac&#233; sa pr&#233;sence, la chaleur de son bras autour de ses &#233;paules, la chaleur de ses mains, le rouge de ses joues sous la sueur, la chaleur de son sourire. Aujourd'hui elle a froid. Aujourd'hui elle n'a plus que l'image persistante et glac&#233;e, dans le virage du noyer, de deux feux rouges qui se d&#233;lavent dans la nuit, qui repartent vers la ville.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Fran&#231;oise Breton | Red Rave</title>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon, pour Tiers Livre</dc:creator>


		<dc:subject>fiction</dc:subject>
		<dc:subject>rouge (dossier)</dc:subject>
		<dc:subject>2022, 2, automne</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;&#171; jusqu'au broiement du petit jour, quand la lumi&#232;re survient pour balayer ton sang &#187;&lt;/p&gt;

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&lt;a href="http://tierslivre.net/revue/spip.php?mot4" rel="tag"&gt;fiction&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://tierslivre.net/revue/spip.php?mot383" rel="tag"&gt;rouge (dossier)&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://tierslivre.net/revue/spip.php?mot384" rel="tag"&gt;2022, 2, automne&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;L'AUTEUR&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Avec la peintre Annie Van de Vyver, publication d'un recueil de nouvelles &lt;i&gt;Afghanes&lt;/i&gt; aux &#233;ditions Peigneurs de com&#232;tes. Des po&#232;mes et r&#233;cits en revues, &lt;i&gt;Volutes&lt;/i&gt; (Cercle angevin de po&#233;sie), Le Ventre et l'Oreille, La Voix du Regard, La Femelle du Requin, Cabaret, la revue bruxelloise Travers&#233;es, en anthologie aux &#233;ditions de l'Aigrette. J'enseigne les lettres et le th&#233;&#226;tre en r&#233;gion parisienne. Avec mes anciens &#233;l&#232;ves d'Aulnay-sous-Bois, nous avons cr&#233;&#233; la revue num&#233;rique Les Villes en Voix, accueillant autour de th&#232;mes divers des artistes et po&#232;tes contemporains, dont l'artiste C&#233;line Fr&#233;d&#233;rika. Atelier d'&#233;criture au CADA de Savigny-sur-Orge, o&#249; nous avons fond&#233; un journal avec les r&#233;sidents. Lire &lt;a href=&#034;https://www.lesvillesenvoix.com/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Les villes en voix&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;LE TEXTE&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Ce texte est une forme d'hommage &#224; la transe. Les Rave party, r&#233;surgences de f&#234;tes antiques, la danse des Bacchantes dans les endroits perdus du Morbihan, la campagne du Finist&#232;re, les champs de juillet o&#249; nous allions autrefois (hors-temps du confinement) les &#233;couter en cachette. L'id&#233;e du rouge, est venue ensuite, le handicap = ligne rouge. Et la transe (bien au-del&#224; de la f&#234;te) devient le seul champ social qui accueille en humain. L'isolement contraint, l'absence, le non-dit, le non-regard&#233;, tout cela est ici bris&#233; gr&#226;ce &#224; la revendication d'un d&#233;sordre &#8211; d&#233;sordre circonscrit par la nature. C'est vers l&#224; que Marcus va tendre, depuis les premiers mots (informes, disjoints, dr&#244;les) jusqu'&#224; la qu&#234;te, on l'imagine en victime sacrificielle, mais la nature prend tout, n'&#233;limine rien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors on rentre dans la bouche.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2&gt;Fran&#231;oise Breton | Red Rave&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;On n'a pas id&#233;e de ce qui tend le cri des hommes &#224; travers les champs de la campagne, on n'a pas id&#233;e de ces campagnes du Morbihan, de ces buissons galoches, de l'absence et du manque, pas id&#233;e, le cri des chiens qui attendent, attendent toute leur existence de chien, &#224; tendre l'oreille sur tout ce qui s'&#233;tire et craquelle, ce qui goutte dans la rivi&#232;re, ce qui enveloppe de brume, le souffle fauve au fond des ardoisi&#232;res, &#224; guetter le couinement d'un petit animal, tandis que le collier use la peau du cou, gratte et esquinte, rentre progressivement dans la chair. De toutes leurs hanches et la puissance de dogue, ils tirent sur ce qui attache et fixe &#224; la terre. On n'a pas id&#233;e de ce d&#233;sir d'extension des jambes et de la chair, cet effort volontaire, &#224; force de rejoindre par &#224;-coups les cris de tout le voisinage, &#224; la nuit tomb&#233;e surtout, &#224; l'approche des excitations du sang.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les deux gars en treillis sont devant la porte. Ils flottent dans leur maigreur effiloch&#233;e, mais le regard a ce brillant d'apocalypse, ils viennent de loin, cela se voit &#224; travers la loupe des eaux, mais ils viennent en messagers, transmettre la nouvelle &#224; chaque petit baraquement, ils doivent avoir la vingtaine, une bouche sans l&#232;vres fait entendre en silence un long discours pr&#233;dicateur. Marcus les a cern&#233;s d'un seul trait, s'avance brusquement dans leur dos depuis la cour. Surpris, ils se retournent d'un seul tenant, comme habitu&#233;s &#224; bouger au m&#234;me rythme. Mais la d&#233;gaine du bonhomme, le c&#244;t&#233; bancal et rustre &#8211; une force de la nature, aux yeux fixes et durs &#8211; les figent tout &#224; coup. Marcus semble sortir de la for&#234;t, les cheveux glaise, enti&#232;rement v&#234;tu de guenilles d&#233;form&#233;es par la pluie, les d&#233;chirures. Des mains g&#233;antes sortent de l&#224;, les paumes ouvertes, pr&#234;tes &#224; empoigner, &#233;treindre, secouer. Imperceptiblement, ils tremblent.
&lt;br /&gt;&#8212; Vous avez besoin d'eau ? ici tout le monde a besoin d'eau. Le puits est derri&#232;re mais c'est pas la peine. &lt;br /&gt;&#8212; Nous souhaiterions seulement vous demander&#8230;
&lt;br /&gt;&#8212; Vous avez besoin de r&#233;seau ? Ici personne r&#233;ussit pas &#224; se connecter&#8230; y a de r&#233;seau nulle part.
&lt;br /&gt;&#8212; C'&#233;tait seulement&#8230;
&lt;br /&gt;&#8212; M&#234;me pour mes jeux, c'est impossible de jouer en ligne, et puis il y a les tricheurs, j'aime pas les tricheurs.
&lt;br /&gt;&#8212; Ne vous inqui&#233;tez pas, c'est simplement vous pr&#233;venir&#8230;
&lt;br /&gt;&#8212; Et puis ceux qui me font one shot, je les &#233;crase, je les &#233;crase.
&lt;br /&gt;&#8212; Nous comprenons monsieur, mais&#8230;
&lt;br /&gt;&#8212; C'est quoi votre d&#233;gaine ? vous travaillez dans l'arm&#233;e ?
&lt;br /&gt;&#8212; Nous organisons une grande f&#234;te dans le champ, une esp&#232;ce de festival, aussi nous&#8230;
&lt;br /&gt;&#8212; La f&#234;te des coups foireux moi je connais. N'y a pas moyen de s'entendre. &lt;br /&gt;&#8212; Nous orienterons diff&#233;remment les murs de sons&#8230;
&lt;br /&gt;&#8212; Allez-y, je m'en fous, je dors pas la nuit. Il y a juste mon chat, faut pas effrayer mon chat.
&lt;br /&gt;&#8212; Nous veillerons bien entendu &#224; que personne n'aille vadrouiller sur votre propri&#233;t&#233;&#8230;
&lt;br /&gt;&#8212; Moi je joue au couteau de lancer, s&#251;rement vous connaissez, et puis je peux plus les d&#233;gommer, c'est un one shot tout de suite, avec le bug comme quoi le r&#233;ticule n'y est pas quand je vise avec le couteau, je suis tellement d&#233;go&#251;t&#233;, alors moi je souhaite qu'une chose, c'est faire des milliers de morts, vous avez s&#251;rement des conseils, parce que rien ne se passe, rien quand je tire, mais faut pas croire je vise correctement, je lance toute ma force, j'ai tous les accessoires pour mW2, moi je sais shifter. C'est pas croyable toutes les enflures, et pourtant moi je vais dedans, je tease je froque, un niveau deux c'est un coriace. A tous les foutre par terre. Y a pas qu'&#224; moi que &#231;a arrive, de m'faire shifter. &lt;br /&gt;&#8212; Nous avons pr&#233;vu un service de s&#233;curit&#233;. &lt;br class='autobr' /&gt;
La voix de Marcus continue d'arpenter ses propres cylindres, les gars sont livides, incapables d'anticiper sur ce qui pourrait se produire.
&lt;br /&gt;&#8212; Nous vous rassurons tout de suite : nous n'aimons pas les jeux vid&#233;o, nous &#233;coutons simplement de la musique&#8230; Ce sera un petit teknival, ne vous inqui&#233;tez pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au moment o&#249; ils repartent, Marcos est reparti dans la for&#234;t en articulant des choses, un petit vrombissement comme un cheval dans la t&#234;te, sans observer de loin, sans regard pour le monde. Il pr&#233;f&#232;re marcher tout le jour, sans v&#233;rifier les pi&#232;ges aux loups, sillonner les bois, dans le tr&#233;molo des loriots et des m&#233;sanges, o&#249; les chants se r&#233;pondent, immanquablement s'imitent, et cherchant &#224; s'imiter, fusionnent de branche en branche, se r&#233;pondent en s'imitant, se perdent dans le chant de l'autre, le confr&#232;re sur branche. Marcus les &#233;coute et s'interroge : comment font-ils pour composer puisqu'ils n'ont pas d'oreilles ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La nuit tombe et le vent frais fait barrage, grippe le cheval qui ne saute plus d'obstacles par-del&#224; la t&#234;te, le froid monte, noue le torse, Marcus se plie quand il marche, les grosses galoches commencent &#224; heurter des pierres, elles se d&#233;glinguent en mottes de terre qui rentrent dans les chaussures, exactement -&#8211; il sourit de voir cela -&#8211; comme un rai de gaz r&#233;ussit &#224; trouer l'atmosph&#232;re, et la canop&#233;e n'est plus qu'un balancier malade et silencieux. C'est l'heure o&#249; tout finit, l'ombre rentre dans la t&#234;te, un petit bloc de d&#233;sespoir o&#249; rien ne filtre et ne peut s'asseoir. En dedans, il ressent ce genre &#233;trange, ce froment de solitude qui fait pencher la t&#234;te par-dessus les chaussures. Le corps entier est perdu, n'a plus d'angle d'attaque, les yeux suivent le n&#339;ud des lacets qui forment encore quelques m&#233;andres de phrases par-dessus les pieds, des rejets de mots, des souvenirs de plus en plus faibles, tandis que la nuit rentre dans les art&#232;res et s'abreuve au silicium des ronces. La fatigue amplifie l'effort de respirer. Ses mains g&#233;antes saisissent des troncs, aident &#224; relever les genoux, s'appuient sur les cuisses. La fra&#238;cheur a tout pris, de la r&#233;sine au sang des b&#234;tes, rien ne circule d&#233;sormais, il ne reste que ce pus blanc qui gicle des foug&#232;res, de la terre, une brume m&#233;tallis&#233;e qui rentre dans la chair. Il se met &#224; courir. Dans tous les sens, les vents, les sentiers. Le froid.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est d'abord une vibration d'&#233;pingle qui toque contre la joue, un fr&#233;tillement d'eau qui ferait un sucre, un gel soudain, une r&#233;verb&#233;ration d'ondes, une source qui monte. On ne per&#231;oit qu'un goutte-&#224;-goutte sur le front, descend dans la m&#226;choire, rentre dans les dents, ferait frissonner. Et sans pr&#233;venir, cela advient, un c&#339;ur qui battrait &#224; c&#244;t&#233;, dans un tempo l&#233;g&#232;rement diff&#233;rent, qui viendrait de l'estomac, sous le c&#339;ur, et lentement, dans le m&#234;me tempo l&#233;g&#232;rement &#224; contretemps, se d&#233;place vers la gauche, descend dans l'intestin, l'intestin-gr&#234;le, un furet se jetant sous la souche. De larges feuilles se r&#233;pandent devant, quelque chose comme un lierre se d&#233;part de son habituelle extase, &#224; s'&#233;lever contre les reins d'une &#233;corce, d&#233;cide de se taire, fait comprendre qu'il a faim. Cela rampe du bas, de la colonne vert&#233;brale le battement est un onguent qui couche &#224; vif sur le ventre, ouvre une catapulte dans le corail, c'est un souhait brutal, un d&#233;sir de proie. Une b&#234;te passe &#224; toute allure &#224; travers soi. Une foule de piquants qui s'irisent de nerfs, les foug&#232;res commencent &#224; enfler le long des hanches, tournent, offrent en p&#226;ture tout un champ de veinules soyeuses et molles. Le corps de la for&#234;t s'articule sous le poids des troncs, tout s'enfonce dans la boue, et soudain elle arrive, l'explosion des basses, s'encastre dans un feu de bruits mates et f&#233;roces. Un tam-tam &#233;lectronique puissant surgit en lave &#233;norme, sang jailli d'un sacrifice. Marcus ouvre la bouche et des choses toutes rouges rentrent dans sa gorge, un cirque d'insectes fuyant le bruit, vient se blottir contre sa glotte. Il ne lui vient pas &#224; l'id&#233;e de s'asseoir l&#224;, sur cet arbre abattu, reprendre contact, sa vie &#224; lui, le baraquement de bois qui l'attend &#224; l'autre bout de la for&#234;t. Il faudrait retrouver le bout de la pente, quand il est si dur de lever les genoux, l&#224;-haut d'o&#249; il vient, la nef de sa sueur, la courbure des sols, o&#249; les jambes reconnaissent d'instinct le sentier de la naissance. Mais comme il est bon d'oublier le cri des chiens dans la nuit noire. Les battements &#233;lectroniques ont un parfum de peau luisante, l'aigre chaleur du sang contre la langue, il rentre la t&#234;te dans un ventre, ses yeux errent dans les exhalaisons, de son dedans, le poulpe de sa chaleur de ventre, un intestin le peuple et lui maintient la t&#234;te entre les jambes. Comme il est bon de se perdre. Une chouette hulotte vient fr&#244;ler sa crini&#232;re, il rit et se laisser d&#233;ambuler, sourdre et percer par le son qui enfle et s'abat, le fait d&#233;porter tout &#224; fait. Brandi comme un morceau de ventre, il se voit remonter la t&#234;te et couvert de seigle, de sang s&#233;ch&#233;, se met &#224; arpenter les fosses et les trous de verdure, marchant &#224; travers ronces, les chevilles d&#233;chir&#233;es d'&#233;pines, il sent monter l'ardeur de la victoire, tir&#233; dru par la herse des bras et les c&#232;pes des bois, le corps arrim&#233; &#224; l'effort, le souffle rouge est sa propre escorte. Et soudain la violence des ardoises, coupent les parois de la peau, le corps &#224; travers la brusquerie des rencontres, le son brutal fait grincer les troncs, d&#233;soriente et pousse le d&#233;sir d'abattre, de sentir autrement il sait, sait d'instinct comment vivre, soul&#232;ve l'instinct et tout ce que portent les os, l'amas trop lourd de la chair avance droit vers ce qui bat plus fort, au lieu de reculer, prend de l'avance, y perd les oreilles, labyrinthe int&#233;rieur o&#249; l'estomac palpite et fuit, les veines &#233;clatent dans la braise, se prennent dans les roches, c'est un orgasme de sang qui roule sous les pierres, y voir, y voir encore &#224; travers les battements, pulsent le corps en avant, sondent la rame des bras, les godillots plus remplis de boue qu'un fleuve &#233;cras&#233; de pluies, et d'un coup le volcan sur la sc&#232;ne. Une lave puissance de lumi&#232;res. Un champ s'est abattu devant lui en territoire de bataille, tous les corps ondulent et sautent, se noient dans un muscle bombard&#233; de son. Cimeti&#232;re marin, panoplie d'algues marines malmen&#233;es par un courant brusque. Le m&#234;me battement fend le cr&#226;ne, toujours &#224; distance &#233;gale, les genoux ont d&#251; se retourner car il n'a plus de jambes, juste un ventre g&#233;ant &#224; fendre la foule. A force de tourner sur eux-m&#234;mes, ont orn&#233; l'arri&#232;re du cr&#226;ne et des oreilles comme si la t&#234;te toute enti&#232;re devait battre en retraite, fondre en algine tatou&#233;e sur les bras, le cou, la t&#234;te ras&#233;e, le ventre maigre comme la peau tendue des li&#232;vres, petites t&#234;tes accroch&#233;es dans la danse, peut-&#234;tre des oiseaux, vampires aux oreilles perc&#233;es, les anneaux rouges, et la lumi&#232;re de sang tourbillonne dans la chair, vrombit dans le son et les anneaux du ventre, ses yeux fixent les dessins qui bougent sur les corps, le ballet de la catastrophe derni&#232;re comme la danse des &#233;tourneaux tous ensemble m&#234;l&#233;s dans le ciel, tangue sous une averse r&#233;p&#233;t&#233;e de tambours, palpite jusqu'au bout des doigts, et l'araign&#233;e s'ouvre dans la cervelle, rictus des chairs, boomerang bombardier, porte &#224; la bouche une bouteille, une eau-forte de visc&#232;res, fait tousser l'homme et fleurir la fille, socle de connaissance de la terre qui pr&#233;pare un don, parce que vivre est s'entendre bruire, des oiseaux sans oreilles, mais comment font-ils pour r&#233;percuter le sous-bassement des villes, les pieds qui battent encore la terre, apr&#232;s des heures &#224; faire feu sur la douleur, il n'y a plus que la musique qui tire tout le sang dehors, fait frire les souffrances, sombrer la haine calculatoire des hommes. Marcus a ce grand rire, large tamis de lucioles, insectes giratoires qui coulent dans sa gorge, mon sang est ton sang, et tu vibres au m&#234;me rythme que les sources, la joie de se rendre &#224; ce qui vulcanise, ta chair est ma chair, et pourtant seuls, tourbillonnent sans se conna&#238;tre, d&#233;gorgent ce qui rampe, ce qui broie, le corps fr&#234;le, les libellules, scand&#233;es dans la joute du son, connect&#233;s ensemble, accus&#233;s ensemble, hors-la digue, hors-vent, hors-sang, o&#249; les yeux les oreilles n'en peuvent plus de voir et d'entendre, o&#249; il est bon d'&#234;tre tout entier un seul son qui r&#233;percute les corps, une messe dans la vulve du son, &#224; ne jamais dormir qu'au pied de la lune, jusqu'au troisi&#232;me jour, encore chancelant d'informe et de battements, &#233;pris de glaise et de moteur, &#234;tre un objet pourfendu d'ondes, jusqu'au broiement du petit jour, quand la lumi&#232;re survient pour balayer ton sang.&lt;/p&gt;
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