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	<title>DIRE, la revue de Tiers Livre</title>
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		<title>sur Peggy Viallat-Langlois | Gwen Denieul, traverser la noyade</title>
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		<dc:date>2023-04-03T15:53:57Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon, pour Tiers Livre</dc:creator>


		<dc:subject>Denieul, Gwen</dc:subject>
		<dc:subject>arts plastiques, exp&#233;rimentations</dc:subject>
		<dc:subject>Viallat-Langlois, Peggy</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;du regard crois&#233; dans peindre et &#233;crire&lt;/p&gt;

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 <content:encoded>&lt;img src='http://tierslivre.net/revue/IMG/logo/313336821_664294261718227_4304872898234219879_n.jpg?1680537233' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='145' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; &lt;a href='http://tierslivre.net/revue/spip.php?article870' class=&#034;spip_in&#034;&gt;retour sommaire printemps 2023&lt;/a&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; &lt;a href=&#034;https://www.peggyviallat.com/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;le site de Peggy Viallat-Langlois&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; &lt;a href=&#034;https://www.instagram.com/peggyviallat/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;suivre Peggy Viallat-Langlois sur Instagram&lt;/a&gt; ;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; &lt;a href='http://tierslivre.net/revue/spip.php?article873' class=&#034;spip_in&#034;&gt;Fran&#231;ois Bon sur Peggy Viallat-Langlois, main arm&#233;e de couteau&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2&gt;Gwen Denieul | traverser la noyade&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;basse continue de l'oc&#233;an, pupilles fixes, ton intensit&#233; immobile, ta faim de silence, la catastrophe a d&#233;j&#224; eu lieu, le ciel a disparu, tu ne sais plus si c'est le jour ou la nuit, tu te tiens &#224; l'&#233;cart, sur l'autre bord, dos contre la cl&#244;ture, quelque chose est en attente, tu entres dans un souvenir, puis dans un autre, fais revenir les visages, archives les cicatrices, ta grande faiblesse remonte &#224; loin, les tendresses pas re&#231;ues, ton identit&#233; incertaine, les cris du p&#232;re, le jour, la nuit, ce noyau de violence sourde, dans la p&#233;nombre tu revois ton silence obstin&#233;, les gribouillis d'ongles sur la nappe en plastique, plus tard les griffures sur les parois de granit, et les fentes secr&#232;tes dans lesquelles tu chuchotais ce qui hurle en toi, mais tu fais comme tout le monde, tu fausses ta m&#233;moire pour survivre, pr&#233;f&#232;res r&#233;activer les zones d'ennui, le taf qui lentement t'&#233;touffe, ton corps docile, &#233;triqu&#233;, immerg&#233; tout le jour dans un oc&#233;an de bruit, s'&#233;puisant &#224; faire semblant, tes r&#234;ves trou&#233;s, ta t&#234;te qui ne respire plus, mais aussi les rares moments de bonheur, les lectures clandestines sous la petite lumi&#232;re des toilettes, tes l&#233;g&#232;res diversions imitant la libert&#233; dans les couloirs sans ombre du b&#226;timent de verre, le souffle que tu devines derri&#232;re les vitres de l'open space, car oui le silence existe n'importe o&#249;, tu regardes les nuages blancs qui glissent au-dessus de la ville, des oiseaux passent, parfois l'un d'eux vient se poser sur le rebord m&#233;tallique de la fen&#234;tre o&#249; se refl&#232;te le ciel, tu le regardes sautiller gentiment vers toi, ton corps fr&#234;le se rappelle alors la vie toute nue, tremblante, impr&#233;visible, le premier pas qui engage sur la surface mobile de la gr&#232;ve, le cri des mouettes, la mar&#233;e montante, le ressac incessant, aussi les longues d&#233;rives &#224; pointe d'aube dans les contours de cette ville infinie qui la nuit t'apporte ses voix, et ta rage laiss&#233;e sur les murs l&#233;pros&#233;s, en lettres capitales, &lt;i&gt;b&#234;te malade, ne reste pas assis, sors du sillon, la vie est plus vaste que &#231;a, crache contre le mauvais sort et mise tout sur une seule carte&lt;/i&gt;... alors le d&#233;part pour nulle part, coup de t&#234;te ou goutte de trop, volont&#233; de lumi&#232;re avant tout, la petite gare silencieuse, le froid, le quai gris sombre, le train de cinq heures trente, le long d&#233;filement &#224; travers la vitre sale et embu&#233;e, d'abord les h&#244;tels bon march&#233;, puis les parkings, les friches, les grues, les entrep&#244;ts, et les voies qui s'&#233;cartent, les pyl&#244;nes &#233;lectriques surplombant les champs fauves et bruns, les tra&#238;n&#233;es dans le ciel, la lumi&#232;re oblique du matin, les bois, les &#233;tangs, les collines, ton regard tr&#232;s au loin comme si tu n'allais jamais revenir, violence de la s&#232;ve qui monte, tu te sens sauvage, indomptable, d&#233;sinvolte, conqu&#233;rant, avec probablement des noms de villes griffonn&#233;s au fond ta poche, tu fermes les yeux, mille devenirs dansent dans ta t&#234;te, tu imagines des terres pleines de soleil et de cruaut&#233;s, tu es avide de nuits, de secrets, de d&#233;serts, de for&#234;ts, tu murmures en t'assoupissant des sons d'avant la langue, et d&#232;s le lendemain c'est l'existence au hasard, au gr&#233; du dehors, sans fin ni destination, chaque soir une chambre diff&#233;rente, l'eau glac&#233;e dans le lavabo et la vie &#224; gros bouillons dans la poitrine, le chant ondul&#233; du Muezzin, l'air vif et l&#233;ger aux premi&#232;res lueurs du jour, l'air doux de midi, la lumi&#232;re toujours plus pr&#232;s, les ombres, les pierres, les lignes trembl&#233;es, &#224; peine esquiss&#233;es, les longues attentes au bord des routes, les campements de fortune, la clart&#233; de la nuit, le bruit de tes pas dans le silence min&#233;ral, la souverainet&#233; des b&#234;tes dans le roulement du jour, et les pens&#233;es en plein vent, qui mettent dehors dedans, jeune une fois encore, peut-&#234;tre une toute derni&#232;re, avec ton grand corps tendu, sec comme un coup de trique, que tu voudrais infatigable, port&#233; ailleurs, toujours, pour gu&#233;rir plus loin, dans le plus &#233;l&#233;mentaire, le plus d&#233;nud&#233;, l&#224; o&#249; le monde respire encore un peu, enfin expuls&#233; du vacarme qui te bouchait les oreilles, plus personne pour te faire du mal, tu regardes le ciel, tu regardes tes pas br&#251;lants, tes pieds blancs de poussi&#232;re, tu avances de trace en trace, vers l'&#233;nigme ant&#233;rieure, le chemin s'efface, tu te perds, tu deviens un autre, dans les &#233;tendues de sel et de sable, dans l'horizon incendi&#233;, l'&#339;il &#233;tonn&#233; fait vibrer le paysage, cligne devant l'&#233;clat &#233;blouissant de ce qui est, au creux des pierres, dans les commencements, tes muscles se rel&#226;chent, tu pleures doucement, comme l'enfant sans doute trop sensible que tu &#233;tais, ton c&#339;ur bat pleinement, enfin r&#233;concili&#233;, mais non, non, ne pas tout dire, &#224; cette hauteur la parole se rar&#233;fie, la chance que tu as, te souffle simplement la voix, c'est avec elle que tu &#233;cris, depuis le d&#233;but, le sel de l'absence dans la bouche, et revoil&#224; une fois encore son fant&#244;me, tu rassembles tant bien que mal ce qui a &#233;t&#233; perdu, cette douceur qu'elle inventait, ses gestes si proches du tendre, dans le fr&#244;lement, son visage de clart&#233;, ses cheveux de soleil, l'&#233;cart de son regard, ses longues mains d'oubli, et la danse tout pr&#232;s, toujours tout pr&#232;s, &lt;i&gt;pouss&#233;e de vie nouvelle, en cet &#233;t&#233; naissant je ne suis plus malade, je veux dire, les maladies n'existent plus pour moi, elle me maintient dans le jour, me rafistole le c&#339;ur et l'esprit avec ses rem&#232;des inou&#239;s, la vieille &#233;corce je la rejette loin derri&#232;re, marche &#224; petits pas convalescents&lt;/i&gt;, tu retrouves les pi&#232;ces presque vides de votre perchoir dans le ciel, votre &lt;i&gt;Olympe&lt;/i&gt;, comme elle l'appelait, le balcon, la lumi&#232;re, le t&#233;l&#233;phone fixe et le matelas pos&#233;s par terre, la vieille gazini&#232;re, les murs coquille d'&#339;uf qui partent en lambeaux, le miroir ovale, les &#233;tag&#232;res clairsem&#233;es, la planche sur tr&#233;teaux des premiers &#233;crits, la lampe en fer forg&#233; &#224; l'abat-jour orange, la pile de cartons jamais ouverts, le vacarme de la rue loin de toi, six &#233;tages plus bas, et ton amour, ton amour qui s'endort sur le canap&#233; en cuir d&#233;glingu&#233;, tu scrutes son visage la gorge serr&#233;e, cet air de sauvage libert&#233; qu'elle a m&#234;me quand elle dort, le retroussis adorable du sourire, sa bouche au go&#251;t d'orage, le charnu de ses l&#232;vres comme aucune autre bouche, tu la d&#233;sires, tu la d&#233;sires tant, elle est &#224; quelques centim&#232;tres mais reste hors d'atteinte, les secondes passent, puissantes et tranquilles, c'est le temps d'avant l'&#233;criture, la joie est l&#224;, ind&#233;niable, le ciel plus pr&#232;s de vous, la r&#233;signation vaincue, tout est v&#233;cu au pr&#233;sent, &#224; plein corps, tu en trembles, tu as des souffles insolites au c&#339;ur &#224; te souvenir de l'&#233;poque br&#232;ve et intense de votre vie commune, de vos sueurs m&#234;l&#233;es, de vos corps &#233;tourdis de lumi&#232;re, de vos d&#233;sirs &#224; gueule b&#233;ante, &#224; la fois si f&#233;roces et si tendres, l'ivresse de la folie toujours pr&#234;te &#224; &#233;clater, mais d&#233;j&#224; les premiers craquements, les premi&#232;res fissures, ce vide qui se creuse en vous, le doute et l'angoisse qui font boire, l'exc&#232;s aussi, pour perdre le contr&#244;le, pour que &#231;a &#233;corche, la chute tant de fois d&#233;sir&#233;e, cette blessure interminable appel&#233;e dans la secousse des corps, des naufrages plein les poches et la faim qui se creuse, de d&#233;faite en d&#233;faite, et l'ouvert qui r&#233;vulse et vos vices qui s'endurcissent, &#224; s'agripper l'un l'autre, &#224; se d&#233;vorer sans fin, &#224; s'enfoncer toujours plus sans jamais atteindre le fond, avec ces vieilles folies du corps cherchant l'interdit, cet acharnement &#224; aller l&#224; o&#249; les autres ne vont pas, avec surtout ta maladresse &#224; aimer et sa crudit&#233; &#224; regarder les choses telles qu'elles sont, de nouveau tu ressens sa langue humide au feu des plaies, le go&#251;t secret du sang qui vous unit, m&#233;lange de plaisir et de voracit&#233;, alors, quand il ne reste plus rien &#224; sauver, le chaos &#224; tout prix, sans tr&#234;ve ni r&#233;pit, le sexe tyrannique creusant l'orbite, la baise effr&#233;n&#233;e pour chasser l'angoisse et s'affranchir du temps, cette mati&#232;re noire au fond de vous qui fait approcher des limites du corps, des nerfs, pour finir effondr&#233;s l'un en l'autre et ne plus rien comprendre au monde, le soleil est bas et le froid brutal, elle vient tout juste de se lever, tu &#233;coutes les paroles qu'elle prononce &#224; peine, d'une voix terne, m&#233;canique, avec ce quelque chose de glacial dans le regard qui arr&#234;te toute question, son visage comme un masque, sa bouche comme un trait, et ce sont les derni&#232;res pierres de l'histoire qui s'&#233;croulent, &lt;i&gt;un &#233;clair puis la nuit&lt;/i&gt;, on t'avait pourtant pr&#233;venu, la douleur ant&#233;rieure, celle du temps de la grande solitude et du silence des choses, remonte de ton estomac durci, plus personne, plus de regards &#233;chang&#233;s, plus de silence tricot&#233; avec les yeux avec les mains, plus de fr&#244;lements rapides, plus de c&#339;ur au galop, plus de rythmes qui s'accordent, la s&#232;ve s'est retir&#233;e et toi tu te sens incapable de rena&#238;tre au milieu des d&#233;combres, &#224; douter de tout, &#224; buter contre toi-m&#234;me, &lt;i&gt;je suis hors-jeu, &#224; bout de forces, bon &#224; jeter par la fen&#234;tre&lt;/i&gt;, ta jolie t&#234;te de rescap&#233; tu l'observes dans la p&#233;nombre, l'interminable &#233;rosion dans le miroir de la salle de bain, la fixit&#233; hagarde du regard, la peau blanche et s&#232;che, tu essaies malgr&#233; tout de t'aimer un peu, d'aimer ces fines craquelures autour des yeux, de la bouche, ces traits qui lentement s'affaissent, ces &#233;paules vo&#251;t&#233;es, d'aimer m&#234;me l'ombre qui t'appuie dessus et parle dans ton cr&#226;ne, &lt;i&gt;je vais te faire la peau, tu sais ? je vais t'&#233;puiser jusqu'&#224; la fin du moi&lt;/i&gt;, tu ouvres la bouche et gobe un peu d'air, &lt;i&gt;le ciel est vide, je ne suis qu'un accident, tellement mais tellement besoin de pri&#232;res, d'un dernier os &#224; ronger&lt;/i&gt;, la douleur au ventre ne passe pas, &#231;a dure des jours, des semaines, rien n'existe plus qu'elle, alors le rendez-vous m&#233;dical, &lt;i&gt;les sympt&#244;mes sont pr&#233;occupants, te dit ton g&#233;n&#233;raliste, vous &#234;tes sujet &#224; des vertiges ? oui hier je me suis m&#234;me &#233;croul&#233; dans la rue pour tout vous dire&lt;/i&gt;, puis la semaine d'attente, interminable, la picole et les cachets pour tenir et oublier, ce vide immense dans le cr&#226;ne et ces gestes o&#249; l'esprit ne prend plus part, jusqu'&#224; l'annonce qui ne pardonne pas, alors la nuit qui tombe, interminable, et dans ta bouche une rumeur impossible &#224; faire taire, &lt;i&gt;de nouveau cette b&#234;te noire qui me ronge, qui prend ses aises, je pourrais presque entendre le grignotement dans mon ventre&lt;/i&gt;, puis l'admission &#224; l'h&#244;pital et la gu&#233;rilla qu'il faut bien s'inventer, avec les armes qu'il reste, la lumi&#232;re mauvaise de la chambre, d'une blancheur d'os, l'odeur de formol, et parfois le soir, pour tenter d'&#233;chapper &#224; la surveillance, ton errance hallucin&#233;e dans les couloirs aux airs de limbe, avec ta potence ambulante et ton pyjama trop large, &#233;tonn&#233; de tenir encore debout, puis la travers&#233;e de la nuit les m&#226;choires serr&#233;es, les yeux au plafond pour un peu moins habiter ce corps en sursis, avec parfois des r&#234;ves rapides et intenses de phrases circulaires, roulant infiniment dans le vide, et toujours le r&#233;veil brutal bien avant l'aube, et te revoil&#224; une nouvelle fois &#224; attendre le lever du jour au coin de la fen&#234;tre, tapis dans l'ombre, la peur assise &#224; tes c&#244;t&#233;s, tu regardes la silhouette noire de la tour Montparnasse, la lourde couverture de nuages, les arbres sombres de l'hiver, la lueur f&#233;brile entre les branches, le bleu qui s'&#233;largit, tu &#233;coutes les feuillages frissonner dans le vent, les cloches lointaines d'une &#233;glise, le jappement d'un chien, et le sang qui monte en toi, te prend l'envie soudaine de l&#233;cher la vitre froide, tu aimerais marcher sur une piste tr&#232;s solitaire, retrouver la gr&#232;ve de ton enfance, courir, courir, courir, puis t'&#233;tendre sur la bruy&#232;re, entre le ciel et l'eau, &lt;i&gt;le dehors me redonnerait un corps, de nouveau les milliers de gouttes sur les &#233;paules, les bras, le visage, la langue&lt;/i&gt;, tu baisses les yeux, regardes tes jambes trembler, ces jambes brunes et muscl&#233;es de retour d'Afrique devenues si maigres, si pitoyables, &lt;i&gt;mon sac d'os s'objective entre leurs mains, j'en peux plus de lui, faudrait le foutre &#224; la consigne, ne plus jamais en entendre&lt;/i&gt; parler, les prises de sang et les auscultations se succ&#232;dent, le r&#233;el coagul&#233; se remplit de doubles, les transfusions changent ton corps, ta t&#234;te, tout devient noir au dedans, bruits &#233;touff&#233;s, chuchotements de voix m&#233;dicalis&#233;es, &lt;i&gt;morphine, oxyg&#232;ne, endure, mon c&#339;ur, tu sus bien, jadis, endurer pire chiennerie&lt;/i&gt;, allong&#233; sous les draps froids, paupi&#232;res &#224; demi ferm&#233;es, les bras raides le long de ce corps qui tombe en ruine, tu desserres lentement les poings, ta main se d&#233;cide &#224; toucher ta cuisse nue, et c'est un &#233;trange toucher, un &#233;trange r&#233;confort, tu existes encore un peu, &lt;i&gt;je suis l&#224;, je murmure, je murmure &#224; travers la brume et la distance, la nuit avance, j'entre dans la dur&#233;e, mon identit&#233; devient flottante, quelque chose s'ouvre dans l'insomnie, qui se d&#233;robe &#224; toute prise, le poids du monde tombe en poussi&#232;re, des ombres me visitent, myst&#233;rieuses et l&#233;g&#232;res, je m'&#233;loigne enfin de la mati&#232;re, et de cette angoisse qui ne voulait pas finir&lt;/i&gt;, dans ta cellule close tu nais sans fin, sans fin tu cherches autre chose, des mots pas faits d'avance, une langue nouvelle au frisson d'enfance, aussi ce qu'il y a d'&#233;gar&#233; en toi, et qui vient du large, la r&#233;alit&#233; dispara&#238;t peu &#224; peu, les murs se morcellent, dehors &#233;clot dedans, tu regardes devant toi, dans une esp&#232;ce de vide, des mouvements remuent dans l'ombre, l'invisible s'installe mais tu n'as plus peur, le go&#251;t du sel t'est revenu, tu avances &#224; pas aveugle, il fait si sombre que tu ne distingues pas tes propres mains, tu tends l'oreille, dans le grand silence tu retrouves les sons de l'&#233;t&#233;, la cloche de l'ancienne &#233;glise, le bruit l&#233;ger de tes pieds nus sur la gr&#232;ve, les battements de ton c&#339;ur, la basse continue de l'oc&#233;an, ta bo&#238;te cr&#226;nienne comme un globe immense, tu es revenu sur les lieux o&#249; tout a commenc&#233;, tu as travers&#233; le jardin de la maison d'enfance dont tu n'as pas franchi le seuil depuis des d&#233;cennies et qui, sous la lune intense, semble &#234;tre une ruine vieille d'un si&#232;cle, tu t'es rappel&#233; tes cachettes dans la cave et dans le grenier, dans la nuit bleue, dans la nuit transparente de la c&#244;te escarp&#233;e tu as suivi le sentier des douaniers, tu as enjamb&#233; le ruisseau, tu es pass&#233; par la clairi&#232;re o&#249;, adolescent, tu relisais inlassablement les m&#234;mes livres, maintenant tu t'approches du bord qui s'effrange, tu marches droit sur la gr&#232;ve, &#224; pas lents, l'air sent le sel, tu tires la langue, le r&#233;el s'ouvre, tu entres dans la mer, ton corps engourdi s'enfonce par degr&#233;, tu marches dans l'eau vers la noyade, un vent mince vient du large, tu grelottes un peu, tu dois aller jusqu'au bout, il faut aller jusqu'au bout, tu la regardes respirer, elle t'attendait, tes l&#232;vres remuent faiblement, on dirait que tu lui parles, l'eau fra&#238;che et noire monte &#224; tes genoux, &#224; ton sexe, elle t'enveloppe sans que tu puisses lui r&#233;sister, quelque chose se boucle, tu nages &#224; contre-mort, tu retrouves le grand calme d'avant la naissance, voil&#224;, tu n'as plus pieds, et plus rien &#224; perdre, tu nages dans les profondeurs, ton c&#339;ur bat plus doucement, tu habites l'autre monde, &#224; la fois &#233;veill&#233; et endormi, sous tes paupi&#232;res des lointains du pass&#233; surgissent et disparaissent, flashs de visages entrevus, miettes de lieux o&#249; tu as v&#233;cus, ciels orageux, sc&#232;nes mouvantes, th&#233;&#226;tres de rue, averses soudaines, for&#234;ts silencieuses, des voix tr&#232;s anciennes r&#233;sonnent dans ta t&#234;te, &lt;i&gt;tout est &#224; repenser, &#224; refaire, jette un &#339;il par-dessus les d&#233;combres, remue les pierres, utilise tes pauvres armes, &#233;coute, regarde, parle, d&#233;b&#226;illonne tes morts, ris aux d&#233;pens de ce qui t'&#233;touffe, affame-toi dans d'autres souffles, il n'y a jamais eu de ch&#226;timent, ni pour toi ni pour personne&lt;/i&gt;, tu ouvres grand les yeux sur l'ab&#238;me mouvant, regardes tes mains, la pulpe de tes doigts que tu sens battre lentement dans l'obscurit&#233; bleut&#233;e, tu n'as plus froid, tu n'es plus s&#233;par&#233; de ce qui t'entoure, du pr&#233;sent qui t'entoure, l'eau atlantique comme une seconde peau, la temp&#234;te est pass&#233;e, une houle l&#233;g&#232;re soul&#232;ve ton corps, tes muscles se rel&#226;chent, le sang danse dans tes bras et dans tes jambes, tu tombes, tu t'&#233;l&#232;ves, tu as tout ton temps, les choses s'offrent d'elles-m&#234;mes, simples et imm&#233;diates, tu rejoins la fiction, tes yeux ne veulent plus se fermer, l'eau entre dans ta bouche, tu respires, dans l'eau noire et profonde tu respires, la noyade tu l'as travers&#233;e, ton esprit s'est dissous dans l'oc&#233;an, et maintenant tout recommence, au bout du bout, il suffit d'un r&#234;ve&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>sur Peggy Viallat-Langlois | Fran&#231;ois Bon, main arm&#233;e de couteau</title>
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		<dc:date>2023-04-03T15:45:13Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon, pour Tiers Livre</dc:creator>


		<dc:subject>arts plastiques, exp&#233;rimentations</dc:subject>
		<dc:subject>Viallat-Langlois, Peggy</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;des passerelles avec les artistes visuels qui interf&#232;rent avec nos r&#233;cits&lt;/p&gt;

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&lt;a href="http://tierslivre.net/revue/spip.php?rubrique25" rel="directory"&gt;arts&lt;/a&gt;

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&lt;a href="http://tierslivre.net/revue/spip.php?mot70" rel="tag"&gt;arts plastiques, exp&#233;rimentations&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://tierslivre.net/revue/spip.php?mot391" rel="tag"&gt;Viallat-Langlois, Peggy&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='http://tierslivre.net/revue/IMG/logo/peggy-viallat-langlois-autoportraits.jpg?1680538470' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='113' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; &lt;a href='http://tierslivre.net/revue/spip.php?article870' class=&#034;spip_in&#034;&gt;retour sommaire printemps 2023&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; &lt;a href=&#034;https://www.peggyviallat.com/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;le site de Peggy Viallat-Langlois&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
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&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; &lt;a href='http://tierslivre.net/revue/spip.php?article874' class=&#034;spip_in&#034;&gt;un texte de Gwen Denieul, traverser la noyade&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2&gt;Fran&#231;ois Bon | main arm&#233;e de couteau&lt;/div&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;Parce que souvent je l'avais vue en photo : une main peignant avec couteau (et lorsqu'il s'agit de papier et non de toile, d'un &#171; pinceau-sabre &#187;). C'est une des premi&#232;res questions que je lui ai pos&#233;es, d'o&#249; il venait, ce couteau. Et r&#233;ponse imm&#233;diate : achet&#233; sur une brocante, donc lest&#233; de son propre pass&#233; secret, inconnu, mais le m&#234;me depuis 2001. Elle n'est pas la premi&#232;re, ni la seule : autrefois on disait plut&#244;t truelle &#224; peindre, et Titien la pratiquait d&#233;j&#224;, Courbet lui a donn&#233; ses lettres de noblesse, et j'aime cette remarque un peu &#233;trange que des Rembrandt ou des Franz Hals y sont pass&#233;s plut&#244;t &#224; la fin de leur vie. La truelle pour son bord flexible, et ce couteau de m&#233;nage, avec sa large lame et son manche ouvrag&#233; &#224; l'ancienne, qu'avoue-t-il de l'attaque des mati&#232;res, de leur m&#233;lange sur la planche palette, de leur d&#233;p&#244;t et de l'&#233;paisseur fouaill&#233;e sur la toile ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et si tout commen&#231;ait au visage ? Bien avant d'&#233;changer avec elle, je connaissais son visage, objet r&#233;current de ses toiles, mais dans cette distorsion, cette affirmation de pr&#233;sence. L&#224; encore, l'autoportrait de Courbet : fantasme ou mati&#232;re de peindre avant d'&#234;tre l'affirmation de soi comme image. Ou le lent vieillissement progressivement plus fantasque de la cinquantaine d'autoportraits connus de Rembrandt. Ou les distorsions d'apr&#232;s &lt;i&gt;Photomaton&lt;/i&gt; de Francis Bacon. Mais si c'&#233;tait &#224; consid&#233;rer d'abord comme une sorte de dramaturgie : et si c'&#233;tait la toile, dans l'autoportrait, qui vous traversait pour rejoindre ce qui vous hante ? &#192; preuve les images o&#249; elle figure elle-m&#234;me devant ces toiles qui la montrent : fiction d'elle-m&#234;me, dispositif qui nous contraint &#224; la position de spectateur &#224; &#233;galit&#233; de la peintre, nous contraint &#224; la toile autoportrait non pas comme fid&#233;lit&#233; d'une repr&#233;sentation mais sa mise en th&#233;&#226;tre, sa dramaturgie. Et qu'on vienne se placer nous-m&#234;mes dans la position de spectatrice o&#249; elle &#233;tait &#8212; mais qui nous donnait, plus que l'&#233;chelle, l'exc&#232;s de la taille, le d&#233;bord du regard &#8212; et plus de point d'origine possible pour le regard, comme si chaque point de la toile supposait un point pr&#233;cis pour le regard. La distorsion du visage alors non pas quelque chose qui appartienne &#224; ce visage ou les arch&#233;types qu'il emploie (ce que regarde ce visage, ce qu'appellent ou crient les l&#232;vres), mais la mise en cause m&#234;me du comment voir, et comme alors on plonge jusqu'aux ombres tues de soi-m&#234;me (elle dit ne pas s'appuyer sur une seule photographie pour ces autoportraits, mais d'en scotcher plusieurs sur le bord de la toile) ? Un dispositif corps fait pour ouvrir &#224; la mati&#232;re-monde, l&#224; o&#249; le d&#233;sarroi et la force r&#233;sistive du monde, l&#224; o&#249; il nous empoigne et o&#249; nous nous accrochons de toute notre peau et muscles &#224; l'aventure temp&#233;tueuse o&#249; il nous emporte comme sans issue, passe par ce visage comme surgi &#224; nous de trop pr&#232;s, sans aucune r&#233;tention de la chair ni de la pr&#233;sence, de la m&#234;me fa&#231;on qu'on se d&#233;bat dans un r&#234;ve : il n'y a pas chez elle de peinture sage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et si tout commence ainsi par la r&#233;p&#233;tition du visage (ce que la toile voit de la peintre ?), quels visages tourbillonnent pour chacun de nous dans le dedans de la peau lorsqu'on place ses mains sur son propre visage, quelle foule on appelle en nous-m&#234;mes pour r&#233;sister &#224; cette foule qui vient lorsqu'elle nous fait traverser le sien ? Demandez-lui pourquoi des boxeurs, et le visage tum&#233;fi&#233;, le cerveau &#233;gar&#233;, les coups jusque dans la d&#233;saffection des yeux, et elle vous r&#233;pondra laconiquement : &#171; Cerdan et une nouvelle de Jack London (Le steak) &#187;. Et donc on comprend que corps, lutte, coups, affront de soi-m&#234;me par l'&#233;galit&#233; &#224; l'autre dans le combat, ne tiennent probablement pas &#224; la nature du sujet &#8212; ses boxeurs &#8212; mais &#224; l'aventure de la peinture m&#234;me, et que toutes ces harmoniques, la figure litt&#233;raire que repr&#233;sente Jack London, mort si jeune au terme d'une &#339;uvre aussi prolif&#233;rante et li&#233;e &#224; l'aventure dans le monde, ou Piaf dans Cerdan &#8212; tiens, mort presque au m&#234;me &#226;ge dans un accident d'avion &#8212; mais Cerdan immerg&#233; dans l'aventure photographique, la profusion des images et en quoi cette profusion, disant les gestes arch&#233;types, disant le visage iconique, ne rapproche pas du boxeur dans sa solitude et sa terreur, &#224; elle on ne demandera pas de s'expliquer plus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme s'il avait fallu la cabosse boxeurs pour aborder le visage d'autant plus digne qu'il subit tr&#232;s lourd, cette suite de femmes militantes, celles qui donnent sens aux combats d'aujourd'hui et comment &#231;a vous traverse. H&#233;ritage &#224; construire en amplifiant, d&#233;tournant une repr&#233;sentation cod&#233;e, &#233;cras&#233;e par le fait m&#234;me que ces femmes t&#233;moignent de luttes rel&#233;gu&#233;es par le r&#233;cit dominant &#8212; ainsi Kathleen Kleever (n&#233;e 1945), Dolores Huerta (n&#233;e 1930), Lee Miller (1907-1977), Angela Davis (qu'elle dit &#171; avec trop de lumi&#232;re qui accroche &#187;) ou le nom m&#234;me de Ruth Bader Ginzburg, et la galerie n'est pas close. Le geste r&#233;p&#233;t&#233;, &#224; force de la s&#233;rie, et des s&#233;ries dans la s&#233;rie, des &#233;tudes successives, des archives qu'elles appellent, de dire l'autre, voire multiplier l'autre parce qu'une chose &#233;chappe faute de pouvoir empoigner &#224; chair nue celle vers qui on va, le dessin d'apr&#232;s archive qui lutte contre ces codes h&#233;rit&#233;s, assum&#233;s ou pas par le mod&#232;le, quand bien m&#234;me pour nous ce sont autant de parcelles d'une seule v&#233;rit&#233;, dans la r&#233;p&#233;tition m&#234;me &#8212; devient r&#233;flexion d&#233;multipli&#233;e de soi-m&#234;me dans le monde, notre part chacune et chacun de responsabilit&#233; individuelle, comment prendre avec les dents (mais l'action, les paroles, les images) notre part dans cette instance permanente du combat de vivre et sa dignit&#233; &#224; construire, la part de chamboulement qu'on prend sur ses propres &#233;paules et ce que cela veut dire quand on n'a que cela pour soi : le temps ouvert devant la toile, les couleurs, et la main arm&#233;e de son couteau.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Est-ce qu'il s'agit de choix ? Pas &#224; ce niveau-l&#224;. Acceptation ? D'autres diraient obsession, mais c'est qu'ils parlent du dehors. La toile, parce qu'on l'affronte au quotidien et que c'est soi d'abord qu'on traverse pour rejoindre les rives plus hostiles ou &#226;pres, c'est ce par quoi Montaigne introduit sa d&#233;marche : je suis moy-mesme la matiere de mon livre. La main arm&#233;e de couteau cherche obstin&#233;ment en quoi le corps travers&#233; r&#233;ouvre le monde. Elle convoque, c'est une t&#234;te de mort, ce sont des chiens, ce sont des enfants. Mais c'est le m&#234;me mouvement d'attraper, de s'y fondre et puis jeter. Une obstination &#224; conqu&#233;rir dans la m&#234;me vitesse ce qui n'a pas &#233;t&#233; trouv&#233;, et si c'est trouv&#233; on glisse &#224; autre exercice : il suffit de recommencer &#224; se peindre soi-m&#234;me, le faire en plus grand, changer constamment d'&#233;chelle, oser affronter le plus grand que soi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est ce geste qui m'interroge, et sur quoi il ouvre. Je vois ses t&#234;tes de mort, je pense &#224; un vers d'Agrippa d'Aubign&#233; : &lt;i&gt;Le lieu de mon repos est une chambre peinte / De mil os blanchissans et de testes de morts&lt;/i&gt;, et voil&#224; qu'une t&#234;te de mort brod&#233;e m'arrive au courrier. Cette violence m&#234;me et la grandeur d'ouverture du XVIe dans ses guerres et le bouleversement de ce qu'on comprend du monde lui convenant certainement plus que toute autre &#233;poque pour dire la densit&#233; qui ici se d&#233;livre, les contrastes, la chair, le danger et le cri, le d&#233;ni ou la rage, la provoc m&#234;me. Ce qu'il y a de si ancien dans ce qu'elle convoque et rejoue, le moderne une grimace de fer, un rire ou une danse. &lt;br class='autobr' /&gt;
Ainsi les chiens. L'animalit&#233; &#224; conqu&#233;rir en soi-m&#234;me qui nous pousse &#224; constante qu&#234;te dans l'animal m&#234;me. Les chiens que je porte en litt&#233;rature, dans le ravin du consul de Malcolm Lowry, aux b&#234;tes &#233;tranges hurlant dans les contes fantastiques, &#224; ceux qui se battent dans Kolt&#232;s, sont souvent m&#233;taphore de l'ordure, du cadavre qu'on s'arrache. Ses chiens &#224; elle sont comme civilis&#233;s, ou atrophi&#233;s par leur contact avec l'utilisation de loisir qu'en fait une soci&#233;t&#233; malade : ils n'ont peut-&#234;tre m&#234;me pas l'animalit&#233; des boxeurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et les enfants, tout aussi obsessifs, et semble-t-il depuis un nombre bien moindre de mod&#232;les, mais elle sait les nommer, elle les accompagne, l'exp&#233;rience justement de comment ne pas tricher, de comment respecter au plus pr&#232;s l'&#234;tre en devenir, contraindre la peinture &#224; se retenir ? &lt;br class='autobr' /&gt;
Mais la galaxie qu'elle dresse assemble toutes ces composantes, que seul son visage rassemble, ce que voit de sa peinture le visage qu'obsessivement elle peint, et dans ces composantes la peinture m&#234;me. Ainsi le r&#244;le que tient l&#224; Francis Bacon.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Probablement qu'elle r&#233;pondrait : Bacon et les autres. Elle r&#233;pondrait que l'histoire de l'art ne se divise pas, et que Germaine Richier pourrait probablement se joindre &#224; cette assembl&#233;e des femmes (ou de leurs regards) qui forme le c&#339;ur neuf de cette exposition. Mais Bacon travaillait aussi sur son propre visage (&#171; la chair sans les os &#187; dit Gilles Deleuze &#224; son propos), Bacon a inaugur&#233; aussi l'usage du Photomaton, ces photographies cod&#233;es et quasi muettes, comme point de d&#233;part de sa travers&#233;e vers les ombres, mais lorsqu'elle reprend &#224; son compte ce que Bacon hachure, distord, d&#233;structure du portrait d'Innocent X par Velasquez, est-ce que son d&#233;fi n'est pas dans le fait que, de 1958 &#224; 1961, Bacon produira quarante-cinq variations de cette toile, introduction d&#233;finitive &#8212; non pas du temps &#8212; mais du geste r&#233;current dans la peinture, et l'inabouti de ce qu'elle d&#233;signe, &#224; ne jamais pouvoir poss&#233;der son mod&#232;le (le th&#232;me d&#233;j&#224; pr&#233;sent dans Le chef d'&#339;uvre inconnu de Balzac), l'&#233;cosyst&#232;me de toutes les tentatives est aussi l'&#339;uvre elle-m&#234;me, autant que la somme des r&#233;alisations prises l'une s&#233;par&#233;ment des autres ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour qui &#233;crit, les peintres sont l'&#233;cole premi&#232;re du regard. On y revient comme &#224; une le&#231;on. Une activit&#233; mentale dans l'affinit&#233; m&#234;me d'&#233;crire. On a besoin essentiel de ce compagnonnage. Parfois &#233;lagu&#233; jusqu'&#224; l'abstrait, parfois arm&#233; de tout un grouillement. Mais, danse ce qui me lie &#224; la peinture de Peggy Viallat-Langlois, peindre ne se dissocierait pas de son exp&#233;rience m&#234;me : c'est le dispositif de se montrer soi avec ce qu'on peint, mais c'est la bagarre mati&#232;re elle-m&#234;me. Le peindre au couteau implique un voir au couteau. Tenir dans la mati&#232;re humaine qu'elle d&#233;livre, parce que cette mati&#232;re jamais ne gomme le dire associ&#233; &#224; ce flux, et notamment dans ces femmes militantes &#224; qui elle rend aujourd'hui visage et tension de vivre, mais qui nous forcent &#224; cheminer vers leur nom, leurs actes, et la question m&#234;me de la responsabilit&#233; individuelle qui est n&#244;tre dans le poids terrible d'une histoire qui marque le pas, et que redresser m&#234;me la t&#234;te ne suffit pas &#224; infl&#233;chir dans la grande nuit qui nous entoure.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est donc un flux de temps. Entrer dans l'atelier du peintre ce n'est pas d'aujourd'hui : le chevalet, la lumi&#232;re, les toiles en attente ont toujours &#233;t&#233; en litt&#233;rature m&#233;taphore de nos livres en cours, des turnes o&#249; on les &#233;crit, du bazar sur nos tables autour de ce qu'on dessine par des mots. Le num&#233;rique avance en grande vague dans notre histoire qu'il secoue, dimension &#224; la fois sup&#233;rieure et &#224; la fois livr&#233;e &#224; tous les dangers de l'&#233;conomie mondialis&#233;e, de la voracit&#233; des puissants, de l'asservissement &#224; la consommation forc&#233;e. Mais quelle conjuration, que l'atelier du peintre via le num&#233;rique &#224; notre disposition chaque soir, de m&#234;me qu'on lance une &#224; une nos lac&#233;rations de phrases dans le flux pour t&#233;moigner qu'on r&#233;siste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Depuis plusieurs ann&#233;es, le geste num&#233;rique de Peggy Viallat-Langlois est pour moi cette affirmation d'une &#233;chelle variable et discontinue du temps quand il est associ&#233; &#224; des forces, les convoque et les distord. &#192; distance, mais au quotidien je vois les esquisses, y compris ce qu'ensuite elle rejette ou refuse. Je vois les muscles, la taille des toiles, ce qui &#233;clate et me happe dans ces s&#233;ries le temps qu'elles aboutissent ou rompent &#8212; animaux compris, et les &#233;corch&#233;s, les viandes. C'est l'id&#233;e du travail d&#233;lib&#233;r&#233;ment inscrite dans la time-line de la toile qui se fait, avant que libre elle marche seule, la mati&#232;re &#233;cras&#233;e au couteau emmenant d&#233;finitivement ce qu'elle a fix&#233; de forces, de dires, de fantasmes et de douleur &#8212; elles ne sont pas apais&#233;es, jamais, ces toiles, et comment le seraient-elles si c'est cela m&#234;me que dit le visage dans son appel &#224; l'autre, ou ce que nous cherchons du n&#244;tre par notre appel &#224; celui de l'autre, et que ce r&#234;ve de paix au dedans, qui nous porte, est justement ce qui fait trembler le lire, l'&#233;crire et le peindre.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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