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	<title>DIRE, la revue de Tiers Livre</title>
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		<title>Vincent Brancourt | f&#233;vrier 2018</title>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon, pour Tiers Livre</dc:creator>


		<dc:subject>autobiographie, autobiographies fictives</dc:subject>
		<dc:subject>rouge (dossier)</dc:subject>
		<dc:subject>2022, 2, automne</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;&#171; paysage familier, l&#224;, cependant, pour un temps, pass&#233; &#224; la neige, pass&#233; au blanc &#187;&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="http://tierslivre.net/revue/spip.php?rubrique4" rel="directory"&gt;narrations non-fiction&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="http://tierslivre.net/revue/spip.php?mot16" rel="tag"&gt;autobiographie, autobiographies fictives&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://tierslivre.net/revue/spip.php?mot383" rel="tag"&gt;rouge (dossier)&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://tierslivre.net/revue/spip.php?mot384" rel="tag"&gt;2022, 2, automne&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;L'AUTEUR&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Guise (prononc&#233; [gwiz]), dans l'Aisne. Lille, puis Tokyo, puis de nouveau le Nord. Kazo (Saitama, Japon), enfin, depuis plus de vingt ans, Tokyo, jusqu'&#224; plus ample inform&#233;. Vers 2009, quelques textes dans &lt;a href=&#034;http://www.lenouveaurecueil.fr/Sommaire_general.htm&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;le Nouveau Recueil&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quelques traductions du japonais dans &lt;a href=&#034;https://nouvellesdujapon.com/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Nouvelles du Japon&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et quelques articles acad&#233;miques &#224; propos de Giraudoux, Kolt&#232;s et Noug&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;LE TEXTE&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;L'&#233;criture comme exercice matinal, de fa&#231;on relativement obstin&#233;e, sans vraiment d'horizon, plut&#244;t &#224; la fa&#231;on d'un cycliste qui dans une c&#244;te essaie de trouver le rythme, de poser son souffle. Et dans le tas, choisir parfois, comme on se retourne derri&#232;re soi, dans un geste rapide, pour voir, ce qui semble r&#233;sister &#8211;- persistance &#8211;- comme on parle de persistance r&#233;tinienne. Sans trop de certitude, avec le simple sentiment que &#171; &#231;a, peut-&#234;tre&#8230; ?&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;
&lt;div class='spip_document_744 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='http://tierslivre.net/revue/IMG/jpg/paysage_1_c_vincent_brancourt.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='http://tierslivre.net/revue/IMG/jpg/paysage_1_c_vincent_brancourt.jpg?1663603877' width='500' height='332' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
&lt;h2&gt;Vincent Brancourt | f&#233;vrier 2018&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;2018. Je vais en France en f&#233;vrier. J'ai achet&#233; en ligne le &lt;i&gt;Radeau de la m&#233;moire&lt;/i&gt; de Mari&#235;n et son &lt;i&gt;Activit&#233; surr&#233;aliste&lt;/i&gt; en Belgique qui sont arriv&#233;s &#224; Guise, chez ma m&#232;re &#224; qui je rends visite. Elle doit aller &#224; Kremlin-Bic&#234;tre, dans le sud de Paris, juste au-del&#224; du p&#233;riph&#233;rique, pour savoir si elle doit &#234;tre op&#233;r&#233;e pour &#234;tre d&#233;livr&#233;e de la douleur constante caus&#233;e par sa &#171; collection &#187;, cette sorte de poche de liquide qui s'est constitu&#233;e dans le bas de son dos, suite &#224; l'op&#233;ration qu'elle avait subie en 2011. La d&#233;cision sera prise finalement et elle sera op&#233;r&#233;e plus tard dans l'ann&#233;e. Les m&#233;decins auront cru qu'il s'agissait de liquide c&#233;phalo-rachidien. Mais en fait, ce n'&#233;tait qu'un &#233;coulement continu de pus, les chairs l&#224; o&#249; elle avait &#233;t&#233; op&#233;r&#233;e, soumises ensuite aux radiations pour d&#233;truire la tumeur maligne, n'ayant jamais en fin de compte cicatris&#233;, &#233;tant devenues un lieu d&#233;sol&#233;, incapables de reprendre vie, comme ces terres pr&#232;s de l'ossuaire de Douaumont qui plus de soixante ans apr&#232;s les combats quand je les ai visit&#233;es enfant restaient d&#233;vast&#233;es, retourn&#233;es et impropres &#224; la culture. Apr&#232;s de nombreuses errances m&#233;dicales, il ne restera finalement qu'&#224; faire le m&#233;nage, &#224; curer, nettoyer, creuser un vaste trou &#8211;- les premi&#232;res op&#233;rations de l'automne 2018 ayant &#233;t&#233; finalement inutiles, explorant une hypoth&#232;se erron&#233;e. Plaie qui reste encore aujourd'hui &#8211;- en f&#233;vrier 2022 &#8211;- &#224; cicatriser, ind&#233;finiment. Entre temps, toutes ses p&#233;rip&#233;ties auront &#233;puis&#233; ma m&#232;re et eu raison de ses forces, la rendant incapable de vivre seule chez elle et la contraignant &#224; s'installer dans un Ehpad.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au moment du premier rendez-vous, de fortes chutes de neige nous emp&#234;chent d'aller &#224; Paris. Nous irons finalement la veille de mon retour au Japon. Pour ma derni&#232;re nuit en France, je dormirai dans un h&#244;tel proche de l'a&#233;roport, non loin de l'autoroute et des pistes d'atterrissage. La nuit l&#224;-bas est toujours &#233;clair&#233;e par des lampes puissantes. Gris orang&#233; de la nuit. Avant la nuit, il y aura eu la grisaille d'une journ&#233;e de f&#233;vrier dans le nord de la France, le visage balay&#233; par la pluie qu'on pourrait croire m&#234;l&#233;e de neige. Le soir qui s'empresse de tomber. La circulation sur l'autoroute, les va-et-vient des avions qui partent ou arrivent, le tout dans ces plaines &#224; bl&#233; annex&#233;es par les symboles de notre modernit&#233; et de notre prosp&#233;rit&#233;. Il est plaisant de se dire qu'on ach&#232;ve un s&#233;jour dans la m&#232;re patrie dans un lieu &#224; ce point r&#233;fractaire &#224; tout sentimentalisme.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;
&lt;div class='spip_document_745 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='http://tierslivre.net/revue/IMG/jpg/paysage_2_c_vincent_brancourt.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='http://tierslivre.net/revue/IMG/jpg/paysage_2_c_vincent_brancourt.jpg?1663603878' width='500' height='332' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Au moment de la neige, je fais deux longues promenades dans la campagne, derri&#232;re le lotissement o&#249; a &#233;t&#233; construite dans les ann&#233;es 1950 la maison de mes parents -&#8211; je laisse &#224; d'autres le malin plaisir de brocarder l'in&#233;l&#233;gance des lotissements. La deuxi&#232;me promenade est la plus longue et me m&#232;ne jusqu'&#224; la gare de Lesquielles-Saint-Germain que je contourne pour revenir par chez Godet -&#8211; l&#224; o&#249; s'&#233;levait avant la 1&#232;re Guerre mondiale le ch&#226;teau de Robb&#233;. Je vois un troupeau de chevreuils dans la neige. Ce sont parmi les derni&#232;res photos que je prends &#8211;- que je prendrai. Ma m&#232;re s'inqui&#232;te que je ne revienne pas et t&#233;l&#233;phone aux voisins pour dire son inqui&#233;tude. Pour ma part, je suis cette marche. Je n'ai pas pris de t&#233;l&#233;phone. Il y a d&#233;j&#224; assez neig&#233; pour que la campagne soit enti&#232;rement blanche. On peut croire que c'est le nouveau chemin qu'a pris le monde, avec acharnement et obstination. J'ai sans doute chauss&#233; les bottes de mon p&#232;re mort. Il y a ce monde que je connais, puisque c'est celui de mon enfance. C'est celui qui existe depuis mon enfance et qui dure jusqu'&#224; maintenant et que je peux retrouver, comme une pi&#232;ce de monnaie qu'on t&#226;terait des doigts dans la poche d'un vieux paletot, avec cette assurance qu'a l'enfant, l'assurance et la frayeur qu'a l'enfant qui joue avec un adulte &#224; &#171; coucou ! Beuh ! &#187;, se cachant les yeux et le visage derri&#232;re les mains et s'assurant &#224; chaque fois que le monde et ses habitants familiers sont bien l&#224; et n'ont pas disparu, tout &#224; fait &#8211;- le ch&#226;teau d&#233;sert&#233;, les pi&#232;ces que l'on parcourt et qui se r&#233;v&#232;lent l'une apr&#232;s l'autre, vide. Ce monde, donc, cette campagne : l'Oise qui s'&#233;coule, ses m&#233;andres, les prairies autour, les p&#226;turages et quelques collines, bois&#233;es, qui d&#233;limitent la vall&#233;e. Saules, noisetiers, les quelques essences qui constituent les haies. Ce paysage familier, l&#224;, cependant, pour un temps, pass&#233; &#224; la neige, pass&#233; au blanc, identique mais pourtant m&#233;tamorphos&#233;, comme un h&#233;ros et ses avatars, comme le Christ et sa transfiguration -&#8211; si on veut.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;
&lt;div class='spip_document_743 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='http://tierslivre.net/revue/IMG/jpg/chateau_de_roble_.jpg?1663603876' width='500' height='310' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Olivia Scelo | Comment les vaches sont devenues rouges</title>
		<link>http://tierslivre.net/revue/spip.php?article856</link>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon, pour Tiers Livre</dc:creator>


		<dc:subject>rouge (dossier)</dc:subject>
		<dc:subject>2022, 2, automne</dc:subject>
		<dc:subject>Bergounioux, Pierre</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;L'AUTEUR Enseignante au lyc&#233;e et chercheuse associ&#233;e &#224; l'universit&#233; Bordeaux Montaigne (&#233;quipe Plurielles). Th&#232;se de doctorat sur Pierre Bergounioux, Les possibilit&#233;s du sens (2021). Domaine de recherche : litt&#233;rature contemporaine. &lt;br class='autobr' /&gt;
LE TEXTE L'&#339;uvre de Pierre Bergounioux m'a occup&#233;e plusieurs ann&#233;es pour mon travail de th&#232;se. Je me suis int&#233;ress&#233;e &#224; ses sculptures qui portent tout autant que ses r&#233;cits le t&#233;moignage des origines corr&#233;ziennes. Les vaches rouges de Bergounioux sont donc des (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="http://tierslivre.net/revue/spip.php?rubrique4" rel="directory"&gt;narrations non-fiction&lt;/a&gt;

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&lt;a href="http://tierslivre.net/revue/spip.php?mot383" rel="tag"&gt;rouge (dossier)&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://tierslivre.net/revue/spip.php?mot384" rel="tag"&gt;2022, 2, automne&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://tierslivre.net/revue/spip.php?mot385" rel="tag"&gt;Bergounioux, Pierre&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;L'AUTEUR&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Enseignante au lyc&#233;e et chercheuse associ&#233;e &#224; l'universit&#233; Bordeaux Montaigne (&#233;quipe Plurielles). Th&#232;se de doctorat sur Pierre Bergounioux, &lt;i&gt;Les possibilit&#233;s du sens&lt;/i&gt; (2021). Domaine de recherche : litt&#233;rature contemporaine.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;LE TEXTE&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;L'&#339;uvre de Pierre Bergounioux m'a occup&#233;e plusieurs ann&#233;es pour mon travail de th&#232;se. Je me suis int&#233;ress&#233;e &#224; ses sculptures qui portent tout autant que ses r&#233;cits le t&#233;moignage des origines corr&#233;ziennes. Les vaches rouges de Bergounioux sont donc des limousines, connues pour leur robe rousse. Mais c'est aussi un &#233;crivain impr&#233;gn&#233; de la pens&#233;e marxiste et le rouge rappelle que la r&#233;volte gronde encore.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;
&lt;div class='spip_document_742 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='http://tierslivre.net/revue/IMG/jpg/vaches_rouges_1_olivia_scelo.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='http://tierslivre.net/revue/IMG/jpg/vaches_rouges_1_olivia_scelo.jpg?1663601032' width='500' height='333' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;h2&gt;Olivia Scelo | Comment les vaches sont devenues rouges&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;Pierre Bergounioux est sculpteur, &#224; ses heures perdues, c'est-&#224;-dire quand il n'&#233;crit pas. La sculpture, comme l'&#233;criture, est un combat contre un cavalier noir qui garde la porte de notre sens ; le diff&#233;rend ne se joue plus avec les mots mais avec le m&#233;tal et le fer &#224; souder. Les origines corr&#233;ziennes expliquent en partie les activit&#233;s de loisir de Bergounioux, sa fascination pour les casses en marge des grandes villes, lieux du rebut, son admiration pour la presse hydraulique, capable de tordre le m&#233;tal, et sa curiosit&#233; pour tous les vestiges du machinisme agricole. L'autre part de son invention cr&#233;atrice s'appelle la par&#233;idolie. Quand nous reconnaissons vaguement des lames de cultivateur, Bergounioux voit des vaches et il sait que la l&#233;g&#232;re torsion imprim&#233;e par la presse correspond &#224; l'attitude de l'animal contemplatif. La couleur rouge, dit-il, est une &#233;vidence : c'est la compl&#233;mentaire du vert des prairies limousines. Mais on ne peut pas s'emp&#234;cher de penser &#224; une affiche largement s&#233;rigraphi&#233;e &#224; l'&#233;cole des Beaux-arts au moment des r&#233;voltes de mai 68, repr&#233;sentant une s&#233;rie de vaches rouges ; son slogan r&#233;sonne encore aujourd'hui : &#171; Laissons la peur du rouge aux b&#234;tes &#224; cornes &#187;. La vache corr&#233;zienne ne repr&#233;sente pas seulement pour nous un moment de l'Histoire, comme les b&#234;tes rouges de Lascaux, c'est une force m&#234;me de l'Histoire. Elle peut inscrire sa propre l&#233;gende.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Autrefois, sur les hauteurs granitiques du plateau de Millevaches, on raconte que les vaches se fondaient parfaitement dans le paysage de la Gaule chevelue. Leur robe rousse se m&#234;lait &#224; l'&#233;corce noueuse des sapins, s'assortissait aux bruy&#232;res mauves des tourbi&#232;res. Depuis le pal&#233;olithique, les hommes et les femmes r&#233;p&#233;taient les m&#234;mes gestes pour assurer la subsistance autarcique du groupe. Des si&#232;cles ont pass&#233; avant que le cadran de l'horloge ne se mette en branle, quand la vitesse a fait irruption au milieu des pr&#233;s o&#249; les vaches paissaient encore tranquillement l'herbe grasse arros&#233;e par les mille sources du plateau. Les anciennes machines agricoles hors d'usage, vestiges d'une &#232;re r&#233;volue, ont rempli les casses. La loi du march&#233; mena&#231;ait les terres couvertes de bl&#233; noir et de r&#233;sineux d'un retour &#224; la friche. Le haut plateau d&#233;sertique accueillait encore par intermittences les sanglots balay&#233;s par le vent de ceux qui avaient d&#233;j&#224; vu partir leurs enfants vers les villes. &#192; Millevaches et ailleurs, partout dans les vieilles provinces d&#233;laiss&#233;es, p&#233;rim&#233;es par les usages du monde moderne, les ordalies grondaient. Parfois, ce sont les vieilles machines abandonn&#233;es au bord du chemin qui parlent pour nous. D'une dent de faucheuse ou d'une lame de rotavator, une vache surgit. Elle sera le nouveau chant de la modernit&#233;, elle dira la col&#232;re des enfants humili&#233;s devenus citadins. Elle rappellera le cri de la jeunesse opprim&#233;e qui s'&#233;levait contre la vieille soci&#233;t&#233; patriarcale. La b&#234;te &#224; cornes ne craint plus le rouge qu'elle endosse fi&#232;rement pour signer la poursuite de la lutte.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
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		<title>Piero Cohen Hadria | Rome, premi&#232;re heure</title>
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		<dc:date>2022-09-19T15:18:27Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon, pour Tiers Livre</dc:creator>


		<dc:subject>Rome, Italie</dc:subject>
		<dc:subject>rouge (dossier)</dc:subject>
		<dc:subject>2022, 2, automne</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;L'AUTEUR Pierre Cohen-Hadria appara&#238;t dans les collectifs L'aiR nu, Maisons t&#233;moin, on le ira aussi dans le blog journal Pendant le week-end, il contribue aux Po&#232;mes Express du SILO. &lt;br class='autobr' /&gt;
LE TEXTE La figure d'Aldo Moro fait partie de cette &#233;poque, la fin des ann&#233;es soixante-dix du si&#232;cle dernier, laquelle &#233;tablit le d&#233;cor d'un projet d'&#233;criture men&#233; depuis bien des ann&#233;es (son titre : &#171; vivre &#187;). Ces ann&#233;es-l&#224; correspondent &#224; l'entr&#233;e dans l'&#226;ge adulte, disons. L'enl&#232;vement et le d&#233;c&#232;s de (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="http://tierslivre.net/revue/spip.php?rubrique4" rel="directory"&gt;narrations non-fiction&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="http://tierslivre.net/revue/spip.php?mot122" rel="tag"&gt;Rome, Italie&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://tierslivre.net/revue/spip.php?mot383" rel="tag"&gt;rouge (dossier)&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://tierslivre.net/revue/spip.php?mot384" rel="tag"&gt;2022, 2, automne&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;L'AUTEUR&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Pierre Cohen-Hadria appara&#238;t dans les collectifs &lt;a href=&#034;https://www.lairnu.net/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;L'aiR nu&lt;/a&gt;, &lt;a href=&#034;https://www.maisonstemoin.fr/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Maisons t&#233;moin&lt;/a&gt;, on le ira aussi dans le blog journal &lt;a href=&#034;https://www.pendantleweekend.net/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Pendant le week-end&lt;/a&gt;, il contribue aux &lt;a href=&#034;http://academie23.blogspot.com/search/label/Po&#232;me%20express&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Po&#232;mes Express du SILO&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;LE TEXTE&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;La figure d'Aldo Moro fait partie de cette &#233;poque, la fin des ann&#233;es soixante-dix du si&#232;cle dernier, laquelle &#233;tablit le d&#233;cor d'un projet d'&#233;criture men&#233; depuis bien des ann&#233;es (son titre : &#171; vivre &#187;). Ces ann&#233;es-l&#224; correspondent &#224; l'entr&#233;e dans l'&#226;ge adulte, disons. L'enl&#232;vement et le d&#233;c&#232;s de Moro forment une histoire dont j'ai eu aussi l'ambition (il y a deux ans) de m'emparer pour tenter de mener un travail de culture visuelle (que je continue aussi, parall&#232;lement) : la r&#233;alit&#233; de la v&#233;rit&#233; de l'existence ou de la r&#233;alit&#233; de la vie (Moro est vivant sur l'image) d'un otage, une premi&#232;re fois &#224; son arriv&#233;e dans la prison du peuple comme on a vu dans cette premi&#232;re heure, puis une seconde apr&#232;s l'illusion d'une divulgation de la (fausse) mort de l'otage : les BR faisaient parvenir des &#171; communiqu&#233;s &#187; et le 18 avril de cette ann&#233;e-l&#224;, un faux &#171; communiqu&#233; &#187; (que la presse a improprement intitul&#233; &#171; num&#233;ro 7 &#187;) parvient aux journaux annon&#231;ant l'ex&#233;cution, et l'abandon du corps de l'otage dans un lac (celui de la Duchessa, &#224; quelque soixante kilom&#232;tres &#224; l'est de Rome). La photo prise avec un exemplaire du journal &lt;i&gt;La Repubblica&lt;/i&gt; du lendemain (le 19 avril donc) atteste et prouve que Moro &#233;tait alors encore en vie. Ce sont des projets et l'opportunit&#233; de la cr&#233;ation de cette revue (&#224; laquelle je souhaite aussi par l&#224; longue vie) qui font que je propose ce texte -&#8211; le th&#232;me retenu y est aussi pour beaucoup &#8211; afin probablement (je hais les injonctions, mais je m'en fabrique peut-&#234;tre une ici) de les faire vivre en leur donnant une existence suppl&#233;mentaire par cette publication.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2&gt;Piero Cohen Hadria | Rome, premi&#232;re heure&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;De ce c&#244;t&#233;-ci de l'histoire, ils sont pour cette occasion, une douzaine &#8211; huit hommes quatre femmes. Ce sont gens de peu : artisans, ouvriers, &#233;tudiants ; jeunes, &#224; peine vingt trois ans, deux ont pass&#233; les trente ans. Id&#233;alistes sans doute. Faire le compte de ceux qui tirent et tuent (quatre) et de celles qui font &#224; manger cousent des galons et arr&#234;tent ou indiquent la circulation, donnent une image pr&#233;sentable au monde ; ceux et celles qui conduisent, qui font attention, ne se laissent pas distraire. Revenir &#224; ces ann&#233;es-l&#224;, dites rouges (employer ici cet adjectif est pr&#233;f&#233;rable &#224; ce mot qui, pour le monde des vainqueurs qualifiant par l&#224; ces ann&#233;es, indique un m&#233;tal qu'on ne citera pas, num&#233;ro atomique quatre-vingt deux, le plus lourd des &#233;l&#233;ments stables et qui m&#233;taphoriquement indique la composition des projectiles qui tuent) dites rouges donc par l'un des protagonistes (leur chef si ce substantif peut avoir un sens : tout est discut&#233;, relu r&#233;&#233;crit mis aux voix, rediscut&#233; encore &#8211; une organisation peut-&#234;tre transverse &#8211;- peut-&#234;tre : pour cette op&#233;ration, il est leur chef). Mario. Ils ont une fa&#231;on d'op&#233;rer qui, elle aussi, garde son originalit&#233; &#8211;- le parti pris de ne pas blesser ou atteindre quelqu'un qui ne serait pas cibl&#233; dans leurs objectifs, par exemple. Une esp&#232;ce de moralit&#233; ou d'&#233;thique : c'est la guerre, c'est vrai pour eux comme pour leurs ennemis, arm&#233;e et offensive, c'est vrai aussi. Il y a quelque chose qui indique cependant qu'on se bat -&#8211; car on se bat &#8211;- pour une esp&#232;ce de bien commun. Tout au long de cette exploration, et encore maintenant parce qu'elle n'est pas close, demander et questionner les faits, se questionner sur ce qui aurait pu advenir si, omettant le commandement presque supr&#234;me de l'interdit de tuer, on avait soi-m&#234;me &#233;t&#233; pris dans les rets de cette lutte &#224; mort contre le pouvoir et l'&#201;tat, ces id&#233;es qu'on d&#233;fendait alors &#8212; on avait le m&#234;me &#226;ge &#8212; aussi, o&#249; la lutte s'identifiait peut-&#234;tre &#224; celle des parents contre le fascisme, les chemises brunes, les ignobles et les fourbes. Une organisation clandestine, o&#249; peu se connaissent entre eux, o&#249; chacun et chacune porte un autre nom, un autre costume, d'autres traits m&#234;me que ceux auxquels eux-m&#234;mes sont habitu&#233;s : se cacher toujours, prendre d'autres chemins, circuler mais pas apr&#232;s neuf heures du soir et &#234;tre aid&#233;s, partout par des camarades mais aussi par des passants ou des inconnus (parfois aussi trahis) par des autres dissemblables peut-&#234;tre mais partageant quelque chose comme, sinon une utopie, au moins une croyance en quelque chose de meilleur et de partag&#233;. Ainsi que l'espoir dans le fait que la fin justifiera les moyens. Mais non. Jamais.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La veille, leur chef avait fait le tour des lieux et des gens. On avait cru se faire d&#233;couvrir via Brunetti en crevant les quatre pneus de la camionnette (Ford, Transit, blanche) du fleuriste qui, le matin partait pour son stand au coin des rues Fani et Stresa : il ne fallait pas qu'il s'y trouve et &#233;cope d'une balle perdue. Le matin m&#234;me, l'un d'entre eux, leur chef, Mario donc, avait fait le tour des lieux et des gens : les voitures (la noire et la blanche) dans la cour, la rue, les angles, le bouquet de fleurs, les voitures gar&#233;es ici l&#224; ailleurs et tout &#233;tait en place, il serait bient&#244;t huit heures et demie &#8211;- il n'avait pas dormi de la nuit ; pour les autres il en avait &#233;t&#233; de m&#234;me, on sait que lorsque l'un d'entre eux, v&#234;tu de son uniforme bleu et galonn&#233; &#233;tait parti de la maison, il avait dit &#224; sa compagne et son amie, un &#171; on se revoit tout &#224; l'heure &#187; et qu'il s'en &#233;tait all&#233; &#8211;- dix kilom&#232;tres plus au nord, en autobus sans doute. Tout le monde &#233;tait pr&#234;t, la peur au ventre et le courage de la foi, il y avait de l'aveuglement, beaucoup, de la tension et de l'&#233;nergie, des doutes et des luttes, il devait y avoir aussi un peu de conscience (rassure-moi), celle de commettre quelque chose, une action, de guerre certes, violente difficile &#224; coordonner organiser mettre en place, une seule action dure offensive et d&#233;termin&#233;e, qui sans doute jamais ne se r&#233;parerait mais porterait ses fruits. Le passage, cependant, sans qu'on le sache encore et en quelques secondes, de la vie &#224; la mort de cinq hommes. Au moins. L'espoir les animaient-ils, en un monde meilleur, de partage et d'amour ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce matin-l&#224;, pour lui, n'est pas exactement semblable &#224; tous les autres -&#8211; il y a une diff&#233;rence de qualit&#233; : quelques jours auparavant (on est le 16, &#231;a a eu lieu le 11) il s'est mis d'accord avec son homologue du parti communiste et tous les membres des autres partis de l'alliance en sont eux-aussi tomb&#233;s d'accord. La veille au soir m&#234;me, avec ses deux adjoints, il a encore r&#233;gl&#233; les d&#233;tails de la pr&#233;sentation de ce matin. Il ne lui reste plus qu'&#224; faire valider par un vote l'hypoth&#232;se et tout sera en place -&#8211; enfin : ce sera chose faite &#224; onze heures. Voil&#224; plusieurs ann&#233;es qu'il travaille &#224; ce rapprochement intitul&#233; par les journaux &#171; compromis historique &#187;. Pour le moment, il est huit heures et quart. On ne saurait dire si la chemise, blanche, qu'il endosse sur son tricot de peau a &#233;t&#233; repass&#233;e par Eleonora (son &#233;pouse) ou plus certainement par une femme de chambre ou une bonne &#224; tout faire. La cravate est fonc&#233;e, il la noue, il s'est ras&#233;, coiff&#233; (ses cheveux sont courts presque cr&#233;pus drus ondul&#233;s, il a sur le c&#244;t&#233; gauche du cr&#226;ne une esp&#232;ce de m&#232;che blanche &#8211; c'est &#224; cause de cette m&#232;che de cheveux presque blancs que l'op&#233;ration a &#233;t&#233; intitul&#233;e Fritz : vu d'ici, je dois dire que je ne vois pas le rapport, parce que Fritz comme qui ? r&#233;f&#233;rence &#224; quelle Allemagne, quel personnage ? -&#8211; il a soixante et un ans, il est dans la force de l'&#226;ge et de la sagesse &#8211; cette force qui commence peut-&#234;tre &#224; l'abandonner &#8211;- il est grand-p&#232;re et adore son petit-fils). Luca, c'est le pr&#233;nom du petit. Il a pris quelques m&#233;dicaments (probablement un calmant l&#233;ger), bu un caf&#233; peut-&#234;tre fort et serr&#233;, la veste de son costume fonc&#233; et ses divers cartables (il en a quatre ou plus s&#251;rement cinq qu'il emporte avec lui partout et n'importe o&#249;, dans ses d&#233;placements (certains sont probablement d&#233;j&#224; dans le coffre de la voiture noire qui l'attend en bas) &#8211; il se d&#233;place souvent, mais moins que lorsqu'il &#233;tait ministre des affaires &#233;trang&#232;res : c'est un poste qu'il a occup&#233; pendant 7 ou 8 ans, o&#249; il s'est familiaris&#233; avec ses homologues, notamment l'&#233;tazunien Kissinger qu'il ne peut pas supporter &#8211;- c'est un sentiment r&#233;ciproque). En bas de la maison (un immeuble cossu de trois &#233;tages, dans la banlieue nord) attendent, dans la cour, les deux voitures &#8211; la noire donc, &#224; l'arri&#232;re de laquelle il va s'asseoir (Fiat 130) et la blanche de son escorte (Alfetta). Au volant de la noire, Domenico, quarante quatre ans, chauffeur de l'onorevole depuis une vingtaine d'ann&#233;es. Je pense qu'Aldo est assis derri&#232;re Domenico. &#192; la place du mort, Oreste (cinquante deux ans, garde du corps). Ces deux hommes sont presque devenus des amis du pr&#233;sident : autant qu'on peut l'&#234;tre avec quelqu'un de cette autorit&#233;, position ou posture. Il se peut que l'un d'entre eux soit mont&#233; chercher Moro (il vit au troisi&#232;me &#233;tage), et prendre ses cartables. Je suppose. Dans l'Alfetta blanche des carabiniers, ils sont trois, deux policiers aguerris, Raffaele et Giulio, et un jeune homme depuis deux ans dans la police, Francesco. D'ici une demi-heure, ces cinq hommes seront morts. Il doit &#234;tre huit heures et demie, neuf heures moins vingt peut-&#234;tre et les deux voitures sortent sur la rue et prennent &#224; droite. Les chauffeurs conduisent rapidement, comme toujours, mais prennent aussi le m&#234;me chemin, le m&#234;me qui, comme toujours, les m&#232;nent du domicile de Moro &#224; l'&#233;glise dans laquelle, chaque matin o&#249; il est &#224; Rome, il va prier &#8211;- ou assister &#224; la messe &#8211; car c'est un homme pieux, chr&#233;tien et d&#233;mocrate. Depuis toujours, c'est un homme pieux : depuis ses jeunes ann&#233;es d'&#233;tudes, &#224; Bari, o&#249; il apprend le droit et fait partie des jeunesses catholiques : c'est dans ces instances d'ailleurs, la f&#233;d&#233;ration des universitaires catholiques italiens, qu'il fait la connaissance de Giovanni Battista Montini qui a pr&#232;s de vingt ans de plus que lui. Ils sont amis, ce qui sera d&#233;menti par la suite par les agissements de celui qui se fera appeler Paul six &#8211; c'est le 21 juin 1963, que fum&#233;e blanche &#224; l'appui, Giovanni Battista succ&#233;dant au vingt-troisi&#232;me Jean, deviendra le deux cent soixante deuxi&#232;me pape de l'&#233;glise apostolique et romaine. Au moment o&#249; se d&#233;roulent les faits qu'on raconte ici, c'est un homme malade (il mourra en ao&#251;t de cette m&#234;me ann&#233;e 78) mais je ne pense pas que cette maladie puisse en quoi que ce soit excuser la trahison qu'il commettra envers son ami, vers la fin du mois d'avril. Rien n'excuse la trahison, quand m&#234;me elle serait courante quotidienne ordinaire chez les rois comme chez les gueux. Tous les jours donc, les deux autos se garent devant cette &#233;glise, piazza Santa Chiara, moderne ronde de briques rouges, tandis que sur cette place tr&#232;s anim&#233;e le matin, des enfants courent et vont &#224; l'&#233;cole. Les deux voitures ont &#233;t&#233; rep&#233;r&#233;es quelques mois plus t&#244;t par hasard (on ne surveillait pas sp&#233;cialement Moro, et en tout cas pas plus que Fanfani ou Andreotti, qui eux &#233;taient davantage prot&#233;g&#233;s et vivaient au centre de Rome, donc &#233;taient moins faciles &#224; enlever) : on a reconnu le pr&#233;sident du parti, on a fait mention de l'attente du garde du corps et du chauffeur &#224; l'entr&#233;e de l'&#233;glise, tandis que l'escorte de la voiture blanche, elle, attend assise dans l'auto, on a envisag&#233; de mener l'op&#233;ration dans cette &#233;glise-m&#234;me, en sortant par l'arri&#232;re tout en ma&#238;trisant les trois hommes de la voiture blanche et les autres gardes du corps. Cette &#233;ventualit&#233; a &#233;t&#233; abandonn&#233;e : trop de monde, trop de mouvements, trop de risques de blesser ou tuer des innocents. Moro sortirait de l'&#233;glise, ce jeudi matin-l&#224;, ce serait une fin d'hiver il ferait encore frais, au mois de Mars, presque froid. Mais ce n'est pas un jour comme les autres. On ne sait gu&#232;re &#224; quoi il pense -&#8211; &#224; quoi pense un humain lorsqu'il prie ? S'adresse-t-il &#224; son dieu ? Lui propose-t-il des &#233;ventualit&#233;s ? Lui demande-t-il des faveurs ? Le remercie-t-il de la place occup&#233;e, des joies et des r&#233;ussites ? Il est assis dans cette voiture noire, elle a d&#233;marr&#233; tr&#232;s rapidement, pris le m&#234;me chemin que d'habitude, tr&#232;s rapidement, respectant le code de la route au cordeau arr&#234;ts aux feux rouges et aux stops, pas de lumi&#232;re clignotante, pas de sir&#232;ne mais juste une conduite pour des personnages press&#233;s qui n'ont pas de temps &#224; perdre. Dans les semaines pr&#233;c&#233;dentes, Moro a demand&#233; une escorte plus fournie qui lui a &#233;t&#233; refus&#233;e par l'&#201;tat ; cependant les attentats sont pl&#233;thore contre le syst&#232;me en place mais aussi en sa faveur m&#233;nageant ce qui fut nomm&#233; &#171; strat&#233;gie de la tension &#187; laquelle a &#233;t&#233; tout autant responsable de l'attentat de la banque nationale pour l'agriculture &#224; Milan, sur la piazza Fontana en 1969 (12 d&#233;cembre, 16 morts et 88 bless&#233;s), qu'elle le sera, dans deux ans, de celui &#224; la gare de Bologne, en plein d&#233;part en vacances, en 1980 (2 ao&#251;t, 85 morts plus de deux cents bless&#233;s). Des attentats aveugles, qui tuent non pas n&#233;cessairement des innocents mais n'importe qui, passant par l&#224;, au hasard : faits pour tuer d&#233;truire terroriser. C'est contre cette &#171; strat&#233;gie &#187; abjecte aussi que Moro se bat et c'est probablement une des raisons qui motivent le refus d'une escorte plus importante : pour ces gens-l&#224;, n'&#234;tre pas avec eux signifie &#234;tre contre eux. Un convoi minimum donc, mais des personnages en uniformes et un homme aux cheveux gris, assis &#224; l'arri&#232;re de cette Fiat 130 noire et cossue qui ouvre la marche. Les chauffeurs ne voient pas la jeune fille en scooter, un bouquet de fleurs dans son porte-bagage qui, loin devant eux, a d&#233;marr&#233; d&#232;s qu'elle a aper&#231;u au loin les deux voitures qui roulent rapidement vers elle : elle prend &#224; droite la via Mario Fani rapidement, elle-aussi. Rita. Ou Marzia (nom de guerre). &#192; son passage d&#233;marre une voiture, blanche, Fiat 128, qui porte une plaque du corps diplomatique. Au volant Mario. Il est &#224; peu pr&#232;s neuf heures du matin, et &#224; cette heure-l&#224;, les rues sont un peu encombr&#233;es, la circulation commence &#224; &#234;tre l&#233;g&#232;rement entrav&#233;e. La 128 blanche double une petite Fiat 500 a pr&#233;cis&#233; le conducteur, le convoi la suit et double aussi la petite auto mais ne peut doubler cette auto blanche du corps diplomatique qui ne va pas lentement, non, mais qui prend &#224; peine son temps. Il y a l&#224; &#224; quelques dizaines de m&#232;tres le croisement de la via Stresa, et un stop. La voiture blanche du corps diplomatique freine, le convoi fait de m&#234;me. Sur le c&#244;t&#233; gauche de la via Mario Fani, non loin du stop qui marque le croisement avec la via Stresa, un peu cach&#233;s par une haie de tro&#232;nes, quatre pilotes de ligne dans leurs beaux uniformes bleu et dor&#233; attendent l'autobus qui devrait passer les chercher pour les d&#233;poser &#224; l'a&#233;roport de Fiumicino, ils patientent. La premi&#232;re voiture blanche freine et s'arr&#234;te. Derri&#232;re elle, les deux autos freinent et s'arr&#234;tent, elles aussi. &#192; l'arri&#232;re de la voiture noire, il se peut qu'Aldo lise quelque chose, il se peut qu'il tourne la t&#234;te vers ces quatre pilotes de ligne qui vont bouger dans la seconde : deux d'entre eux iront vers l'Alfetta blanche de l'escorte, les deux autres vers la grosse auto noire. Il se peut qu'il ne voie rien. Qu'il pense ou r&#234;ve. Cependant, dans les trente &#224; cinquante secondes qui vont suivre, les quatre pilotes de ligne auront sorti de leur si beaux uniformes des armes (des mitraillettes, dont une Zerbino d'avant guerre qui s'enraye presque imm&#233;diatement, et un M12) et fait feu sur les gardes assis &#224; l'avant de la voiture de Moro, et sur ceux de l'Alfetta blanche. Deux autres personnes arm&#233;es et cagoul&#233;es arr&#234;tent les voitures au croisement de la via Fani, une autre celles de la via Stresa. Dans la voiture noire, le garde du corps Oreste meurt imm&#233;diatement en tentant de prot&#233;ger Aldo Moro qui ne s'est pas baiss&#233;, le conducteur Domenico, apr&#232;s avoir tent&#233; une man&#339;uvre, meurt lui aussi. Le pied du chauffeur de l'Alfetta a l&#226;ch&#233; l'embrayage, l'homme vient de mourir, la voiture emboutit la Fiat de Moro, celle du corps diplomatique a les freins bloqu&#233;s. Derri&#232;re, pr&#232;s de l'Alfetta, une autre d&#233;faillance d'une des mitraillettes des faux pilotes de ligne permet &#224; Francesco de sortir de la voiture, il est abattu d'un coup de pistolet, il g&#238;t sur l'asphalte, les bras en croix. Le conducteur de la Fiat du corps diplomatique porte maintenant une cagoule et descend ouvre la porte arri&#232;re de la Fiat noire ; il prend Moro par le bras, l'emm&#232;ne vers une autre voiture gar&#233;e &#224; dix m&#232;tres, au coin gauche, sur la via Stresa, l'y fait monter, on lui bande les yeux et on l'allonge pour le dissimuler &#224; l'arri&#232;re, sous un plaid entre les si&#232;ges avant et arri&#232;re. Moro ne bouge pas, ne crie pas, ob&#233;it et s'allonge. Probablement frapp&#233; de stupeur. Sur les lieux de l'enl&#232;vement, partout du sang, les portes ouvertes, des hommes morts, et partout, du sang. Partout. Quatre vingt onze douilles seront retrouv&#233;es sur les lieux. L'un des hommes de la voiture qui va ouvrir la marche dans quelques secondes y monte en portant deux des serviettes de Moro (on restera sans nouvelle des deux (ou trois ?) autres cartables), il en a pris deux donc revient et s'assoit &#224; l'avant de la voiture (une Fiat 132, bleue je crois). &#192; l'arri&#232;re un de ses acolytes surveille Moro &#224; qui on a band&#233; les yeux, ma&#238;tris&#233; et sans doute sous le choc. Comme tous et toutes le sont. Le tout n'a pas dur&#233; trois minutes : la voiture s'en va rapidement, une autre voiture la suit et emporte les quatre autres gu&#233;rilleros. Une autre encore devant ouvre la route. Quelques centaines de m&#232;tres plus loin, dans la 132 bleu, on reste tr&#232;s tendus, entre les si&#232;ges Moro ne bouge pas, les voitures empruntent des voies qui ne sont pas ouvertes &#224; la circulation, elles passent &#224; l'int&#233;rieur de r&#233;sidences, ressortent ailleurs, puis parviennent sur la piazza Madonna del Cenacolo, o&#249; elles s'arr&#234;tent &#224; peine un moment : on se compte, tout le monde est l&#224;. Sur la place stationnent une fourgonnette et une petite voiture bleue. On se s&#233;pare : les faux pilotes ont dissimul&#233; leurs costumes et vont partir dans les minutes qui suivent, en train, qui &#224; Turin qui &#224; Milan, chacun de son c&#244;t&#233;. Les autres, ceux de Rome, s'en vont aussi : pendant ce temps-l&#224;, on change Moro de voiture, on l'installe dans une caisse (1,20 m&#232;tre de long sur 80 centim&#232;tres de large, munie de deux poign&#233;es, des trous permettent &#224; l'otage de respirer &#8211; ils l'ont fait construire, par un artisan fourgue et avide aux puces de la Suburra &#8211; il s'agit du mode op&#233;ratoire normal pour les enl&#232;vements) &#224; l'arri&#232;re d'une fourgonnette Fiat 850 (beige, ancien mod&#232;le, aux portes lat&#233;rales ouvrant de chaque c&#244;t&#233; pour faciliter le transfert). Au volant toujours le m&#234;me chauffeur, Mario. Il n'est pas neuf heures dix. Les trois voitures disparaissent, cach&#233;es, gar&#233;es dans un autre quartier. Dans Rome, le standard a saut&#233; du fait des multiples appels donn&#233;s par les voisins et les passants de la rue o&#249; a eu lieu et la tuerie et l'enl&#232;vement. On n'entend pas encore les h&#233;licopt&#232;res ni les sir&#232;nes des voitures de police, l'enl&#232;vement n'est pas encore tout &#224; fait connu. Mario ne conduit pas vite se dirige vers le sud. Il est pr&#233;c&#233;d&#233; de la Dyane qui prot&#232;ge la fuite. Il semble qu'ils aient alors crois&#233; une voiture de police, toutes sir&#232;nes hurlantes, qui courait vers la via Fani. A quelques kilom&#232;tres de l&#224;, plein sud, dans le parking sous-terrain d'un supermarch&#233; Standa de la rue Colle Portuensi, Anna-Laura a conduit et gar&#233; sa voiture, une Ami huit break. &#192; son c&#244;t&#233; Germano, son faux mari. Elle en est sortie et a laiss&#233; Germano attendre. Elle est repartie vers la maison qu'elle habite avec lui, le couple y est connu, ils y vivent depuis plusieurs mois. La camionnette Fiat arrive dans ce parking, se gare pr&#232;s de l'Ami 8 : il y a l&#224; de nombreuses personnes en train de faire leurs courses, qui manipulent des sacs, des boites, des produits &#8211; personne ne fait attention &#224; ces trois jeunes gens (Prospero a rejoint Germano qui attendait, au volant) qui, derri&#232;re cette Dyane bleue, portent une caisse assez imposante et la font rentrer dans le coffre de cette Ami 8. Mario prend le volant. Prospero repart &#224; pied. La fourgonnette et la Dyane disparaissent, elles seront abandonn&#233;es plus loin, ailleurs. La via Montalcini, o&#249; Anna Laura a achet&#233; l'appartement huit mois plus t&#244;t, premier &#233;tage, cent m&#232;tres carr&#233;s &#8211;- petit jardin &#8211;- se trouve &#224; moins d'un kilom&#232;tre au sud. Quelques minutes plus tard, l'Ami 8 y arrive et Anna-Laura l'attend : elle ouvre la porte du garage, ils vont garer la voiture dans un box, ferm&#233;. Ils sortent la boite imposante, la portent jusqu'&#224; l'ascenseur. Ils montent jusqu'au premier &#233;tage, ne croisent personne. Ils ne se parlent pas parce qu'ils doivent se taire, pas un seul mot n'est &#233;chang&#233;. Ils entrent, portent la boite jusque dans le salon o&#249; ils ont m&#233;nag&#233; une cache derri&#232;re la biblioth&#232;que. Ils ouvrent la caisse et font sortir Moro les yeux toujours band&#233;s. Ils l'emm&#232;nent dans la cache : deux m&#232;tres et demi de long, un m&#232;tre de large, un lit, une tablette, un si&#232;ge de toilette de camping. Seul Mario, avec sa cagoule est entr&#233; dans ce qui sera nomm&#233; &#171; la prison du peuple &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur le mur du fond est tendue une toile de coton. Y figurent une &#233;toile &#224; cinq branches, jaune, et en majuscules le nom du groupe, Brigate Rosse. Mario enl&#232;ve le bandeau des yeux de Moro. Il lui dit &#171; Vous savez qui nous sommes ? Oui, r&#233;pond Moro, je me doutais que c'&#233;tait vous &#187;. On d&#233;shabille le pr&#233;sident, on lui fait porter d'autres v&#234;tements. Puis Mario le fait asseoir sur le lit : il le cadre avec son Polaro&#239;d et prend cette image de lui. Puis il sort : il n'est pas dix heures.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au mur, derri&#232;re Moro, tendu : ce tissu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Rouge.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme les brigades.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Moro restera dans cette cache sans jamais y &#234;tre d&#233;couvert ni en sortir jusqu'&#224; la fin et de ce qui sera appel&#233; son proc&#232;s, et de sa d&#233;tention, et de sa vie, dans cinquante quatre jours d'ici.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Fran&#231;oise Renaud | Le retour des salamandres</title>
		<link>http://tierslivre.net/revue/spip.php?article834</link>
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		<dc:date>2022-02-02T15:28:01Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon, pour Tiers Livre</dc:creator>


		<dc:subject>2022, 1, printemps</dc:subject>
		<dc:subject>Renaud, Fran&#231;oise</dc:subject>
		<dc:subject>nature, &#233;cologie</dc:subject>
		<dc:subject>C&#233;vennes</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;&#171; Grande envie de creuser du c&#244;t&#233; du bruit, du vacarme insens&#233;. &#187;&lt;/p&gt;

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&lt;a href="http://tierslivre.net/revue/spip.php?rubrique4" rel="directory"&gt;narrations non-fiction&lt;/a&gt;

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&lt;a href="http://tierslivre.net/revue/spip.php?mot360" rel="tag"&gt;2022, 1, printemps&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://tierslivre.net/revue/spip.php?mot377" rel="tag"&gt;Renaud, Fran&#231;oise&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://tierslivre.net/revue/spip.php?mot379" rel="tag"&gt;nature, &#233;cologie&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://tierslivre.net/revue/spip.php?mot380" rel="tag"&gt;C&#233;vennes&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;l'auteur&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;N&#233;e et grandie sur la c&#244;te sud de la Bretagne, un territoire qui compte pour elle avec ses arbres et ses temp&#234;tes. A &#233;tudi&#233; assez longtemps les sciences naturelles et les sciences de la terre, a enseign&#233;, voyag&#233;, nag&#233; au large, fait des herbiers, explor&#233; des volcans. A mis du temps &#224; se trouver. Aujourd'hui vit et cultive ses jardins au sud des C&#233;vennes. Ce qu'elle aime dans l'&#233;criture, c'est la fouille et l'invention de l'&#233;motion.&lt;br class='autobr' /&gt;
(publications depuis 1997 / responsable revue &lt;i&gt;Funambule&lt;/i&gt; des auteurs en Languedoc-Roussillon de 2007 &#224; 2014 / lectures-concerts duo Voyages Immobiles avec le violoniste Fr&#233;d&#233;ric Tari).&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;
&lt;a href=&#034;https://www.francoiserenaud.com/bibliographie/bibliographie-complete/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;bibliographie compl&#232;te&lt;/a&gt; _ &lt;a href=&#034;https://www.francoiserenaud.com/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;site personnel&lt;/a&gt; _ &lt;a href=&#034;https://francoiserenaud.com/terrainfragile/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;blog Terrain Fragile&lt;/a&gt; _ &lt;a href=&#034;https://francoiserenaud.com/vo/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;duo Voyages immobiles&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;le texte&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Impulsion quasi instantan&#233;e &#233;coutant &lt;a href='http://tierslivre.net/revue/spip.php?article805' class=&#034;spip_in&#034;&gt;Jean-Marie Graas&lt;/a&gt; &#233;voquant les tragiques inondations de l'&#233;t&#233; dernier en Belgique et dans le nord de l'Europe. Aussi par ses photographies qui m'ont parl&#233; de s&#233;dimentation et m'ont ramen&#233;e &#224; l'&#233;pisode c&#233;venol s&#233;v&#232;re de septembre 2014 suite &#224; un &#233;t&#233; sec qui a d&#233;vast&#233; le village o&#249; je venais de m'installer et a creus&#233; en moi un profond sillon. Une exp&#233;rience qui revient comme une vague dans mon travail des mots. Grande envie de creuser du c&#244;t&#233; du bruit, du vacarme insens&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; retour &lt;a href='http://tierslivre.net/revue/spip.php?rubrique5' class=&#034;spip_in&#034;&gt;sommaire g&#233;n&#233;ral de la revue&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; retour &lt;a href='http://tierslivre.net/revue/spip.php?article831' class=&#034;spip_in&#034;&gt;sommaire f&#233;vrier 2022&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2&gt;Fran&#231;oise Renaud | le retour des salamandres&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;beaucoup ont parl&#233; du bruit que &#231;a faisait, beaucoup ont dit que c'&#233;tait le bruit qui &#233;tait rest&#233; dans le cr&#226;ne plus que tout autre chose (bien plus que l'odeur, bien plus que la vision pourtant affligeante des lieux saccag&#233;s apr&#232;s coup), un bruit qui avait pris possession de la g&#233;ographie, s'&#233;tait r&#233;pandu entre vall&#233;es versants jardins ruelles, s'&#233;tait install&#233; entre les murs &#233;pais des maisons et avait combl&#233; les interstices des corps de ceux qui y habitaient, avait grignot&#233; jusqu'&#224; la membrane des cerveaux, les maintenant dans une sorte d'&#233;veil forc&#233; entre agitation f&#233;brile et sid&#233;ration, un bruit qui s'&#233;tait r&#233;pandu partout o&#249; c'&#233;tait possible avec une insistance sauvage si bien qu'il y &#233;tait rest&#233; bien apr&#232;s que le gros de l'eau s'&#233;tait retir&#233; une nuit plus tard et n'en &#233;tait plus jamais reparti, beaucoup ont dit ce bruit fracas tumulte assourdissant pareil &#224; une batterie de canons grondant en continu, une explosion d'usine &#224; gaz, une exp&#233;rience nucl&#233;aire, et nul n'aurait pu sur le moment le comparer &#224; quelque chose de connu, du moins &#224; ce point-l&#224;, parce que &#231;a s'&#233;tait poursuivi de longues heures (enfin si on peut dire, car le temps s'&#233;tait suspendu comme dissout) et parce que la nuit s'&#233;tait install&#233;e au moment le plus grave, rendant impossible la compr&#233;hension de ce qui &#233;tait en train d'arriver &#8212; quand on comprend, on s'adapte, au besoin on sauve sa peau &#8212;, donc la nuit tomb&#233;e d'un seul tenant folle et noire telle une masse indistincte attirant toutes les choses du monde vers le fond, plus d'approvisionnement &#233;lectrique, plus d'&#233;clairage, plus de communications, d'o&#249; cette n&#233;cessit&#233; de composer avec un r&#233;el devenu effrayant compte tenu du temps impossible &#224; mesurer et de l'espace sans rep&#232;res, une nuit priv&#233;e d'&#233;toiles pareille &#224; un linceul, et &#224; tenter sept ans plus tard de se souvenir, &#224; tenter de p&#233;n&#233;trer une fois encore l'entassement des d&#233;tails non formul&#233;s &#8212; jamais &#233;crits, du moins de cette fa&#231;on &#8212;, seulement accumul&#233;s &#224; l'image des d&#233;chets v&#233;g&#233;taux enchev&#234;tr&#233;s sur les berges apr&#232;s l'&#233;v&#233;nement et autour des arbres et des constructions, il appara&#238;t que le bruit avait commenc&#233; &#224; se construire &#8212; tout comme la peur &#8212; au cours de la journ&#233;e pr&#233;c&#233;dente d&#233;j&#224; hant&#233;e d'une multitude de grains qui n'avaient eu de cesse de frapper dru la terre et avaient attaqu&#233; certains coteaux fragiles et certains promontoires bord&#233;s de murets, le plus fort de sa note alors constitu&#233; de heurts grognements rongements raclements des couches en surface chutes de pierres d'amplitudes diff&#233;rentes, tout &#231;a ajout&#233; au ruissellement d&#233;j&#224; impressionnant, mais c'&#233;tait le genre de bruit dont on avait d&#233;j&#224; l'exp&#233;rience et qui n'entra&#238;nait pas tellement d'inqui&#233;tude &#8212; une chose est s&#251;re, personne n'avait rien vu venir &#8212; et ce n'est pas pour s'engager dans la d&#233;ploration, se plaindre ou se donner un r&#244;le dans tout &#231;a, ou encore &#233;taler une description exacerb&#233;e d'un d&#233;sastre que les mots se posent ici les uns aupr&#232;s des autres (car il y a eu bien pire ces derni&#232;res ann&#233;es entre attentats, incendies et autres ravages qui ont balay&#233; des populations d'animaux, des hommes aussi), c'est seulement pour explorer le bruit et le noir qui r&#233;gnaient ce jour-l&#224; entre les montagnes bois&#233;es et le village nich&#233; au c&#339;ur, le bruit de plus en plus terrifiant, le noir de plus en plus intense et peupl&#233; d'ombres impossibles &#224; cerner, par exemple celles des grands arbres du versant d'en face secou&#233;s contre les nu&#233;es, et c'est forc&#233;ment &#224; un moment donn&#233; de l'apr&#232;s-midi de ce mercredi de septembre &#8212; les enfants heureusement n'&#233;taient pas &#224; l'&#233;cole, le b&#226;timent allant &#234;tre balay&#233; dans la demi-heure d'une fa&#231;on jamais v&#233;cue &#8212; que l'intensit&#233; avait gagn&#233; d'un cran &#224; cause d'une cellule orageuse stationn&#233;e au-dessus du massif bordant au nord le bassin-versant (une chose dont on aura connaissance plus tard quand on en sera au chiffrage des litres d'eau tomb&#233;s &#224; la minute par m&#232;tre carr&#233; et &#224; l'estimation de la quantit&#233; totale d&#233;vers&#233;e sur le territoire), et bien s&#251;r qu'on l'avait ressenti tout de suite &#224; la mont&#233;e en puissance de la violence palpable depuis le haut des berges, suffisait de se tenir un moment debout sur un muret dominant la vall&#233;e aux alentours de quatre heures avec l'&#226;me inqui&#232;te, des bouquets d'aulnes arrach&#233;s comme f&#233;tus de paille juste devant soi, des bois et branchages d&#233;j&#224; charri&#233;s en quantit&#233; et des d&#233;chets chahut&#233;s impossibles &#224; identifier, et c'est forc&#233;ment dans le moment d'apr&#232;s quand le pan de colline s'est effondr&#233; dans le lit entra&#238;nant l'onde fatale qui allait d&#233;truire ponts et passerelles, se ruer sur les maisons &#8212; c'&#233;tait aux environs de dix-sept heures &#8212; que le bruit est devenu le corps de l'eau, la rumeur soudain supplantait la mati&#232;re liquide et les d&#233;g&#226;ts qu'elle produisait (une poutrelle m&#233;tallique large de quarante centim&#232;tres serait vrill&#233;e d&#233;glingu&#233;e par la force du flot), et beaucoup ont parl&#233; du bruit devenu le corps de l'eau, du tonnerre et des sons qui avaient pris le dessus, avaient rempli les cavit&#233;s terrestres et corporelles au point de modifier les perceptions, la palette sonore d&#233;sormais aliment&#233;e par les cahots chocs secousses ruades soubresauts collisions r&#226;les grondements foudre percussions d&#233;vastations fureurs effondrements brassages de rochers motoculteurs outils de jardin cl&#244;tures poteaux &#233;lectriques troncs de fayards cadavres de salamandres grenouilles grises taupes petits rongeurs utiles &#224; la nature poules &#233;gar&#233;es arrachements d'herbe agglutin&#233;es de paille et de limon graviers mobilier coffres &#224; courrier vaisselle linge souill&#233; photographies et livres d&#233;truits d&#233;t&#233;rior&#233;s bourdonnements chagrins hurlements fracas, l'ensemble constituant le bruit, cacophonie rauque de fin du monde assorti &#224; la peur du m&#234;me acabit et au d&#233;sarroi dans une tessiture sourde et grave (peut-&#234;tre identique &#224; celles des abysses), avalant le silence et en tuant toute notion, on ne savait plus ce qu'il &#233;tait devenu le silence dans cette confusion f&#233;roce et ininterrompue de l'eau et de tout ce qu'elle charriait d'objets bris&#233;s de la vie d'avant et de pleurs et de cris &#8212; &#233;gar&#233; ou mis de c&#244;t&#233; pour quelques ann&#233;es jusqu'&#224; ce que la chair r&#233;cup&#232;re de la trag&#233;die et se rel&#232;ve de ses pertes &#8212;, dans ce grondement fantastique de fleuve amazonien &#224; l'approche de chutes spectaculaires &#8212; tout de m&#234;me rien qu'un ruisseau inoffensif, &#224; peine deux m&#232;tres d'une rive &#224; l'autre, brusquement transform&#233; en fleuve-torrent &#8212;, dans d&#233;rive d&#233;mente vers la mer &#224; travers les territoires calcaires de la plaine languedocienne sous un ciel de tourmente plusieurs jours &#224; suivre, alors forc&#233;ment qu'il faudrait un sacr&#233; bout de temps pour que les corps cessent de trembler et s'apaisent au bord du sommeil, cessant de se rem&#233;morer encore et encore le vacarme, l'&#233;pisode ressemblant &#224; un espace manquant dans la vie, une page noire, un vertige, une hallucination, et m&#234;me une fois le soleil revenu&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;et apr&#232;s il y a eu la boue&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;beaucoup ont dit ce que la boue faisait &#224; la peau, &#224; la peau des mains et au visage, et au linge, la boue engendr&#233;e par le grand bruit de fin du monde (&#224; moins que ce ne soit plut&#244;t celui du commencement), la boue partout recouvrant tout ab&#238;mant tout, tout bon &#224; jeter &#224; la benne, et inutile d'user de rechange, les v&#234;tements aussit&#244;t mis aussit&#244;t raidis et bons &#224; jeter eux aussi, mais tant pis chaque matin on les remettait on avan&#231;ait, on essayait de trouver la force pour tout sortir des caves et des chambres inond&#233;es &#8212; seule l'action calmait l'angoisse &#8212;, et au bout d'une semaine beaucoup ont vu la boue qui commen&#231;ait &#224; marquer profond&#233;ment les ridules des joues les lignes de la main les plis de la bouche chez tous au village, village au confluent de deux ruisseaux avec berges devenues noires, arbres abattus, passerelles arrach&#233;es, v&#233;hicules noy&#233;s, b&#226;timents secou&#233;s par la vague g&#233;ante pass&#233;e contre eux, les bennes de chantier dispos&#233;es sur la place devenues lieu de conversation, chacun venant s'y s&#233;parer de ses mis&#233;rables possessions et racontant sa version de l'histoire, de m&#234;me le stand des associations humanitaires qui distribuaient v&#234;tements et vivres, rien qu'un partage de quelques mots mais &#231;a comptait beaucoup dans de telles circonstances tandis qu'on s'habituait au va-et-vient assourdissant des h&#233;licopt&#232;res et aux sir&#232;nes de pompiers, tandis que la boue telle de l'encre s'&#233;tait install&#233;e sous les ongles quand bien m&#234;me on frottait, boue qui finirait par s'estomper contrairement au bruit et &#224; l'&#233;pouvante, tellement de douceur il faudrait sur la peine la fatigue la perte la fureur le chagrin le d&#233;couragement, et loin l&#224;-bas plus au sud, la mer accueillant le chaos des d&#233;bris et des limons issus de la vall&#233;e d&#233;rivant sous un ciel p&#226;le et pr&#234;ts &#224; inaugurer un nouveau cycle de s&#233;dimentation alors que certains parmi les hommes attendaient d&#233;j&#224; le retour des salamandres&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Michel Brosseau | Roy Buchanan, arrachements</title>
		<link>http://tierslivre.net/revue/spip.php?article830</link>
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		<dc:date>2022-02-02T08:48:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon, pour Tiers Livre</dc:creator>


		<dc:subject>Brosseau, Michel</dc:subject>
		<dc:subject>rock'n roll</dc:subject>
		<dc:subject>biographies, micro-biographies, biographies invent&#233;es</dc:subject>
		<dc:subject>2022, 1, printemps</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;&#171; comme s'il &#233;tait impossible de ne pas, de ne plus &#187;&lt;/p&gt;

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&lt;a href="http://tierslivre.net/revue/spip.php?rubrique4" rel="directory"&gt;narrations non-fiction&lt;/a&gt;

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&lt;a href="http://tierslivre.net/revue/spip.php?mot50" rel="tag"&gt;Brosseau, Michel&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://tierslivre.net/revue/spip.php?mot157" rel="tag"&gt;rock'n roll&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://tierslivre.net/revue/spip.php?mot168" rel="tag"&gt;biographies, micro-biographies, biographies invent&#233;es&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://tierslivre.net/revue/spip.php?mot360" rel="tag"&gt;2022, 1, printemps&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;l'auteur&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Probablement vous connaissez Michel Brosseau par son impressionnant &lt;a href=&#034;https://www.youtube.com/c/michelbrosseau&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;journal film&#233; au quotidien&lt;/a&gt;, exp&#233;rience au long cours, avec compile hebdo le dimanche, r&#233;cemment compl&#233;t&#233;e d'une exp&#233;rience vid&#233;o litt&#233;rature autobiographique : &lt;a href=&#034;https://www.youtube.com/c/michelbrosseau/playlists?view=50&amp;sort=dd&amp;shelf_id=2&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;je me souviens&lt;/a&gt;, que je re&#231;ois souvent avec beaucoup d'&#233;motion vu la proximit&#233; g&#233;n&#233;rationnelle et quelques autres intersections g&#233;ographiques ou pourquoi pas, le rock justement... J'ai demand&#233; &#224; Michel Brosseau de reprendre ici la s&#233;rie qu'il avait tent&#233;e sur le mythique Roy Buchanan : vous pouvez aussi vous procurer son livre &lt;a href=&#034;https://www.amazon.fr/Arrachements-%C3%A0-propos-Roy-Buchanan/dp/B08BW8KX1T/ref=sr_1_1?crid=Q2Z0HKK53RAQ&amp;keywords=brosseau+roy+buchanan&amp;qid=1643787980&amp;sprefix=brosseau+roy+buchanan%2Caps%2C139&amp;sr=8-1&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Roy Buchanan, Arrachements&lt;/a&gt;, on recommande &#233;videmment.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;le texte&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Au d&#233;part un nom, Roy Buchanan. Une silhouette aux contours flous. Un musicien prodige rest&#233; dans l'ombre, guitar hero &#224; la fin tragique. Sorte de l&#233;gende p&#233;riph&#233;rique quand, &#224; l'avant-sc&#232;ne, les ombres de Jim Morrisson, Jimi Hendrix ou John Bonham, la liste est longue, Duane Allmann, Janis Joplin ou Curt Cobain, tous ces morts et les r&#233;cits de leur chute, trag&#233;dies ressass&#233;es au temps de l'adolescence et m&#234;me apr&#232;s, sortes de s&#233;sames pour approcher &#8212; et qui ont li&#233; dans l'esprit de plus d'un &#8212; drogues, mort et cr&#233;ation. Derniers d&#233;bris du romantisme &#233;chou&#233;s sur les pages des magazines rock.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pas m&#234;me un vinyle ou un cd de lui &#224; la maison. Il aura fallu YouTube et ses archives, le travail des algorithmes, cliquer par curiosit&#233; : un concert d'abord, enregistr&#233; &#224; New York pour une t&#233;l&#233;, puis un documentaire sous-titr&#233; &lt;i&gt;the world's greatest unknown guitarist&lt;/i&gt; dans lequel &#233;clatait l'alliance paradoxale du talent et de l'&#233;chec, et, sous-jacente, se glissait la n&#233;cessit&#233; pour le r&#233;alisateur du film, mais aussi pour Buchanan, de construire un r&#233;cit pour &#233;chapper &#224; cette contradiction. Le travail d'&#233;criture est parti de l&#224; : tenter d'entrer dans ces fictions, d&#233;multipli&#233;es depuis sa mort dans des conditions douteuses dans une cellule de prison, moins pour d&#233;m&#234;ler le vrai du faux, qu'interroger le processus de cr&#233;ation dans sa n&#233;cessit&#233;, ses flamboyances et ses &#233;checs. Alors enqu&#234;ter sur le web, trouver ses enregistrements, et travailler &#224; partir de l'ouvrage que Phil Carson a consacr&#233; &#224; Buchanan, American Axe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MB&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; retour &lt;a href='http://tierslivre.net/revue/spip.php?rubrique5' class=&#034;spip_in&#034;&gt;sommaire g&#233;n&#233;ral de la revue&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; &lt;a href='http://tierslivre.net/revue/spip.php?article831' class=&#034;spip_in&#034;&gt;sommaire f&#233;vrier 2022&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&#8195;&lt;/p&gt;
&lt;h2&gt;Michel Brosseau | arrachements&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;em&gt;arrachement&lt;/em&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;En ma&#231;onnerie, arrachement s'entend des pierres qu'on arrache, et de celles qu'on laisse alternativement pour faire liaison avec un mur qu'on veut joindre &#224; un autre.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;em&gt;Littr&#233;&lt;/em&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Ensemble des pierres en attente formant saillie et destin&#233;es &#224; recevoir les pierres d'une construction future. Tr&#233;sor de la Langue Fran&#231;aise commencer par l'image d'une pierre, ligne bris&#233;e en attente, entre vide et d&#233;sir et inach&#232;vement, pr&#233;mices tant de la r&#233;alisation que de la ruine, tension de la saillie, d'un travail en train de se faire, d'un aboutissement toujours &#224; venir, image d'une &#339;uvre en cheminement, d'un appel, aspiration &#224; ce qui l&#224; b&#233;e, ce qui est &#224; exprimer, capable de combler le vide, ou le souligner &#8212; l&#224; que puiser, dans ce vide en soi, cette violence o&#249; tant l'expressivit&#233; que l'&#233;chec, l'&#233;lan que la chute&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;em&gt;1, portrait a minima&lt;/em&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;imaginer celui qui meurt un soir de beuverie dans une cellule de la prison du comt&#233; de Fairfax, Virginie, un gars n&#233; dans une ferme de l'Arkansas en 1939, mesurant un m&#232;tre soixante-quinze et pesant son quintal, mari&#233; en juillet 61 &#224; une fille pr&#233;nomm&#233;e Judy &#8212; ils auront six enfants ensemble puis en adopteront un septi&#232;me &#8212; un gars qui se nourrit pour l'essentiel de sandwiches aux boulettes de viande, fume des cigares tout au long de la journ&#233;e, et, lorsqu'il est chez lui, occupe sa journ&#233;e &#224; promener ses deux chiens mastiffs, des b&#234;tes &#233;normes et toutes en muscles, va boire des bi&#232;res au troquet du coin, s'enferme dans son sous-sol pour jouer sa Telecaster, et enregistre ses improvisations sur des cassettes, artiste de l'ombre qui r&#233;guli&#232;rement part en tourn&#233;e, parce qu'il faut gagner sa cro&#251;te et qu'une famille nombreuse, qui sillonne essentiellement le quart nord-est des &#201;tats-Unis, joue sur des sc&#232;nes &#233;troites dans des bars et des restos, un r&#233;pertoire pour l'essentiel compos&#233; de reprises, du blues et du rock, les morceaux qu'attend un public de cols bleus venus l&#224; pour se d&#233;fouler et draguer, qui devient vite intoxiqu&#233; &#224; mener cette vie sur la route, picolant le soir avant de monter sur sc&#232;ne, redescendant ensuite avec de l'herbe, le matin relan&#231;ant la m&#233;canique &#224; coups d'amph&#233;tamines, artiste dont la discographie tr&#232;s in&#233;gale ne conna&#238;tra pas le succ&#232;s commercial, guitariste au jeu expressif et capable d'innovations techniques, admir&#233; par ses pairs, sans jamais pourtant devenir un de ces &lt;i&gt;guitar heroes&lt;/i&gt; qui alors remplissent les caisses des maisons de disques&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;em&gt;2, quelle v&#233;rit&#233;&lt;/em&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;approcher, ce serait d&#233;j&#224; &#231;a, se confronter aux fictions, celles initi&#233;es par Buchanan, et celles dont il s'est fait le complice, souvent amplifi&#233;es depuis sa mort, colport&#233;es sur le web, les pochettes et livrets des disques, fictions qui masquent autant qu'elles &#233;clairent&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&#8230;]&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;em&gt;6, naissance d'un mythe, 1&lt;/em&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;r&#233;aliser un documentaire t&#233;l&#233; , pour point de d&#233;part ce paradoxe d'un musicien reconnu par ses pairs mais dont la carri&#232;re se d&#233;roule dans l'ombre, raconter son parcours en lui faisant rencontrer les guitaristes qui l'ont influenc&#233;, qu'il admire, mani&#232;re aussi de lui redonner sa chance, mais laisser la fiction prendre le dessus, se cristalliser, brouiller un peu plus l'image, &#233;loigner l'homme et sa musique &#8212; de l'approche de l'instrument il ne sera pas question, ni des apports techniques au service de l'expression : le propos s'articule autour de la religion et de la famille, avec mise en sc&#232;ne du retour de l'artiste &#224; Pixley, Californie, environ trois mille habitants aujourd'hui, c'est l&#224; que la famille Buchanan est venue tenter sa chance, s'est install&#233;e quand Leroy &#233;tait tout gosse, un retour &#224; la maison, alors que &#231;a fait en gros dix ans qu'ils ne sont pas vus, et qu'il y a seulement deux ans que ses parents disposent chez eux du t&#233;l&#233;phone, retour baign&#233; d'&#233;motion, et go&#251;t de t&#233;l&#233;-r&#233;alit&#233;, quand la vieille m&#232;re, bras droit dans le pl&#226;tre, &#233;treint son fils et embrasse ses six petits enfants qui un &#224; un d&#233;filent, et qu'elle ne conna&#238;t pas, puis voil&#224; Judy sa belle-fille, avec elle on regarde des photos de famille, et Judy en prend une de photo de famille, les trois g&#233;n&#233;rations Buchanan r&#233;unies en rangs d'oignons devant la porte d'entr&#233;e, un plan sur la table de la salle &#224; manger, sur laquelle a &#233;t&#233; dispos&#233; un buffet froid, chacun remplit son assiette, le grand-p&#232;re prend ses petits-enfants sur ses genoux, salopette bleue et chapeau sur la t&#234;te ram&#232;ne du Pepsi et du Doctor Pepper de l'&#233;picerie, on est chez des Am&#233;ricains ordinaires, des petits Blancs qui ont le go&#251;t de l'effort et du travail bien fait, parce que le Christ l'a voulu ainsi, c'est la m&#232;re qui le dit, qu'il faut toujours faire de son mieux, quoi qu'on entreprenne&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;em&gt;7, naissance du mythe, 2&lt;/em&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;basculer dans la fiction par la voix off : Buchanan &#233;voque son enfance, glissant de sa m&#232;re, stricte mais pas &#233;touffante, capable de travailler autant sinon plus que beaucoup d'hommes, &#224; son p&#232;re, pr&#233;tendument pr&#234;cheur &#224; cette &#233;poque &#8212; qu'il ait arr&#234;t&#233; de l'&#234;tre, dans quelles circonstances et pourquoi, personne ne le lui demande, parce que le r&#233;cit s'organise si bien, et que des images s'imposent : le guitariste assis sur les marches de l'&#233;glise pentec&#244;tiste, &#233;voquant sans parvenir &#224; le nommer le lien entre sa musique et son sentiment religieux, a secret feeling, puis le voil&#224; en train d'accompagner un chant pendant la messe, sa m&#232;re, qui masque son pl&#226;tre sous une attelle, battant la mesure de sa main libre, le pasteur chantant yeux au plafond derri&#232;re ses grosses lunettes, et toujours cette voix off, la sienne, expliquant que jouer est le meilleur moyen qu'il ait trouv&#233; pour montrer qu'il aimait son prochain, que pour des gens comme ses parents la religion donne sens &#224; leur vie et &#224; leur mort, mais la maison et l'&#233;glise ne suffisent pas, ce n'est pas que &#231;a l'Am&#233;rique, c'est aussi la route, alors plan sur le Southern Pacific qui traverse la ville sans s'arr&#234;ter, un train de marchandises, parce que, sout&#232;nement &#224; la fiction qui vient, l'&#233;vocation de la maison quitt&#233;e &#224; 16 ans pour Los Angeles, on retrouve la figure du hobo d&#233;crit par London, mis en sc&#232;ne par la beat generation, chant&#233; par John Lee Hooker et d'autres : s'encha&#238;nent un plan devant la gare routi&#232;re, puis des images de route film&#233;es depuis une voiture, illustrant le r&#233;cit improvis&#233; d'un groupe qu'aurait form&#233; Buchanan encore adolescent, d'une tourn&#233;e passant par l'Oklahoma, le Texas puis le Canada, tourn&#233;e durant laquelle il jouait du blues pour un public essentiellement noir &#224; l'&#233;poque &#8212; on est en 1955 &#8212; voyageait en bus, dormait dans les champs ou les bars &#8212; I was lucky if I could sleep in a bar &#8212; et Buchanan a beau dire en passant qu'il &#233;tait difficile pour lui de jouer dans les clubs &#8212; I was kinda young, you know &#8212; personne pour douter &#224; l'id&#233;e d'un mineur p&#233;n&#233;trant dans un &#233;tablissement servant de l'alcool, mais qu'importe, le voil&#224; finissant par revenir &#224; la maison parce qu'il avait faim &#8212; naissance d'un mythe&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&#8230;]&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;em&gt;anybody&lt;/em&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;ne plus s'encombrer de rien, quand taraud&#233; par cette impression que le train part toujours sans vous &#8212; il utilisera l'image dans un des rares textes de chansons qu'il &#233;crit &#8212; jouer du paradoxe que, dans l'&#233;chec, le nom et la l&#233;gende suffisent pour attirer un public de jeunes gars et de musiciens &#8212; &#231;a aide s&#251;rement &#224; tenir ces oreilles-l&#224; &#8212; et pour les autres qui remplissent la salle, tant qu'on leur donne la musique qu'ils attendent, qu'ils peuvent draguer et se prendre une bonne cuite, rien d'autre n'a d'importance : que le gars s'am&#232;ne sur sc&#232;ne coiff&#233; d'un b&#233;ret, d'une casquette ou d'un chapeau, qu'il ait le cr&#226;ne ras&#233; ou des cheveux mi-longs et comme plaqu&#233;s parce qu'un peu gras, que le gars ait pas l'air soign&#233; ou &#233;l&#233;gant &#8212; mais pourquoi, ou comment faire attention &#224; soi, quand m&#234;me pour son instrument on ne poss&#232;de pendant longtemps ni &#233;tui ni flightcase ? &#8212; que le gars n'ait rien de flamboyant fa&#231;on Hendrix et son art de la friperie, ce public-l&#224; s'en fout, il ne vient pas au spectacle, il vient s'amuser, alors que le guitariste passe inaper&#231;u dans la rue, que ce qui au d&#233;but des ann&#233;es soixante lui donnait l'air rebelle le fasse aujourd'hui ressembler &#224; un Am&#233;ricain ordinaire, peut-&#234;tre m&#234;me qu'il pr&#233;f&#232;re &#231;a le public, qu'il n'aime pas trop les chevelus excentriques, ces lascars sap&#233;s comme des gonzesses : ici on est entre soi, entre travailleurs qui mouillent la chemise, juste les horaires qui sont d&#233;cal&#233;s, les uns de jour &#224; l'usine et les autres de nuit sur la sc&#232;ne &#233;troite, pay&#233;s au lance-pierre et crachant pas sur la bibine, r&#233;unis dans une r&#233;elle proximit&#233;, m&#234;me s'ils n'appartiennent pas au m&#234;me monde, proximit&#233; parce que jouer au d&#233;but c'&#233;tait plaisir et excitation, mais que maintenant souvent &#231;a p&#232;se, tellement que des fois envoyer tout dinguer et pr&#233;f&#233;rer rester &#224; la maison, puis recommencer parce que l'envie est de nouveau l&#224;, le besoin de fric mais pas que &#8212; r&#233;elle proximit&#233; mais pas la m&#234;me condition, parce que sur sc&#232;ne seulement trouver des vecteurs pour l'&#233;motion, pour l'expression de ce qu'on trimbale depuis toujours et qui ne demande qu'&#224; trouver voix&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;em&gt;10, venir &#224; la musique&lt;/em&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;se demander comment d&#232;s l'enfance on se voue &#224; la musique plut&#244;t qu'au dessin, ou autre chose, et comment c'est la guitare qu'on choisit, et pas un autre instrument, parce que la l&#233;gende propos&#233;e dans le documentaire d'Eliot Tozer ne suffit pas : Buchanan s'y d&#233;crit en gamin assis sur les marches de l'&#233;glise &#233;vang&#233;lique, &#233;coutant sid&#233;r&#233; ce qui se joue &#224; l'int&#233;rieur, mais aucune raison que dans la r&#233;alit&#233; il n'y ait pas accompagn&#233; sa m&#232;re &#8212; pour &#234;tre raccord avec l'autofiction qu'il construit, qu'il n'ait pas assist&#233; &#224; l'office men&#233; par son p&#232;re &#8212; m&#234;me si l'image qu'il propose est sans doute juste, cette porte et derri&#232;re ce qui est capable de vous transporter, qu'on devine et qu'il faudra tenter de rejoindre un jour, ce sera &#231;a aussi devenir musicien, mais c'est l&#224; construction r&#233;trospective : avant ce cheminement vers l'int&#233;rieur, ou la mise en voix de ce qui l&#224; demande &#224; sortir &#8212; James Baldwin dit que celui qui cr&#233;e &#171; la musique [...] se d&#233;brouille avec le fracas qui &#233;merge du vide et le met en ordre au moment o&#249; il r&#233;sonne dans l'air &#187; &#8212; avant il y a ce qui vous am&#232;ne au choix d'un instrument plut&#244;t qu'un autre &#8212; pourquoi pas le violon ? son oncle en fabriquait, et ses cousins, Billy et Amos, jouaient un r&#233;pertoire de hillbilly, &#233;taient demand&#233;s tous les samedis soirs pour les bals autour d'Ozark, mais il y a eu le d&#233;part des Buchanan vers la Californie &#8212; cet arrachement &#8212; d&#233;part loin d'Ozark et des violons, et l'instrument qu'il avait tous les jours sous les yeux &#233;tait la guitare de son fr&#232;re a&#238;n&#233;, celle-l&#224; m&#234;me qu'il pr&#233;tendra avoir r&#233;accord&#233;e &#224; l'&#226;ge de cinq ans, guitare autour de laquelle il tourne sans doute, parce que toujours dans les pattes du fr&#232;re de onze ans plus &#226;g&#233;, mod&#232;le &#224; imiter, presque adulte mais capable encore de retrouver les territoires de l'enfance, alors quand Leroy annonce &#224; son p&#232;re qu'il s'int&#233;resse &#224; la musique, et que celui-ci lui demande quel instrument il voudrait pratiquer, le gamin r&#233;pond sans h&#233;siter&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&#8230;]&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;em&gt;12, &#224; quoi &#231;a tient&lt;/em&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;jouer des guitares fabriqu&#233;es en Californie, Rickenbacker puis Telecaster, qui tenait un r&#244;le cl&#233; dans le son de Bakersfield, surnomm&#233;e le Nashville de l'Ouest , &#224; une cinquantaine de miles de Pixley : vie model&#233;e par l'arbitraire et le hasard, dans le choix des parents d'un lieu o&#249; migrer ou d'un instrument &#224; offrir, parents eux-m&#234;mes soumis aux forces &#233;conomiques qui les entra&#238;nent sur la route 66, comme presque un demi-million d'autres l'avaient fait dans la seconde moiti&#233; des ann&#233;es 30, quittant tout pour la Californie, parents qui comme aussi des millions d'autres ach&#232;tent une radio, d'abord &#233;cout&#233;e depuis la voiture du temps d'Ozark, une Ford A qui en est &#233;quip&#233;e &#8212; les imaginer dans la cour de la ferme, avec les voisins qui sont venus &#233;couter, rassembl&#233;s autour de la voiture, et on reste l&#224; jusqu'&#224; des minuit, pour de la musique qui arrive de loin parfois : la voix et la guitare de Jimmy Rodgers qui vous parvient depuis Memphis &#8212; du blues aux yeux bleus comme on dira plus tard &#8212; de la country et des grands orchestres, tout un tas de sons disponibles, comme ensuite, quand la radio sera entr&#233;e dans la maison de Pixley, Californie, et qu'il n'y aura pas grand-chose d'autres comme distractions autour, qu'on a grandi, que jouer dehors &#233;tourdit encore un peu mais que ce n'est plus seulement &#231;a qu'on veut, parce qu'on commence &#224; deviner le besoin d'un ailleurs, alors l'&#233;couter tard cette radio, seul dans sa chambre &#8212; Grand Ole Opry de Nashville, Town Hall Party de Los Angeles &#8212; l'&#233;couter jusqu'&#224; ce que la musique qui s'y joue soit per&#231;ue comme un signal de d&#233;part, mais d'abord, dans la journ&#233;e, retrouver sur son instrument ce qu'on a entendu et vous a plu, th&#232;mes de country, finger-picking de Merle Travis, autant de chansons qui resteront grav&#233;es en m&#233;moire, paroles, structures et plans guitar&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&#8230;]&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;em&gt;14, &#233;chapper &#224; Pixley&lt;/em&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;imaginer ce gars de dix-huit ans aux cheveux gomin&#233;s, peut-&#234;tre encore son costume de sc&#232;ne &#224; rayures sur le dos, la garde-robe ne doit pas &#234;tre bien &#233;tendue, il est dans la voiture avec les autres gars du groupe, The Rock and Heartbeats, il va jouer son premier vrai concert professionnel dans une salle cons&#233;quente, le Tulare's Veterans Memorial Building, une salle toute neuve peinte en rose &#8212; Fats Domino y a jou&#233; deux semaines plus t&#244;t, on en a parl&#233; dans la presse, sept arrestations parce qu'une canette de bi&#232;re qui vole et bagarre g&#233;n&#233;rale &#8212; les instruments sont dans le coffre de la voiture, une Ford 49, &#224; l'arri&#232;re Roy Buchanan pointe le doigt vers des champs poussi&#233;reux o&#249; poussent quelques citronniers : on est &#224; hauteur de Pixley, Californie, l&#224; o&#249; ses parents ont fini par s'installer en 45, il veut que les autres sachent qu'il vient de l&#224;, que c'est dans ce paysage qu'il a grandi, dans cette d&#233;solation, la grande for&#234;t de s&#233;quoias n'est pas loin, et la vall&#233;e de la Mort, mais Pixley c'est autre chose, une plaine morne &#224; l'herbe jaunie et aux arbres rares, des champs &#224; l'infini, une Beauce sous soleil de M&#233;diterran&#233;e, avec les m&#234;mes gigantesques silos, l&#224; qu'il a v&#233;cu dans une maison en bois lou&#233;e par l'employeur de son p&#232;re, un v&#233;t&#233;ran de la premi&#232;re guerre mondiale pour qui il s'occupe d'irrigation &#8212; ils sont nombreux &#224; avoir &#233;migr&#233; l&#224;, et qui habitent des baraques du m&#234;me genre, la plupart situ&#233;es le long de la voie ferr&#233;e de la Southern Pacific, la maison des Buchanan, elle, est au milieu des champs de coton et de luzerne, maison perdue o&#249; vivre &#224; l'&#233;troit, avec seulement deux chambres, c'est de l&#224; qu'il est parti deux ans plus t&#244;t pour Stockton &#8212; il a seize ans, l'&#226;ge des ruptures qui vous engagent pour une vie &#8212; l&#224; qu'il &#233;coutait la radio tard le soir, c'est l'&#233;t&#233;, il entend &lt;i&gt;Mystery train&lt;/i&gt;, et plus que par le chant de Presley, est s&#233;duit par son guitariste, Scotty Moore, un jeu agressif pour l'&#233;poque, mis en valeur par la r&#233;verb&#233;ration ample des studios de Sun Records, s&#233;duit au point d'en apprendre par c&#339;ur les solos, note pour note, et adulte associer sa d&#233;cision de fuguer avec la d&#233;couverte de Presley : il abandonne le lyc&#233;e, o&#249;, timide et d'extraction modeste s'en prendre plein la gueule, parcourt trois cents kilom&#232;tres vers le nord, tente de gagner sa cro&#251;te en jouant de la musique, pari insens&#233; pour qui est encore mineur, et revient &#224; la maison crevant la faim, mais la partie est remise pour peu de temps : l'&#233;chapp&#233;e belle aura lieu gr&#226;ce &#224; sa s&#339;ur, Betty, et son beau-fr&#232;re, Phil Clemmons, un m&#233;canicien qui joue un peu de guitare, tous les deux acceptent qu'ils restent vivre chez eux apr&#232;s une visite qu'il leur rend &#224; Garden Grove, au sud de Los Angeles, croyant sans doute que la musique n'est qu'une lubie d'adolescent appel&#233;e &#224; se muer en loisir, mais d&#233;couvrent que le gamin introverti sait dire non : pas question de continuer au garage o&#249; son beau-fr&#232;re a tent&#233; de le faire embaucher, le temps de d&#233;monter une roue lui suffit, ce boulot ab&#238;me trop les ongles pour qui joue du picking, et ces quelques heures &#224; l'atelier feront partie des rares consacr&#233;es &#224; un autre travail que la musique, si on excepte le temps o&#249; il deviendra coiffeur, la construction d'un mur de sout&#232;nement avec son fr&#232;re J.D. qui habite Hollywood, enfin quand, en pleine tourn&#233;e, la premi&#232;re, celle qui le fait passer par Tulare, il se retrouve sans le sou &#224; Oklahoma City, abandonn&#233; par un manager escroc, contraint de retourner au pays de ses origines, Ozark, o&#249; il donne le coup de mains &#224; sa tante Willie et &#224; ses cousins pour la cueillette du coton &#8212; quand d'embl&#233;e le r&#234;ve de devenir musicien professionnel se l&#233;zardait&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;em&gt;15, un arrachement&lt;/em&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;se repr&#233;senter le d&#233;part des Buchanan vers la Californie, paysans devenus migrants de l'int&#233;rieur &#8212; en arri&#232;re-plan pour nous Steinbeck et ses Raisins de la col&#232;re &#8212; leur h&#233;sitation &#224; quitter cette terre qu'ils travaillent, m&#234;me si c'est pour pas grand-chose, soumis qu'ils sont &#224; une forme de m&#233;tayage, &lt;i&gt;sharecropping&lt;/i&gt;, une horreur d&#233;velopp&#233;e dans les &#233;tats du Sud apr&#232;s l'abolition de l'esclavage, et gu&#232;re &#233;loign&#233;e de celui-ci, Noirs et Blancs pauvres r&#233;tribu&#233;s d'une petite partie des r&#233;coltes apr&#232;s d&#233;duction du prix des semences, de la location de la ferme, du mat&#233;riel, parfois m&#234;me du prix de la nourriture, une &#233;conomie de survie qui ne r&#233;sistera pas &#224; la chute des cours du coton, parce que d&#233;sormais les exploitations sont de grande taille et m&#233;canis&#233;es, parce que le Dust Bowl balaie l'Arkansas &#224; l'ouest d'Ozark : c'est la fin d'un monde, alors aller voir plus loin, c'est &#231;a aussi un pays tellement vaste, essayer la Californie et ses camps de travail, faire un premier voyage en train en 41, tenter sa chance, les trente glorieuses ce sera pour plus tard, celles dont on nous ass&#232;ne les images, qu'on nous pr&#233;sente comme un id&#233;al, une esp&#232;ce de paradis perdu de la croissance et du plein emploi, pour l'instant ce sont les ann&#233;es am&#232;res qui entra&#238;nent les Buchanan jusqu'&#224; Pixley, o&#249; ils essaieront pendant quatre ans de d&#233;marrer une nouvelle vie, mais ils ne sont pas les seuls &#224; venir proposer leurs bras pour cueillir fruits et l&#233;gumes, un demi-million comme eux ont migr&#233; vers l'Ouest depuis les ann&#233;es 30, la concurrence est rude, et les cousins sont toujours &#224; Ozark, en train peut-&#234;tre de s'en sortir gr&#226;ce &#224; la culture des fraisiers, pourquoi pas y revenir, essayer aussi les fraises, mais conna&#238;tre de nouveau l'&#233;chec, et repartir un an plus tard &#8212; les cousins de Leroy sont l&#224; pour les adieux, il a six ans, il faut encore une fois tout quitter, s'arracher du connu, un de ses cousins &#233;crit &lt;i&gt;goodbye&lt;/i&gt; dans le sable, on a en t&#234;te les images du roman de Steinbeck, pieds nus sur la terre sablonneuse, camion charg&#233; de meubles et de matelas, c'est retour &#224; Pixley, en voiture cette fois, par la route 66, celle des cr&#232;ve-la-faim &#8212; l'&#233;num&#233;ration l&#233;g&#232;re de Chuck Berry n'est pas encore pass&#233;e par l&#224; &#8212; de ceux qui partent avec quelques objets, se bricolent des caravanes et des cabanes en bois &#8212; la librairie du Congr&#232;s a gard&#233; trace de ces mis&#233;reux, de ces familles recroquevill&#233;es sur elles-m&#234;mes, serr&#233;es comme leur bardas sur le toit d'une Ford, agripp&#233;es &#224; quelques planches et au tuyau d'un po&#234;le &#8212; retour &#224; Pixley que Leroy Buchanan quittera dix ans plus tard dans un nouvel arrachement, pour aller cette fois &#224; la rencontre de soi, de ce qu'on devine avoir &#224; faire, appel qu'on entend d'autant mieux qu'on n'a rien &#224; perdre, risque qu'on accepte d'autant plus qu'on sait que le travail, m&#234;me ardu, ne paie pas&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;em&gt;&amp;6, soi et une guitare&lt;/em&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;cerner les &#233;tapes qui am&#232;nent non pas &#224; choisir l'instrument proprement dit, mais &#224; y consacrer autant de temps, bient&#244;t tout son temps, &#224; placer la guitare au centre de ses jours, pr&#233;sents et &#224; venir, jusqu'&#224; ne pas imaginer faire autre chose que jouer sur sc&#232;ne et ainsi gagner sa vie, jusqu'&#224; cette n&#233;cessit&#233; qui ne se devine peut-&#234;tre pas lors des premi&#232;res prestations publiques, du moins pour les autres, ceux qui sont spectateurs &#8212; ils voient un gamin dou&#233; mais timide, il y en a d'autres comme lui qui font leurs premiers pas lors de r&#233;citals donn&#233;s &#224; l'&#233;glise puis &#224; l'&#233;cole, ils voient un des &#233;l&#232;ves de Mrs Presher, le reflet de son enseignement, un gamin qui joue pour la communaut&#233;, dans un cadre social d&#233;fini et norm&#233;, sans exc&#232;s, loin des bars &#224; prolos o&#249; d&#233;filent des pourvoyeurs de standards, ce sera pour plus tard, m&#234;me si d&#232;s ses onze ans Leroy d&#233;couvre qu'il peut gagner de l'argent en jouant sur sa petite steel guitar rouge, il est m&#234;me la principale attraction pour le public, et a &#233;t&#233; engag&#233; pour &#231;a par les fr&#232;res Kirkland, deux gars plus &#226;g&#233;s que lui d'une dizaine d'ann&#233;es, et assez malins pour comprendre qu'un gamin prodige pouvait aider &#224; remplir une salle, quitte &#224; le faire jouer loin de la sc&#232;ne parce qu'un mineur n'a pas sa place dans un bar, alors on l'installe du c&#244;t&#233; restaurant, l&#224; o&#249; on ne sert pas d'alcool, qu'importe, le public est l&#224;, et Leroy assure sa part, quant &#224; ce qui traverse le gosse, de jouer devant eux, d'&#234;tre applaudi, puis de mettre quelques dollars dans sa poche, personne pour le dire, pas m&#234;me l'adulte, &#224; la fois trop taiseux et trop port&#233; sur la fiction, mais supposer qu'il &#233;tablit une relation entre le succ&#232;s obtenu et tout ce temps pass&#233; d'abord sur son Harmony-f-hole, puis sur la Martin acoustique avec micro plac&#233; &#224; l'int&#233;rieur de la caisse, supposer qu'il commence &#224; comprendre qu'il tient l&#224; un moyen d'&#233;chapper &#224; Pixley, de quitter ce bled o&#249; il n'y a rien d'autre &#224; faire que de jouer des heures sur sa guitare, quitter ce trou du cul du monde o&#249; on s'ennuie et cette famille o&#249; on souffre de d&#233;pression &#8212; c'est sa petite s&#339;ur Linda qui le dit, de lui et d'elle quand ils &#233;taient gosses, et apr&#232;s aussi &#8212; alors jouer, jouer pour s'arracher de cette vie, au lyc&#233;e passer des apr&#232;s-midi entiers &#224; travailler l'instrument avec un copain, Bobby Jobe, se d&#233;brouiller pour que le prof de musique leur confie un passe qui ouvre la salle de musique, former un groupe, les Dusty valley boys &#8212; pas une vall&#233;e de larmes mais c'est tout comme &#8212; mais jouer avec et pour des lyc&#233;ens, c'est trop proche des premi&#232;res exp&#233;riences &#224; l'&#233;glise ou &#224; l'&#233;cole : avec Jobe chercher des musiciens plus &#226;g&#233;s, qui puissent emmener le mat&#233;riel dans leur voiture et &#234;tre autoris&#233;s &#224; jouer dans des bars, et les trouver &#8212; Custer Botoms, un guitariste originaire d'Alabama, qui semble n'avoir enregistr&#233; qu'un 45 tours, Stood up blues face A, Someone to love me face B, qu'on retrouve dans quelques compilations consacr&#233;es au rockabilly, et Lewis Lyles, un violoniste dont le web ne semble pas avoir gard&#233; trace &#8212; former un groupe sans m&#234;me s'encombrer de lui trouver un nom, d&#233;crocher des engagements ici et l&#224; dans des honky tonks pour le week-end, jouer de la country et du rock, jusqu'&#224; ce que tout s'arr&#234;te un soir &#224; Tulare, au Forty Niner, apr&#232;s trois ou quatre semaines de succ&#232;s : il aura suffi d'un flic et d'un contr&#244;le d'identit&#233; pour d&#233;busquer les deux mineurs, mais reste l'exp&#233;rience du plaisir de la sc&#232;ne, dans la poche les billets gagn&#233;s, douze dollars et cinquante cents par soir&#233;e &#224; la fin de l'aventure, se dire que c'est &#231;a qu'on veut faire, et le verbaliser, dans ce contexte du lyc&#233;e o&#249; les gamins de prolos n'ont pas la vie facile &#8212; &#224; la fa&#231;on d'un Keith Richards confier &#224; Jobe du haut de ses seize ans : &lt;i&gt;I ain't goin' to do no work, man. I got that guitar and that's all I'm goin' to do&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&#8230;]&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;em&gt;18, garder traces&lt;/em&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;visionner sur e-bay le magn&#233;tophone &#224; bandes achet&#233; par son beau-fr&#232;re, un Voice of Music Model 710, un appareil &#224; lampes et aussi portatif qu'il pouvait l'&#234;tre &#224; l'&#233;poque, parall&#233;l&#233;pip&#232;de de plus de 14 kilos &#8212; une notice dit 406 x 254 x 368 mm &#8212; avec sa poign&#233;e sur le haut l'engin s'apparente &#224; une valise en cuir, si ce n'est la pr&#233;sence sur l'un des c&#244;t&#233;s d'une enceinte compos&#233;e de deux haut-parleurs prot&#233;g&#233;s par un canevas &#8212; woofer pour les basses, tweeter pour les aigu&#235;s &#8212; regarder ce magn&#233;tophone sur lequel Buchanan branchait le micro install&#233; sur sa Martin acoustique et un autre pour la voix, enregistrait les morceaux qui passaient &#224; la radio et qu'il avait m&#233;moris&#233;s, plus quelques plans qu'il essayait, des encha&#238;nements d'accords de jazz, c'&#233;tait encore un temps d'apprentissage, il n'a que 17 ou 18 ans, d&#233;clame les paroles des chansons plus qu'il ne les chante, c'est du moins ce que dit son beau-fr&#232;re, portrait d'adolescent timide &#8212; jamais tu n'auras acc&#232;s &#224; ce qui fut alors enregistr&#233;, savoir seulement qu'il ne reste qu'une bande, avec une vingtaine de morceaux, rapprocher ces enregistrements des cassettes qu'il entassera plus tard dans son sous-sol, travaux pr&#233;paratoires, bouts d'id&#233;es fix&#233;es, se dire que cette part-l&#224; de son travail te demeurera inconnue, de la m&#234;me fa&#231;on que tu n'auras pas acc&#232;s &#224; ce qu'il jouait dans les clubs &#8212; le public n'y est pas de ceux qui bricolent du bootleg, peu importe qui joue, tant que la musique est bonne et la bi&#232;re fra&#238;che &#8212; m&#234;me si la musique jou&#233;e dans ces clubs constitue la meilleure part disait Dale Hawkins, dans la stimulation que provoquent le public, la prise de risque de l'improvisation, comme tu n'auras pas acc&#232;s &#224; ce qu'il jouait le soir apr&#232;s les concerts dans une chambre d'h&#244;tel, entour&#233;s de musiciens, tous affirmant que c'&#233;tait l&#224; que Buchanan &#233;tait le meilleur, ouvrait des voies nouvelles, d&#233;frichait de l'inou&#239;, comme tu n'auras pas acc&#232;s &#224; ce petit disque rouge enregistr&#233; pour sa m&#232;re dans un magasin de musique, en compagnie de son fr&#232;re J.D., se dire qu'il existe l&#224; une &#339;uvre fant&#244;me, songer au paradoxe d'une cr&#233;ation sans trace accessible, et en quoi &#231;a nous d&#233;range, s'interroger sur ce qui nous pousse &#224; d&#233;sirer la conna&#238;tre, se demander pourquoi nous consid&#233;rons que &#231;a nous &#233;tait destin&#233;, sinon parce que nous sommes encore dans l'attente d'une r&#233;v&#233;lation, ou parce qu'en consum&#233;ristes ext&#233;nu&#233;s nous ne trouvons plus le frisson que dans le rare, &#224; moins que ce ne soit go&#251;t de la l&#233;gende &#8212; mais d'abord se demander o&#249; se construit une &#339;uvre, si pour un musicien comme Buchanan c'est dans la logique industrielle d'une maison de disques, ou bien dans le travail solitaire, qui peut sembler inachev&#233;, inabouti, parce qu'en dehors des formats impos&#233;s par le commerce, et curiosit&#233; d'&#224; quoi ressemblerait aujourd'hui la carri&#232;re de Buchanan &#8212; peut-&#234;tre des formes br&#232;ves post&#233;es sur le web, des enregistrements live pour refl&#233;ter invention et lyrisme, sans doute dans une d&#233;marche d'autoproduction, comme il l'a tent&#233; en 1972&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&#8230;]&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;em&gt;26, ne plus (1)&lt;/em&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;approcher ce qui semble &#234;tre un renoncement, un creux temporaire, quand quitter le m&#233;tier de musicien, gagner sa vie autrement, non pas renoncer &#224; la musique, mais en faire une part autre de sa vie, de soi ce n'est pas s&#251;r, mais admettre qu'elle n'occupe plus la premi&#232;re place dans l'ordre des jours, qu'elle subisse rel&#233;gation au temps sauvegard&#233;, vol&#233;, s'inscrive dans une discontinuit&#233;, se fragilise, comme un abandon de ce qui, jusqu'alors, a donn&#233; aux jours sens et couleur &#8212; on avait pourtant inscrit en soi comme &#233;vidence que c'&#233;tait &#231;a qu'on ferait de sa vie, et rien d'autre &#8212; avoir quoi en t&#234;te le matin, devant le tas de prospectus qui vantent une encyclop&#233;die, penser &#224; quoi devant les portes d'entr&#233;e des pavillons, au moment d'y frapper, pousser le bouton de la sonnette, aux gosses, aux factures, ou envahi d'un sentiment d'&#233;chec, ou accroch&#233; par un plan, une m&#233;lodie qu'on ne pourra jouer que le soir, qu'on aurait pu d&#233;velopper guitare en mains, qu'on aurait pu enregistrer par peur de l'oubli, ou bien taraud&#233; du ridicule, amer s'en vouloir de faire encore semblant d'y croire, s'y raccrocher, quand, comme un signal, ce premier &#233;l&#232;ve qui se tient devant vous : on a rejoint l'arri&#232;re-boutique d'un magasin de musique, il y a une affichette sur la vitrine, ou derri&#232;re le comptoir, avec dessus ce nom qui est le v&#244;tre, on fait comment devant ce gamin embarrass&#233; d'un instrument d'occasion qu'il est parvenu &#224; s'offrir &#8212; la guitare est devenue &#224; la mode depuis la British invasion &#8212; il a peut-&#234;tre travaill&#233; pour se la payer, il a appris quelques accords avec un cousin, un copain, imit&#233; quelques bouts de solos en &#233;coutant la radio, en rejouant des disques, c'est en lui le r&#234;ve maintenant, c'est &#224; lui d'actionner les possibles, se dire quoi, paire de ciseaux dans une main, un peigne dans l'autre &#8212; il y a eu le bureau d'aide sociale quelques semaines auparavant, des papiers qu'il a fallu remplir, une signature &#224; apposer &#8212; on les regarde comment ses mains, quand prendre son premier cours de coiffure puis travailler dans un salon de Clinton, Maryland &#8212; alors effacer d'un trait de fiction ces quelques semaines, ces quelques mois, raconter qu'il suffit de poser ses outils, quitter le salon et traverser la rue, il n'en faut pas plus pour renouer, quelques mots, une sc&#232;ne comme au cin&#233;ma, se diriger vers un inconnu qu'on aper&#231;oit &#224; travers la vitrine, une guitare &#224; la main, sortir et lui proposer de l'&#233;changer, comme s'il &#233;tait impossible de ne pas, de ne plus&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&#8230;]&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;em&gt;28, Mallarm&#233;&lt;/em&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;recourir &#224; un qui ne jouait pas de Telecaster, mais savait que la mort gagne du terrain quand on s'&#233;loigne de ce qui compte, de ce qui fait sens : &lt;i&gt;un po&#232;te doit &#234;tre uniquement sur cette terre un po&#232;te, et moi je suis un cadavre une partie de ma vie&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Lettre de Mallarm&#233; &#224; Cazalis, 26 d&#233;cembre 1864.&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;a href=&#034;https://www.maulpoix.net/Mallarme.html&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Lettre de Mallarm&#233; &#224; Cazalis&lt;/a&gt;, 26 d&#233;cembre 1864.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Juliette Derimay | focale</title>
		<link>http://tierslivre.net/revue/spip.php?article811</link>
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		<dc:date>2021-12-29T16:01:18Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon, pour Tiers Livre</dc:creator>


		<dc:subject>bestiaire, animal</dc:subject>
		<dc:subject>photographie, sur la photographie</dc:subject>
		<dc:subject>&#233;critures du corps</dc:subject>
		<dc:subject>2022, 1, printemps</dc:subject>
		<dc:subject>Derimay, Juliette</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;&#171; &#201;crire avec la lumi&#232;re ou avec un crayon ? &#187;&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="http://tierslivre.net/revue/spip.php?rubrique4" rel="directory"&gt;narrations non-fiction&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="http://tierslivre.net/revue/spip.php?mot77" rel="tag"&gt;bestiaire, animal&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://tierslivre.net/revue/spip.php?mot267" rel="tag"&gt;photographie, sur la photographie&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://tierslivre.net/revue/spip.php?mot269" rel="tag"&gt;&#233;critures du corps&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://tierslivre.net/revue/spip.php?mot360" rel="tag"&gt;2022, 1, printemps&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://tierslivre.net/revue/spip.php?mot366" rel="tag"&gt;Derimay, Juliette&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;em&gt;L'AUTEURE&lt;/em&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Juliette Derimay, est n&#233;e dans le Nord en 1970 avant d'aller vivre avec ses parents en Alg&#233;rie, &#233;tudier &#224; Nancy, commencer &#224; exercer en tant que professeure de math&#233;matiques dans les Vosges puis &#224; Dunkerque et de partir s'installer en Allemagne pour une douzaine d'ann&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Actuellement, elle vit, lit et &#233;crit tout au bout d'un petit chemin dans la montagne en Savoie, y travaille &#233;galement dans un labo photo de tirages d'art et en profite pour construire doucement des liens entre les images des autres et ses propres textes. Entre autres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Son premier livre, &#171; Voyage en Irr&#233;el &#187;, paru en 2021 a &#233;t&#233; &#233;crit avec le photographe Nicolas Orillard-Demaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Son site : &lt;a href=&#034;https://www.les-enlivreurs.fr&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;les-enlivreurs.fr&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;em&gt;LE TEXTE&lt;/em&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;La distance focale est l'une des caract&#233;ristiques les plus importantes d'un objectif d'appareil photo. Elle permet de conna&#238;tre l'angle de vue, le grossissement, les proportions des &#233;l&#233;ments captur&#233;s et la distance &#224; respecter entre sujet et photographe. Plus la distance focale est grande, plus l'angle de vue est petit et le grossissement important. Angle de vue et grossissements compar&#233;s avec la m&#234;me sc&#232;ne regard&#233;e directement par un &#339;il humain, sans appareil photo. La focale de 50 mm, dite standard, capture les images de mani&#232;re tr&#232;s similaire &#224; la fa&#231;on dont l'&#339;il humain per&#231;oit le monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; retour &lt;a href='http://tierslivre.net/revue/spip.php?article810' class=&#034;spip_in&#034;&gt;sommaire hiver 2022&lt;/a&gt;, ou &lt;a href='http://tierslivre.net/revue/spip.php?rubrique5' class=&#034;spip_in&#034;&gt;accueil revue&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nota : remerciement suppl&#233;mentaire &#224; Juliette Derimay pour avoir pris en charge, avec l'&#233;quipe de &lt;a href=&#034;https://tirages-pro.com&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;tirages-pro.com&lt;/a&gt;, l'impression des tirages d'arts accompagnant le premier num&#233;ro de DIRE, revue imprim&#233;e. FB.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;
&lt;div class='spip_document_681 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='http://tierslivre.net/revue/IMG/png/romyfocale600.png?1640793575' width='500' height='333' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;br&gt;
&lt;em&gt;&lt;small&gt;photographie &lt;a href=&#034;https://www.facebook.com/rderimay&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;R&#233;gis Derimay&lt;/a&gt;&lt;/small&gt;&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;h2&gt;Juliette Derimay | focale&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;Foyer, feu, famille, focale, tous font partie de la tribu du focus latin. L'endroit o&#249; les rayons de lumi&#232;re se retrouvent pour former une image une fois pass&#233;e la lentille. L'endroit o&#249; l'histoire se cr&#233;e, par la voix du narrateur. La focale n'invente pas l'histoire, mais elle va influer, en imposant son angle et son point de vue, sur le lien qui se construira entre le lecteur et les &#233;l&#233;ments de l'histoire. Plus pr&#232;s, plus proche ? Pas si simple.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Prendre une photo, et pas uniquement prendre des notes ou amasser des souvenirs, &#231;a commence dans l'id&#233;e, longtemps avant que le corps ne s'en m&#234;le, que les doigts ne se posent sur les molettes et le d&#233;clencheur, que l'&#339;il ne se cale dans le viseur, que les muscles des bras et du dos ne se contractent pour maintenir la sc&#232;ne immobile dans l'&#339;illeton. Avant, il faut choisir sa focale : macro, t&#233;l&#233;objectif, standard ou grand angle pour les plus classiques. &#192; moins d'&#234;tre brid&#233; par la sp&#233;cialisation ou bien souvent, par le manque de moyens &#233;tant donn&#233; le prix de ces &#171; cailloux &#187;, le photographe dispose de plusieurs points de vue potentiels. Il doit choisir. Qui sera le narrateur ? O&#249; va-t-il se placer ? Observer les personnages de loin, mais en connaissant d&#233;j&#224; tout de leur environnement ? D&#233;velopper un d&#233;tail jusqu'&#224; l'indiscr&#233;tion ? Dessiner un portrait ? &#201;tablir un dialogue ? Choisir la bonne distance focale et donc l'angle de vue qui en d&#233;coule, la distance la mieux adapt&#233;e entre la lentille-narratrice et l'image de la sc&#232;ne &#224; d&#233;poser sur le capteur-lecteur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur une premi&#232;re image, les bords de la feuille pourraient &#234;tre d&#233;coup&#233;s comme une route de montagne qui grignoterait la pente en lacets. La nervure centrale bien droite s'amincirait vers le bord, encadr&#233;e par ses embranchements en ar&#234;tes de poissons. Entre les grandes art&#232;res principales, un quadrillage al&#233;atoire de ruelles historiques entrelac&#233;es pour village m&#233;di&#233;val. Des &#238;lots de vie entre coupe-gorge et guet-apens.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avec un objectif macro, on est pr&#232;s, tr&#232;s pr&#232;s, tous les sens peuvent participer. On est &#224; port&#233;e de main, de nez, d'oreilles, d'yeux et m&#234;me de papilles, &#233;ventuellement&#8230; Les jeunes feuilles, tout juste d&#233;pli&#233;es et &#224; peine grandies, encore h&#233;sitantes, au vert d&#233;bordant de jeunesse et d'&#226;ge tendre, peuvent vous donner un avant-go&#251;t de noisettes avec six mois d'avance. Au d&#233;but de leur vie, les feuilles contrastent encore vivement avec le bois du reste de l'arbre, couleurs vives, surfaces &#233;clatantes, avant d'&#234;tre marqu&#233;es par le temps, de se donner la couleur du tronc avec lequel elles se confondront. Alors en noir et blanc, seule leur forme les distinguera encore un moment des branches et du sol o&#249; elles iront se d&#233;poser, sans un bruit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avec un objectif macro, on se concentre sur un d&#233;tail dans le d&#233;tail, un tout petit &#233;l&#233;ment qu'on peut alors d&#233;crire avec minutie, un point de d&#233;part. Le cerveau du lecteur se met au travail. Feuille, arbre, for&#234;t, il s'implique, veut en savoir plus, imagine, cr&#233;e ce qui n'est pas dans la photo. Il entre dans l'histoire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Trop pr&#233;cis, trop scientifique, trop intrusif ? Trompeuses, ces ailes de papillons dont le motif dessine un masque africain. Trop pr&#232;s, l'&#339;il sait qu'il a vu trop gros, il s'&#233;loigne, a besoin du contexte pour comprendre, pour revenir &#224; sa vision &#224; lui. Alors on garde le bo&#238;tier, mais on change d'objectif. Le t&#233;l&#233;objectif grossit aussi, mais de loin, c'est lui qui nous fait voir la texture des cornes de la jeune antilope craintive cach&#233;e dans les herbes roussies de la savane ou les fines plumes encadrant le bec de l'aigle perch&#233; au sommet de l'arbre, toujours au sommet pour pouvoir rep&#233;rer avant de s'&#233;lancer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avec un t&#233;l&#233;objectif, le photographe se fait narrateur omniscient, il voit ce que notre &#339;il ne voit pas, mais garde en t&#234;te la sc&#232;ne en entier, le contexte, les alentours de la sc&#232;ne, ce qui s'est pass&#233; avant et pourra se passer apr&#232;s. L'objectif rep&#232;re une tache plus claire entre les feuilles des arbres, il sent une pr&#233;sence. Le t&#233;l&#233;objectif y d&#233;nichera l'&#339;il du l&#233;opard, un coin de fourrure tachet&#233;e, une oreille et ses d&#233;coupes d'identit&#233;s venues d'anciennes blessures. Voir de pr&#232;s sans &#234;tre vu. Sans d&#233;ranger et sans se d&#233;voiler. Juste la vue, pas m&#234;me l'odeur ni le bruit, pour peu qu'on sache rester discret, il peut capter l'intensit&#233; de la sc&#232;ne tout en restant &#224; l'ext&#233;rieur. L'image va extraire un instant, un d&#233;tail. Mais le photographe a vu avant et apr&#232;s, il a vu toute la sc&#232;ne, il connait l'histoire, lui. Il sait que ces t&#226;ches entre l'&#339;il et l'oreille, ce motif unique, c'est Romy, il sait son attitude fi&#232;re et hautaine de l&#233;oparde star, il sait ses poses de Cl&#233;op&#226;tre attendant son empereur et c'est &#231;a qu'il met dans sa photo, assurance et s&#233;r&#233;nit&#233; du reste du corps install&#233; dans la fourche d'arbre. Le t&#233;l&#233;objectif choisi le d&#233;tail qui signifiera, qui dira ce qu'il sait au-del&#224; de ce qu'il voit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour r&#233;tablir l'&#233;galit&#233; entre celui qui voit et celui qui est vu, il faut passer au 50 mm. Pas d'intrusion, pas d'observateur dissimul&#233;, &#233;galit&#233; des positions, &#224; port&#233;e de poign&#233;e de main. Le narrateur fait partie de la sc&#232;ne, le personnage peut le voir, l'entendre, le sentir, le toucher si besoin. Il dit &#171; tu &#187; avec la focale du portrait, de la photo de rue. Regard &#224; hauteur de regard, on passe au dialogue et &#224; l'&#233;change, par les yeux, l'attitude, la t&#234;te un peu inclin&#233;e, les plis qui disent le sourire, la s&#233;r&#233;nit&#233; ou la peur. Estragon et Vladimir discutent au 50 mm en attendant Godot, comme si Beckett &#233;tait l'un puis l'autre. Et dans ces photos en noir et blanc des rues du mill&#233;naire pass&#233; o&#249; passent l'attention, le d&#233;dain, la d&#233;tresse, l'amusement, l'amour ou la haine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour le spectateur d'une pi&#232;ce de th&#233;&#226;tre assis pr&#232;s de la sc&#232;ne qui assisterait &#224; l'&#233;change en restant ext&#233;rieur au dialogue, l'id&#233;al serait le grand angle. Pouvoir voir plus large que son &#339;il, toute la sc&#232;ne d'un seul coup, &#224; la fois la servante cach&#233;e derri&#232;re la porte et l'avare comptant ses pi&#232;ces. Pour voir plus tard, une fois le lien du regard avec l'animal rompu par le mouvement, pour agrandir la sc&#232;ne, comprendre la tension du regard par la pr&#233;sence de la proie Au prix d'une petite d&#233;formation, certes, mais ensuite, le cerveau effectue son travail et r&#233;tabli l'&#233;quilibre : il sait que les murs sont droits et parall&#232;les aux montants des portes comme des fen&#234;tres, que la Terre ne sera courbe qu'&#224; l'horizon, loin derri&#232;re le rideau d'arbres. Le grand angle est celui du contexte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#201;crire avec la lumi&#232;re ou avec un crayon ? Photographie ou litt&#233;rature, les pratiques se confondent, se r&#233;pondent, se ressemblent. Instantan&#233;it&#233; de l'image et temps de lecture feront la diff&#233;rence. Dans un texte, la dur&#233;e permettra de faire varier la focale, diff&#233;rente pour chaque sc&#232;ne, l'&#233;volution du point de vue compl&#232;tera le portrait d'un personnage, remettra l'ensemble dans son contexte avant de d&#233;velopper un d&#233;tail. Les changements de focale donneront le rythme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour l'image bien compos&#233;e, l'&#339;il du spectateur fera seul le travail du voyage dans la photo. Partir des d&#233;tails de l'iris, puis &#339;il, regard, t&#234;te, silhouette, feuillage, arbre, for&#234;t&#8230; Pour le texte, le lecteur fera le m&#234;me travail au fil des lignes, paragraphes et chapitres. La feuille, la pi&#232;ce, l'appartement, l'immeuble, la rue, la ville, la campagne, le pays&#8230; &#171; L'esp&#232;ce d'espace &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Image et texte, mariage d'&#233;motions.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Jean-Marie Graas | Oh la mer</title>
		<link>http://tierslivre.net/revue/spip.php?article805</link>
		<guid isPermaLink="true">http://tierslivre.net/revue/spip.php?article805</guid>
		<dc:date>2021-10-29T07:05:39Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon, pour Tiers Livre</dc:creator>


		<dc:subject>ville, urbanisme, vie urbaine</dc:subject>
		<dc:subject>r&#233;cit</dc:subject>
		<dc:subject>Li&#232;ge, Belgique</dc:subject>
		<dc:subject>2021, automne</dc:subject>
		<dc:subject>Graas, Jean-Marie</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;&#171; Oh la mer dira un enfant. &#187;&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="http://tierslivre.net/revue/spip.php?rubrique4" rel="directory"&gt;narrations non-fiction&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="http://tierslivre.net/revue/spip.php?mot19" rel="tag"&gt;ville, urbanisme, vie urbaine&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://tierslivre.net/revue/spip.php?mot35" rel="tag"&gt;r&#233;cit&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://tierslivre.net/revue/spip.php?mot230" rel="tag"&gt;Li&#232;ge, Belgique&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://tierslivre.net/revue/spip.php?mot356" rel="tag"&gt;2021, automne&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://tierslivre.net/revue/spip.php?mot359" rel="tag"&gt;Graas, Jean-Marie&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;l'auteur&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Je suis n&#233; &#224; Ougr&#233;e (Seraing) en 1956, je vis et travaille &#224; Li&#232;ge. Apr&#232;s des &#233;tudes de psychologie &#224; Leuven, d'arts plastiques &#224; Li&#232;ge, et un service civil &#224; Bozar Bruxelles, j'ai travaill&#233; en psychiatrie pendant une trentaine d'ann&#233;es dans un &#171; Centre th&#233;rapeutique &#224; activit&#233;s structur&#233;es &#187;, notamment en y animant des ateliers Peinture, Dessin et Carnets de bords. J'ai eu l'occasion, au sein de diff&#233;rents collectifs, de participer &#224; la publication de quelques textes et catalogues aux &#233;ditions de La Lettre vol&#233;e et Lamiroy (Bruxelles), aux &#233;ditions de la Province et du Club Andr&#233; Baillon (Li&#232;ge) et chez Tiers Livre &#201;diteur (Fran&#231;ois Bon).Je consacre d&#233;sormais davantage de temps &#224; l'&#233;criture&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;le texte&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Que chaque texte et chaque image puissent se lire et se voir ind&#233;pendamment les uns des autres tout en essayant aussi de cr&#233;er des liens entre eux (&#224; partir de l'eau, des rivi&#232;res, du Parc, des arbres, de la cuisine, du quotidien, des accidents&#8230;) ; ce qui permettra &#224; ce travail d'encore &#233;voluer sans pour autant &#234;tre certain que cela devienne un livre&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; retour &lt;a href='http://tierslivre.net/revue/spip.php?rubrique5' class=&#034;spip_in&#034;&gt;sommaire g&#233;n&#233;ral de la revue&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; &lt;a href='http://tierslivre.net/revue/spip.php?mot356' class=&#034;spip_in&#034;&gt;sommaire novembre 2021&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;div class='spip_document_669 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='http://tierslivre.net/revue/IMG/jpg/dsc00970.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='http://tierslivre.net/revue/IMG/jpg/dsc00970.jpg?1635682820' width='500' height='500' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;&#201;t&#233; pluvieux&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Le vacarme des h&#233;licopt&#232;res et des sir&#232;nes des services de secours, la puanteur m&#233;lange de putr&#233;faction de merde et de mazout ont disparu, tout au moins &#224; l'int&#233;rieur de la cit&#233;, restent les va-et-vient des charrois de tracteurs agricoles industriels reconvertis en semi-remorques tout-terrain qui traversent la ville d'une p&#233;riph&#233;rie &#224; l'autre pour charger et d&#233;charger des tonnes et des tonnes de d&#233;tritus et de d&#233;chets, &#224; ne plus savoir qu'en faire, o&#249; les stocker, comment les trier, ces aller-retour permanents rappelant &#224; bon escient que tout ce que nous poss&#233;dons peut &#234;tre r&#233;duit &#224; n&#233;ant en moins de temps qu'il n'en faut pour l'&#233;crire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a la froideur des chiffres, m&#234;me s'ils varient, 40 morts, 1 disparu dont on dit que le corps pourrait tout aussi bien &#234;tre retrouv&#233; &#224; Li&#232;ge, &#224; Maastricht, voire dans la Mer du Nord, des milliers de maisons inhabitables, 14 000 familles sans gaz, pas avant l'hiver, 2 p&#233;niches coul&#233;es pr&#232;s du port des yachts, obstruant la moiti&#233; du couloir de navigation sur une zone d&#233;limit&#233;e par d'&#233;normes bou&#233;es jaunes, emp&#234;chant &#224; cet endroit et pour un certain temps le croisement des gros tonnages, 1 vache sur le Pont de Fragn&#233;e, 1 veau (le sien ?) dans le bien-nomm&#233; Parc de la Boverie devenu piscine arbor&#233;e, mais ne faudrait-il pas revenir &#224; sa premi&#232;re appellation de Jardin d'Acclimatation, ne sommes-nous pas devenus exotiques &#224; nous-m&#234;mes, quelles nouvelles accoutumances nous faudra-t-il inventer s'il en est encore temps, 8 ponts inutilisables dans les vall&#233;es de l'Ourthe et de la Vesdre, le tunnel sous-Cointe toujours hors service transformant toutes les heures du jour en heure de pointe, 40 000 voitures d&#233;class&#233;es, des centaines et des centaines de potagers, prairies, terrains de sport contamin&#233;s pour des ann&#233;es, 150 000 tonnes de d&#233;chets, 1 500 000 000 d'euros (estimation basse) de dommages &#224; indemniser par les soci&#233;t&#233;s d'assurances&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Puis la vie a repris son cours de long fleuve intranquille, ainsi le weekend dernier une bagarre entre deux consommateurs a &#233;clat&#233; sur la terrasse d'un caf&#233; africain du quai de la Batte, un des deux protagonistes finissant par chuter dans le fleuve, une troisi&#232;me personne voulant lui porter secours a plong&#233; mais elle a, elle aussi, disparu, leurs deux corps sans vie ont &#233;t&#233; retrouv&#233;s le lendemain quai des Tanneurs, sur l'autre rive ; le surlendemain deux ouvriers qui travaillaient sur le chantier de l'&#233;cluse d'Ampsin-Neuville sont tomb&#233;s &#224; l'eau, pour une raison inconnue, si le plus jeune a pu &#234;tre secouru, le plus &#226;g&#233;, 63 ans, &#224; deux mois de la retraite, a &#233;t&#233; retrouv&#233; noy&#233;, 48 heures plus tard, &#224; Amay.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Que s'est-il exactement pass&#233; la semaine du 14 juillet, pas d'orage, pas un &#233;clair, pas un coup de tonnerre, mais trois jours de pluie droite, drue et continue, davantage que ce que les pr&#233;visions les plus pessimistes avaient imagin&#233;, l'&#233;quivalant pluviom&#233;trique de deux mois d'&#233;t&#233; concentr&#233; en 72 heures, les surfaces de sols encore capables d'absorber saturant les eaux ruisselant d&#233;valant vers les rues et les rus devenant torrents les rivi&#232;res d&#233;bordant sur les quais inondant d'abord les caves, &#224; cela s'ajoutant, dans la nuit du mercredi au jeudi, selon de nombreux t&#233;moins, deux tsunamis, vers 2h30 et 3h30 du matin, il faudrait plut&#244;t parler ici de deux vagues sc&#233;l&#233;rates correspondant apparemment &#224; deux l&#226;chers d'eau successifs du barrage d'Eupen r&#233;servoir d'eau potable devenant paradoxalement instrument de mort et de d&#233;solation ravageant toute la vall&#233;e de la Vesdre sur son passage, n'aurait-il pas fallu faire des vidanges pr&#233;ventives d&#232;s le lundi, a-t-on voulu prot&#233;ger la m&#233;tropole en sacrifiant les vall&#233;es p&#233;riph&#233;riques, une commission parlementaire devra r&#233;pondre &#224; ces questions mais jusqu'&#224; pr&#233;sent aucun institut d'enqu&#234;te n'a r&#233;agi &#224; l'appel d'offre du gouvernement.&lt;br class='autobr' /&gt;
Une cons&#233;quence inattendue de ces inondations risque bien d'&#234;tre la prolif&#233;ration d'une plante invasive rhizomique : la Renou&#233;e du Japon, plut&#244;t jolie avec de grandes feuilles vertes pointues et des plumets charg&#233;s de petites fleurs blanches, deux m&#232;tres de haut, si pas davantage. Il faudra y &#234;tre attentif et intervenir autant que faire se pourra.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Renouer avec le Japon, pays de toutes les catastrophes, dont on percevait confus&#233;ment qu'il avait &#233;t&#233; notre ennemi, mais dont la culture, au-del&#224; des conflits du vingti&#232;me si&#232;cle, m&#233;ritait d'&#234;tre mieux connue. Chez Le Livre aux tr&#233;sors, librairie bien appr&#233;ci&#233;e de la place, on est tomb&#233; par hasard dans le grand bazar du rayon Beaux-Arts, sur un dictionnaire japonais de combinaisons (348) de couleurs, l'auteur en &#233;tant Sanzo Wada, artiste avant-gardiste n&#233; &#224; l'heure en 1883 et mort dans les temps en 1967. M&#234;me si notre ancien directeur, aujourd'hui d&#233;c&#233;d&#233;, estimait qu'&#233;tudier un dictionnaire n'&#233;tait pas n&#233;cessairement le signe d'une bonne sant&#233; mentale, on se plonge volontiers et avec apaisement, en ces temps de pluie et de confinement, dans ce livre sans mots, on en reste sans voix, mais pas sans gestes.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;div class='spip_document_671 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='http://tierslivre.net/revue/IMG/jpg/dsc00977.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='http://tierslivre.net/revue/IMG/jpg/dsc00977.jpg?1635682848' width='500' height='232' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;div class='spip_document_670 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='http://tierslivre.net/revue/IMG/jpg/dsc00971.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='http://tierslivre.net/revue/IMG/jpg/dsc00971.jpg?1635682847' width='500' height='231' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;P&#233;niches obsessions&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Les deux p&#233;niches DOVE et QUINTUS QUARTET qui, n'ayant pas r&#233;sist&#233; &#224; la force du courant, avaient coul&#233; le vendredi 16 juillet &#224; c&#244;t&#233; du port des yachts, ont pu &#234;tre renflou&#233;es le mardi 31 ao&#251;t gr&#226;ce &#224; une &#233;norme grue sur barge venue tout expr&#232;s de Rotterdam. Elles pourront ainsi rejoindre bient&#244;t l'armada d&#233;j&#224; constitu&#233;e au gr&#233; de promenades le long du fleuve. Au cas o&#249; vous souhaiteriez organiser un d&#233;fil&#233;, nous vous conseillons une distance de s&#233;curit&#233; de trente-trois ca&#239;mans entre deux chalands, pour rappel, sur autoroute, elle est de trois crocodiles entre deux automobiles, (on peut compter &#224; voix basse) , on n'arr&#234;te pas une p&#233;niche comme une voiture. Quoiqu'il en soit, nous avons l'insigne honneur de vous pr&#233;senter :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;SPERA / SPES MEA / MIRA VITA / MIRA AXIOMA / ALTAMIRA / ANTARTICA / ARIZONA / AVALONA / VENEZUELA / LUALABA / HIROSHIMA / EUROPEO / GENO / MALM&#214; / COPENHAGEN / BIBERACH / ZUGERSEE / SCHELDE STAD / WELLAND / SELAVMI / POSSIDI / PEN HOET / SOLENTE / HALLAY / RIVAL / LITTORAL / MISTRAL / PARSIFAL / MAGELLAAN / PAYS DE LI&#200;GE / TCHANTCH&#200;S / HELLBOY / MOSAN / SATANAS / SAINTE RITA / SERENITAS / ASANA / BARAKA / BANCO / LA LIBERT&#201; / GLADIATOR / ZWAANTJE / KANAAL 69 / VERBROEDERS / VOLENDAM / LABE 26 / SAMOREUS / FIDUCIE / EXPANDED / DRIVING 2 / DISCOVERY / MGM / FLUVIUS / SKYLINE / TURQUOISE / STRANGER / YANKEE / FIGHTER / CHEYENNE / VAYA CON DIOS / CON AMORE / CONFORZA / COMUS / NEPTUNIA 44 / MERCURE / NAUSICAA / POSEIDON / PEGASUS / SALAMBO / ALENA / MARIA B. / LAURA / GWENDOLINA / ISELLA / ILINA / LAETITIA / LIA / ROSALIA /&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;ADRIANA / WILLINA / SABRINA / DORIA / GEMMA / JOHANNA / CATHY / GABY / NICKY / FLORENCE / PAULINE / JENNIFER 2 / LUCIENNE D. / CHRIS LI / GUNTER DEMANI / HENDRICUS / QUINTUS QUARTET / SEBA / MAARTJE / MARTCILINO / MATTHIAS OELRICH / ZEBULON / AMBIORIX / GWENN / LAMBADA / ZONGA / EL PASO / CALYPSO / CORSO / CURSOR / CORYLOPHIDA / INCA / TAMARIN / ALPINIST / BIG BEN / BEN D'OR / DOVE / LAGO / VIRGO / BRAVA / SANCTA MARIA / STELLA MARIS / POOLSTER / TYCHO / ISTAR / CALISTERA / DUO / DOLFIJN / FLIPPER / AQUARIUS / NARWALL / TAURUS / LI TOR&#200; / JAGUAR / CHARLES-EUG&#200;NE / CHARLOTTE / DUCHESSE / CH&#194;TEAU LAFITE / LACOSTE / LINDELO / SESANDA / ULEKRITE / QUDAJO / JOPA / MI-VIDA / CUTTY SARK / FACTOTUM / SPERANZA / NADA / SEMPER AVANTI / ALEA JACTA EST / KEDYS / KENAVO&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;div class='spip_document_672 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='http://tierslivre.net/revue/IMG/jpg/dsc00979.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='http://tierslivre.net/revue/IMG/jpg/dsc00979.jpg?1635682848' width='500' height='500' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;div class='spip_document_673 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='http://tierslivre.net/revue/IMG/jpg/dsc00984.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='http://tierslivre.net/revue/IMG/jpg/dsc00984.jpg?1635682849' width='500' height='500' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Oh la mer&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Au plus vite sans court-circuit juste quelques bulles ou serait-ce la digestion d'une carpe muette profitant du jour comme il vient attendant le meilleur dans son court-bouillon.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Deux h&#233;rons pieds dans l'eau d&#233;collent lourdement la r&#233;tine suit le virage large le rase-mottes le rase-remous leurs reflets flous sur la surface fragments mouvants d'id&#233;ogrammes chinois.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le fleuve et la d&#233;rive-rivi&#232;re r&#233;unis dans la largeur dans leurs largeurs par-del&#224; le ponton mitoyen leur confluence oblig&#233;e &#233;largie par les circonstances atmosph&#233;riques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Oh la mer dira un enfant.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;div class='spip_document_668 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='http://tierslivre.net/revue/IMG/jpg/dsc00921.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='http://tierslivre.net/revue/IMG/jpg/dsc00921.jpg?1635682806' width='500' height='500' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>J&#233;r&#244;me C&#233; | 20h59</title>
		<link>http://tierslivre.net/revue/spip.php?article802</link>
		<guid isPermaLink="true">http://tierslivre.net/revue/spip.php?article802</guid>
		<dc:date>2021-10-28T05:42:01Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon, pour Tiers Livre</dc:creator>


		<dc:subject>soci&#233;t&#233;, politique</dc:subject>
		<dc:subject>2021, automne</dc:subject>
		<dc:subject>C&#233;, J&#233;r&#244;me</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;&#171; Trop longtemps nous nous sommes r&#233;sign&#233;s. &#187;&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="http://tierslivre.net/revue/spip.php?rubrique4" rel="directory"&gt;narrations non-fiction&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="http://tierslivre.net/revue/spip.php?mot20" rel="tag"&gt;soci&#233;t&#233;, politique&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://tierslivre.net/revue/spip.php?mot356" rel="tag"&gt;2021, automne&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://tierslivre.net/revue/spip.php?mot357" rel="tag"&gt;C&#233;, J&#233;r&#244;me&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;l'auteur&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Essaye d'&#233;crire depuis l'adolescence. A particip&#233; &#224; de nombreux &lt;a href=&#034;https://www.tierslivre.net/ateliers/author/jeromece/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;cycles des ateliers du Tiers-Livre&lt;/a&gt;. Sur Facebook : &lt;a href=&#034;https://www.facebook.com/Jeromece6/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;J&#233;r&#244;me C&#233;&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;le texte&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Pour &#233;crire, le 25 ao&#251;t 2008, tu t'imposes cette contrainte : noter tous les soirs, quand tu vas relever tes m@ils &#8212; ce sera 20h59 ce soir-l&#224; et les suivants &#8212; l'accroche du fil d'actualit&#233; de la page d'accueil, au milieu des pubs, de ta bo&#238;te aux lettres virtuelle. Tu d&#233;cideras de poursuivre jusqu'au 25 d&#233;cembre et tu t'y tiendras sauf pour le 2 octobre. Une date par ligne dans les sept pages d'un petit carnet bleu &#224; spirale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#201;t&#233; 2018, toujours laborieux d'&#233;crire, reprendre le protocole 20 h 59. Changement d'adresse m@il pour une bo&#238;te plus sobre, alors te rabattre sur la page d'accueil de ton FAI. N&#233;cessit&#233; de cliquer pour avoir le titre complet et pas toujours &#224; 20 h 59. Sur la page, tu rep&#232;res aussi cette question lapidaire d'un sondage destin&#233; aux utilisateurs. Aucune garantie sur la repr&#233;sentativit&#233; du panel. Tu d&#233;cides, en plus de l'info la plus proche de ton horaire, de noter ces questions qui reviennent quotidiennement sauf le week-end. Plusieurs lignes par jour, vingt-quatre pages dans un carnet vert &#224; agrafes. Quoi en faire ? Transcription brute ligne &#224; ligne ? Trop hach&#233;. Tenter alors montage en blocs paragraphes d'abord avec coupure mensuelle puis tout fusionner pour une lecture d'une coul&#233;e, d'une glissade. M&#234;me voulu supprimer ponctuation et ne garder que les initiales aux noms. On invente rien, on exp&#233;rimente juste. Chantier &#224; suivre, si possible.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; retour &lt;a href='http://tierslivre.net/revue/spip.php?rubrique5' class=&#034;spip_in&#034;&gt;sommaire g&#233;n&#233;ral de la revue&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; &lt;a href='http://tierslivre.net/revue/spip.php?mot356' class=&#034;spip_in&#034;&gt;sommaire novembre 2021&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2&gt;SAISON 1. Du 25 ao&#251;t au 25 d&#233;cembre 2008&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;
&lt;i&gt;Trop longtemps nous nous sommes r&#233;sign&#233;s.&lt;/i&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Avalanche : des corps localis&#233;s. Cataclysme sur la sc&#232;ne internationale. Au tour de Bill Clinton et du colistier d'Obama. Obama joue gros. Cerveau : l'exploit. Moscovici l&#226;ch&#233; en direct par &#171; la bande des Flots &#187;. La fuite. UE-Russie une suspension. Y a-t-il eu une explosion des d&#233;rogations ?. Google Chrome presque nickel. Le CAC 40 plonge, l'euro au plus bas. Grosse pagaille &#224; la gare Montparnasse. Le toit d'un magasin s'effondre pr&#232;s de Grenoble. &#201;vacuations en masse &#224; Cuba. L'UE obtient un nouvel accord avec la Russie. L'injonction de Sarkozy &#224; MAM. Femme renvers&#233;e &#224; Paris le policier avait bu. MAM a re&#231;u le pr&#233;sident de la CNIL. Le pape en France, sa premi&#232;re journ&#233;e en images. Apr&#232;s Paris, Beno&#238;t XVI poursuit sa visite &#224; Lourdes. L'&#201;glise ne revendique pas la place de l'&#201;tat. Royal en passe de renoncer au parti ? Aucune inqui&#233;tude pour les banques fran&#231;aises. Maternelle : Darcos en remet une couche. Matignon exige, MAM ex&#233;cute. Accord entre Royal et des barons locaux. Gordon Brown tente de sauver sa t&#234;te. La gauche fait mieux que pr&#233;vu. Paris envoie des moyens suppl&#233;mentaires. Trop longtemps nous nous sommes r&#233;sign&#233;s. La m&#232;re d'Antoine et son concubin en garde &#224; vue. Le march&#233; tout puissant c'est fini. Fillon appelle &#224; &#171; l'unit&#233; nationale &#187;. Royal fait son show au Z&#233;nith. Abattu en pleine cours de prison. Wall Street d&#233;gringole apr&#232;s le rejet du plan de sauvetage. Les bourses europ&#233;ennes en hausse Wall Street suit. Collision en mer entre deux avions de chasse. ?. Le Plan Paulson adopt&#233;. Crise financi&#232;re : ce qu'ils ont d&#233;cid&#233;. Mort d'une octog&#233;naire : sur la piste de &#171; l'homicide volontaire &#187;. Du jamais vu depuis la cr&#233;ation du CAC. Le CAC boucle en petite hausse, Wall Street se cherche. Chute libre. Le CAC d&#233;visse au dernier moment. Sommet de L'Eurogroupe dimanche &#224; l'&#201;lys&#233;e. Roumanie-France : 90 minutes pour changer la donne. R&#233;union au sommet &#224; l'&#201;lys&#233;e. Fillon : des mesures pour l'emploi dans quelques jours. Priv&#233; de permis, Samy Nac&#233;ri renverse une polici&#232;re. Sarkozy appelle l'UE &#224; tirer les le&#231;ons de la crise. Une fillette abandonn&#233;e, une m&#232;re introuvable. Six cents millions perdus : inacceptable pour Sarkozy. Vers un Bretton Woods &#224; Washington ?. Les deux t&#234;tes de la banque se retirent. Lagarde maintenant pessimiste. Le clip de rap qui met en rogne les policiers. Bertrand Delano&#233; contredit par la justice. Accus&#233; de deux viols il est lib&#233;r&#233; par erreur. L'&#233;l&#232;ve avait menti en accusant son professeur. D&#233;monstration de force des opposants &#224; Berlusconi. Accus&#233; de viol, il s'enfuit avant sa condamnation. La crise affole les boussoles politiques. Quand l'&#201;cureuil vous fait payer double. Devedjan souhaite que Sarkozy redevienne le pr&#233;sident de l'UMP. La hausse se confirme. Trois gr&#232;ves au menu des retours de vacances. Jusqu'&#224; 5 heures de retard pour 45 TGV. Le centre de la France plac&#233; en alerte rouge. Meurtre de Sid-Ahmed : douze ans de prison contre le tireur. Les files s'allongent les candidats ont vot&#233;. Le cr&#233;ateur de Jurassic Park est mort. Les larmes de Bush. Barak Obama face aux journalistes. Apr&#232;s la pagaille, la contre-attaque. Trois mises en examen dans l'affaire des g&#233;lules amaigrissantes. Bush fait les honneurs de la Maison-Blanche &#224; Obama. Les dix otages sont libres. Sarkozy r&#233;clame une r&#233;forme apr&#232;s le meurtre. Royal candidate, l'ultimatum de Delano&#233;. Royal a pris des risques &#233;normes. Guerre des chefs : aux militants de trancher. Un forcen&#233; arm&#233; se retranche chez lui. Retraite &#224; 70 ans : c'est d'accord pour le S&#233;nat aussi. Uruguay, match amical dans les gradins ? Les gr&#233;vistes en masse, pas le service minimum. Hamon : &#171; mais o&#249; sont les cam&#233;ras &#187; ? Royal accuse : &#171; Aubry s'est pr&#233;cipit&#233;e. &#187; TER et Transiliens frapp&#233;s par la gr&#232;ve. La nouvelle patronne du PS cherche l'apaisement. Royal rencontre Aubry dans une &#171; tr&#232;s bonne ambiance &#187;. 15 &#224; 25 Fran&#231;ais bloqu&#233;s &#224; Bombay. La fondatrice de &#171; Princesse tam-tam &#187; tu&#233;e &#224; Bombay. La fin du cauchemar, le traumatisme des rescap&#233;s. Un mur d'eau s'abat sur le Luna Park de Cannes. Affaire Filippis : Sarkozy comprend l'&#233;moi suscit&#233;. Deux &#233;goutiers retrouv&#233;s morts &#224; Biarritz. Mais o&#249; est pass&#233; le dossier de l'affaire Clavier ? 20 ans de prison requis contre Ferrarra. Course poursuite : un homme abattu, 5 policiers bless&#233;s. Premier t&#234;te-&#224;-t&#234;te. Avalanches, deux skieurs tu&#233;s malgr&#233; les alertes. Le Chaos. Un b&#233;b&#233; de deux jours enlev&#233;s &#224; la maternit&#233; d'Orthez. Le trafic TGV bloqu&#233; &#224; Toulon apr&#232;s un double suicide. Les Europ&#233;ens sur la voie d'un accord sur le climat. B&#233;b&#233; enlev&#233; : la ravisseuse mise en examen. Neige : 2 morts et 100 000 foyers sans courant. Un compromis Sarkozy-Cop&#233;. Fillon : &#171; la menace terroriste sur la France est forte &#187;. Alerte pour les &#233;pargnants fran&#231;ais. 130 000 lyc&#233;ens dans la rue malgr&#233; l'ouverture de Darcos. Une bijouterie braqu&#233;e rue de Rivoli. Deux enfants meurent dans un incendie &#224; Marseille. Jeune tu&#233; &#224; Paris : deux mineurs &#233;crou&#233;s. Un sommet et une visite officielle avant les vacances. Meurtre en plein Paris. Le P&#232;re-No&#235;l habite en Belgique. Enfant de 3 ans mort : la pol&#233;mique.&lt;/p&gt;
&lt;h2&gt;SAISON 2. Du 25 ao&#251;t au 25 d&#233;cembre 2018&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;
&lt;i&gt;Faut-il ?&lt;/i&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Faut-il geler les prestations sociales ? Faut-il faire payer les retrait&#233;s ? Nicolas Hulot a-t-il bien fait de d&#233;missionner ? Environnement : Macron est-il &#224; la hauteur des enjeux ? Faut-il reporter le pr&#233;l&#232;vement &#224; la source ? Les Fran&#231;ais sont-ils r&#233;fractaires au changement ? Allez-vous jouer au loto du patrimoine ? Faut-il maintenir le pr&#233;l&#232;vement &#224; la source ? Fran&#231;ois de Rugy sera-t-il un bon ministre de l'&#233;cologie ? Faut-il une femme &#224; la t&#234;te de l'Assembl&#233;e nationale ? Le gouvernement manque-t-il d'humilit&#233; ? Faut-il publier les &#233;carts de salaires dans les entreprises ? Selon vous une alliance LR/RN est-elle possible ? D&#233;pendance aux r&#233;seaux sociaux : faut-il l&#233;gif&#233;rer ? Faut-il armer la totalit&#233; des policiers municipaux ? Faut-il en finir avec le changement d'heure ? Faut-il &#233;largir la redevance TV &#224; tous les foyers ? M&#233;decine : &#234;tes-vous pr&#234;t &#224; avoir recours aux t&#233;l&#233;consultations ? Audition de Benalla : comprenez-vous le boycott des s&#233;nateurs LREM ? Du travail &#171; en traversant la rue &#187; : Macron vous a-t-il choqu&#233; ? Marine Le Pen doit-elle accepter l'expertise psychiatrique ? Candidature &#224; Barcelone : Valls doit-il d&#233;missionner ? Faut-il rendre le cong&#233; paternit&#233; obligatoire ? Projet de vignette : faut-il plus taxer le transport routier ? Faut-il ouvrir la PMA &#224; toutes les femmes ? Allocations ch&#244;mage : faut-il une d&#233;gressivit&#233; pour les hauts-salaires ? Piratage de Facebook : les r&#233;seaux sociaux sont-ils dangereux ? Selon vous faut-il rendre un hommage national &#224; Charles Aznavour ? Selon vous Emmanuel Macron est-il arrogant ? Selon vous faut-il supprimer le poste de premier ministre ? Selon vous y a-t-il trop d'hommages nationaux ? Selon vous faut-il un remaniement de grande ampleur ? Climat : &#234;tes-vous pr&#234;t &#224; en faire plus ? Frais de sant&#233; : avez-vous d&#233;j&#224; renonc&#233; &#224; vous soigner ? Avortement : les propos du pape Fran&#231;ois vous choquent-ils ? Sant&#233; faut-il davantage taxer l'alcool ? Taxe d'habitation : comprenez-vous les maires qui l'augmentent ? Remaniement : Emmanuel Macron prend-il trop son temps ? Aude : faut-il revoir le syst&#232;me de vigilance de M&#233;t&#233;o France ? &#202;tes-vous convaincu par le remaniement ? Les p&#233;ages urbains sont-ils une bonne id&#233;e ? M&#233;lenchon est-il victime d'une &#171; offensive politique &#187; ? Faut-il s'inqui&#233;ter du &#171; Momo challenge &#187; ? Violences contre les profs : faut-il un plan d'action ? Faut-il supprimer les barri&#232;res aux p&#233;ages ? La France doit-elle arr&#234;ter de vendre des armes &#224; l'Arabie Saoudite ? Europ&#233;ennes : S&#233;gol&#232;ne Royal peut-elle rassembler la gauche ? Violence &#224; l'&#233;cole : soutenez-vous le recours aux forces de l'ordre ? Hausse des carburants le gouvernement doit-il intervenir ? Fusillade &#224; Pittsburgh : faut-il renforcer la s&#233;curit&#233; autour des synagogues ? Marion Mar&#233;chal serait-elle une bonne pr&#233;sidente des R&#233;publicains ? Pouvoir d'achat : avez-vous d&#233;j&#224; renonc&#233; &#224; vous chauffer ? Estimez-vous que votre pouvoir d'achat a baiss&#233; ces derniers mois ? Faut-il un contr&#244;le d'aptitude au volant pour les conducteurs &#226;g&#233;s ? &#201;cole : souhaitez-vous que les &#233;l&#232;ves portent un uniforme ? Hausse des calmants : les pistes du gouvernement sont-elles suffisantes ? 11 novembre : l'hommage &#224; P&#233;tain &#233;tait-il l&#233;gitime ? Hausse des calmants : le coup de pouce des distributeurs suffira-t-il ? Avez-vous une bonne image de Trump ? Macron a-t-il r&#233;ussi son itin&#233;rance m&#233;morielle ? Suppression de postes soutenez-vous la gr&#232;ve des enseignants ? Pollution : faut-il interdire les v&#233;hicules les plus anciens ? &#171; Gilets jaunes &#187; : participerez-vous aux blocages du 17 novembre ? Carburants : les annonces d'&#201;douard Philippe sont-elles suffisantes ? Faut-il une loi pour interdire la fess&#233;e ? Soutenez-vous le mouvement des gilets jaunes ? Les gilets jaunes doivent-ils poursuivre leur mobilisation ? &#171; Gilets jaunes &#187; : le gouvernement a-t-il raison de &#171; maintenir son cap &#187; ? &#202;tes-vous favorable au service national universel ? Renault : Carlos Ghosn devrait-il &#234;tre d&#233;mis de ses fonctions ? La politique du gouvernement a-t-elle nui &#224; votre pouvoir d'achat ? Nicolas Hulot devrait-il revenir en politique ? &#171; Gilets jaunes &#187; : le gouvernement doit-il l&#226;cher du lest ? &#171; Gilets jaunes &#187; : la r&#233;ponse du gouvernement est-elle satisfaisante ? Soutenez-vous les revendications des gilets jaunes ? Transition &#233;nerg&#233;tique : Emmanuel Macron vous a-t-il convaincu ? &#171; Gilets jaunes &#187; : soutenez-vous la nouvelle manifestation pr&#233;vue samedi ? &#171; Gilets jaunes &#187; : fallait-il compl&#232;tement fermer les Champs-&#201;lys&#233;es samedi ? Soutenez-vous la manifestation des &#171; gilets jaunes &#187; ? les Champs-&#201;lys&#233;es : faut-il instaurer l'&#233;tat d'urgence ? &#171; Gilets jaunes &#187; : Emmanuel Macron doit-il d&#233;missionner ? &#171; Gilets jaunes &#187; : la concertation politique peut-elle aider &#224; r&#233;soudre la crise ? &#171; Gilets jaunes &#187; : les annonces de Philippe sont-elles suffisantes ? Faut-il r&#233;tablir l'ISF ? &#171; Gilets jaunes &#187; : Macron doit-il prendre la parole avant samedi ? &#171; Gilets jaunes &#187; : soutenez-vous cette journ&#233;e de mobilisation ? &#171; Gilets jaunes &#187; : le bilan est-il positif pour les forces de l'ordre ? &#171; Gilets jaunes &#187; : faites-vous confiance au pr&#233;sident pour r&#233;gler la crise ? &#171; Gilets jaunes &#187; : les mesures annonc&#233;es par Macron sont-elles suffisantes ? &#171; Gilets jaunes &#187; : doivent-ils poursuivre le mouvement ? Attentat de Strasbourg : &#171; les gilets jaunes &#187; doivent-ils faire une tr&#234;ve ? &#202;tes-vous favorables &#224; l'usage du cannabis th&#233;rapeutique ? &#171; Gilets jaunes &#187; : fallait-il interdire les manifestations ? &#171; Gilets jaunes &#187; : pensez-vous que le mouvement est en train de s'essouffler ? &#171; Gilets jaunes &#187; : &#201;douard Philippe doit-il d&#233;missionner ? &#171; Gilets jaunes &#187; : souhaitez-vous un r&#233;f&#233;rendum d'initiative citoyenne ? Soutenez-vous les policiers en col&#232;re ? &#171; Gilets jaunes &#187; : soutenez-vous l'organisation d'un acte 6 ? &#171; Gilets jaunes &#187; : participerez-vous au grand d&#233;bat national ? Tous les Fran&#231;ais doivent-ils payer l'imp&#244;t sur le revenu ? &#171; Gilets jaunes &#187; : le mouvement doit-il se poursuivre ? &#171; Gilets jaunes &#187; : Emmanuel Macron peut-il apaiser les tensions ? &#171; Gilets jaunes &#187; : le mouvement doit-il se poursuivre apr&#232;s les f&#234;tes ?&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Laure Rocher-Luna | L'appartement d&#233;s&#233;quilibr&#233; </title>
		<link>http://tierslivre.net/revue/spip.php?article206</link>
		<guid isPermaLink="true">http://tierslivre.net/revue/spip.php?article206</guid>
		<dc:date>2017-09-17T05:45:02Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon, pour Tiers Livre</dc:creator>


		<dc:subject>ville, urbanisme, vie urbaine</dc:subject>
		<dc:subject>corps, soci&#233;t&#233;</dc:subject>
		<dc:subject>peintres, art, peinture</dc:subject>
		<dc:subject>Roche-Luna, Laure</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;&#171; c'&#233;tait le mois de f&#233;vrier et nous nous sentions comme dans une for&#234;t en plein milieu de la ville &#187;&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="http://tierslivre.net/revue/spip.php?rubrique4" rel="directory"&gt;narrations non-fiction&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="http://tierslivre.net/revue/spip.php?mot19" rel="tag"&gt;ville, urbanisme, vie urbaine&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://tierslivre.net/revue/spip.php?mot102" rel="tag"&gt;corps, soci&#233;t&#233;&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://tierslivre.net/revue/spip.php?mot160" rel="tag"&gt;peintres, art, peinture&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://tierslivre.net/revue/spip.php?mot348" rel="tag"&gt;Roche-Luna, Laure&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;L'AUTEUR&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Laure Rocher-Luna est peintre, avec une oeuvre de grande densit&#233;, souvent monochrome, mais qui chaque fois appelle une disposition dans l'espace qui en fait po&#233;sie, et qu'elle accompagne souvent de lectures, le temps de la lecture interf&#233;rant avec celui du voir et lui donnant sa temporalit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a quelques mois, l'appartement qui est sous son atelier prend feu, une personne va mourir. C'est ce qu'elle explore avec ce r&#233;cit troublant, et de m&#234;me rigueur que ce qu'elle peint.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et le glissement progressif vers le fantastique y est trait&#233; en ma&#238;tre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voir &lt;a href=&#034;http://lappartementdesequilibre.net/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;son site&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;FB&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Afin de pouvoir lutter contre les forces invisibles qui me mena&#231;aient, j'ai rendu mes forces visibles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Alors j'ai pu croire en elles. D'une certaine fa&#231;on, j'ai cherch&#233; l'arme adapt&#233;e pour contrer cet adversaire particulier. Le feu. Qui a attaqu&#233; la beaut&#233;, la clart&#233;, la luminosit&#233;. Le noir, le gris, la poudre, la suie sont ses expressions plastiques peintes dans un seul grand geste magnifique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; La force du feu est mi-visible, mi-invisible. Un temps, elle s'est mat&#233;rialis&#233;e en une grande beaut&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Cela a &#233;t&#233; les flammes, leur bruit assourdissant, cette sensation que malheureusement l'on ne peut pas regarder. L'homme que nous avons d&#233;couvert lorsque, tout juste conscients qu'un incendie avait pris dans l'appartement en dessous du notre, nous avons bris&#233; la porte, &#233;tait en train de regarder le feu, passionn&#233;, ce depuis un long moment qui a s&#251;rement dur&#233; pour lui une &#233;ternit&#233;. Il ne souhaitait pas partir et ce fait signifie peut-&#234;tre que ces flammes repr&#233;sentaient pour lui la condensation de sentiments r&#233;prim&#233;s durant des ann&#233;es. Peut-&#234;tre la r&#233;alit&#233; se montrait-elle enfin &#224; la hauteur de l'intensit&#233; de sa vie int&#233;rieure.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; L'incendie a laiss&#233; des traces. L'expression du feu a pris la forme de lignes verticales gris&#233;es courant du sol au plafond, d'immenses peintures monochromes noires de suie, d'installations de fils &#233;lectriques d&#233;nud&#233;s et de petites sculptures de plastique fondu. Son odeur &#233;tait enveloppante. Elle se faisait oublier jusqu'&#224; ce qu'en sortant de l'appartement elle se rappelle &#224; nous, si forte. Elle n'&#233;tait pas adapt&#233;e au monde du dehors. Parce que cette odeur est devenue la n&#244;tre, nous nous sentions appartenir &#224; l'intimit&#233; du feu. Malgr&#233; sa malveillance, nous nous sommes li&#233;s d'amiti&#233; avec ce visible de passage, et nous avons admir&#233; ses dessins m&#233;lancoliques. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;LE TEXTE&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Un &#233;quilibre a bascul&#233;. J'ai senti que cet endroit ne redeviendrait jamais ce qu'il avait &#233;t&#233;. La mort de la femme du couple du cinqui&#232;me &#233;tage a empreint l'espace de m&#234;me que la suie a impr&#233;gn&#233; les murs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela a commenc&#233; par une l&#233;g&#232;re fum&#233;e blanche aper&#231;ue &#224; travers la fen&#234;tre de mon atelier. Il faisait tr&#232;s froid et j'ai pens&#233; que quelqu'un se faisait couler un bain. J'ai cru qu'un chauffe-eau &#233;lectrique g&#233;n&#233;rait cette fum&#233;e au-dehors. &#192; vrai dire je n'ai m&#234;me pas pens&#233;. Mon cerveau s'est charg&#233; de former cette association : fum&#233;e blanche &#233;gale bain chaud. Pendant ce temps la pi&#232;ce situ&#233;e en dessous de mes pieds &#233;tait en train de br&#251;ler violemment. De longues minutes plus tard, peut-&#234;tre dix, apr&#232;s que nous ayons entendu des bruits sourds de meubles que l'on d&#233;place mais toujours aucun cri, j'ai senti une odeur inhabituelle. En un instant, tous les signes &#8211; le bruit, l'odeur, la fum&#233;e blanche &#8211; ont pris sens. Nous &#233;tions trois &#224; &#234;tre pr&#233;sents dans notre appartement cet apr&#232;s-midi-l&#224;, ses trois habitants. Nous sommes descendus en courant pour crier et frapper contre la porte de l'appartement du dessous. Le feu se faisait entendre, mais personne ne r&#233;pondait &#224; nos appels. Nous bris&#226;mes la porte et trouv&#226;mes un homme debout dans l'entr&#233;e. Il se tenait sur le seuil d'une pi&#232;ce enti&#232;rement en flammes vers laquelle il regardait, impassiblement, une petite cuvette en plastique &#224; la main. Une femme g&#233;missait quelque part. Les flammes gagnaient rapidement le plafond de l'entr&#233;e, au-dessus de la t&#234;te de l'homme. Nous le sais&#238;mes. Il ne souhaitait ni nous suivre ni nous dire o&#249; se trouvait sa femme. Il ne voulait pas descendre l'escalier et quitter son appartement. Nous f&#238;mes ce qu'il fut possible de faire et nous f&#238;mes moins que ce qu'il aurait &#233;t&#233; possible de faire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La femme est rest&#233;e. Elle s'est &#171; cach&#233;e &#187; nous a dit l'homme alors que nous descendions l'escalier.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;*&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Lorsque le feu fut &#233;teint et les pompiers partis, nous regagn&#226;mes les lieux, absolument stup&#233;faits de la nouvelle apparence imagin&#233;e par le feu. Le nouvel habit de l'immeuble &#233;tait grandiose. La mod&#233;ration et le charme de la cage d'escalier avaient &#233;t&#233; remplac&#233;s par un expressionnisme noir et puissant. Notre appartement avait &#233;t&#233; recouvert d'un voile gris, la luminosit&#233; y avait baiss&#233;. La poussi&#232;re de suie port&#233;e par l'eau des lances des pompiers s'&#233;tait condens&#233;e sous l'effet de la chaleur et avait couru du sol au plafond, puis elle &#233;tait redescendue lentement, imprimant des centaines de lignes grises et d&#233;licates sur les murs. La cage d'escalier, elle, avait &#233;t&#233; color&#233;e d'un noir profond et charbonneux, d&#233;couvrant sur le palier du cinqui&#232;me &#233;tage une grande b&#233;ance. Nous nous trouvions juste au-dessus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Malgr&#233; la mort de cette femme, alternaient en moi une grande excitation et un go&#251;t pour l'aventure de cette nouvelle vie dans ce nouveau paysage qui, de familier et rassurant, &#233;tait devenu dangereux et exaltant. &#192; cause du vide qui existait en dessous, je sentais que le sol pouvait s'effondrer &#224; tout moment. Mais ce vide sous nos pieds n'&#233;tait que la mat&#233;rialisation finalement assez naturelle d'une sensation existant en moi depuis toujours. L'&#233;quilibre pr&#233;caire auquel j'&#233;tais habitu&#233;e avait mu&#233; en un d&#233;s&#233;quilibre grisant. Et l'admiration pour la beaut&#233; de cet &#233;v&#233;nement affreux s'est entach&#233;e de la pr&#233;sence trop forte de cette femme, de cet homme et de cette puissance destructrice qui a d&#233;stabilis&#233; ce que l'on aimerait stable, le foyer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; partir de ce moment et pendant longtemps par la suite, je fus continuellement en alerte. Cela me semblait alors incroyable que des incendies ne se produisent pas plus souvent. J'&#233;tais toujours pr&#234;te &#224; voir revenir le feu. Mais il n'&#233;tait jamais vraiment parti. Le feu nous obs&#233;dait, nous le voyions partout. C'&#233;tait un personnage familier. Nous riions beaucoup, d'un humour bizarre, en faisant des feux dans notre chemin&#233;e. Le feu dans le d&#233;cor du feu. L'odeur du feu de bois dans l'odeur du feu froid. Ils auraient scandalis&#233;s les voisins qui comme nous &#233;taient hant&#233;s par son possible retour. En montant l'escalier, nous faisions tout pour leur cacher le bois que nous allions chercher au parc, comme les enfants prot&#232;gent les adultes qui s'inqui&#232;tent absolument de tout. Le bruit des branches qui craquent en br&#251;lant nous faisait fr&#233;mir, de peur et de d&#233;sir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous &#233;tions dehors dedans. En manteau dans le salon. Soufflant la fum&#233;e de notre haleine dans la cuisine. Habitant de tout notre corps cet espace qui en &#233;tait devenu un. L'immeuble s'&#233;tait incarn&#233;. La parole avait explos&#233;. La mont&#233;e de l'escalier &#233;tait devenue une travers&#233;e longue et heureuse, entrecoup&#233;e de rencontres avec les autres habitants. Au moindre son sur le palier, tous, nous ouvrions notre porte, avide de parler, de tout dire, de tout savoir. Jusqu'&#224; avoir &#233;puis&#233; tous les d&#233;tails, nous tournions autour des &#233;tages. Nous n'avions plus qu'un seul sujet de conversation, enfin, qui nous unissait tous dans cette cage d'escalier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La vie s'est r&#233;organis&#233;e au jour le jour dans l'appartement. Ce fut une vie toute occup&#233;e par le feu pendant plusieurs semaines, plusieurs mois. Les assureurs, experts, plombiers, &#233;lectriciens, experts du gaz, responsables du syndic, d&#233;contamineurs, architectes, voisins, venaient nous rendre visite &#224; toute heure. Le feu nous rapprochait, nous les invitions &#224; prendre le caf&#233;. Nous parlions, passionn&#233;s, du feu dont l'intensit&#233;, semblait-il, nous grandissait tous. Le quotidien s'&#233;tait aussi enrichi de l'absence du confort auquel nous &#233;tions habitu&#233;s : plus d'&#233;lectricit&#233; au d&#233;but, plus d'eau chaude, plus de chauffage. C'&#233;tait le mois de f&#233;vrier et nous nous sentions comme dans une for&#234;t en plein milieu de la ville.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'appartement &#233;tait d&#233;figur&#233;. Si d&#233;licatement marqu&#233;, gris et sale. Nous ne cessions de le regarder, d'admirer l'&#339;uvre de ce cr&#233;ateur destructeur, fascin&#233;s par chaque d&#233;tail invent&#233; par lui. Dans l'escalier, la peinture du faux marbre se d&#233;collait et se d&#233;colle toujours en des formes convexes et concaves qui laissent appara&#238;tre la pierre en dessous. Les portes d'entr&#233;es vernies de pourpre, dont la brillance s'est matifi&#233; de noir, toujours, se sont boursoufl&#233;es de cloques qui en explosant ont d&#233;couvert le bois. Les mati&#232;res premi&#232;res ont refait surface, r&#233;v&#233;lant la couche de sophistication urbaine qui les recouvrait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le verni du plancher s'est comme &#233;vapor&#233;. L'escalier a perdu de son &#233;clat. En le montant, on glisse de l'&#233;l&#233;gance de l'entr&#233;e, de ses plantes vertes nombreuses, du motif g&#233;om&#233;trique gris et bleu du sol, des marches qui s'arrondissent et s'aplatissent pour nous inviter &#224; les pi&#233;tiner, vers un parc de sculptures que la concierge ne veut plus visiter. Il commence avec le faux marbre et ses fausses asp&#233;rit&#233;s qui deviennent de plus en plus vraies. Il est orn&#233; de fils &#233;lectriques qui sont &#224; chaque &#233;tage plus d&#233;brid&#233;s, jusqu'&#224; faire un concours de petites sculptures de plastique fondu ! En montant l'escalier, un fil pend, que l'on ne voit pas car il se confond avec le mur, mais qui &#224; chaque passage d'une personne qui l'emm&#232;ne involontairement avec elle, retombe, et par ce bruit rappelle sa pr&#233;sence encore une fois oubli&#233;e. Au quatri&#232;me &#233;tage, une cravate de ruban plastique orange et blanche s&#251;rement tr&#232;s inutile faite autour d'un bo&#238;tier, est centr&#233;e entre les deux portes du palier. Au cinqui&#232;me &#233;tage, un jour, apercevoir l'appartement vide sans plus distinguer ses murs ni son sol ni son plafond mais le voir devenu une grotte de b&#226;ches blanches transparentes et moelleuses iris&#233;es par des spots puissants. Au sixi&#232;me &#233;tage, &#224; l'endroit de la lucarne qui montre le ciel, une b&#226;che bleut&#233;e avec des inscriptions arabes, qui bouge avec le vent et laisse tomber la pluie sur le sol. Notre porte d'entr&#233;e dont fut gard&#233; le cadre calcin&#233;, assembl&#233; avec une planche de m&#233;lamin&#233; noir clou&#233;e &#224; la substance charbonneuse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A l'int&#233;rieur, l'ext&#233;rieur est rentr&#233;. Le silence est bris&#233;. Celui des bruits de la rue qui ne montaient pas jusqu'au sixi&#232;me &#233;tage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il n'y a plus d'int&#233;rieur. Les vitres se sont l&#233;zard&#233;es. La porte d'entr&#233;e n'est pas une vraie porte. Elle laisse entrer l'air, par en bas, par en haut, elle peut &#234;tre forc&#233;e sans offrir de r&#233;sistance. Le froid entre. Les bruits entrent. Les gens entrent. Il n'y a plus de solitude. La femme s'est install&#233;e dans notre appartement, elle s'y sent bien, investi l'espace. Elle n'accepte pas mon ordre rigide qu'elle a compl&#232;tement chamboul&#233;. Elle refuse mes couleurs, qu'elle juge trop enfantines. Mon humeur, qu'elle trouve trop gaie. Elle aime les crises, ce qui explose, ce qui se r&#233;v&#232;le. Il n'y a plus de calme, plus d'ennui, le vide du dessous me fait l&#233;viter. Les autres yeux qui sont venus habiter cet appartement ont transform&#233;s les miens. &#201;lev&#233;e par cette vie dans ce lieu qui ne m'est plus familier, j'observe avec distance, et je ressens avec passion. Je d&#233;couvre &#224; chaque instant les qualit&#233;s de ce pays &#233;tranger qu'est devenu ma maison.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me dis &#224; moi-m&#234;me : Un jour, en un instant, sans que j'en sois pr&#233;venue, l'harmonie reviendra. Mais les mois passent et malgr&#233; mes efforts rien ne change. Je ne trouve pas l'endroit qui s'est d&#233;traqu&#233;. Ne saisis pas qui du lieu ou de moi ne va plus. Le probl&#232;me est-il dans l'appartement du dessous, dans le mien, dans l'escalier ? Est-il dans le sol, dans les murs, dans la douche ? Est-il dans les regrets, dans la culpabilit&#233;, la tristesse ? Dans les journ&#233;es, dans l'espace entre la lampe et le livre, dans l'espace entre l'entr&#233;e et la salle de bain ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le blanc n'est plus. Celui que l'on d&#233;sire pour ses murs. Le blanc id&#233;al. Celui que l'on imagine &#234;tre le meilleur pour nous, car il &#233;voque la lumi&#232;re, la vie, le calme &#8211; le vide &#8211; &#233;motionnel, l'intelligence, l'esprit civilis&#233; qui analyse en toute objectivit&#233;. Le blanc qui laisse de l'espace aux autres couleurs. Les pi&#232;ces lumineuses et a&#233;r&#233;es o&#249; nous souhaitons vivre afin d'avoir l'impression de contempler nos id&#233;es avec clart&#233;. Le blanc de l'ordre int&#233;rieur. Ce blanc perdit contre le noir. Il laissa place &#224; un monde caverneux. Finie l'injonction de la lumi&#232;re, de l'avancement, du bonheur. Le temps vint de profiter de cette petite parenth&#232;se obscure et de faire l'exp&#233;rience de ce monde renvers&#233; dans lequel le n&#233;gatif a gagn&#233;. L&#226;cher prise malgr&#233; soi un instant. Se reposer, cesser de chercher la lumi&#232;re &#224; tout prix pour se baigner dans sa couleur naturelle, le gris. S'y complaire, un peu. Je constatais qu'il y avait aussi une facilit&#233; &#224; &#234;tre heureux dans ce lieu qui l'&#233;tait un peu moins. Parce que l'on existe souvent en r&#233;action aux choses, que ce soit face &#224; une situation ou &#224; une personne, la p&#233;nombre de l'appartement ne nous assombrissait pas, bien au contraire. Le gris donnait du relief &#224; notre joie. Le contraste entre ces demi-teintes et les couleurs vives avait plus d'&#233;clat que n'en aurait eu l'alliance plus grossi&#232;re du blanc et des couleurs. Et le passage r&#233;cent de la mort donnait beaucoup de go&#251;t &#224; notre vie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle resta assez longtemps dans l'appartement. Je la sentais dans plusieurs endroits : dans la chambre que je r&#233;servais &#224; la location, et dans la salle de bain. Pendant les mois qui ont suivis, chaque jour vers quatorze heures, l'heure approximative de l'incendie, de l'eau se mettait &#224; couler spontan&#233;ment du pommeau de douche. C'&#233;tait comme une longue phrase. Je pouvais comprendre ce message car l'eau avait constitu&#233; un moyen r&#233;current employ&#233; par les d&#233;funts pour parler avec moi. Dans plusieurs endroits o&#249; j'avais v&#233;cu, les robinets s'&#233;taient ouverts spontan&#233;ment la nuit faisant couler l'eau tr&#232;s fortement. C'&#233;tait des phrases dont je ne pouvais comprendre le sens, mais dont je comprenais qu'il s'agissait d'une demande d'attention. C'&#233;tait une voix, un rappel. Je l'&#233;coutais sans toutefois vouloir commencer un dialogue. Avec les morts, j'avais toujours senti que la moindre r&#233;ponse &#224; une de leurs sollicitations pouvait enclencher une conversation qui ne terminerait jamais. Je feignais pour moi-m&#234;me de ne pas croire &#224; ces choses-l&#224;. Et je faisais croire aux morts que je faisais partie de ceux qui ne les entendent pas. Je fermais int&#233;rieurement mes yeux pour ne pas me confronter &#224; un monde trop grand, trop peupl&#233; que j'aurais alors rencontr&#233; dans chaque lieu visit&#233;. Je pleurais incessamment lorsque j'&#233;coutais une histoire dont ils &#233;taient les protagonistes, ce que je consid&#233;rais comme la preuve de leur vie et de mon d&#233;ni, un instant d&#233;nou&#233;. J'avais d&#233;cid&#233; de croire que les immeubles, les maisons, les appartements n'&#233;taient faits que de pierre, de bois et de pl&#226;tre, mais je savais au fond de moi qu'ils n'&#233;taient pas constitu&#233;s que de cela. Une habitante &#233;tait pass&#233;e d'un &#233;tat &#224; un autre et l'immeuble s'&#233;tait transform&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'appartement, d&#233;s&#233;quilibr&#233;, ne trouvait plus son sens. Il penchait d&#233;sormais de tous les c&#244;t&#233;s sans se souvenir de sa pr&#233;f&#233;rence pour l'un ou pour l'autre. Lorsque l'appartement en dessous de lui disparut, il perdit quelque peu son lien avec la terre. Il commen&#231;a &#224; flotter, au sixi&#232;me &#233;tage. Parfois, il se reconnectait &#224; son immeuble pour descendre l'escalier. Mais un immense vertige le prenait et il n'arrivait plus &#224; redescendre. Il &#233;tait mont&#233; trop haut. Il y &#233;tait rest&#233; trop longtemps. Il flottait, il tombait, il volait. En lui s'&#233;taient d&#233;sordonn&#233;s les &#233;tage clairs et compr&#233;hensibles de l'&#233;difice.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;*&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Quelque temps apr&#232;s la catastrophe de l'incendie ma compagnie d'assurance me proposa de mandater une entreprise d'embellissement afin qu'ils repeignent de blanc tous les murs de mon appartement. Avant cela ils avaient envoy&#233; une entreprise de d&#233;contamination, laquelle avait nettoy&#233; la suie qui collait grassement les murs et les meubles. Car je souhaitais prendre part de ces travaux et les suivre de pr&#234;t, je refusais l'entreprise propos&#233;e par l'assurance, pour faire venir, avec son accord, un groupe de peintres polonais de ma connaissance. Je savais Piotr, celui qui dirigeait cette affaire, tr&#232;s consciencieux et appliqu&#233;, et je pensais qu'il serait possible de discuter avec lui de chaque d&#233;tail des travaux, plus ais&#233;ment qu'avec des inconnus. Ainsi, les travaux commenc&#232;rent dans l'appartement o&#249; nous vivions. Nous y rest&#226;mes pendant tout le temps qu'ils dur&#232;rent. J'avais attendu avec une grande impatience cette remise &#224; neuf qui, je le croyais, pourrait restaurer dans ce lieu l'&#233;quilibre bris&#233; lors de l'incendie. Cela n'arriva pas. L'appartement fut repeint sans amour, sans attention, sans soin. Ce geste de peindre d&#233;sinvesti, seulement porteur de h&#226;te et d'indiff&#233;rence me bless&#226;t, car j&#180;&#233;tais persuad&#233;e que ce que le peintre ressentait en appliquant la peinture sur les murs s'y imprimerait &#224; jamais. Comme si peindre consistait &#224; appliquer ses sentiments, ses convictions les plus profondes, &#224; d&#233;poser sa personne sur une surface. Ainsi, je voyais les murs se charger, jour apr&#232;s jour, de d&#233;go&#251;t pour cette t&#226;che, de m&#233;pris pour nous, du plus grand d&#233;sint&#233;r&#234;t. C'&#233;tait absurde. J'attendais de ces hommes dont la peinture murale et les travaux de r&#233;novation &#233;taient le travail alimentaire qu'ils peignent mes murs comme je peignais mes tableaux. J'attendais d'eux qu'ils accomplissent chaque geste avec douceur et conscience comme s'ils s'&#233;taient occup&#233;s de leur enfant malade. Que chaque touche de peinture sur le mur soit porteur du projet de leur vie. &#201;videmment, ce ne fut pas du tout ainsi que cela se pass&#226;t. Piotr le consciencieux qui avait mont&#233; en grade envoya ses employ&#233;s &#224; sa place, lesquels semblaient vouloir unique&#173;ment en finir le plus vite possible avec leur journ&#233;e, cet appartement, ces murs qui ne repr&#233;sentaient rien. Ils s'enfermaient dans les pi&#232;ces &#224; repeindre, nous cachant les secrets de leurs proc&#233;d&#233;s, faisant des concours de vitesse de peinture, en m&#234;me temps que des concours de bi&#232;res polonaises. Ils allaient les chercher &#224; huit heures trente du matin, heure d'ouverture du supermarch&#233;, et de l&#224;, alternaient canettes de Redbull et canettes de bi&#232;re pour tenir jusqu'&#224; dix-huit heures et ne pas penser &#224; combien ce qu'ils faisaient les ennuyait. L'appartement ressortit de cette &#233;preuve blanc et ab&#238;m&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors, j'&#233;tais obs&#233;d&#233;e par l'apparence de l'appartement qui &#233;tait devenu le lieu de mes pens&#233;es, qui &#233;tait devenu ma t&#234;te m&#234;me, mon monde, qui s'&#233;tait resserr&#233; et r&#233;duit &#224; ces murs. Je ne voyais que le parquet en pente qui ne serait jamais droit, que les murs d'un blanc bleut&#233; de papier d'imprimante qui, tout juste repeints, se salissaient d&#233;j&#224;, mes tableaux voil&#233;s de gris qui avaient perdu leur lumi&#232;re, mes toiles pi&#233;tin&#233;es par les chaussures des pompiers. Tous ces recoins de l'appartement pas peints, mal peints, oubli&#233;s, non pens&#233;s. Toutes ces surfaces maltrait&#233;es par les peintres. Le lieu ab&#238;m&#233; par la vie souhaitait recouvrer son innocence. Puisqu'il n'avait pas su prot&#233;ger les tableaux, ces petits mondes purs et pr&#233;serv&#233;s, ni se prot&#233;ger lui-m&#234;me. Puisqu'il n'avait pas su &#234;tre un foyer immuable, inatteignable et s&#233;curisant qui permette de vouloir en sortir. Puisque le feu avait enfum&#233; ces petites pi&#232;ces au centre de l'&#233;difice, d&#233;nu&#233;es de portes et de fen&#234;tres, celles, invisibles, qui renferment le secret qui fait tenir l'immeuble entier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Puisqu'ils n'avaient pas su d&#233;poser leur amour sur le mur, je peignis l'appartement. Je d&#233;cidai d'en faire un tableau. La t&#226;che me parut d&#232;s le d&#233;but impossible. Je souffris et j'esp&#233;rais &#224; chaque geste. Le tableau de mon int&#233;rieur &#233;tait celui qui permettrait aux autres de voir le jour. J'ai peint les parois de ma t&#234;te de couleur pour y faire se r&#233;fl&#233;chir la lumi&#232;re. Je commen&#231;ai par mon atelier que je d&#233;cidais de recouvrir de bleu de Prusse. Munie d'un pistolet &#224; peinture, j'y envoyai un m&#233;lange artisanal d'eau et de pigment qui jamais ne s'y fixa. Les particules de pigments flott&#232;rent dans l'air, dans mon corps et se d&#233;pos&#232;rent partout. L'atelier &#233;tait devenu inhabitable, irrespirable. Je le condamnai une longue p&#233;riode pour m'attaquer au reste de l'appartement avec un peu plus de douceur, et surtout moins de gravit&#233;. J'avais commenc&#233; trop fort, &#224; cause du sentiment d'urgence. Pour la chambre qui n'&#233;tait pas la mienne, je choisis un rouge vermillon, qui donne de l'&#233;nergie. Dans la salle de bain, un vert d'eau, qui rafra&#238;chit. Dans la cuisine, un bleu d'outremer dont je recouvris les meubles puis la fen&#234;tre. La lumi&#232;re bleue de cette fen&#234;tre transforma tout, elle s'appliqua &#224; colorer chaque surface. Nous nagions dans l'eau de cette cuisine o&#249; il faisait maintenant toujours nuit. Tous les blancs se color&#232;rent. Un voile de coton transparent jaune citron filtrait la forte lumi&#232;re de la pi&#232;ce blanche et rouge laissant deviner derri&#232;re lui de douces ombres jaunes-gris&#233;es. Un voile vert d'eau s'y associait, qui fermait la salle de bain, dans laquelle se trouvait un myst&#233;rieux miroir qui ne refl&#233;tait plus personne. Il &#233;tait devenu un &#233;cran jaune qui ne regardait plus et demandait &#224; ce qu'on le regarde lui, pour ce qu'il &#233;tait. C'est ce m&#234;me jaune citron que j'appliquai dans mon atelier, apr&#232;s l'avoir d&#233;barrass&#233; de son bleu de Prusse trop obscur. Ce jaune de la premi&#232;re pi&#232;ce &#8211; la plus importante, le lieu de la peinture, qui devint, apr&#232;s avoir &#233;t&#233; le premier &#233;chec, la premi&#232;re r&#233;ussite &#8211; je l'appliquai sur le mur faisant dos &#224; la lumi&#232;re de la fen&#234;tre, au tout petit pinceau, afin de savourer chaque geste. Je le peignis en transparence afin de laisser filtrer en lui le blanc du mur, la lumi&#232;re forte de l'ext&#233;rieur, qui se cachait derri&#232;re lui mais explosait par la fen&#234;tre. Ce jaune, je le choisis, car il recouvrait d&#233;j&#224; les vitres de la fen&#234;tre de l'atelier, peintes puis f&#234;l&#233;es par la chaleur du feu, laiss&#233;es en place depuis des mois. Quand enfin je m'&#233;tais d&#233;cid&#233;e &#224; les faire changer, le vitrier, mandat&#233; aux frais de l'assurance du syndicat de l'immeuble, responsable des ouvertures endommag&#233;s et non de l'int&#233;rieur qui &#233;tait &#224; ma charge, rempla&#231;&#226;t tout les carreaux, sauf un, le seul qui ne s'&#233;tait pas bris&#233; sous l'effet des flammes. Resta ce carr&#233; jaune. J'acceptai cette d&#233;cision, que je suivis, en accompagnant ce carreau peint d'un mur de sa couleur. Ainsi la douceur, la lumi&#232;re revint dans l'atelier. L'appartement ne s'&#233;quilibr&#226;t jamais, mais il v&#233;cut, et cette &#233;pop&#233;e de couleurs qui dura des mois couvrit l'exp&#233;rience du feu. Ce fut une &#233;preuve qui se substitua &#224; la pr&#233;c&#233;dente, et l'appartement oublia, un peu. Les traces de suie furent recouvertes par d'autres d&#233;sirs irraisonnables qui concurrenc&#232;rent la volont&#233; du feu de s'approprier le lieu. Il fut un artiste tr&#232;s impressionnant, le plus talentueux et le plus remarqu&#233; mais je combattis plus longtemps, plus obstin&#233;ment que lui et il fut chass&#233; de l'appartement &#224; jamais. L'appartement est toujours d&#233;s&#233;quilibr&#233;, peut-&#234;tre encore davantage par ces couleurs qui ne s'oublient pas, trop pr&#233;sentes pour que l'appartement s'efface devant la vie qu'y s'y d&#233;roule. Les couleurs sont devenues le nouvel ennemi, le nouveau d&#233;s&#233;quilibre encore &#224; r&#233;&#233;quilibrer.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Matthieu Duperrex | D&#233;lit d'intrusion dans infrastructure strat&#233;gique</title>
		<link>http://tierslivre.net/revue/spip.php?article196</link>
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		<dc:date>2017-09-15T05:30:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon, pour Tiers Livre</dc:creator>


		<dc:subject>ville, urbanisme, vie urbaine</dc:subject>
		<dc:subject>architecture, urbanisme, habiter</dc:subject>
		<dc:subject>Duperrex, Matthieu</dc:subject>
		<dc:subject>USA, Louisiane</dc:subject>
		<dc:subject>prison, justice</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;&#171; Il ne fait pas bon &#234;tre barbu dans le climat actuel. &#187;&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="http://tierslivre.net/revue/spip.php?rubrique4" rel="directory"&gt;narrations non-fiction&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="http://tierslivre.net/revue/spip.php?mot19" rel="tag"&gt;ville, urbanisme, vie urbaine&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://tierslivre.net/revue/spip.php?mot104" rel="tag"&gt;architecture, urbanisme, habiter&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://tierslivre.net/revue/spip.php?mot340" rel="tag"&gt;Duperrex, Matthieu&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://tierslivre.net/revue/spip.php?mot341" rel="tag"&gt;USA, Louisiane&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://tierslivre.net/revue/spip.php?mot342" rel="tag"&gt;prison, justice&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;L'AUTEUR&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Matthieu Duperrex et Claire Dutrait sont &#224; l'origine d'un site essentiel : &lt;a href=&#034;http://www.urbain-trop-urbain.fr/author/matthieu-duperrex/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Urbain, trop urbain, &#171; pratiquer la ville &#187;&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il a r&#233;cemment &#233;t&#233; accueilli pour une r&#233;sidence num&#233;rique &#224; &lt;a href=&#034;http://www.la-marelle.org/matthieu-duperrex/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;La Marelle&lt;/a&gt; &#224; Marseille.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme bien d'autres de ses amis blogueurs, j'ai suivi heure par heure, depuis Providence, cet &#233;t&#233;, son arrestation en Louisiane alors qu'il photographiait une installation industrielle. J'ai aussi suivi au jour le jour cette r&#233;sidence &#224; Marseille, qui le menait sur des lieux industriels ou urbains (dont Fos et Gardane) qui sont aussi pour moi des enjeux de travail.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je le remercie d'avoir bien voulu confier &#224; Tiers Livre ce texte sur son incarc&#233;ration en Louisiane, dont la Marelle a publi&#233; en tir&#233; &#224; part une version imprim&#233;e abr&#233;g&#233;e. Nous l'accompagnons ici de quelques photographies et d'une vid&#233;o in&#233;dite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On peut le suivre sur Twitter : &lt;i&gt;@urbain_&lt;/i&gt; ainsi que sur Instagram &lt;a href=&#034;https://www.instagram.com/urbain_/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;@urbain_&lt;/a&gt; (on y retrouvera des images en temps r&#233;el de Louisiane et de la r&#233;sidence Marseille).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voir aussi sur Tiers Livre &lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4097&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;PeriphStrip&lt;/a&gt;, livre et exp&#233;rience collective sur le p&#233;riph&#233;rique int&#233;rieur de Toulouse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;FB&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;LE TEXTE&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Matthieu Duperrex est arr&#234;t&#233; sur un parking, le 23 juillet 2015 &#224; 6 h du matin, dans la banlieue est de la Nouvelle Orl&#233;ans, alors qu'il prenait une photographie de raffinerie. C'&#233;tait &lt;a href=&#034;https://www.google.com/maps/@29.9301803,-89.9442671,49m/data=!3m1!1e3&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;l&#224;&lt;/a&gt;, pr&#233;cis&#233;ment. Il apprendra plus tard que l'infraction du Code p&#233;nal am&#233;ricain dont son cas relevait, l'article 61,A(2), &lt;i&gt;Unauthorized Entry of a Critical Infrastructure&lt;/i&gt;, stipule : &#171; &lt;i&gt;Whoever commits the crime of unauthorized entry of a critical infrastructure shall be fined not more than one thousand dollars or imprisoned with or without hard labor for not more than, six years, or both&lt;/i&gt;. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Matthieu a poursuivi avec Claire Dutrait son enqu&#234;te en Louisiane, &lt;a href=&#034;http://www.urbain-trop-urbain.fr/gaia-in-nola&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&#171; Ga&#239;a in Nola &#187;&lt;/a&gt; qui a d&#233;bouch&#233; depuis sur plusieurs projets de cr&#233;ation toujours en d&#233;veloppement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une version abr&#233;g&#233;e de ce texte a &#233;t&#233; initialement publi&#233;e dans la nouvelle &lt;a href=&#034;http://www.la-marelle.org/matthieu-duperrex/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;revue papier de La Marelle (Marseille)&lt;/a&gt; &#233;dit&#233;e par Pascal Jourdana, &lt;a href=&#034;http://www.la-marelle.org/premiere-chose-peux-dire-7/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;La premi&#232;re chose que je peux vous dire&lt;/a&gt;, janvier 2016.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;
&lt;iframe width=&#034;640&#034; height=&#034;360&#034; src=&#034;https://www.youtube.com/embed/IqmPmvq3-aw?rel=0&#034; frameborder=&#034;0&#034; allowfullscreen&gt;&lt;/iframe&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;La voiture s'engage dans une sorte de pr&#233;au ferm&#233; o&#249; il y a plein de casiers. Mains dans le dos, je m'extrais p&#233;niblement. On m'ouvre la porte vitr&#233;e qui donne sur ce qui semble &#234;tre le comptoir d'arriv&#233;e de toutes les arrestations du bled. Face &#224; moi, un bureau haut en contreplaqu&#233; bleu avec une console en pin sur laquelle les gros flics avec leur gros gobelet de caf&#233; viennent appuyer leurs coudes en faisant un brin de causette &#224; la grosse standardiste qui mange une grosse salade et r&#233;pond mollement au t&#233;l&#233;phone. Menottes enfin enlev&#233;es, je dois attendre face contre mur pendant que le patrouilleur explique mon cas au sergent. Le mur, c'est une paroi de parpaings peinte en bleu marine en bas et en blanc &#224; partir d'un m&#232;tre vingt. Le sol, c'est une chape de b&#233;ton. Charte graphique minimale mais efficace. On me fait passer dans un box &#224; c&#244;t&#233; de la buanderie : fouille corporelle y compris tousser &#224; poil en montrant son cul. Assez dr&#244;le, car ne comprenant pas l'&#233;nonc&#233; des consignes je fais tout de travers et le flic doit, avec pas mal de p&#233;dagogie je dois avouer, me mimer avec force geste des bras ce que je suis sens&#233; faire. Il ferme la ge&#244;le. Il revient, gants hygi&#233;niques enlev&#233;s, et m'administre un questionnaire qui ressemble &#224; celui qu'on remplit pour l'autorisation d'entr&#233;e sur le sol am&#233;ricain. Je r&#233;ponds &#171; non &#187; &#224; tout. La d&#233;clinaison de mon identit&#233; n'est pas une mince affaire, j'&#233;pelle deux ou trois fois pr&#233;nom et nom et il se plante, je propose d'&#233;crire moi-m&#234;me, il ne veut rien savoir. Tant pis, je m'appellerai &lt;i&gt;Deperrex Mattheau&lt;/i&gt;. On me place maintenant dans une cage qui est juste &#224; la gauche du comptoir de r&#233;ception. &#199;a doit faire six m&#232;tres carr&#233;s avec un large banc et un chiotte-lavabo tout inox. Sur le banc, y a un noir qui cuve et qui dort ou grommelle sous sa veste. Je reste debout et contemple le spectacle des entr&#233;es et sorties. Je me dis qu'on va sans doute bient&#244;t m'interroger, que je vais pouvoir m'expliquer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au comptoir, ils sont en train de fouiller mon sac et de tout glisser dans un sachet transparent : j'ai mon couteau Laguiole, mon appareil photo, trois objectifs, mes cl&#233;s, dix dollars, deux piles, un ticket de bus, une petite bouteille de flotte. Le sac lui-m&#234;me et ma chemise en lin vont dans un sachet en carton. J'avais eu le r&#233;flexe de prendre un t-shirt propre de rechange ce matin que j'ai eu le temps d'enfiler avant que les flics ne m'arr&#234;tent, afin d'&#234;tre plus pr&#233;sentable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s &#231;a, plus rien. Les gens d&#233;filent sans m'adresser un regard. Le mec sur le banc s'est r&#233;veill&#233; et commence &#224; envoyer des bord&#233;es d'injures &#224; la cantonade. Un flic lui dit de fermer sa gueule et d'arr&#234;ter de boire &#224; l'avenir. Ce &#224; quoi l'autre r&#233;pond par un rire sarcastique, &#171; &lt;i&gt;one day, one day for sure&lt;/i&gt; &#187;. On le d&#233;gagera de l&#224; trente minutes plus tard, sans d&#233;barrasser pour autant son plateau repas d&#233;gueulasse qui reste dans l'ouverture boite-aux-lettres de la grille. Les gars qui font le m&#233;nage et portent des plateaux repas (d'&#233;pais machin gris incassables et tr&#232;s lourds avec des compartiments pour les diff&#233;rents ratas des prisons, je comprendrai plus tard pourquoi c'est aussi solide), il y en a au moins deux fois plus que de flics, &#231;a n'arr&#234;te pas de d&#233;filer, et pour la plupart je ne vois pas trop la diff&#233;rence de look par rapport aux mecs qu'on am&#232;ne menott&#233;s ici. Y a juste qu'ils ont un grand t-shirt orange marqu&#233; &lt;i&gt;INMATE&lt;/i&gt; et qu'ils portent des bottes en caoutchouc. Ce sont sans doute des gars qui all&#232;gent leur peine en bossant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On place ensuite un jeune noir dans ma cellule, l'air rasta mal r&#233;veill&#233;. Je n'arrive pas &#224; comprendre ce qu'il dit, mais je l'indiff&#232;re vite et il se couche sur le banc. Ce doit &#234;tre une habitude ! Puis un troisi&#232;me arrive, rasta aussi mais trois fois plus gras, en d&#233;bardeur, sandales et short Nike. Alors lui, il r&#226;le bien, tout cela ponctu&#233; de &lt;i&gt;Fuck&lt;/i&gt; &#224; la douzaine. Il mouline des bras derri&#232;re les barreaux, j'ai peur de m'en prendre une. Il se calme bient&#244;t, on s'assied tous les trois, dont l'un sur les chiottes. D'une cellule en face les flics tirent un vieux junkie tatou&#233; tr&#232;s faiblard et blanc comme un linge, son visage perle de goutes de sueur, il doit &#234;tre m&#233;chamment en manque, le pauvre. Mais le ge&#244;lier fait vomir ce salaud l&#224; dans nos chiottes &#224; nous alors qu'on a enfin apport&#233; de la nourriture. La sc&#232;ne est appr&#233;ciable. On le vire, retour &#224; trois, encombr&#233;s par les plateaux. Pas bouff&#233; grand chose &#224; part leur riz aux haricots rouges.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une agent vient enfin me sortir de l&#224;. Depuis tout &#224; l'heure, je me dis que je vais avoir un entretien avec quelqu'un, un sergent ou je ne sais qui, pour raconter mon histoire, ma version des faits. Mais c'est pas pour &#231;a qu'on me fait sortir, c'est pour la biom&#233;trie : poste toi derri&#232;re la ligne droite face &#224; la cam&#233;ra, profil gauche, profil droite, ok, approche, ta main gauche, le pouce, les autres doigts, pareil pour la droite, maintenant la paume haute, la paume basse, le tranchant de la main&#8230; Et une derni&#232;re de chaque pour recouper toutes les infos et reconstituer la paluche enti&#232;re. Une fois scann&#233; je demande &#224; la dame ce qui se passe, &#224; quelle proc&#233;dure je dois m'attendre. Elle m'explique les choses sommairement. Je vais passer devant un juge tout &#224; l'heure qui va fixer un montant de caution pour ma sortie, je devrais ensuite m'en remettre &#224; une agence sp&#233;cialis&#233;e, une &lt;i&gt;Bail bond agency&lt;/i&gt; qui prend minimum dix pour-cent d'int&#233;r&#234;t, ensuite j'aurai une date de proc&#232;s&#8230; &#8212; &lt;i&gt;D'accord, mais quand puis-je dire ma version des faits ? &#8212; Vous verrez avec le juge.&lt;/i&gt; Il y a un t&#233;l&#233;phone dans la pi&#232;ce de biom&#233;trie, je demande &#224; la dame si je peux passer un coup de fil. Je me souviens de ce fameux droit que revendique toute personne arr&#234;t&#233;e dans les films am&#233;ricains, le droit &#224; un coup de t&#233;l&#233;phone et un seul. Je sors mon papier pr&#233;cieux, elle le num&#233;rote pour moi. Putain, le standard, ce con de flic a not&#233; le standard et pas le t&#233;l&#233;phone portable de mon contact direct au Consulat. Il est 8h40, ils ne doivent pas &#234;tre ouverts. C'est la premi&#232;re fois que je vois l'heure depuis mon arrestation et presque la seule. D&#232;s que vous &#234;tes enferm&#233; plus d'une heure dans une pi&#232;ce sans &#233;clairage ext&#233;rieur, c'est une loi : vous perdez toute notion du temps.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je retourne d&#233;pit&#233; dans ma cellule avec les deux autres rastas. On me fait signer une liste o&#249; sont mentionn&#233;s mes effets personnels. Je vois un peu comment ils organisent leur taf ici, et c'est d&#233;plorable. Tout repose sur des papiers renseign&#233;s &#224; la main et tenus ensemble avec des trombones, la pile augmente sur le comptoir et de temps en temps la r&#233;ceptionniste fait un tas dans une corbeille en m&#233;tal, les mecs reviennent fouiller dedans, recopient un truc puis reposent le papier. &#192; part &#231;a, c'est l'administration dans toute sa splendeur : ils passent leur temps &#224; papoter, &#224; se montrer des photos sur leurs t&#233;l&#233;phones, &#224; rapporter ce qu'untel aurait dit &#224; une telle et que &#231;a aurait bien fait marrer tout le monde. Ah et puis aussi, tr&#232;s important, ils se rendent des services en allant chercher de la bouffe au fast-food pour les autres. Ils n'arr&#234;tent pas de bouffer, surtout la r&#233;ceptionniste qui doit en &#234;tre &#224; son troisi&#232;me cake. Tout cela aurait l'air bien sympathique si nous, qui attendons derri&#232;re les barreaux, n'&#233;tions suspendus &#224; leur bon vouloir pour que notre cas avance. Le plus m&#233;chant des rastas fait savoir qu'il en a plein les couilles de ces conneries, ce &#224; quoi on lui r&#233;pond qu'il a int&#233;r&#234;t &#224; changer de ton et qu'il y a 70 &#171; process &#187; avant lui sur la table, qu'il a donc &#224; prendre patience.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On vient me chercher. Je fais un grand sourire. En fait le mec est plut&#244;t emmerd&#233;, le scan de mes empreintes digitales de tout &#224; l'heure a plant&#233;, faut tout refaire. Retour &#224; la salle de biom&#233;trie. Je me la joue tr&#232;s &#224; la cool avec le type, essaye de causer un peu et puis je lui demande, mouvement de t&#234;te hollywoodien vers le t&#233;l&#233;phone, si je peux passer le coup de fil auquel j'ai droit. &#8212; &lt;i&gt;Ok, allez y&lt;/i&gt;. &#199;a sonne, &#231;a sonne, et pis &#231;a r&#233;pond. La standardiste je lui dis que non, j'attendrai pas que la vice-consul termine sa conversation, que non je ne peux pas rappeler, que je suis dans une putain de prison avec un putain de flic &#224; c&#244;t&#233; de moi qui regarde sa montre. Ok, je patiente. La vice-consul ne se souvient pas de moi, mais ah, mais si, elle me remet bien s&#251;r : le gars qui vient faire un travail documentaire en Louisiane. &#8212; &lt;i&gt;Oui, voil&#224;. &#201;coutez, je suis bien emb&#234;t&#233;, on m'a arr&#234;t&#233; ce matin alors que je photographiais une raffinerie, je crois qu'on me prend pour un terroriste ou je ne sais quoi, je suis &#224; la prison de St Bernard Parish.&lt;/i&gt; Elle me fait r&#233;p&#233;ter. Le flic comprend que mon interlocuteur ne sait pas o&#249; c'est et me montre l'insigne sur son &#233;paule : SBPP. &#8212; &lt;i&gt;Le hic, madame, c'est que je n'ai pas mes papiers, ils sont chez moi, &#224; mon adresse, le 1614 Mazant street. M-A-Z-A-N-T Ils sont rang&#233;s dans le premier tiroir de la commode face au lit. Quelqu'un a les cl&#233;s et peut passer les chercher, elle s'appelle Miriam. &#8212; Non, je n'ai pas son num&#233;ro, en revanche, je vous demande de pr&#233;venir ma femme, dont voici le num&#233;ro en France : elle a le mail de Miriam, donc vous pouvez recouper l'info ensemble. Et par ailleurs, vous devez avoir au service culturel une copie de mon contrat avec l'Institut fran&#231;ais. &#8212; Monsieur Duperrex, on s'occupe de vous.&lt;/i&gt; Ouf ! Le flic voit que je suis soulag&#233; et &#231;a le fait marrer. Il est sympa ce mec. Mais je sens que la plaisanterie va durer un moment. Je lui demande avec culot s'il peut me pr&#234;ter un livre. Oui, un livre, n'importe quoi &#224; lire, ce que vous trouvez. Il &#233;carquille les yeux mais &#226;nonne. Bon signe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le temps s'&#233;graine dans la cellule. Un temps interminable au comptoir des naufrag&#233;s de la petite soci&#233;t&#233; de Chalmette et Saint Bernard, m&#234;me ballet de trous du cul qui se sont faits serrer aujourd'hui. Et puis du nouveau, plus effrayant. Des d&#233;tenus en combinaison orange vif arrivent en file indienne. La vache, ils ont des menottes aux poignets devant eux, et des menottes aux chevilles et m&#234;me une cha&#238;ne qui fait le lien entre les deux menottes. Ils avancent en sautillant l&#233;g&#232;rement pour ne pas se casser la gueule, comme &#231;a en procession malheureuse. J'adresse le plus compatissant des regards au black en premier plan qu'on fait mettre dos au mur pour le d&#233;tacher et le foutre dans la cellule &#224; c&#244;t&#233;, en transition de je ne sais quoi. Il me capte, on se comprend, l'humanit&#233; est l&#224;, sacr&#233;ment fragile. La brochette de prisonniers se voit servir quelques plateaux repas. Apr&#232;s on leur remettra les cha&#238;nes et ils repartiront de l&#224; d'o&#249; ils venaient, avec leurs petits pas. Dans l'autre sens, y a ceux qu'on am&#232;ne sans doute ailleurs, qui vont prendre un camion. Je me dis que c'est peut-&#234;tre pour aller &#224; une audience.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En parlant du juge, je l'attends toujours. J'imagine un &#233;norme noir chauve avec de grosses valises sous les yeux et l'air blas&#233; de ceux qui ont en entendu des pas tristes pour cinq g&#233;n&#233;rations. On m'apporte &#171; mon &#187; livre. C'est un roman de John Grisham de la s&#233;rie des Theodore Boone. Celui-ci s'intitule &lt;i&gt;The activist&lt;/i&gt;, ann&#233;e de publication 2013. J'avance facilement dedans, c'est de la litt&#233;rature pour adolescents. Mais on me tire de l&#224; bient&#244;t.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On vient me faire signer d'autres papiers avec mon avis de d&#233;tention. Cette fois encore je dis que mon nom est mal orthographi&#233;. Je m'appr&#234;te &#224; le corriger, le flic devient tout rouge et me dit que c'est hors de question. Par contre il me conc&#232;de un papier libre sur lequel j'&#233;cris mes &lt;i&gt;first name&lt;/i&gt; and last name correctement. Le flic passe du rouge au vert, d&#233;go&#251;t&#233; qu'il est, mais qu'on ne compte pas sur lui pour refaire la paperasse, je m'appellerai comme &#231;a et pis c'est tout. Quand je pense que tout est coordonn&#233; avec leurs putains d'empreintes digitales et de portraits, je me dis qu'il y a quelque chose de pourri dans leur saint royaume de la S&#233;curit&#233; int&#233;rieure. Deux ou trois heures plus tard, je ne sais pas, retour &#224; l'horrible box o&#249; l'on me fait mettre &#224; nouveau &#224; poil et toutes acrobaties d'usage, du genre montrer ta plante de pied, lever tes couilles pour voir si t'as pas planqu&#233; des fois une lame de rasoir dessous, etc. Mais j'ai d&#233;j&#224; fait tout &#231;a ! Pas grave, tu recommences. Sauf que cette fois-ci, on me prend mes fringues et on me donne la grande salopette ray&#233;e des d&#233;tenus. J'ai le droit de garder mon t-shirt blanc par contre. Un des employ&#233;s en orange m'apporte un filet de coton assez ample, contenant un n&#233;cessaire de toilette, une tasse en plastique et une cuill&#232;re-fourchette orange, et puis du PQ. La salopette qu'ils m'ont donn&#233;e est immense, je nage dedans.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le flic inspecte mon livre, que je tiens absolument &#224; emporter. Il trouve la requ&#234;te bizarre, mais apr&#232;s v&#233;rification suspicieuse, il m'accorde cette faveur. Nous empruntons le couloir mais nous passons vite la petite salle de biom&#233;trie. On avance tout droit. C'est une sorte de linol&#233;um au sol avec deux bandes noires parall&#232;les : les prisonniers doivent toujours marcher du c&#244;t&#233; droit, leur &#233;paule droite frottant contre le mur. L'&#233;clairage est assur&#233; par de grands n&#233;ons plafonniers, et les fen&#234;tres, tu oublies bien s&#251;r. On tourne &#224; droite, puis encore &#224; droite. C'est un colima&#231;on, cette architecture. Nouveau couloir apr&#232;s avoir pass&#233; une porte qui ne s'ouvre qu'en poste de commande, &#224; la demande de l'agent. C'est un blond un peu trop &#233;pais pour &#234;tre surfeur en Californie mais il en a la t&#234;te, m&#234;me si j'ai du mal en ce moment &#224; l'imaginer sur les vagues avec sa cha&#238;ne en or. Le couloir est sombre et dessert trois portes vitr&#233;es : une au fond, vers laquelle nous semblons nous diriger. Sur les c&#244;t&#233;s droit et gauche, c'est plus que des portes en fait : c'est comme un grand aquarium avec verre de s&#233;curit&#233; grillag&#233; et des huisseries d'acier, un montant tous les soixante centim&#232;tres. De chaque c&#244;t&#233;, c'est une quinzaine de bonhommes derri&#232;re ces vitres, debout devant des tables de m&#233;tal et jouant aux cartes. Les mecs regardent le nouveau passer, j'en m&#232;ne pas large. Mais quand le flic ouvre la porte grillag&#233;e de &#171; mon &#187; bloc, c'est encore pire. Sont au moins une vingtaine l&#224;-dedans, et les cellules sur deux &#233;tages cette fois-ci. &#199;a se pr&#233;sente d'abord par une salle commune avec quatre grandes tables d'acier dont les bancs sont int&#233;gr&#233;s ; il y a une t&#233;l&#233; qui hurle suspendue au fond &#224; gauche et puis sur toute la surface restante en long, huit cellules num&#233;rot&#233;es. Au-dessus, une coursive desservie par un escalier droit m&#233;tallique distribue huit autres cellules. Chacune est destin&#233;e &#224; deux pensionnaires : il y a le bloc acier chiotte-lavabo dans le coin gauche au fond (deux boutons pression, l'un pour la chasse, l'autre pour le jet d'eau du lavabo qui fonctionne comme une fontaine de lieu public, pas avec un robinet &#224; col de cygne), il y a une fen&#234;tre en meurtri&#232;re, cinq centim&#232;tres de large au plus, qui donne sur le semblant de jardinet int&#233;rieur, puis prenant la quasi totalit&#233; de l'espace, deux lits superpos&#233;s dans une structure de plateaux d'acier soud&#233;s et peints en bleu. Le dernier mur c'est la grille de prison : elle se compose d'une partie fixe et d'une partie coulissante myst&#233;rieusement actionn&#233;e &#171; en r&#233;gie &#187; par le personnel de la prison. Il y a d'ailleurs une cam&#233;ra de surveillance que je rep&#232;re imm&#233;diatement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le flic m'attribue la couchette sup&#233;rieure de la cellule six au rez-de-chauss&#233;e. Il oublie d'abord de me donner un matelas mousse, ce que rel&#232;vent imm&#233;diatement mes cod&#233;tenus. Une minute plus tard, je me retrouve avec mon ballot, seul avec tous ces mecs. Je baragouine ce que je peux, leur signifie que je suis Fran&#231;ais. Exotique. &#199;a va pour eux, je peux m'installer. Mon cod&#233;tenu me demande si je veux dormir en haut ou si le sol me va. Je trouve la question curieuse et lui signifie que je pr&#233;f&#232;re la banquette sup&#233;rieure qui m'a &#233;t&#233; attribu&#233;e. Il enl&#232;ve ses petits pots de lait, ses serviettes et son sac en toile&#8230; Je comprends alors le sens de sa question. Il n'y a aucun mobilier, aucun placard ou petite tablette, les mecs posent donc leur maigre barda sur le lit sup&#233;rieur et l'un des cod&#233;tenus dort au sol, qui n'est pas plus dur de toute fa&#231;on que le plateau d'acier. Le lendemain matin, je verrai tous les gars couch&#233;s par terre qui tentent de grappiller une heure de sommeil. J'installe vite fait la mousse avec le drap de mauvais coton us&#233;, pose mon filet &#224; oranges et mon livre. Un jeune gars blanc que je pense &#234;tre adolescent vient tout de suite fouiner. Il s'appelle P.G. Il a en fait vingt ans et est l&#224; depuis sept mois. Il veut me prendre un papier : on donne &#224; chaque prisonnier une liasse de papiers de nature administrative. Tu as le r&#232;glement int&#233;rieur et puis des formulaires &#224; remplir si tu veux protester, r&#233;clamer, faire valoir quelque chose comme un droit, s'il t'en reste. Ce qui int&#233;resse P.G. C'est la toute derni&#232;re page, celle du prix des articles &#224; vendre dans la prison : groles, pantalons blancs, shorts, t-shirts, jeux, et puis bouffe bien s&#251;r. Tout a un prix. Mon co-d&#233;tenu, lui, aimerait bien l'un des formulaires de r&#233;clamation, ce que je lui c&#232;de volontiers. Dans l'espace &#233;troit de la cellule, nous sommes quatre &#224; pr&#233;sent, deux jeunes assez excit&#233;s souhaitant savoir pourquoi je suis ici. P.G. le fouineur, de toute fa&#231;on, s'est saisi de mon arr&#234;t&#233; d'incarc&#233;ration, un papier &#224; code barre et num&#233;ro, surlign&#233; au stabilo, &#224; mon nom (enfin, ce qu'il en reste), avec mention de mon &#226;ge, de ma race et du motif de mon arrestation : &lt;i&gt;UNAUTH ENTRY CRITICAL INFRASTR&lt;/i&gt;. Les mecs comprennent pas ; je leur explique, ils trouvent &#231;a dingue, un peu marrant aussi. P.G. m'aime bien, suis adopt&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ose m'aventurer dans la salle commune et, tout en saluant de la t&#234;te les pensionnaires, j'essaye de compter combien ils sont, combien il y a de noirs, de blancs, de vieux, de tr&#232;s costauds, de tatou&#233;s jusqu'aux cheveux, de dents en or, de braillards, de taiseux au regard de tueur, de taciturnes &#224; l'&#233;cart de la meute, combien, combien, combien&#8230; Putain de merde. Je dissone. Mais le Fran&#231;ais qui comprend rien, &#231;a les amuse. Y a la t&#233;l&#233; avec des programmes &#224; la con et puis y a les jeux sur les grandes tables : deux jeux d'&#233;chec, un backgammon, un Scrabble avec dictionnaire et aussi les jeux de carte. Les joueurs d'&#233;chec jouent tr&#232;s vite, vraiment. Je ne saisis pas toujours leurs phases de jeu, certains faisant des erreurs &#233;normes et d'autres paraissant &#233;minemment strat&#232;ges, mais tous ont le style napol&#233;onien, tr&#232;s conqu&#233;rant et qui bouffe tout. Ils ne refusent quasiment jamais un &#233;change de pi&#232;ces. L'un des joueurs ressemble &#224; Mike Tyson. Sous son t-shirt, je devine des biceps qui tiennent de l'essieu d'autobus. Contre toute attente, il s'adressera &#224; moi plus tard pour me demander comment j'avais obtenu un livre et si je pouvais le lui passer lorsque je l'aurai termin&#233;. Sur le mur o&#249; pendouille sur un bras la t&#233;l&#233; il y a aussi trois t&#233;l&#233;phones, de ces vieux t&#233;l&#233;phones qu'il y avait dans les sous-sols des restaurants &#224; c&#244;t&#233; des toilettes autrefois. Certains prisonniers passent un coup de fil. Je suppose qu'ils doivent avoir des codes pour &#233;mettre un appel. L'une des premi&#232;res questions que l'on me pose, outre le motif de ma pr&#233;sence, c'est si j'ai des numbers. Des num&#233;ros de t&#233;l&#233;phone de gens &#224; appeler dehors, des soutiens, des amis, de la famille, un avocat. &#8212; &lt;i&gt;T'as pas de num&#233;ros ? Mais comment tu vas faire pour tenir ?&lt;/i&gt; &#192; c&#244;t&#233; des t&#233;l&#233;phones, il y a la mention que tout appel est enregistr&#233; et puis, il y a la liste des pr&#234;teurs asserment&#233;s, les &lt;i&gt;Bail Bound Agencies&lt;/i&gt;. J'essaye de rep&#233;rer s'il y a des chiottes plus discr&#232;tes qu'au beau milieu de la cellule et s'il y a des douches. Il y a en fait un bloc sanitaire par trav&#233;e, donc seulement deux toilettes &#171; discr&#232;tes &#187;, si on veut (pas de porte, mais le renfoncement du bloc sanitaire par rapport &#224; l'alignement des cellules) et deux douches (pas de rideau et rien pour poser des affaires) pour actuellement vingt-cinq types et pour une jauge th&#233;orique de trente-deux. J'ai vraiment de la chance de ne pas &#234;tre dans une prison surpeupl&#233;e, donc. La douche, je n'arriverai jamais &#224; avoir mon tour, soir comme matin, et pour ce qui est des chiottes, j'ai choisi de me constiper, et &#231;a a march&#233;&#8230; Ce que peut le corps&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai aucune id&#233;e de l'heure, il fait encore plein soleil dehors si j'en juge &#224; la meurtri&#232;re. Une petite sonnerie retentit : tous les prisonniers se dirigent dans leur cellule. En haut, en bas, les grilles se ferment sur nous. J'examine ce syst&#232;me : une b&#234;te cr&#233;maill&#232;re invisible dont le m&#233;canisme est prot&#233;g&#233; par un retour d'acier. &#192; la porte vitr&#233;e, un charriot avance doucement avec les pl&#233;nipotentiaires des plateaux repas, les rois de la taule. Les cellules s'ouvrent deux par deux : tu dois te pr&#233;senter &#224; la porte, saisir ton plateau et retourner &#224; ta cellule. La porte se referme et le man&#232;ge reprend pour deux autres cellules. La logique est &#233;vidente : &#233;viter le risque d'&#233;meute avec une porte entreb&#226;ill&#233;e. Il y a deux adjoints du sh&#233;rif plant&#233;s derri&#232;re le charriot. Ce moment est l'occasion pour certains de faire une r&#233;clamation, de demander des nouvelles de leurs pr&#233;c&#233;dentes requ&#234;tes (une assistante sociale, un agent probatoire, un transfert, une autorisation de parloir, etc.). Chaque fois qu'un officier sera pr&#233;sent, il y aura toujours un mec pour s'enqu&#233;rir de son dossier. Comme je les comprends ! Ici, t'es enferm&#233; et puis c'est tout, personne pour &#233;couter si t'es innocent, coupable, s'il y a des circonstances att&#233;nuantes &#224; l'infraction que t'as commise. Tout le monde semble s'en carrer profond dans le syst&#232;me judiciaire am&#233;ricain. Y a qu'un truc qui tienne, c'est la caution &#224; payer pour sortir de taule en attente de ton proc&#232;s, des sommes bien souvent extravagantes pour de pauvres bougres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le plateau repas est sans surprise, mauvais. Deux tranches de salami cuit, une pur&#233;e, un brouet de haricots pas identifiable. Le lendemain matin ce sera bien pire, des &lt;i&gt;grits&lt;/i&gt; (semoule de bl&#233;), des &lt;i&gt;beans&lt;/i&gt; en sauce blanche et une cr&#232;me vanill&#233;e. Pas de caf&#233;, juste un sachet de poudre d'&lt;i&gt;ice tea&lt;/i&gt;sucr&#233; &#224; diluer dans l'eau ti&#232;de que nous avons &#224; nos fontaines. Les portes se rouvrent et on empile nos plateaux &#224; c&#244;t&#233; de la porte d'entr&#233;e. Les mecs du service reprendront &#231;a tout &#224; l'heure en faisant glisser la pile enti&#232;re du pied. Le temps commun reprend une heure puis la lumi&#232;re vacille : nouveau signal, tout le monde entre &#224; nouveau dans la cellule qui lui est impartie et les grilles se ferment. Elles ne rouvriront que le lendemain. Je m'allonge sur ma couchette et lis. Bient&#244;t un sh&#233;rif se pointe pour faire l'appel. Je d&#233;cline mon nom et il ne m'a pas sur la liste, je m'approche de la grille et lui indique le nom, surlign&#233;, tout en bas. Le sh&#233;rif r&#226;le, je suis pas inscrit dans la bonne case. Les prisonniers l'interrompent. Ils veulent la t&#233;l&#233; : elle est dispos&#233;e de telle mani&#232;re que la plupart puissent la regarder depuis leur cellule. Le sh&#233;rif est intraitable, il n'en est pas question. Tout le monde gueule. &#192; partir de ce moment, cela va &#234;tre trois heures de grand d&#233;lire, avec les types faisant un boucan de tous les diables, s'interpellant &#224; travers les barreaux (ils ne se voient pas, bien s&#251;r), se balan&#231;ant blagues grasses et anath&#232;mes. Et r&#233;guli&#232;rement le sh&#233;rif de revenir pour qu'ils la ferment, et eux de rigoler d&#232;s qu'il a le dos tourn&#233;. Un vrai internat de gamins. Mon voisin dort bien, lui. Heureusement, la lumi&#232;re ne sera jamais tout &#224; fait &#233;teinte et la veilleuse me permet de m'absorber dans la lecture des aventures de Theodore Boone, un ado de treize ans vers&#233; en droit et engag&#233; dans un conflit &#233;cologique autour de la construction d'une rocade. J'aurai lu deux-cent pages aujourd'hui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le lendemain matin, &#233;norme sonnerie. &#192; six heures moins le quart si j'en juge &#224; ma meurtri&#232;re. Petit d&#233;jeuner, et m&#234;me c&#233;r&#233;moniel des ouvertures et fermetures de grilles, et m&#234;mes r&#233;clamations pour certains. Suivent les activit&#233;s de maintien de la forme pour ceux qui sont l&#224; depuis longtemps. Ici, il n'y a pas de cour pour marcher, encore moins d'espace pour jouer au basket et courir. Tout se passe dans cet &#233;troit bloc. Les uns font des pompes, surtout Mike Tyson qui est impressionnant. Les autres montent et descendent l'escalier. Il y a des &#233;tirements, et puis de la marche de long en large en essayant d'&#233;viter les autres. Une cellule est rest&#233;e ferm&#233;e, un jeune rasta &#224; l'int&#233;rieur fait des moulinets avec sa serviette &#224; travers les barreaux afin d'attirer l'attention de l'op&#233;rateur derri&#232;re l'&#233;cran de surveillance. Des types restent au lit, mousse au sol. Deux ou trois gars sont affect&#233;s au m&#233;nage, tr&#232;s sommaire, il doit y avoir des tours bien r&#233;gl&#233;s pour cela. La t&#233;l&#233; hurle &#224; nouveau et les jeux de table reprennent. Je parviens &#224; battre aux &#233;checs l'un des types. C'est un &#233;v&#233;nement, tout le monde se met &#224; gueuler en levant les bras au ciel et en me d&#233;signant &lt;i&gt;oh fuck, he got him !&lt;/i&gt; Je perdrai les deux parties suivantes, faut tout de m&#234;me pas d&#233;conner avec le jeu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On appelle enfin quelques noms dont moi. Le sh&#233;rif me dit de remettre correctement ma salopette car je vais passer devant le juge. Ok. D'autres types sortent aussi des deux autres blocs. Je retrouve mes deux rastas d'hier matin. Nous sommes une douzaine &#224; marcher en rang du c&#244;t&#233; droit du couloir. Derri&#232;re l'aquarium d'un des blocs, y a le vieux noir que j'avais regard&#233; avec piti&#233; la veille. Il me voit et me pointe du doigt. &lt;i&gt;&#199;a y est tu en es aussi, mon fr&#232;re, garde courage.&lt;/i&gt; Tout passe dans le regard de ce mec qui me fait un peu penser &#224; Morgan Freeman. Et puis on nous fait entrer dans la salle d'audience qui est &#224; vingt m&#232;tres de l&#224; &#224; peine. &#192; gauche, un banc sur lequel nous devons prendre place, avec un petit muret devant comme dans un pr&#233;toire. En face, un autre banc, sur lequel est assise la seule d&#233;tenue appel&#233;e ce matin. Et puis deux bureaux, l'un avec mon beau surfeur blond derri&#232;re, visiblement secr&#233;taire de s&#233;ance, l'autre avec une grosse webcam pos&#233;e sur la table et une chaise en face, sur laquelle nous allons venir nous asseoir les uns apr&#232;s les autres. Je bl&#234;mis. Nous allons compara&#238;tre devant le juge par Skype, mais putain quel monde de dingue ! Ils passent tous avant moi. C'est tellement sordide que j'en ai les larmes aux yeux. La fille d'abord. Elle a avort&#233; ill&#233;galement. 1600 $ de caution pour sortir. Beaucoup de consommateurs ou dealers de marijuanas ou d'amphet, des mecs pris avec de la &lt;i&gt;street drug&lt;/i&gt; sur eux. Plusieurs milliers de dollars requis en caution. Il y en a un, le rasta qui ne m'&#233;tait pas tr&#232;s sympathique, qui a frapp&#233; sa femme et caus&#233; du trouble de voisinage. 1800$. L'autre rasta n'avait pas &#224; &#234;tre l&#224; : y a un probl&#232;me de transfert de son agent de probation entre deux villes, et &#231;a ne lui est pas imputable, mais il restera en prison le temps que &#231;a s'arrange et qu'il puisse passer quelques coups de fil. C'est vraiment un d&#233;fil&#233; de mis&#233;rables devant une institution mis&#233;rable. Vient mon cas. La juge, que je vois enfin sur l'&#233;cran, est une magistrate noire, avec sa robe de juge. J'&#233;vite les &lt;i&gt;v&#244;tre honneur&lt;/i&gt;, car de l'honneur j'en ai pas vu jusqu'&#224; pr&#233;sent. La juge me dit que selon le dossier qu'elle a devant elle et le rapport de police, il y a des charges &#233;videntes contre moi et qu'elle place la caution &#224; dix-mille dollars. C'est plus que tout ce qui a &#233;t&#233; demand&#233; aux types avant moi. L'agent me raccompagne au bloc. Je suis effondr&#233;. Je m'absorbe dans la lecture pour ne pas me recroqueviller davantage. Theodore Boone, lui, est en train de gagner son combat contre les &lt;i&gt;crookers&lt;/i&gt; et margoulins de l'autoroute qui menace de saccager une belle campagne et de nuire aux poumons des petits enfants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La visite de l'avocate envoy&#233;e par le Consulat me sort de ma lecture. Je la vois dans la m&#234;me pi&#232;ce o&#249; nous avons eu &#171; audience &#187; avec la juge. Ils n'ont pas beaucoup de place par ici, et je me demande &#224; quoi peuvent bien ressembler les parloirs s'il y en a. C'est une grande dame blonde aux cheveux longs, habill&#233;e en tailleur cr&#232;me et devant avoir la soixantaine. Elle parle parfaitement fran&#231;ais et nous nous exprimons dans ma langue. Elle me donne plusieurs nouvelles, notamment le plus important : le d&#233;lit d'intrusion sur une propri&#233;t&#233; priv&#233;e est requalifi&#233; en crime f&#233;d&#233;ral, puisqu'il s'agissait d'une infrastructure strat&#233;gique pour les &#201;tats Unis. En gros, c'est comme si j'avais coup&#233; un grillage et que je m'&#233;tais introduit dans le secteur de s&#233;curit&#233; d'une centrale nucl&#233;aire avec l'intention de nuire. Comme il s'agit d'un crime f&#233;d&#233;ral, la juge de New Orleans n'est pas comp&#233;tente et doit surseoir pour un juge de la cour f&#233;d&#233;rale, un repr&#233;sentant du gouvernement am&#233;ricain donc, et pas de l'&#201;tat de Louisiane. Toutefois, pour tr&#232;s grave que soit ma situation, personne dans cette affaire ne souhaite de vaisselle cass&#233;e : la juge et le procureur sont compr&#233;hensifs. Le Consulat se d&#233;fend tr&#232;s bien et fournit aux autorit&#233;s am&#233;ricaines tout ce qu'elles demandent. Mon contrat avec l'Institut fran&#231;ais circule. La CIA examine mes ant&#233;c&#233;dents, mon &#171; &lt;i&gt;background&lt;/i&gt; &#187;. Il y a donc des &#233;changes d'information avec le service de renseignements fran&#231;ais. L'avocate, qui a mon passeport et ma carte d'identit&#233;, me dit que l'alternative est la suivante : soit je paye environ dix pour-cent de la somme demand&#233;e, 1200 $ et je sors imm&#233;diatement &#8212; c'est un acompte mais qui doit passer par une agence de caution, et je ne r&#233;cup&#232;rerai jamais cet argent &#8212;, soit je garde encore patience, car elle a bon espoir d'obtenir la relaxe compl&#232;te sans amende. Ne sachant pas quoi choisir je lui dis que je suivrai son conseil. Je lui explique aussi toutes les circonstances, dessin &#224; l'appui. C'est la premi&#232;re fois que je peux en parler. Elle me relate aussi tous les efforts faits &#224; l'ext&#233;rieur, Olivia, Miriam, Claire bien s&#251;r. Enfin, elle me conseille de me raser : il fait pas bon &#234;tre barbu dans le climat de parano&#239;a actuel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous nous quittons, je retourne au bloc, &#233;valuant mes chances de sortir sans trop de grabuge. Il y a eu un nouveau massacre dans un cin&#233;ma la nuit derni&#232;re, pas loin, &#224; deux heures de route. Un d&#233;s&#233;quilibr&#233;. Mais deux semaines auparavant, y a l'islamiste qui a attaqu&#233; une caserne. Sur le sol am&#233;ricain. Tout cela se brouille, se superpose et la peur aidant, t'as vite fait de ressembler &#224; un int&#233;griste terroriste pour ces connards de &lt;i&gt;red necks&lt;/i&gt; illettr&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne terminerai pas mon livre. Il me reste vingt pages, mais un officier vient me chercher m'annon&#231;ant que je sors. Mes compagnons sont heureux pour moi et me tapent sur l'&#233;paule. Comme promis, je laisse le roman &#224; Mike Tyson, qui est tr&#232;s touch&#233; par cette derni&#232;re attention avant mon d&#233;part. Je distribue tous les effets qui peuvent servir aux autres, savonnette, PQ, serviette de bain. Et l'int&#233;gralit&#233; du r&#232;glement int&#233;rieur pour &#233;crire dessus s'ils trouvent un stylo. Je me rhabille dans la cellule o&#249; je m'&#233;tais d&#233;shabill&#233;. Pas de papier &#224; signer mais on m'assure que les charges ont &#233;t&#233; lev&#233;es pour l'infraction du Code p&#233;nal dont mon cas relevait, &lt;i&gt;Unauthorized Entry of a Critical Infrastructure&lt;/i&gt;. Une porte s'ouvre et je d&#233;couvre l'entr&#233;e au public de la prison. Un simple mur la s&#233;pare de l'entr&#233;e des interpell&#233;s. C'est comme la salle d'attente des urgences. Je dirais plut&#244;t le purgatoire de l'&#201;tat d'urgence&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;div class='spip_document_173 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
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Toutes photographies &#169; Matthieu Duperrex.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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