Gwen Denieul | on n’efface jamais rien

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« C’est l’hiver ici...

C’est l’hiver ici. Ton état mental se dégrade. L’absence d’amour, les jours perdus, et ce lent pourrissement de tout. Chose morte exténuée, en vrac, tu ne vis pratiquement plus d’une vie d’homme. Tu t’es faussé compagnie. Les os de mon crâne compriment mes pensées. Je n’ai pas assez de disponibilité en moi, pas assez de force, pour me créer de nouvelles illusions. Tu cries comme le jour, comme l’enfant, mais aucun son ne sort de ta gorge. Un silence profond et hostile règne dans tout l’immeuble depuis plusieurs jours. Peut-être sont-ils déjà tous partis. Dans le couloir étroit, tu suis le mur poreux avec la main. Il fait trop noir. Je n’habite aucun lieu. Il n’y a plus de terre ferme, nulle part. C’est la pluie et la boue à l’intérieur même de l’appartement. Partout ça sent la crasse et l’humidité. Arrivé au salon, tu regardes les moisissures qui, comme le lierre, montent aux murs, la surface entière du plafond qui se craquelle. Tremblement de tout le corps. Ton stock d’organes a froid. Tu aimerais t’abriter en toi-même, trouver des phrases qui te protègent. Hier, tu as appelé petite maman. Ça faisait des mois que tu ne lui avais pas parlé. Tu as écouté avec attention la vibration de sa voix. Vous vous êtes rassurés comme vous pouviez. Oui ça va, maman, ne t’inquiète pas, je n’ai à me plaindre de rien. Vous ne vous êtes pas dit grand-chose de plus. À quoi bon raviver les vieilles blessures ? Au moment de raccrocher, tu as senti ses bras tièdes qui t’entouraient et sa vieille main calleuse dans la tienne. Tu es en manque de peau, de lèvres, de sueur, de sang. Tu ne touches plus que des écrans. Tu aimes tant les corps. Leur texture, leur poids — leur légèreté aussi. Ton sexe tremble un peu. Tu le sors et l’effleure comme si de rien. Dissipé à l’infini, tes désirs s’émiettent entre tes doigts. La ruine se propage. Tu es au bord de l’effondrement — peut-être aussi d’une élévation.

« Tu marches dans le même cercle...


Tu marches toujours dans le même cercle. Tu ne sors plus des ratages du passé. Pourquoi l’autre m’angoisse-t-il à ce point ? Pourquoi tant de honte ? On n’efface jamais rien. On recouvre comme on peut mais on n’efface jamais rien. Aveugle dans la catastrophe, tu mesures l’espace et le temps à pas égaux. S’évader, mais comment ? Une trouée dans le mur, un départ au-dedans, peut-être serait-ce la forme de dissidence qui te conviendrait le mieux. Tout est perdu, mais tu peux encore crier, rire, sauter, grimper, danser, pour conjurer la mort rampante... Oui danse, Léo, danse terriblement. Danse même sans musique. Danse par-dessus tout l’effroyable. Danse avec ce qui hurle encore en toi. Prive-toi de tête, essaie d’oublier qui tu es rien qu’un instant, maigres secondes que tu apprendras à dilater comme le bluesman fait durer la note. Ne garde que l’indispensable pour créer, créer contre l’écroulement du monde. Une pièce nue. Une chaise. Une table. Une fenêtre donnant sur le large. La pierre, le vent et la nuit. Voilà, tu es à ta place. C’est le commencement du monde, c’est la grande histoire qui t’avale tout cru.

Ta fureur muette, contenue, comme une eau qui monte. Toutes les nuits, phrases qui reviennent, qui insistent dans l’écart comme des bouffées incandescentes. Phrases inquiètes, opiniâtres, tendues, petites phrases de contrebande que tu n’écris que pour toi. Tiens-toi vivant dans la langue. Les phrases sont des aventures. Elles te recommencent.

« C’est midi et c’est grand soleil...

C’est midi et c’est grand soleil. Je piétine mon ombre. Je suis enfin sorti de ma tombe. Le fond de l’air me promet d’autres naissances. Je retrouve mon corps, mes propres pas, cette joie élémentaire de la marche. Le temps ne fait plus mal ; il a perdu son poids. L’oubli au visage, j’avance paumes ouvertes, soleil dans les mains. L’ombre bleue des platanes glisse sur mes vêtements. Le ciel retrouvé m’augmente. J’ai des folies plein la tête. Mon corps, plus neuf que jamais, s’allonge, s’étire. Dans l’espace délié, il retrouve la souplesse et la force du danseur. Me vient l’envie de le mêler aux corps que je croise. Ça a toujours été compliqué pour moi d’aller vers les gens, mais aujourd’hui tout semble plus simple. Je fais une pause au square Louvois, m’assieds en tailleur à l’ombre amicale d’un peuplier. Je promène lentement mon regard autour de moi. Un pigeon ébouriffé s’abreuve à la grande vasque de la fontaine. Je le regarde exister, tout comme je regarde exister ce jeune cerisier dont les fleurs commencent à s’épanouir dans le ciel clair et bleu, et ces pâquerettes harmonieusement disséminées dans l’herbe. Toutes les formes frémissantes de vie qui s’offrent à mon regard, même les plus ténues, les plus périssables, semblent exister à cet instant de manière invincible. Dans la lumière droite, leur extraordinaire intensité d’être me sidère. Ne plus jamais vivre séparé d’elles. Assis dans l’herbe fraîche, dans une attente dense, animale, mon corps se tient au plus près des êtres et des choses — hors de ce qui enferme. Le monde est là, de toutes parts et au-delà de toute apparence. La vie déborde. Un peu de vent soulève la poussière. J’observe les grains suspendus dans un rayon de soleil, et voici que mon sang bat plus vite. Je bouge à peine, fais en sorte que rien de moi ne trouble l’air.

 

DIRE | expérimentations, le lab


Une série hors de la charte graphique de la revue, page blanche pour expérimentations numériques & transmédia. Un laboratoire qui rejaillira sur l’ensemble des démarches.

Gwen Denieul écrit en voix et vidéo depuis 2016. Fictions narratives, lectures à voix haute et dérives urbaines à retrouver sur sa chaîne YouTube.
Ouvert aux collaborations transmedia (sur YouTube et sur scène).

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1ère mise en ligne et dernière modification le 29 décembre 2021.
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