entretiens | Patrick Muller, à la recherche des Jours

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Chaque matin, depuis des mois et maintenant des années, une très brève vidéo, mais sur une musique originale de Sylvain Legeai, se présente comme une poétique (souvent, avec un texte de poète en exergue), susceptible à chaque moment de se renouveler, travailler sur une cinétique, une suite d’objets urbains, la question de la lumière même. C’est « Des jours », une des tentatives actuellement le plus esthétiquement audacieuses sur YouTube. Elle nous questionne littérairement dans le rapport à l’image bien sûr, mais dans la poétique même de la ville, et encore plus dans la frontière poreuse de l’imaginaire et du réel, de la fiction et du quotidien. Oeuvre majeure, on a la chance de la suivre dans son développement au présent... Alors j’ai voulu dialoguer avec son auteur. FB

 la chaîne Des jours, le journal vidéo quotidien de Patrick Müller ;

 Patrick Muller est cinéaste et photographe. Il réalise en 2011 le documentaire Voyage en Silésie sur la région minière de la Haute-Silésie en Pologne (Bourse Louis Lumière du ministère des Affaires étrangères). En 2014, il réalise le documentaire Changer de regard et suit en immersion pendant un an un atelier d’écriture théâtrale en lycée, animé par Joëlle Gayot. En 2018, il réalise le documentaire Comme tout le monde sur trois jeunes sans-domicile à Paris, pendant 3 ans (Diffusion Public Sénat, Prix LABEL 2020 de la Maison du Film). À partir de 2017, il commence à développer une poétique du quotidien à travers plusieurs œuvres : 1. une installation vidéo : Intermittences de lumière et d’aveuglement 2. La série photographique Énigme du quotidien 3. un journal filmé quotidien Des jours. Ces trois œuvres sont exposées à Taipei, Taïwan en avril 2018 à Taipei Artist Village avec Chiang Kai-Chun. Des jours est programmé en mars 2021 à Anis Gras -– Le lieu de l’Autre dans le cadre du festival Les Échappées #2 du Val-de-Marne. Par ailleurs, il collabore avec l’artiste Anne Mulpas à la réalisation de poèmes vidéo ainsi qu’au projet de médiation culturelle à destination du jeune public Sous mes yeux. Il collabore également avec l’artiste Mounia Raoui dans le cadre du projet de médiation culturelle 1Carne (Cie Toutes nos histoires).

 son site : patrickmuller.fr

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 photogramme ci-dessous extrait de Des jours.

Patrick Muller | à la recherche des Jours


Il y a une intersection de plus en plus palpable entre l’histoire des « journaux filmés », qui a un vrai fondement dans l’histoire du cinéma, et nos tâches littéraires de représentation du monde. Est-ce que cette histoire, avec des repères et des noms très précis, comme Jonas Mekas, Alain Cavalier, ou pour s’approcher mieux de toi, David Perlov, représentent un appui pour toi, ou bien l’histoire du cinéma en général te suffit, ou l’histoire de la photographie, ou juste l’usage « privé », intime qui consiste à faire des images ?

Pendant mes études cinématographiques, j’ai été profondément marqué par la découverte des essais documentaires à la première personne : Sans soleil, Une journée d’Andreï Arsenevitch de Chris Marker, Alain Cavalier, Alexandre Sokourov, Johan Van der Keuken, la trilogie Profils paysans de Raymond Depardon, L’Inde fantôme de Louis Malle, Lost Lost Lost de Jonas Mekas. C’est cette admirable liberté du geste qui m’inspire et qui me suit toujours dans mes réalisations. Et pourtant en sortant de l’école, j’ai réalisé mon premier documentaire en Pologne sur la région minière de la Haute-Silésie, sans voix off, sans commentaire et sans interview. En même temps, je ressentais que les images appelaient une voix intérieure qui élargissait le propos du film : il y avait des ressentis et des réflexions qui pouvaient faire histoire. Beaucoup plus tard avec Des jours le besoin d’intégrer le filmeur dans le récit plutôt que de le dissimuler s’est affirmée et a donné une place à cette voix.

La photographie est une autre source d’inspiration importante : notamment la streetphoto ou photo de rue et ses grands coloristes, par exemple Ernst Haas ou Gueorgui Pinkhassov. D’ailleurs, dans le journal photo et vidéo s’entremêlent. Parfois, je filme et prends une photo du même sujet. Certaines entrées du journal sont constituées exclusivement de photos tandis que d’autres prennent la forme du récit photographique à la manière de La jetée.

Au-delà de ces influences visuelles, le journal est un lieu d’expérimentation en recherche de lui-même. Peut-être est-ce dû à l’absence de règle que je me suis imposée au début, ou à la quotidienneté, qui appelle la tentative de se renouveler continuellement.

Dans cette puissance neuve de la quête cinématographique et de la représentation urbaine, les premiers noms qui me viennent c’est le diptyque Manhatta de Strand et Sheeler en 1920, avec en sous-titres un poème de Walt Whitman, et 24 Dollars Island de Flaherty en 1927, année cruciale avant le passage au parlant. Ce sont deux films brefs, et où la représentation de la ville passe par cinétique et poétique — en même temps, où est l’héritage de cette démarche, qui semble surgir depuis le choc et l’irreprésentable de la ville ? l’inscription urbaine que tu proposes, je la mesure à ces démarches, aussi pour l’absence de personnage et le refus (ou si rarement) des voix — ton journal étant un des rares qu’on puisse suivre en ce moment, où l’image et la musique soient le seul langage ?

Je pense aussi à L’homme à la caméra de Dziga Vertov, et plus tard à Artavazd Pelechian et à Godfrey Reggio pour leur récit purement musical et visuel qui sont une source d’inspiration. Sur l’inscription urbaine et l’appel de la rue il y a ces lignes dans « l’entretien infini » de Blanchot que je viens de découvrir : « Il faut ces interminables déserts que sont les villes mondiales pour que l’expérience quotidienne commence à nous atteindre. Le quotidien, n’est pas au chaud, dans nos demeures, il n’est pas dans les bureaux ni dans les églises, pas d’avantages dans les bibliothèques ou dans les musées. Il est — s’il est quelque part — dans la rue ».

Ma recherche se situe instinctivement au niveau de l’image là où la parole me demande un travail important que j’ai rarement la possibilité de fournir dans la journée. J’ai essayé mais je n’ai pas trouvé un rapport plus direct avec la voix lorsque je filme, à la manière, par exemple, d’Alain Cavalier. Utiliser une voix-off pour moi, cela suppose de passer par l’étape de l’écriture, l’enregistrement et le montage de la voix. C’est un travail plus long et j’ai rarement ce temps de disponible. C’est un travail que je réalisais plus fréquemment au début, peut-être aussi que la forme du journal a évolué un peu.

Dans les années 50 avec le film de Guy Debord, Sur le passage de quelques personnes à travers une courte unité de temps, puis avec le film de Rohmer Les métamorphoses du paysage : l’ère industrielle en 1964, avant sa série « documentaire » avec Jean-Paul Pigeat depuis L’enfance d’une ville, puis bien sûr La jetée et autres explorations de Chris Marker, on a une histoire parallèle de la périphérie urbaine qui se saisit plus nativement de l’outil cinématographique. Cette notion de périphérie urbaine, sociale ou urbanistique, comme matière, ou comme univers dictant ses formes, a un sens pour toi ?

Une des sources du journal est liée à son lieu de naissance, en banlieue parisienne, à l’est, entre Montreuil où j’ai vécu et Bagnolet où je travaille. C’est une banlieue urbanisée qui ne cesse de se densifier avec des contrastes très forts : la grande pauvreté côtoie la richesse, les friches et squats côtoient les constructions modernes, une nature circonscris aux parcs. Une banlieue en pleine gentrification et en pleine transformation, notamment avec les travaux du Grand Paris. On est face à une immensité et à des contrastes qui sont à la fois difficiles à appréhender et inspirant. Ils demandent à être documentés.

La première fois où tu t’es livré sur ta chaîne à l’exercice très codé du « FAQ », réponses à des questions transmises par ton public (j’en faisais partie), tu as insisté sur la diversité des modes de prises de vue : si tu es en tournage et que tu as rapporté chez toi la caméra professionnelle, elle servira au journal, il y a aussi un appareil photo-vidéo (Canon je crois ?), et beaucoup de téléphone — ou même, je suppose, leur qualité d’image évoluant, plusieurs téléphones ? Jonas Mekas lui disait que son outil c’était juste l’objectif. Est-ce que ces questions ont de l’importance (ne serait-ce que la gestuelle, mais aussi la relative « pauvreté » de l’image téléphone), et comment interviennent-elles sur le contenu même du journal ?

Ce journal c’est aussi un laboratoire d’expérimentations audiovisuelles. Je m’intéresse aux nouvelles technologies, je suis l’actualité des nouveaux outils parce que j’apprécie les possibilités esthétiques et narratives qu’elles offrent. Cela permet aussi de se renouveler. L’un des enjeux pour moi c’est quand même de rester le plus léger possible parce que je conserve constamment avec moi un dispositif de prise de vue. J’ai toujours sur moi mon téléphone et un compact numérique. Ce dernier possède un zoom et offre une meilleure qualité d’image, notamment en basse lumière. J’utilise par exemple un appareil hybride avec des objectifs interchangeables qui permet d’utiliser une très large gamme de focales et d’obtenir de très belles images. Mais il est encombrant et lourd. Je vais donc l’utiliser surtout à la maison, ou bien pour un tournage spécifique planifié à l’avance. Chaque outil a ses caractéristiques et impose une gestuelle spécifique. Le téléphone c’est l’outil qui offre la plus grande liberté. On peut aller chercher des angles originaux. Je préfère le laisser en automatique, il gère tous les paramètres. Il a aussi l’avantage que personne ne le remarque, je ne dérange pas mon environnement. J’aime aussi les « accidents » qu’il offre : un plan auquel je n’aurai pas pensé et qui a un potentiel narratif inédit.

Il y aussi les contraintes imposées par le quotidien. Par exemple si je pars en déplacement professionnel pour quelques jours, j’essaye de ne pas m’encombrer d’un ordinateur. Dans ce cas je filme, monte et effectue la mise en ligne de la vidéo sur le téléphone.

Plus rarement j’utilise d’autres dispositifs, par exemple une caméra modifiée pour filmer uniquement les infrarouges. Ensuite en aval de la prise de vue, à l’étape du montage il y a les outils de traitements numériques de l’image.

Le corollaire de cette question, c’est cet entretien pour moi décisif d’Alain Cavalier, Les mains et la caméra, où il explique en quoi la miniaturisation de la caméra, et l’arrivée du petit camescope à cassette, lui ouvre cette possibilité nouvelle de récit — pour toi, l’aventure journal a commencé avec les possibilités neuves du téléphone comme caméra ?

Je ne pense pas que le journal serait né sous cette forme quotidienne sans ces nouveaux outils et la miniaturisation. Plus que le téléphone, c’est un appareil numérique compact qui m’a ouvert les portes du journal. D’une qualité équivalente à une caméra professionnelle mais d’une plus grande compacité, j’ai commencé à explorer la ville avec cet appareil, notamment avec la possibilité de faire des ralentis. J’ai créé un triptyque vidéo qui fait dialoguer poèmes de Henry Bauchau, images du quotidiens réalisées avec cet appareil compact et les musique de Sylvain Legeai.

Quand j’ai commencé à suivre ton journal, et probablement sans autre cause que l’algorithme YouTube, on était juste une vingtaine de suiveurs. C’était le premier confinement, donc un rapport exacerbé au dehors, un rapport exacerbé aussi à l’importance de la vidéo en publication quotidienne pour notre besoin, sinon de communauté, d’ouverture... Et puis est venu ce coup de baguette magique incongru qui t’a propulsé à 100 000 abonnés, et qui m’a le plus surpris, c’est comment ce public-là t’est resté fidèle : en quoi les cloisons entre une démarche esthétique, poétique, un art exigeant et presque tremblé, pouvait être recevable bien au-delà des cercles assignés. Tu l’as vécu comment ? Et, dans la vidéo très loin de ton univers de celui qui a provoqué le coup de baguette magique, il y a quand même ce constat implacable : quand tu as commencé à publier, c’était sans spectateur, parfois le compteur YouTube qui restait à zéro : pourquoi et comment en ce cas s’obstine-t-on, qu’est-ce qui dicte en soi-même ce il faut ? Question pas du tout indifférente à nos chaînes littérature, souvent cantonnées à une audience très restreinte, les plus nécessaires même.

En démarrant le projet je ne pouvais pas imaginer un tel engouement pour le projet. Je m’attendais éventuellement à une certaine écoute d’un public des cercles assigné comme tu le dis. C’est pourquoi je m’attendais d’autant moins à un tel phénomène sur une plateforme comme Youtube. Sur le moment c’était assez vertigineux de passer d’une audience très confidentielle à un public aussi large et qui s’est mis à naviguer à travers deux années de vidéos, à les analyser, les commenter. Je ne m’attendais pas non plus à la manière dont l’audience s’est emparée du projet, a compris et adhéré à ma démarche. C’était gratifiant de voir que beaucoup s’y retrouvaient et y puisait une source d’inspiration.

Le « il faut » est difficile à saisir. Avec le journal, je suis dans un geste personnel sans délais, contrairement au temps long des projets documentaires qui font intervenir un nombre important d’interlocuteurs, d’étapes de financement. Ce projet me nourrit, m’inspire et m’emmène dans des endroits inédits. Et puis il y a aussi un aspect très spécifique en rapport avec mon métier qui consiste à faire des images. Avec le journal les images trouvent leur sens dans la journée. Elles ne font pas partie d’un projet narratif ou démonstratif particulier. Leur valeur, leur sens est dans le fait même d’exister. Il me semble que je touche à la substance de l’image. En démarrant le projet du journal, je citais dans ma présentation la réplique d’un personnage dans le film d’Andreï Tarkovski : « Quoi qu’on en dise, la méthode, le système, c’est une grande chose ! Tu sais parfois, je me dis que si chaque jour, exactement à la même heure, on faisait la même chose comme un rituel, inaltérable, systématique, chaque jour, toujours à la même heure, le monde serait changé. Quelque chose changerait, il ne pourrait en être autrement. » Aujourd’hui, après bientôt quatre ans de vidéo quotidienne, j’ai développé une intimité avec celui-ci, il fait partie de mon quotidien.

Ce sont des questions que tu abordes aussi dans cette première « FAQ », mais ce matin où on en est à 1 407ème — dingue de le penser — ça devient encore plus obsédant : comme installer la rupture et la bifurcation, as-tu des cycles souterrains, des thématiques récurrentes, comment installes-tu des écarts, comment l’abstraction, ou le risque des plans (la pluie, la nuit, fenêtres métro ou pare-brise voiture sur périph, abstraction d’une station RER...) déterminent un contenu ?

Je suis en recherche, à l’affût. J’essaye d’éviter la répétition, aussi bien dans le geste pour moi que pour le spectateur, même si elle est difficilement évitable. Je ne me filme pas, je ne filme pas mon entourage ou les personnes que je croise, je dois donc élaborer des stratégies narratives audiovisuelles. J’ai développé en quelque sorte une grammaire avec laquelle je me permets de transiger si je le souhaite suivant les circonstances.

Ou question parallèle : tu commences la journée avec une intention ou un désir de plan, de « formes d’une ville », ou bien la rencontre se fait-elle arbitrairement en cours de journée, voire rétrospectivement depuis les plans réalisés avant de savoir comment ils se rassemblent, voire même des plans non utilisés des jours précédents ?

Je dirais que la majeure partie du temps je n’ai pas d’intention et je me laisse porter par ce qui se présente à moi. Je sors ma caméra, je commence à filmer, parfois un détail m’attire et appelle l’image. Il y a eu une longue première période pendant laquelle je cherchais une idée, une intention avant de filmer. Petit à petit ce besoin s’est éloigné. Et puis il y a des journées plus propices à l’inspiration, d’autre où j’ai un temps précis dans la journée. Parfois la fin de journée arrive et je n’ai pas d’image, pas d’idée. Je prends un temps et l’idée vient en filmant. Je m’appuie aussi sur la musique. Sylvain Legeai, musicien, a composé un catalogue d’une trentaine de morceau qu’il continue à enrichir. On n’a pas parlé du montage mais c’est aussi le moment ou le récit prend forme et où l’idée peut surgir.

La régularité de ton journal « Des jours » (qui me semble d’ailleurs peu à peu de plus en plus nocturne) tient d’une performance en soi — la contrainte d’un qui vive permanent, un outil de prise de vue à portée de main constante, et, j’allais dire (mais c’est parfois flagrant lorsque tes tâches professionnelles, rarement c’est vrai, traversent l’arrière-plan du journal, captation théâtre récemment par exemple) une sorte de double regard : la vie en direct, la vie familiale incluse, et cette intimité devenue récit, en amont de sa réalisation. Je suppose que parfois tu programmes quelques épisodes à l’avance pour te créer une respiration ? Comment gères-tu cette sorte de dichotomie, et le fait qu’elle soit sans échappatoire ?

À part pour quelques cas très spécifiques je ne programme pas de vidéo pour les jours suivants. Cela voudrait dire que je fais deux vidéos sur une journée pour anticiper le retard, chose compliquée à gérer en termes d’organisation et de temps. Il me semble que ça « assèche » le propos, peut-être que ce n’est pas perceptible pour le spectateur mais ça l’est pour moi. Je perds un rapport au projet, je perds l’idée du geste quotidien. Ainsi on peut dire que la cadence quotidienne impose un rythme. Il arrive cependant que des idées surgissent et demandent un temps de préparation sur plusieurs jours. Par exemple, une collecte d’image dans le cas d’une série thématique ou bien parce qu’avec Sylvain on se dit qu’il y a une musique particulière à composer pour la vidéo. L’année dernière, après la vague de nouveaux spectateurs, j’en ai profité pour faire un appel à vidéos sur la thématique du quotidien. Ce projet a demandé une collecte de vidéos (environ 300 plans reçu), un montage et une musique spécifique composée. Là, il y a un temps de travail et de montage nettement plus conséquent. C’est ce que j’aime aussi avec ce format quotidien, l’absence de contrainte sur la forme permet de l’adapter à mes recherches.

La dichotomie : Les moments filmés ce sont souvent des moments à moi, solitaires ou en marge dans la journée. Cela suppose des aménagements constants pour que le projet n’interfère pas en négatif dans ma relation aux autres. Avec l’image filmé il y a aussi cette spécificité d’être déjà sur une autre temporalité. Quand je filme je suis pleinement dans l’instant en même temps que dans un temps projeté. C’est peut-être un des nœuds du journal.

L’étape du montage et de la mise en ligne sont les étapes les plus chronophages du projet. Il y a des gestes techniques rébarbatifs que je cherche constamment à simplifier. Je rêve de dispositifs automatisés sur certaines tâches techniques. Sans doute que cela viendra avec les évolutions technologiques.

Ce qui pose à rebours la question de l’œuvre, qu’elle soit intentionnelle ou pas : récemment tu as procédé à une installation de « Des jours » dans un lieu « physique », à partir de projections simultanées. Mais pour nous, la chaîne c’est l’empilement linéaire des vidéos sur YouTube (même avec leurs outils de playlist aléatoire), ou le rattrapage qu’on peut faire (ça m’arrive) par exemple le dimanche matin, si on n’a pas pu suivre « au jour le jour » (expression qui résonne avec ton titre), d’une série arbitraire, créant des retours en arrière... Regarder la vidéo « du jour » c’est regarder de façon fractale la totalité du journal, comme une phrase de Proust contient toute la Recherche. Tu vis comment, cette œuvre qui se renouvelle chaque jour, mais dont l’archive est trop géante pour être prise à bras-le-corps exhaustivement ? Accessoirement, tu la rassembles en archive, hors la compression YouTube, sur un disque ou un serveur ?

Assez rapidement j’ai cherché d’autres dispositifs de diffusion afin de pouvoir aller à la rencontre du public. En 2018 j’ai exposé les 100 premières vidéos en galerie. Elles étaient diffusées en boucle sur grand écran et casque audio. Ce dispositif propose une autre expérience du journal différente et intéressante à éprouver, c’est aussi pour cela que j’attache un soin particulier à la qualité des images et du son. Je travaille en ce moment à imaginer des dispositifs de diffusion de sélection de vidéo in situ pour proposer une autre expérience de spectateur. Il y a la possibilité de thématiser les vidéos. J’ai fait quelques playlists sur Youtube, par exemple : série couleurs, série par pays, fiction etc... Je me pose aussi la question de faire un site dédié avec moteur de recherche, de jouer avec les dates ou les numéros. Par exemple sur Youtube il y a parfois des personnes qui viennent commenter le jour de leur anniversaire ou pour une date particulière.
Concernant la question de l’archivage, je fais des sauvegardes sur deux disques d’archivage conservé en des lieux différents. Il y a également le stockage en ligne sur Vimeo dont la compression est de meilleure qualité que Youtube.

Difficile pour moi de l’énoncer, parce que, à peine je remets le nez dans ta chaîne, elle m’en porte démenti, mais ta façon de filmer, de composer le récit, a-t-elle évolué depuis la naissance de « Des jours », et, a contrario, en quoi « Des jours » ont-ils influé sur ton métier de cinéaste, les deux restent-ils séparés ou vont-ils à terme se confondre ?

J’aurais du mal à dire si la narration a changé, il faudrait demander aux spectateurs mais comme tu le soulèves, difficile de tout visionner. De mon point de vue, disons de mon ressenti, j’ai plus d’aisance. Je pense qu’il y avait au début sans doute plus d’exploration : les récits de fictions, vidéos expérimentales, plus de voix également. Je pense que c’était lié au besoin de poser les bases du projet au début. Peut-être aussi que j’y consacrais un peu plus de temps quotidiennement et que j’essayais à tout prix de trouver une idée bien précise. Aujourd’hui, j’ai tendance à me laisser porter par la journée et voir ce qu’elle me propose. Il y a une question de confiance et peut-être aussi quelque chose de l’ordre de la simplification ou du dépouillement. Quelque part, j’ai toujours essayé de mettre un peu de « Des jours » dans mes mon métier de cinéaste. Ajouter des instants qui décentrent la narration. Dans la fiction ou le documentaire il faut un récit pour justifier la présence de ces plans. Ici ce n’est pas nécessaire. Dans une des premières vidéos (#12 - Madeleine numérique (I)) , je montre les images filmées avec ma première caméra numérique, et je dis justement que j’aurai pu filmer ces images aujourd’hui. J’ai des projets de vidéos qui pourraient être des formats longs d’épisodes de Des jours. Il y a aussi certains épisodes dont les idées pourraient être développées dans des formats plus longs. J’ai aussi un projet de portraits en lien avec la notion de quotidien, thème qui me vient directement du journal.

« La forme d’une ville change... », le vers de Baudelaire a un héritage multiforme, de Rohmer à Julien Gracq, ou Jacques Roubaud. Ce qu’il désigne, c’est comme le grand tunnel mainstream de « Des jours », on reconnaît des points récurrents : le périph et les travaux de la porte d’Ivry, ce point haut du parc de Montreuil que je fréquente aussi parfois dans mes tâches grand-parentales, avec vue panoramique sur Paris, les cinétiques, et même l’ensemble possible des cinétiques, voiture, métro, train mais aussi la récurrence de points fixes, l’arbitraire (très baudelairien aussi) des fenêtres de ton appartement (je suppose, puisque la vraie question c’est la hauteur depuis le sol) avec rideau, géométries, diffraction des lumières... Ce récit urbain, quand a-t-il commencé de t appeler, a-t-il généré « Des jours », ou bien ce sont « Les jours » qui l’ont arbitrairement constitué ?

C’est parti du travail de dialogue entre les images et la poésie de Bauchau. Je faisais des images documentaires du quotidien et j’ai souhaité les faire dialoguer avec de la poésie. J’ai utilisé quelques poèmes de Bauchau, de la métapoésie, qui laissait suffisamment de place à l’image pour se déployer. Il y avait aussi les photos et les très courts clips vidéo que je postais en story sur Instagram et qui disparaissait après 24h. Et puis, il y a mon goût pour le documentaire et le fait de mémoriser un temps t. Cela me fait revenir à ce sujet, la grande question du temps, qui est au cœur de « Des jours ».

Les moyens de transport ce sont ces moments de la journée ou l’on est spectateur de cette scène en mouvement, avec la fenêtre comme cadre. Ce sont des dispositifs cinématographiques fascinant, travelling en puissance pour décrire le paysage. D’ailleurs, lors du tournage de mon premier documentaire, je prenais déjà le train pour filmer le paysage urbain. C’est un outil de connaissance et de poésie.

La question sous-jacente, alors que je parle d’urbanisme et géométrie, c’est comment les couleurs, ou la lumière, peuvent être la seule matière narrative des épisodes (question annexe, mais pour une préoccupation personnelle : parviens-tu à te souvenir de l’ensemble de ce que tu as mis en ligne ?) — ce « récit de la lumière », ou ce récit des formes et des couleurs, quand et comment t’est-il venu, dans quelles expériences en amont de « Des jours », et sur quoi appuies-tu ce qui est réellement pour moi une poétique, d’ailleurs les poètes sont souvent présents, parfois cités, dans tes épisodes. Question qui pour moi a un autre enjeu : notre poétique de la ville, côté littérature, nous amène implacablement vers l’image et la cinétique des images. Quand je vois « Des jours », et il n’y aurait pas eu cette demande d’entretien sans cela, je suis dans l’élan même de ma quête littéraire, je ne sors pas de la littérature lorsque chaque matin je visionne ton journal je le fais comme un livre et non comme un film, tu vis toi-même ce lien entre disciplines, que complète ta relation avec le compositeur qui t’accompagne ?

Je ne me souviens pas de tout ce que j’ai mis en ligne. Parfois je regarde une ancienne vidéo et je peux me remémorer le contexte ou les évènements de la journée. Parfois je redécouvre une vidéo que j’avais totalement oublié.

Le récit des formes et des couleurs, le récit par la lumière j’ai l’impression que cela vient du documentaire : essayer d’aller chercher une qualité plastique de l’image qu’on pourra retrouver en fiction mais avec une grande économie de moyen. En filmant chaque jour, j’ai aiguisé ma sensibilité à la lumière. Les jours de soleil sont des jours de fête, les couleurs éclatent, les jeux de contrastes, l’apparition des ombres. Ainsi, la lumière dicte en partie ce que sera la vidéo du jour. D’ailleurs, si j’apparais dans le journal c’est presque exclusivement en ombre ou en reflet. Et puis le journal se nourrit de mes lectures, j’utilise souvent des citations, des extraits, de la poésie également, souvent de courts poèmes, des haïkus notamment qui, me semble-t-il dialogue bien avec le format des vidéos.

Je viens de revisionner Fragments d’un soir, le tout premier épisode, 1er décembre 2017, déjà ce format court qui est ta marque, et déjà tout entier toi-même, Et la deuxième, le 2 décembre, qui est à la fois fiction, dimension que tu sembles délaisser, et voix off narrative, forme que tu continues d’utiliser mais irrégulièrement. Mais filmer depuis l’intérieur d’un ascenseur, devenu paysage abstrait, on est dans le travail d’aujourd’hui. Quand j’ai commencé à te suivre, et pourquoi si tard, début du premier confinement, tu venais de mettre en ligne Des jours — année 1, une compilation des 366 premiers épisodes, donc une année fictive de journal sur un an. Est-ce que tu accepterais de nous raconter, en conclusion, la première fois où tu as publié « Des jours », c’est-à-dire ouvert le compte YouTube et mis en ligne le premier épisode, qui tu étais à ce moment-là et comment s’est opérée la bascule ?

Avant de démarrer le projet j’étais dans une période artistique un peu aride. J’avais besoin de reprendre prise sur le temps, de m’en saisir. Le projet s’est mis en place assez rapidement, je pense qu’un mois s’est passé entre le moment où j’ai eu l’idée et la première publication. Sylvain a commencé à composer des morceaux sur le premier mois avec une semaine d’avance pour avoir le temps de composer. Tout était alors à inventer dans un joyeux enthousiasme. Je ne m’imaginais pas le travail que cela représenterait mais j’avais cette envie d’éprouver ce projet sur la durée. Il y avait aussi la satisfaction de mettre en place un geste qui synthétisait mes préoccupations.

 



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1ère mise en ligne et dernière modification le 29 décembre 2021.
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