Isabelle Merlet | Rose dans la nuit blanche

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l’autrice

Née en 1967 à Mulhouse, Isabelle Merlet est coloriste et illustratrice. Elle a collaboré depuis 1991 à plus de 80 albums de bandes dessinées, pour Catherine Meurisse, Taiyō Matsumoto, Jean-Marc Rochette, Blutch, Loo Hui Phang, Philippe Dupuis, et de nombreux autres. Ses dessins ont été publiés dans Télérama, le Vif, le Mag Sud Ouest, Pandora, Astrapi, Histoires pour le petits, ou Les Champions du CP pour la presse jeunesse. Elle a une formation de graphiste, pratique modelage, portrait, photo et couture au grès du vent. En 2019, sort aux éditions Wombat L’Amusant Musée ou Le jeu de l’Art dont elle réalise les dessins sur des dialogues de Jean-Luc Coudray.

Son blog Décorons les moufles de l’hiver regroupe en quatre parties distinct ses diverses pratiques.

le texte

En 2016, j’ai passé deux mois à la Maison de la littérature de Québec, dans le cadre d’une résidence croisée Bordeaux Québec destinée aux auteurs de littérature jeunesse et de bande dessinée des deux villes. J’y suis allée en tant qu’illustratrice jeunesse, ayant publié un album pour lecteur débutant en 2001 chez Nathan. Comme toutes celles et ceux qui ont eu cette chance, la résidence de création remet du carburant dans le moteur d’un artiste. En tout cas, dans mon cas, Québec a fait naître un tas de pulsions nouvelles, y compris l’écriture d’un conte pour enfants sur la couleur. Un texte improvisé en quelques heures après être restée plus d’une année avec la première phrase, « entendue » lors d’une sieste sous les pins. C’est ce texte, laissé en jachère depuis cette époque, que je partage. Il est destiné à être illustré, mais doit se lire pour lui-même. Enfin, je l’espère.

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Isabelle Merlet | Rose dans la nuit blanche


• 1 noir • 2 vert • 3 gris • 4 rouge • 5 bleu • 6 jaune • 7 violet • 8 orange • 9 brun • 10 rose • 11 blanc

Une nuit, je me réveillais en sursaut, j’ouvrais les yeux, et je n’étais plus là. Mon corps avait disparu. La lune affichait un air de chat moqueur —Ha tu peux rire sorcière ! Attends que le soleil revienne. Son rayon safran pulvérisera ta face de chouette. Si le vieux toubib à binocles prenait mon pouls, tout le monde verrait que je n’ai pas peur : ma fièvre est tombée et mon ventre ne croasse plus. Je nage dans un lac d’oranges amères. Je suis une pieuvre, la lumière chauffe mes tentacules roses. Je suis souris verte qu’un papillon teigne a transformé en miel de Manuka. Le vieux binoclard s’esclaffe — Excellent pour la mémoire, le miel de Manuka ! Ô Dieu du ciel, est-il possible que dans la galaxie mon corps soit tombé dans un trou ?

1 / Noir n’est pas un village accueillant, où les moutons donnent l’heure avec le sourire. Noir est une nuit sans lune qui remonte du fond des mers. Un paysage de croque-morts où scarabées géants portent chapeau melon, où corneilles lunatiques ordonnent aux promeneurs — Krâââ Krâââ Krâââ ! Après la crête charbonneuse, prends le virage aux otaries, monte dans la limousine et accélère jusqu’au bout du goudron.

2 / Ah ! Le vert paradis ! Les herbes folles ont traversé la croûte d’asphalte. Des lézards émeraude roulent dans la prairie. Au bout d’un tunnel miniature, deux lutins fixent le tourbillon des oiseaux exotiques. Le lac est comme une crème renversée à la menthe. Aucune fleur ne pleure l’arrivée de la pluie. L’orage passe, le vert est encore plus beau après l’averse.

3 / Au milieu de la brume, la poussière de météorite n’est pas tourmentée. Ici, personne ne la regarde de travers, la mélancolie règne. Un héron cendré. Devant ses prunelles mornes, les trains foncent à travers vapeurs d’ardoise et piliers d’acier. À la station Chinchilla, on attend la ministre pour inaugurer une ligne réservée aux pigeons voyageurs. Les quais sont noirs de monde.

4 / Quoi ? Je suis déjà sur Mars ? Si vite ? Lucifer aime les atterrissages en parachute doré. Le volcan dort, aucun risque d’éruption. Un champ de coquelicots s’ébroue à l’horizon. Soudain, une bouche à incendie crache mille moustiques en rafale. Tous décident au même instant que mon sang est la meilleure soupe de l’univers ! Grimpe sur cette montgolfière, conseille mon sixième sens.

5 / Je me pose en libellule sur la ligne bleue des Vosges. Vue imprenable sur l’Outremer, bien connu des surfeurs pour les microscopiques icebergs turquoise qui recouvrent son écume. Comme la baleine, je frappe la surface de l’eau avec ma nageoire, plusieurs fois. Un adieu au navigateur solitaire. Si son voilier n’est pas en tête de course, il plongera pour m’admirer. Même un fourgon de gendarme pleurerait devant une baleine du Groenland.

6 / Tiens, une odeur de citron flotte au bord de l’eau. C’est un gros soleil qui cogne. Le recteur Pissenlit et son Tournesol sont en plein clabaudage — Peau de jaunisse ! Hypocrite ! Banane pourrie ! Traître ! Judas ! Poussin beurré ! Le mistral rend fou, tout le monde sait ça, mais ce que je cherche, ce sont mes pieds plats. Et je perds la boule. Vite, prendre la sortie désert de Gobi.

7 / L’air est épais, ici. Je pense à toi, mamie, les cheveux mi-courts empesés de laque. Dans ton fauteuil creux, tu sens la violette et le raisin vieux. Tu n’aimes pas l’hiver dans les cathédrales. Des grappes de lilas triple mauve suivent la procession d’Hanouka, la fête des Lumières. L’archevêque à tête d’aubergine va parler, il lève lentement les bras, les fidèles tendent l’oreille sans quitter leurs bougies des yeux — Aimez-vous les uns les autres, dit-il, c’est le mois où les fraises sont mûres.

8 / Arrivée par le train corail 8167, j’enlève mon chandail pour laisser flotter le soleil couchant. C’est l’été indien, je suis une Indienne, tu es mandarine. Les renards quittent leurs bureaux au pas de course. De profondes empreintes de dinosaures les guident vers le restaurant en étoile. Une langoustine sur l’ardoise propose : Jeune citrouille en ballon de basket / Girolles safranées à la carotte joyeuse / Carpaccio de crabe en zest d’orange / Sorbet melon capucines

9 / — Allumez un Montecristo n° 5, le cigare des ours héroïques ! Gagnez un voyage à Santa Barbara pour le prix de trois pots de Nutella !… Les voix sifflent en plein milieu du champ labouré. Au loin, de grands champignons à antennes diffusent en continu Radio-Canada. Où est la grive musicienne, courant sur les feuilles mortes. Et le cri de la marmotte, si aigu à l’approche du coyote ? Que chacun recouvre ses oreilles de mini tortues, pour que la boue ne rentre pas à l’intérieur.

10 / — Rose, tu es là ? Bonbon en sparadrap, aube en radis. — Rose, tu dors ? Au cou de Grace Kelly, je suis son boa plume. Grace est l’invitée d’un festival très chic où elle présente son dernier film, Le poulpe était presque pané. Elle joue la femme d’un champion de tennis très méchant, mais ça finit bien. Grace a mis du rose à lèvres un peu trop vif, elle embrasse Cary Grant et pique un fard. — Rose, où es-tu ? J’enfile mes chaussons et mon justaucorps.

11 / Coincé sur la banquise, en panne de chair fraîche, l’ours polaire ressemble à un fantôme extra-terrestre, un halo blanc fume autour de sa tête. À son cou pend un collier en dents de lait. Il porte mon kimono. Oui, mon kimono, celui que je range dans le tiroir sports de combat. Comment est-il arrivé là ? — Voilà ce qui arrive quand on disparaît ! C’est la voix du vieux binoclard. Autour de lui, une deux trois sept infirmières s’activent, leurs noms sont brodés sur leur blouses légères. L’une s’appelle Blanche de Castille. Tout le monde parle comme dans du coton. J’ai envie d’une glace. Je vais faire un somme.

Je suis le vent, je suis la pluie, l’odeur salée du Pacifique, le gravier rouge de l’aquarium, la trace sur l’oreiller

 



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1ère mise en ligne et dernière modification le 2 février 2022.
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