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dictionnaire | dactylographier

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dactylographier


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Dactylographier est un escamotage, celui de la petite sismographie dont l’écriture manuscrite est la trace. Point de nostalgie ici, mais le constat d’une évidence. Le glissement de la main sur la table, la chorégraphie de la pointe du stylo sur la scène blanche du papier, les micro-impulsions à la plume transmises par les doigts, en une préhension (force, inclinaison) qui m’est propre, et qui donne à mon écriture manuscrite son idiosyncrasie, le regard porté sur ce petit théâtre, attentif à la dernière lettre tracée : humble démiurgie qui cède à un appauvrissement kinesthésique, une succession de pressions verticales sur un clavier, le va-et-vient visuel sur les touches (car je n’ai pas appris à dactylographier), et du clavier à l’écran, de l’écran au clavier, pour contrôler la justesse de la frappe. La scène se dédouble : la fenêtre lumineuse de l’écran, le rectangle azerty. Je deviens le contremaître d’une technique mal maîtrisée. Le manuscrit devient tapuscrit : il naît bien de la frappe des doigts, non plus des mouvements de ma main tout entière. L’oreille s’accoutume au cliquetis ; le clavier souffre d’un surcroît de tact. Il me contraint à un émiettement mental : je ne pense plus par mot entier, mais par somme des digits qui le constituent, gravés sur les touches. En dactylographiant, je fais oeuvre de typographe, mes doigts naviguent entre les casses : révolution de l’imprimerie.

Le tapuscrit à l’écran est amnésique : j’efface plus que je ne barre, mes repentirs disparaissent, ne subsiste qu’un texte aseptisé, impersonnel et standardisé. Révolution industrielle, qui fait de mon manuscrit (des notes, un brouillon) un produit prêt pour l’impression (appelé aussi sortie d’imprimante, expression que je n’aime guère : elle insiste trop sur un processus technique, l’input/output). Un produit achevé en apparence, qui ne me dit plus rien de son inachèvement fondamental, dans la fausse illusion de fini qu’il me procure. La technique brûle les étapes, élimine ce que la ligne, les ratures et biffures laissent en moi et sur la feuille de dépôts, de strates, de scories. La machine fige instantanément la coulée chaude de l’écriture ; alors que je vois mes lignes refroidir doucement, l’une après l’autre, tentatives cumulées. Il reste que le traitement de texte, que je délègue aux algorithmes, a entraîné l’écriture tapuscrite dans un nouveau territoire, où je connecte au texte tous les médias imaginables. La paperolle proustienne devenue hypertexte. Il me reste le suprême bonheur du choix : écriture manuscrite et tapuscrite. J’archive toujours en carnets de notes et en dossiers virtuels. Ce nouvel art de faire, mi-artisanal, mi-technologique, peut sembler loin de la vieille définition de dactylographie : Moyen de communiquer avec les sourds-muets aveugles en traçant sur eux des signes avec les doigts. Mais cela me semble bellement définir l’antique volonté de tracer des signes chère à Jean Tardieu.

entrée proposée par Bruno Lecat

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Mot en ruine après apparition et généralisation du clavier d’ordinateur ? On a plutôt besoin de spécifier lorsqu’il s’agit encore d’écriture manuscrite. Et pourtant, quelle révolution : première émergence de l’écriture flux. Et jusque dans les années 1970 ou encore début des années 80 ces femmes dans les villages marocains, et pas forcément francophones, qui transcrivaient à la chaîne ou au poids photocopies des tapuscrits pour les plaques offset. Les premiers à se confier à la dactylographie, mais sans l’assumer eux-mêmes (masculin défectif) : Proust confie les manuscrits à un proche qui se charge de la dactylographe et fait passer la rémunération. Céline a sa dactylographe en titre. Lovecraft achète sa Remington en 1906 et n’en changera jamais, alors que les progrès vingt ans plus tard sont immenses : à preuve le modèle Silentless dans la chambre mortuaire de Jack London. Ceux qui refusent même l’idée du tapuscrit et continuent de remettre à leur éditeur version manuscrite : Julien Gracq — et donc que cela n’enlève rien à l’écriture. La phase intermédiaire : cette révolution des derniers caractères corrigibles via mini écran LED sur mon Adler à marguerite de 1985 à 1988, peut-être plus radicale que son remplacement alors par l’Atari avec imprimante à aiguilles (seize ou trente-deux, mais ce barouf). Comme on a pu travailler récemment, dans les cycles écriture, sur l’idée de la re-dactylographie comme travail. La petite Hermès verte de ma grand-mère paternelle, là depuis six mois dans mon bureau et je ne sais pas quoi en faire : impossible de m’en débarrasser, aucune appétence pourtant. Cette étudiante à Cergy, autrefois, qui dactylographiait avec ce genre de machine à écrire portative, rachetée d’occasion, mais sur de vieux sachets de thé dépliés et séchés, dont l’acidité mangeait le texte en vingt jours (ce qu’elle voulait).

entrée proposée par FB


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1ère mise en ligne et dernière modification le 14 février 2022.
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