Laurent Peyronnet | Hans Petersen

–> AUSSI DANS CETTE RUBRIQUE
l’auteur

Depuis un peu plus de vingt ans, je partage mon temps entre le nord de la Scandinavie et la région lyonnaise où je réside. Je passe environ cinq mois sur douze en Laponie où j’ exerce le métier de guide touristique. Le reste du temps, j’ écris : un roman jeunesse, décliné sur trois tomes, des contes, des nouvelles.

Vous trouverez l’actualité de mon écriture jeunesse sur cette page Facebook.

J’anime la chaîne YouTube « Quelques choses à vous lire » avec désormais une quarantaine de lectures vidéos dont : Raymond Carver ; Bob Dylan ; Joyce Carol Oates ; Selma Lagerlof... ainsi que des textes personnels.

Je pratique parallèlement un peu la musique et le dessin.

le texte

Cette nouvelle, en forme de conte, est née d’une rencontre avec Edgar Poe. Je suis souvent amené, par mon métier de guide, à parcourir l’archipel des Lofoten, radieux, peuplé de mille lumières en été, venteux et recouvert de neige en hiver. Pour plonger les voyageurs que j’accompagne dans l’ambiance si particulière de ces îles, j’avais pris l’habitude, au fil des années, de leur lire, pendant que nous roulions dans ces paysages fantastiques, Une descente dans le Maelstrom. J’avais découvert avec émerveillement l’écriture de Poe sous les toits des mansardes parisiennes de ma jeunesse mais ici, à force de lire et relire cette nouvelle, je me suis peu à peu profondément imprégné de ce rythme si particulier de son écriture, de ce vocabulaire précis, technique, qui tente de saisir, dans ses plus délicats détails, le complexe bouillonnement de la vie émotionnelle. Nous roulions et je lisais, et chaque nouvelle lecture au fil des semaines, des mois, des années, ancrait la voix de Poe un peu plus en moi. Il y a chez lui une musicalité que la lecture à haute voix a amplifié, comme une chanson devenue, au fil du temps, une compagne familière. Je trouvais unique cette expérience de lire en public un texte de littérature dans le paysage même où elle se déroule, surtout lorsque ce paysage est aussi grandiose. Le langage, le récit, la poésie donnent chair et corps, identité et familiarité à l’étranger-étrangeté du monde. Mon expérience du lieu s’est, en quelque sorte, incarnée dans cette déclamation répétée. En lui donnant voix, j’en ai fait un être. Que me serait-il resté si je m’en étais tenu là ? Un souvenir que le temps effacerait lorsque le temps ne serait plus à traverser les Lofoten. J’ai donc voulu garder trace, à la fois de ce que Poe imprimait là en moi et de ce que l’archipel en particulier et la Norvège en général, émouvaient en moi. J’ai placé certains de mes démons dans ce merveilleux cadre et j’en ai fait une histoire, dont j’ai découvert, une fois écrite, que je l’avais déroulée dans le registre musical, dans la tonalité de Poe. Le conte Une descente dans le Maelstrom m’avait fertilisé et de lui, Hans Petersen est né.

 retour sommaire général de la revue.

 retour sommaire février 2022.

Laurent Peyronnet | Hans Petersen


Le petit port d’Henningsvaer, d’ordinaire si tranquille, était, ce matin là, en proie à une agitation fébrile. Les habitants formaient un groupe compact devant la jetée, se pressant les uns les autres pour mieux voir. Chacun y allait de son commentaire, on s’interrogeait. Un homme fendit la foule.

« Braves gens — commença-t’il — vous ne me connaissez pas mais je me permets d’intervenir car ce que j’ai à vous dire pourra peut être apporter quelque lumière sur la mystérieuse affaire qui nous occupe. L’homme que la marée a rejeté ici — dit il , désignant un cadavre enveloppé d’algues, allongé à ses pieds — était pour moi , il y a encore quelques heures, un parfait inconnu mais le hasard fait qu’à présent, j’en sais certainement plus sur lui que n’importe lequel d’entre vous qui aviez l’habitude de le voir errer le long des côtes de Lofoten. Je suis arrivé hier après midi sur votre archipel par le ferry en provenance de Bodᴓ. Après m’être rendu sur la falaise de Moskenes pour admirer le fameux maelstrom dont nous parle Edgar Poe, je décidai de rester séjourner quelque temps dans ces lieux magnifiques. Comme je m’informais des particularités de votre archipel, on me conseilla la route côtière qui s’achève à votre village ; c’est ainsi que j’arrivais dans la soirée. Je trouvais sans difficulté une chambre à l’hôtel et après m’être restauré, je partis explorer les alentours. À plusieurs reprises au cours de ma promenade, j’aperçus cet homme étrange. Il parlait seul, tendait les bas, comme pour toucher quelque chose d’imaginaire et semblait très agité intérieurement. J’ai pensé qu’il devait s’agir de l’idiot du village. Je continuais ma promenade, absorbé dans la contemplation de cette lumière d’été qui illumine ici chaque recoin de la nature quelque soit l’heure du jour ou de la nuit, et c’est aux environs de minuit que se produisit ce qui m’incite à présent à réclamer votre attention. »

Les villageois se regardèrent les uns les autres, l’air curieux et embarassés, puis l’étranger reprit dans le plus profond silence.

« Comme je rentrais à l’hôtel en longeant la jetée — dit il — j’aperçus une nouvelle fois cet homme étrange. Jusque là, il avait totalement ignoré ma présence mais maintenant, il me faisait face et me fixait d’un regard enfiévré. Gêné, je poursuivis ma route, feignant de n’avoir pas remarqué son attitude mais alors, il se mit à courir dans ma direction et lorsqu’il m’eut rejoint, il m’agrippa le bras. Il était terriblement excité et tenait à toute force à ce que je l’écoute. Craignant qu’un refus n’entraîne quelque extravagance de sa part, je lui répondis avec la plus grande douceur que j’étais parfaitement disposé à l’entendre mais qu’il fallait impérativement qu’il se maîtrise d’abord. Mes mots produisirent sur lui un effet certain car il me répondit d’une voix parfaitement calme :

« Vous avez raison Monsieur, je m’excuse de vous avoir effrayé mais depuis longtemps, je ne suis plus moi même. Tout va rentrer dans l’ordre ce soir et je ne vous reverrai plus, ni aucun des habitants de ces îles. Alors, s’il vous plaît, écoutez-moi. J’ai besoin qu’au moins quelqu’un sache... à défaut de me croire. »

Nous nous assîmes sur un rocher, face à la mer et l’homme commença son récit :

***

« Je me nomme Hans Petersen — dit il — et je suis né dans le port d’Alesund. Mon père, comme la plupart des hommes de cette ville, était marin pêcheur. Ma mère travaillait à la corderie. Enfant, je jouais avec mes camarades à faire des ricochets dans la mer ; j’allais dénicher dans les herbes les œufs que pondaient les eiders pour les gober . J’avais peur des trolls et avant de m’endormir, j’aimais sentir les mains épaisses de ma mère caresser mes cheveux , alors roux.

Époque bénie qui ne revient jamais !

Un soir de Saint Jean, autour des feux de joie, je découvris d’autres mains et d’autres caresses, je devins un homme. À la pêcherie, j’étais respecté comme un marin habile et un ami sincère.

Je vous raconte cela, Monsieur, pour que vous sachiez que je n’ai pas toujours été tel que vous me voyez aujourd’hui. Je rêvais de fonder un foyer, comme tous mes camarades. J’aurais aimé, moi aussi, avoir des enfants et il eût été normal qu’après les avoir vu grandir, je connaisse le bonheur de raconter des histoires à leurs propres enfants.

Mais le destin ne le voulut pas. »

L’homme se tut . Après un silence, comme s’il plongeait au fond de lui même, il reprit :

« Tout bascula par une nuit d’orage. L’équipage du Mette Marit avait embarqué aux alentours de 23 heures sur une mer agitée. À bord, l’ambiance était aux plaisanteries ; nous avions l’habitude de ce genre d’expédition et le mauvais temps ne risquait pas d’altérer notre bonne humeur. Ce soir-là, mon compagnon de quart était Bjorn Larsen, mon ami et frère de ma fiancée. Lorsque vers 3 heures du matin, je vins le relayer à la barre, il me confia que l’air frais faisait du bien à son âme et qu’il préférait rester là plutôt que de rejoindre l’atmosphère enfumée de la cabine et les parties de cartes. Je savais qu’une veille trop longue pouvait être dangereuse et j’aurais dû insister pour relayer mon camarade. Au lieu de cela, je rentrai me mettre au sec. Vers 4 heures du matin, tandis que je commençais à m’assoupir, je fus d’un coup, ainsi que les autres membres de l’équipage, violemment projeté à l’autre bout de la cabine. Le bateau venait de heurter un rocher. Je me précipitai sur le pont mais il n’y avait personne. Le choc avait projeté Björn par dessus bord et il criait pour qu’on lui vienne en aide. La mer de Norvège est particulièrement froide et noire ; si l’on ne s’y noie pas, on y meurt gelé au bout de quelques minutes. Je n’avais qu’une seule chose à faire : me saisir de la bouée de sauvetage attachée à une corde et la lancer à mon ami. Mais je ne le fis pas. Au lieu d’agir dans l’urgence du danger, je restai là, immobile, face à mon camarade qui se débattait dans l’océan. Mes yeux le voyaient mais je le regardais comme on regarde une image. J’assistais à ce qui se passait mais je n’en ressentais pas la réalité ; c’était comme si, soudain, j’avais été tiré à côté de moi même où vers un autre moi même, étranger à tout. Bjorn, quant à lui , criait désespérément. Je ne sais combien de temps cela dura mais lorsque l’équipage venu à la rescousse repêcha enfin le malheureux, il était mort. Quelques heures plus tard, nous accostâmes dans le port de Bergen. Je descendis à terre et ne revins pas au bateau. J’étais effondré, muet face à mon crime. Comment avais je pu laisser se produire pareille horreur ? Quelle espèce d’abomination avait surgit de moi ? Qui étais je pour être capable de commettre une telle monstruosité ? Tout se mélangeait dans ma tête et la seule chose que je percevais clairement était qu’une terrible tragédie venait de se produire qui avait emporté, sans espoir de retour, tout ce que j’avais été. »

Il prit une respiration profonde et dit tout doucement :

« Voyez-vous, monsieur, il suffit parfois d’un instant pour que bascule le destin d’un homme. »

Il se tut à nouveau, le ressac de la marée clapotait doucement contre la jetée puis il reprit, le regard tourné vers la mer :

« Les jours qui suivirent ne m’apportèrent aucun réconfort. La douleur et la honte submergeaient ma pensée. Le chagrin et le remords devinrent mes seuls compagnons. Que mes yeux soient ouverts où que je les ferme, je trouvais toujours face à moi, l’horreur de mon crime. De jour en jour mon cœur s’épuisait. La seule vue de l’océan me devint insupportable. Je m’enfonçai à l’intérieur des terres. Je marchais et marchais le plus loin possible. Je dormais dans des cabanes lorsqu’il s’en trouvait une, dehors s’il ne s’en trouvait pas. Les jours, les semaines passèrent. À l’été succéda l’automne puis l’hiver. Finalement, un soir qu’il faisait trop froid pour continuer sur les chemins, j’entrais dans une taverne. La première pinte de bière que je vidais me réchauffa le corps et l’âme. Je sentis avec délice le liquide couleur d’or se répandre dans tout mon être. Je fermais les yeux et savourais cet instant. Ma poitrine, qui semblait pétrifiée comme un roc depuis l’horrible nuit sur la Mette Marit, s’ouvrit et s’emplit d’air comme sous la poussée d’une sève nourricière. Je commandais une seconde bière. Après la troisième pinte, l’engourdissement me gagna. Ma bouche devint pâteuse. À mesure que je buvais, mon cerveau s’enfonçait dans un ouateux brouillard du fond duquel les pensées ne remontaient plus. Je goûtais à l’indicible oubli et c’est ainsi que je rejoignis la communauté des hommes. Dans les mois qui suivirent j’arpentai le pays en tous sens. Pour me nourrir, je louais ma force de travail : aux récoltes à la belle saison, pour les travaux sur les lignes de chemins de fer et le flottage du bois en automne, à l’entretient des fermes en hiver. Il y avait sur la route beaucoup d’ autres vagabonds mais je ne parlais ni ne me mêlais à personne. Si je regardais quelqu’un dans les yeux, je me demandais immédiatement « Et s’il fallait lui tendre la main, le ferais-tu cette fois ? » . Alors je me détournais, incapable de répondre et reprenais ma besogne. L’argent que je gagnais, je le buvais et je buvais toujours plus. Je ne parvenais plus à m’endormir que complètement saoul. Cela m’abîma les nerfs. Je devins violent. La boisson affaiblissait également ma résistance au travail et finalement, on ne voulut plus m’embaucher. Je pris alors l’habitude de vivre de mendicité. J’errais ainsi, telle une ombre, non plus sur les routes et les chemins mais à travers les ruelles sombres des villes, au plus près des bouges où je savais pouvoir trouver ce que je cherchais. Gardant l’argent des oboles pour me payer à boire, je découvris que la privation de nourriture produisait une sorte d’ivresse et que l’effet de l’alcool était lui-même multiplié par la faim. Je ne mangeais plus qu’une fois tous les deux ou trois jours. Cet état me mena aux portes de la folie mais derrière ces portes il y avait l’oubli et c’était tout ce que je cherchais. Ivre du matin jusqu’au soir, je ne pensais plus à rien, y compris et surtout, au jour maudit où j’avais laissé mourir mon compagnon. Je ne ressentais plus rien. Les passants me heurtaient du pied sans même s’en rendre compte. J’aurais pu m’éteindre ainsi sans que quiconque s’en aperçoive. Une nuit pourtant, que j’avais bu plus encore qu’à l’ordinaire, je m’éveillai en sursaut, submergé par une peur totale, vertigineuse, comme si la mort elle même me tirait par les cheveux. Pris d’un accès de panique, je me redressai et fuyait de toute la force de mes jambes à travers les rues désertes de la ville. Parvenu sur le port, je me glissai, au hasard, à bord d’un navire de commerce. Je me recroquevillai tout au fond de la cale. Ce qui m’avait poussé a agir ainsi ? Je l’ignore. L’obscurité était complète. Il n’y avait pas de hublots mais je reconnaissais des odeurs lointaine, familières. Je m’endormis. Lorsque je m’éveillai, je compris au tangage que le bateau avait quitté le port. Je décidai de rester caché jusqu’à la prochaine escale. Il y avait dans la cale quelques tonneaux de blé ; j’appris, en la mâchant, à me satisfaire de cette nourriture. Lorsqu’il pleuvait, un peu d’eau s’infiltrait à l’intérieur du navire, alors, je léchais les parois de bois et c’était tout ce que j’avais à boire. Les jours passaient et nous voguions. Peu à peu, mes yeux s’habituèrent à l’obscurité permanente qui régnait en ce lieu mais je perdis vite la notion du temps. L’épuisement et le manque d’alcool provoquèrent en moi des visions douloureuses. Des images distordues de mon passé surgissaient sous mes yeux, peuplées de fantômes. J’étais de plus en plus malade et le bateau ne faisait pas escale. Mon cerveau se démenait au milieu de mes cauchemars. Mon corps commençait à m’échapper. J’étais occupé à tenter de maîtriser un tremblement qui s’était emparé de mes mains et remontait dans mes avant-bras, mes coudes et jusqu’à mes épaules lorsqu’un craquement monstrueux emplit le réduit où j’étais reclus, le bateau se mit à tanguer en tous sens, des gens criaient au dessus de ma tête. Les parois se disloquèrent, l’eau s’engouffra dans la cale et je sus que j’allais mourir. »

Hans Petersen s’interrompit.

« J’en viens à présent, Monsieur, au plus extraordinaire de mon histoire — reprit il en me regardant droit dans les yeux — mais je vous demanderai de fixer le jugement que vous portez sur moi avant que je ne poursuive. Comme vous le constatez, je ne tremble pas ni ne délire. Je n’ai plus touché une bouteille depuis des années et si je ne fréquente pas mes semblables, c’est que j’ai mes raisons. Alors écoutez moi jusqu’au bout et lorsque je vous aurais quitté, allez, si vous le pouvez, dans le port d’Alesund où je suis né. Dites aux gens qui vivent là-bas que vous m’avez connu et racontez-leur mon histoire. Peut être me jugeront-ils moins durement lorsqu’ils sauront que, malgré mon infamie, j’aurai été, au moins une fois dans ma vie, un homme de bien, digne d’amour. »

Hans Petersen fit silence à nouveau. D’un mouvement de la tête j’acquiesçai à sa demande. Il reprit le cours de son récit :

« Quand la mer m’entraîna, j’étais prêt à mourir. Finalement, je sentais dans mon cœur comme une délivrance. Mais ce jour là la mort ne voulut pas de moi. Les courants me roulèrent vers la terre et j’échouais sur une plage. Il ne restait plus trace de la violente tempête que nous venions d’essuyer. Le ciel était limpide et la mer avait retrouvé son calme. Malgré la douleur que j’éprouvais dans tout le corps, je me levai à demi et scrutait l’horizon à la recherche de quelque chose ou quelqu’un qui aurait survécu au naufrage mais, chose étrange, aussi loin que mon regard puisse porter, je ne découvris aucune trace du navire ; pas la moindre poutre, pas le moindre morceau de voile, pas une plainte d’éventuels rescapés. Je tentais de me relever complètement mais mes jambes se dérobèrent et je poussai un cri, l’une d’elle était cassée. Une sorte de forêt avançait jusqu’à environ cent mètres du rivage ; je décidai de me traîner au moins jusque-là, poussé par ce vieil instinct commun aux bêtes et aux hommes qui nous dicte de nous mettre à couvert lorsqu’on est vulnérable. L’effort que je dus fournir pour progresser dans le sable mou m’épuisa et je perdis connaissance. Je ne sais combien de temps je dormis. Je fus réveillé par une sensation de fraîcheur ; des gouttes d’eau tombaient à intervalles réguliers sur mon visage. J’ouvris les yeux. Une jeune fille me souriait. « Ou suis-je ?, demandai-je. « Qui êtes-vous ? » La jeune fille continuait de sourire mais je ne reçu pas de réponse. Je me redressai un peu en m’appuyant sur les coudes et ce que je vis alors m’étonna au plus haut point. Le visage et le corps qui se tenaient au dessus de moi étaient bien d’une jeune fille mais ses jambes s’enfonçaient dans la terre comme des racines. Ses bras étaient des branches dont les feuilles avaient recueillies l’eau qui m’hydratait. Autour d’elle, se tenaient d’autres jeunes filles de même constitution. J’essayais de me redresser mais une douleur intense me fit comprendre que je ne pouvais pas me lever. J’essayais alors en vain de tirer quelques mots de ces jeunes filles puis , d’épuisement, je me rendormis. À mon réveil, elles étaient toujours là, silencieuses. Il me fallut m’habituer à leur présence muette. Plusieurs jours passèrent ainsi. Les jeunes filles-plantes me tenaient compagnie et me protégeaient du soleil avec leur large feuillage. D’abord plein de gratitude, je me mis rapidement à éprouver de la tendresse pour ces êtres qui prenaient soin de moi. À défaut d’entendre leurs voix, j’appris à lire les expressions de leurs visages. Pour combler le silence, je leur contais les choses du monde que je connaissais, les épreuves que j’avais traversé, les souffrances que j’avais enduré. Je suivais les mouvements de leurs âmes dans leurs regards attentifs. C’était la première fois que je parlais autant de moi. Une nuit, je fis un rêve. La jeune fille qui m’avait sauvé le jour du naufrage était avec moi sur la plage. Elle n’était plus tenue par ses racines et dansait joyeusement. Ses longs cheveux jouaient avec le vent ; parfois, sa main venait frôler mon bras ; avec une infinie douceur, ses lèvres se posèrent sur les miennes. Les jours qui suivirent n’apportèrent aucune modification dans la routine qui s’était installée. Je parlais, elles écoutaient et le soleil suivait sa course dans le ciel. Mais les nuits avaient changé. À présent, dès que le sommeil me gagnait, je les rejoignais en rêve. Je les voyais rire, chanter, jouer comme des enfants sans plus aucunes racines pour les retenir. Elles m’accueillaient dans leurs danses comme un des leurs. Pour moi qui avait tant œuvré a n’être plus personne, ces rêves étaient une résurrection. J’en vins à souhaiter de ne plus m’éveiller. Mais chaque matin je les trouvais là, à nouveau enracinées dans la terre, muettes, leurs longues branches au vert feuillage me protégeant du soleil. Ma jambe guérissait et je pouvais à présent varier les positions de mon siège. Mais de les voir ainsi, pales ombres de mes rêves, m’emplissait de tristesse. Une nuit, je m’en ouvris à la jeune fille qui m’avait embrassé et dont j’étais tombé amoureux. Elle proposa de m’épouser pour que je ne sois plus obligé de les quitter au matin. Je mis ma main dans la sienne et la suivi sans hésitation. Tout autre aurait craint de basculer dans les ténèbres. Allais-je réellement renier la lumière du jour ? Refermer le couvercle de la réalité sur un rêve sans fin ? Me retrancher, irrémédiablement, du monde des hommes ? Je n’eus pas une pensée pour ces pauvres détails. Cette nuit-là fut le plus beau jour de ma vie. Mais au matin, mes yeux s’ouvrirent. Les jeunes filles comme d’habitude se tenaient autour de moi, immobiles, muettes, enracinées mais quelque chose avait changé, elles semblaient profondément attristées. La journée fut pénible a passer. Le soleil à nouveau, enfin, se coucha mais cette nuit là je fus long à trouver le sommeil. Lorsque je rejoignis ma bien-aimée elle me prit la main et dit :

« Suis-nous , il faut que tu voies quelque chose. »

Nous marchâmes vers la forêt. Tout sur l’île était d’une extraordinaire beauté mais je n’oublierai jamais l’endroit où elles m’amenèrent . Comment une telle horreur pouvait-elle exister ? Pareil à une plaie béante dans cette nature bénie, s’ouvrait devant moi un profond gouffre noir. Une matière purulente respirait en son fond, soulevée à intervalles réguliers par ce qui ressemblait aux battements d’un cœur. Quelque chose comme une grappe milliers de serpents , maillés inextricablement les uns aux autres, enserraient cette matière, l’étouffant.

« Voila ce que tu as amené ici — dit alors ma bien aimée -– Voila ce qui t’empêche de nous rejoindre, voila les racines qui nous retiennent. Il n’y a que toi qui puisses tuer cette chose. »

Elle se tut. Des larmes coulaient sur son visage.

Je regardais l’horrible béance et ce fut, soudain, comme si tout recommençait. Une angoisse terrible me saisit et je sentis alors, surgissant du plus profond de mon ventre, la présence du monstre. Après toutes ces années il demeurait tapi en moi. Tout comme j’avais regardé mon ami Bjorn se noyer, mes yeux fixaient le gouffre tandis qu’une force irrépressible me repoussait quelque part hors de moi-même, à un endroit où rien n’avait plus de réalité où j’étais étranger à tout. Je me réveillai dans un sursaut, trempé de sueur. Ma jambe à présent était complètement guérie et ma première pensée fut alors de fuir mais je regardai les jeunes filles-racines et c’est une toute autre décision qui se fit jour en moi. Je n’eus aucune peine à retrouver la faille, je suivis seulement le chemin sur lequel, la nuit précédente, elles m’avaient guidé. À présent il faisait grand soleil, le gouffre, en ses entrailles, n’en était pas moins terrible. Je sautais. À l’impact, les racines volèrent en tous sens. Dès cet instant je dus me débattre pour n’être pas broyé. De mon couteau, je taillais à grands coups dans la masse tentaculaire, coupant les chairs, me rapprochant du centre. Je parvins jusqu’au cœur et coupant la dernière racine, le libérait. Puis je glissais dans le vide. Le fond du gouffre était traversé par une grotte reliée à l’océan. Une fois dans cette grotte, il ne me resta plus qu’a nager vers l’air libre et rejoindre la plage où les jeunes filles m’attendaient. Mais jamais je ne les revis. Jamais je ne les revis car ce fut l’équipage d’un bateau qui me repêcha. On me hissa à bord et il fallu pour cela la force de quatre marins car je me débattais comme un vrai possédé. Ils m’attachèrent solidement. Je tournai désespérément la tête vers la plage et criais :

« Ne m’abandonnez pas, aidez moi, ne les laissez pas m’emmener ! Je ne veux pas vous perdre ! »

Et je tombais, à demi inconscient, déchiré de chagrin. Alors je les entendis. Portées par le vent, je perçu leurs voix douces et tristes qui traversaient l’espace pour venir caresser mon âme à la torture.

« Ne nous oublie pas Hans, ne nous oublie jamais -– disaient elles dans le souffle des alizés. Cherches nous comme nous te chercherons. Un jour nous serons réunis. »

Lorsque le navire eut rejoint la Norvège, on m’enferma quelques temps à l’hôpital de Bergen puis on m’oublia et je repris ma route. Combien de temps avait passé ? Je ne sais. Dehors, le monde était le même mais moi, j’avais changé. Je partis vers le nord et depuis, je parcours le monde, attentif, toujours, au moindre signe d’elles.Voila une éternité, monsieur, que je guette le silence. Ma souffrance fut immense mais ce soir, je les ai retrouvées. »

L’étranger s’arrêta de parler. Tout le village l’avait écouté, pas une voix ne l’avait interrompu. À présent, les bateaux, partis pêcher la veille au large, rentraient au port. Il leva la main vers sa tête, ôta son chapeau, le plaça sur sa poitrine et dit :

« Voila , braves gens d’Henningsvaer, le récit que me fit l’homme étrange, hier soir, tandis que je rentrais à l’hôtel. Je vous rapporte son histoire telle qu’il me l’a contée, laissant à chacun le soin de choisir ce qu’il veut en penser. S’est il donné la mort ? A t’il sauvé sa vie ? Je ne sais et tout comme vous, je m’interroge, car je n’ai jamais vu un cadavre qui sourit. »

 



Tiers Livre Éditeur, la revue – mentions légales.
Droits & copyrights réservés à l'auteur du texte, qui reste libre en permanence de son éventuel retrait.
1ère mise en ligne et dernière modification le 2 février 2022.
Cette page a reçu 158 visites hors robots et flux (compteur à 1 minute).