Vincent Brancourt | février 2018

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L’AUTEUR

Guise (prononcé [gwiz]), dans l’Aisne. Lille, puis Tokyo, puis de nouveau le Nord. Kazo (Saitama, Japon), enfin, depuis plus de vingt ans, Tokyo, jusqu’à plus ample informé. Vers 2009, quelques textes dans le Nouveau Recueil.

Quelques traductions du japonais dans Nouvelles du Japon.

Et quelques articles académiques à propos de Giraudoux, Koltès et Nougé.

LE TEXTE

L’écriture comme exercice matinal, de façon relativement obstinée, sans vraiment d’horizon, plutôt à la façon d’un cycliste qui dans une côte essaie de trouver le rythme, de poser son souffle. Et dans le tas, choisir parfois, comme on se retourne derrière soi, dans un geste rapide, pour voir, ce qui semble résister – persistance – comme on parle de persistance rétinienne. Sans trop de certitude, avec le simple sentiment que « ça, peut-être… ?

Vincent Brancourt | février 2018


2018. Je vais en France en février. J’ai acheté en ligne le Radeau de la mémoire de Mariën et son Activité surréaliste en Belgique qui sont arrivés à Guise, chez ma mère à qui je rends visite. Elle doit aller à Kremlin-Bicêtre, dans le sud de Paris, juste au-delà du périphérique, pour savoir si elle doit être opérée pour être délivrée de la douleur constante causée par sa « collection », cette sorte de poche de liquide qui s’est constituée dans le bas de son dos, suite à l’opération qu’elle avait subie en 2011. La décision sera prise finalement et elle sera opérée plus tard dans l’année. Les médecins auront cru qu’il s’agissait de liquide céphalo-rachidien. Mais en effet, ce n’était qu’un écoulement continu de pus, les chairs là où elle avait été opérée, soumises ensuite aux radiations pour détruire la tumeur maligne, n’ayant jamais en fin de compte cicatrisées, étant devenues un lieu désolé, incapables de reprendre vie, comme ces terres près de l’ossuaire de Douaumont qui plus de soixante ans après les combats quand je les ai visitées enfant restaient dévastées, retournées et impropres à la culture. Après de nombreuses errances médicales, il ne restera finalement qu’à faire le ménage, à curer, nettoyer, creuser un vaste trou –- les premières opérations de l’automne 2018 ayant été finalement inutiles, explorant une hypothèse erronée. Plaie qui reste encore aujourd’hui –- en février 2022 –- à cicatriser, indéfiniment. Entre temps, toutes ses péripéties auront épuisé ma mère et eu raison de ses forces, la rendant incapable de vivre seule chez elle et la contraignant à s’installer dans un Ehpad.

Au moment du premier rendez-vous, de fortes chutes de neige nous empêchent d’aller à Paris. Nous irons finalement la veille de mon retour au Japon. Pour ma dernière nuit en France, je dormirai dans un hôtel proche de l’aéroport, non loin de l’autoroute et des pistes d’atterrissage. La nuit là-bas est toujours éclairée par des lampes puissantes. Gris orangé de la nuit. Avant la nuit, il y aura eu la grisaille d’une journée de février dans le nord de la France, le visage balayé par la pluie qu’on pourrait croire mêlée de neige. Le soir qui s’empresse de tomber. La circulation sur l’autoroute, les va-et-vient des avions qui partent ou arrivent, le tout dans ces plaines à blé annexées par les symboles de notre modernité et de notre prospérité. Il est plaisant de se dire qu’on achève un séjour dans la mère patrie dans un lieu à ce point réfractaire à tout sentimentalisme.

Au moment de la neige, je fais deux longues promenades dans la campagne, derrière le lotissement où a été construite dans les années 1950 la maison de mes parents -– je laisse à d’autres le malin plaisir de brocarder l’inélégance des lotissements. La deuxième promenade est la plus longue et me mène jusqu’à la gare de Lesquielles-Saint-Germain que je contourne pour revenir par chez Godet -– là où s’élevait avant la 1ère Guerre mondiale le château de Robbé. Je vois un troupeau de chevreuils dans la neige. Ce sont parmi les dernières photos que je prends –- que je prendrai. Ma mère s’inquiète que je ne revienne pas et téléphone aux voisins pour dire son inquiétude. Pour ma part, je suis cette marche. Je n’ai pas pris de téléphone. Il y a déjà assez neigé pour que la campagne soit entièrement blanche. On peut croire que c’est le nouveau chemin qu’a pris le monde, avec acharnement et obstination. J’ai sans doute chaussé les bottes de mon père mort. Il y a ce monde que je connais, puisque c’est celui de mon enfance. C’est celui qui existe depuis mon enfance et qui dure jusqu’à maintenant et que je peux retrouver, comme une pièce de monnaie qu’on tâterait des doigts dans la poche d’un vieux paletot, avec cette assurance qu’a l’enfant, l’assurance et la frayeur qu’a l’enfant qui joue avec un adulte à « coucou ! Beuh ! », se cachant les yeux et le visage derrière les mains et s’assurant à chaque fois que le monde et ses habitants familiers sont bien là et n’ont pas disparu, tout à fait –- le château déserté, les pièces que l’on parcourt et qui se révèlent l’une après l’autre, vide. Ce monde, donc, cette campagne : l’Oise qui s’écoule, ses méandres, les prairies autour, les pâturages et quelques collines, boisées, qui délimitent la vallée. Saules, noisetiers, les quelques essences qui constituent les haies. Ce paysage familier, là, cependant, pour un temps, passé à la neige, passé au blanc, identique mais pourtant métamorphosé, comme un héros et ses avatars, comme le Christ et sa transfiguration -– si on veut.

 



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1ère mise en ligne et dernière modification le 19 septembre 2022.
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