le roman de Liliane Laurent
Liliane Laurent vit à Valence, dans la Drôme.

Certains jours elle se rappelle qu’elle a un blog : les effilures de lil.

On la reconnait aussi sous le pseudo de Lily Briscoe Lighthouse sur Facebook.

20.


Quelqu’un lui a pris le bras doucement. L’air frais du petit jardin chatouille sa peau. Elle frissonne mais c’est comme un friselis qui anime le miroir éteint d’un lac. Son pied racle le damier de béton entre les haies de buis. Elle reconnaît leur odeur de cimetière. Une feuille d’érable virevolte lentement, glisse sur ses cheveux embroussaillés et pose un éclat d’un rouge écarlate juste là, devant elle. Elle se penche et ses yeux voilés tentent de capter le message que lui envoie l’automne. D’autres feuilles sont tombées, jaune, orangées, vert pâle. Elle se sent comme un vieux platane dont l’écorce pèle. C’est comme si des bribes de mémoire se dispersent autour d’elle. L’idée la traverse que quelqu’un aura peut-être l’envie de les collectionner, de glisser ces lambeaux lumineux entre les pages d’un herbier, chacun avec son lieu, sa date et une petite légende. Cela fait apparaître un sourire sur son visage. Elle se tourne vers celle qui se tient auprès d’elle. Connaît-elle la confection d’un herbier ? La collecte hasardeuse de spécimens uniques et discrets, le lent séchage comme si la sève évaporait son encre ? A-t-elle les doigts assez délicats pour glisser chaque trouvaille entre les intercalaires de papier cristal ? Qu’importe. En cet instant elle traverse lentement le petit parc, délestée de ses bagages, délestée de son identité. Elle se sent légère, comme si elle n’était qu’un souffle, légère Ariel survolant Paris, le Sud, l’Italie jusqu’à l’îlot où se calment les tempêtes sur la lagune.

Codicille : je ne sais pas si ces petites pierres vont permettre de traverser le gué jusqu’à l’autre rive. Mais je veux remercier pour cette traversée-là. Et nous tous qui tentons d’apprivoiser nos voix.

19. Journal d’Élie Beck


1
J’écris pour passer le temps. L’idée m’est venu brusquement. Installé à la terrasse du café, Piazza San Francesco, j’ai soudain pensé que le garçon qui venait de m’apporter un troisième espresso me prenait pour un touriste, ce qui ne laissa pas de me déplaire. Puisque mon arrivée à Arezzo avait pour but de marquer de la distance d’avec ma vie antérieure, ma vie avec Marie à Paris, Marie qui m’avait si brutalement abandonné sur le palier, tel un sac d’ordures, car c’est ainsi que je voyais les choses maintenant, ce qui d’un coup avait entaché irrémédiablement le portrait d’elle qui s’était incrusté en moi toutes ces années passées, et que cette distance s’était trouvée illustrée par la fresque de la reine de Saba traversant les déserts pour rencontrer Salomon, et la sagesse, une distance à la fois artistique, mythique et métaphorique, il m’apparut logique d’accuser encore le trait en me distançant localement de ces touristes venus en Italie passer le temps à leur manière, c’est-à-dire en consommateurs vulgaires de sites qu’ils se contenteraient de photographier. Il ne m’échappait pas que la posture que j’allais choisir de l’écrivain potentiel était, elle aussi, contestable, vu mon peu de familiarité avec le monde littéraire mais elle me permettrait à tout le moins de noter des aspects du monde qui m’auraient échappé si j’étais resté là, l’esprit vide, égaré sur une chaise dans une ville que je ne connaissais pas, dans un pays auquel, jusqu’à ce matin-même, je n’avais prêté aucune attention, ni même manifesté la moindre intention d’y séjourner.

2
Une autre forme d’échappatoire m’est apparue lié à mon choix de remplir ce cahier, qui, je dois l’avouer, me procure un plaisir presque sensuel, avec sa couverture toilée d’un bleu azur traversé de légers nuages blancs, et son quadrillage unique. Et donc, assis à la terrasse du café, piazza San Francesco, en cette deuxième matinée, où Attilio vient de m’apporter mon espresso, car oui, nous nous sommes échangés nos noms, j’ai pris conscience de la distance qui se creuse entre le français que j’écris et les paroles en italien qui créent une brume sonore autour de moi, comme si l’écrit et les sons appartenaient à des mondes différents. Voilà de quoi méditer.

3
J’ai loué une voiture, ce qui, en soi, est déjà un exploit. Rien dans ma vie antérieure ne m’avait préparé à entamer un long périple, seul au volant. Pour en trouver la raison, il me faut repenser à nouveau à Marie, que je souhaite confiner dans une période close de ma vie, Marie dont j’aimais l’intrépidité et à qui je cédais volontiers le volant, lui laissant l’initiative de choisir nos itinéraires et nos escales. Ce fut peut-être l’une de mes erreurs. J’ai découvert que mon cahier était fabriqué à Fabriano, ce sera ma destination après avoir échappé à la confusion de la circulation et le slalom des vespas.

4
Me voilà enfin sur les routes sinueuses des Appenins en direction des Marches, qui, comme chacun sait, signifie les limites. Les brumes flottent encore à mi pentes et caressent les vallées où éclatent le vert des prairies et le jaune chaleureux des champs de tournesol. Le long ruban de bitume déploie ses méandres et à chaque virage surgit un nouvel horizon. Le sentiment de voguer vers une terra incognita s’affirme au fur et à mesure des heures.

5
J’ai trouvé à me loger dans un ancien couvent à deux pas de la place du Podestà. Le bourg est presque désert en cette fin de matinée. Assis à la terrasse de l’Angoletto, savourant un tramezzino, j’écoute le bruit de l’eau qui tombe dans la fontaine aux sculptures érodées, à côté d’un vieil Italien, la casquette vissée sur le crâne, absorbé dans la lecture de la Gazzetta dello Sport. Ensuite j’irai découvrir la fabrication du fameux papier de Fabriano inchangée depuis le 13ème siècle lorsqu’un prisonnier sarrasin en dévoila le secret pour éviter la mort, c’est du moins l’histoire que je préfère croire. J’imagine les anciens clercs de la ville penchés sur leurs feuillets, les touchant de la main comme je le fais aujourd’hui. Soudain l’idée de révolu disparaît pour déployer un présent éternel : pensée modeste du jour.

6
Fabriano a aussi inventé le filigrane. Je me plais à penser qu’en remplissant les pages de ce cahier, moi aussi, je vais découvrir le motif caché sous la surface de ces journées improvisées.

7
Je reprends la route vers le sud, vers les Monts Sybillins. Peut-être la prophétesse me dévoilera-t-elle mon avenir. Qui sait ?

Codicille : Élie m’entraîne dans sa quête ou sa fuite mais qui semble annoncer une forme de disparition, annonciatrice du 20. Et puis évoquer le plaisir du papier tout en pianotant sur le clavier.

18. Chute de l’histoire


proposition de départ

Tu l’as vue trébucher, là-bas, dans l’ombre du figuier. Tu l’as vue trébucher chaque jour, chaque heure, dans le laps de temps infini entre les secondes, où tout semble en suspens, quand le corps amorce le mouvement, à peine une amorce, même pas une intention puisque ce corps égaré dans l’espace et le temps s’gite comme par une nécessité qui échappe à toute orientation Chaque jour de ce long mois d’été, tu l’as vue sur le point de tomber. Elle est tombée parfois, étonnée de la violence des objets, des écarts soudains entre elle et le monde réel, ce monde qu’elle n’habite qu’à nos yeux, nous qui la suivons de près ou de loin, sans bien savoir où elle est, ce monde qui n’est plus vraiment le sien, ou alors par intermittence et qu’elle refuse. Ce n’est pas vrai, pas vrai que cet homme qui dîne là ce soir la connait depuis des dizaines d’années, pas vrai qu’on revient de la rivière, au pied de Roquebrun, où elle a marché d’un pas incertain sur les galets de la rive et où elle a souri brièvement en revoyant l’Orb et le village perché. Qu’y a-t-il de vrai aujourd’hui sinon parfois des voix qu’elle reconnait. Comme si la voix, une tessiture, une musique était la seule vérité, les voix qui chantent des chansons anciennes, alors oui, elle peut alors les rejoindre, s’y mêler et chanter avec de plus en plus d’assurance, de plus en plus de liberté, de plus en plus de cœur, et alors oui elle peut amorcer un pas de danse.

Ce que tu peux dire aujourd’hui, maintenant que l’automne est venu, que tu sais que ce fut le dernier été, maintenant qu’une chambre la retient entre des murs qui seront sa seule réalité pour tout le temps en suspens, ce que tu peux dire maintenant, dans ce qui est l’une des multiples fins de cette histoire, c’est comment, le dernier jour de ce mois d’été, tu es tombée et que ta main n’est pas encore réparée.

Codicille : après avoir essayé de trouver les failles entre le vrai, le réel et le vécu, c’est le vécu de cet été qui a pris place, dans un récit où les vérités sont incertaines, le réel impalpable, jusqu’à ce moment où l’imprévu revient en choc dans le réel de la fracture.

17. A la manière de Sei Shonagon


proposition de départ

1. Choses que l’on ne peut supporter :

Le sentimentalisme facile qui imprègne un récit sous prétexte d’émouvoir le lecteur. L’émotion est une sauce indigeste quand elle dégouline partout. Je préfère la confiture d’abricot.

Le sous-texte sociologique et moralisateur qui ne fait que se servir des faux débats dans l’air du temps. Plutôt que de se croire au chaud, du bon côté de la barrière, poursuivre les ombres errantes

2. Choses pénibles :

Une multiplicité envahissante et désordonnée de personnages secondaires dont on oublie les noms, en particulier les généalogies compliquées qui imposent d’insérer un schéma en fin d’ouvrage.

3. Choses détestables :

(pour l’auteur) Découvrir à la relecture que le texte est truffé de clichés, d’automatismes si bien que l’on doit admettre honteusement la banalité de sa pensée.

Bien que cela puisse être un jeu amusant, il est détestable de lire un ouvrage truffé de citations qui ont pour seule finalité d’étaler la culture de son auteur, surtout quand elles ne sont pas indiquées par des guillemets. N’est pas Quignard qui veut, dont l’érudition est la baguette de sourcier qui le conduit vers des profondeurs inexplorées.

4. Choses qui font honte :

Les textes qui sous prétexte de catharsis ou plus simplement de thérapie racontent la dépression ou les deuils de l’auteur et dont le lecteur sortira en disant simplement : « C’est comme moi. »

5. Choses qu’il ne vaut pas la peine de faire :

Un texte dont la construction a pour seul but de manipuler le lecteur pour qu’il se sente floué ou ridiculisé.

6. Choses qui perdent à être décrites :

Il est lassant de devoir lire des paragraphes qui décrivent les détails d’un lieu qui gagnerait à être suggéré d’un trait de plume.

7. Choses sans valeur :
Les dialogues qui sous prétexte de faire vrai, ne sont que bavardages ineptes. N’est pas Pinter qui veut.

8. Choses désolantes :

Un texte soi-disant réaliste et totalement dépourvu de poésie.

9. Choses contradictoires :

Pour un auteur, découvrir que son texte l’oblige à se documenter sur des sujets dont il ignore tout, ce qui va l’obliger à mener une enquête de plusieurs mois, voire de plusieurs années, même s’il sait combien il a détesté certains chapitres de Moby Dick.

10. Choses gênantes :

Être à ce point influencé par un auteur que l’on aime qu’on ne fait qu’une pâle imitation de son style sans jamais trouver sa propre voix.

11. Choses qui ne sont bonnes à rien :

Être nominé pour le Goncourt.

Codicille : beau prétexte pour relire Sei Shonagon qui sait aussi s’émerveiller.

16. Notes du traducteur


proposition de départ

1. Contrairement à l’habitude, le manuscrit que je suis en train de traduire est anonyme. Des feuillets m’ont été envoyés par un éditeur français qui rémunère généreusement leur traduction, ce qui vaut la peine d’être souligné, car notre métier de l’ombre reste sous-évalué, sauf exception. Nous autres fantômes des lettres n’avons pas la visibilité d’un Claro, d’un Markowicz, ou d’un Desprats, pour ne citer que ceux-là. Il y en aurait d’autres, le plus remarquable étant Brice Matthieussent qui réussit à sous-titrer des astérisques, ou aussi notre maître à tous, le Traducteur cleptomane, dont je suis parfois tenté de suivre la voie.

1 bis. Le Traducteur cleptomane est une nouvelle de Dezsó Kosztolányi. Je ferai l’inventaire de mes substitutions en fin d’ouvrage.

2. Les personnages évoluent dans des univers très différents. Le 13ème arrondissement de Paris, une maison dans le Saint-Chinian, une rue provinciale, un cinéma oublié, etc. On pourrait parler de polyphonie, mais une polyphonie désaccordée. À moins que l’auteur n’ait l’ambition d’user d’hétéronymie. La question reste ouverte.

3. Comme le dit le narrateur dans le chapitre 6 « tout reste à écrire. »

4. Si j’osais je pourrais là tout de suite suggérer un titre : Fragments épars issus d’un trou noir. On pourrait imaginer un voyageur interstellaire, sorte d’archéologue des temps futurs, capable de décrypter les nano-déchets de bribes de vie, égarés dans le maelstrom de l’anti matière. Mais le texte attend.

5. Dans notre époque susceptible quant aux questions de genre, de communautés, etc il apparait que, malgré leur diversité, ces textes sont très euro-centrés, on y parle de couples, de familles, très traditionnels, hors des problématiques contemporaines auxquelles les réseaux sociaux font largement écho.

6. Liste des animaux : une pie, des mouches blanches, un pigeon, lions, girafes, gnous, hérons garde-bœuf, ( j’ai toujours une tendresse particulière pour les gnous depuis que j’ai lu – et relu – le roman de Benoit Caudoux, La Migration des gnous, paru en 2004, qui à mon avis n’a pas reçu l’attention qu’il méritait) , impala, féline, cheval, oiseau (sans plus de précision), lézard, souris, mouche, corneille, scarabées, guêpes, corbeau, martinets, chat, cheval (encore), saumon, grimpereaux, lézards (bis), guêpes (bis), paon de nuit, chat(bis), ours, chat (ter), chat (de quelle couleur, celui-là ?), coq de bruyère, …

6bis. Tiens il n’y a pas de cigales

7. « sucrée et acidulée comme Assia » : ne serait-ce pas un écho au poème de William Carlos Williams , « I have eaten the plums that were in the icebox and which you were probably saving for breakfast Forgive me They were delicious so sweet and so cold »

8. Chapitre 3 : «  Fuck Marie, fuck Paris  » en anglais dans le texte.

9. Le procédé utilisé dans 2 chapitres qui consiste à utiliser l’amorce « le fait que… » est une innovation intéressante mais on voit mal un texte entier conçu ainsi

 !!! note de l’auteur : le traducteur marque son ignorance des dernières parutions et je le renvoie aimablement à la lecture du roman de Lucy Ellmann, Ducks, Newburyport

10. (voir 1bis) liste des choses substituables. Peu de choses de valeur, c’est un peu décevant. Je serais tenté à l’inverse d’incorporer des objets plus tentants à la disposition de traducteurs d’autres langues qui pourraient se servir de mon texte comme base de travail. Qu’ils me contactent, nous partagerons les bénéfices. Un complément nécessaire à la profession, voir note 1.
Une trompette (qu’on pourrait remplacer par un sifflet) 2 piano (mais la marque n’est pas précisée), une collection de revues d’art rares, des sneakers au prix exorbitant, une cafetière Nespresso, des meubles anciens, une collection de Pléiades, un buffet, un salon Louis XVI, un vieux projecteur de cinéma, un micro-ondes, des robes japonaises, un fauteuil tournant, des ordinateurs, une collection de chaussures de luxe homme (la pointure n’est pas indiquée), une collection de cravates (j’espère en soie), le Vasarely me semble une pauvre affiche comme celles qui décorent les salles d’attente des cabinets médicaux.
Entre nous, dans l’ouvrage d’Umberto Eco sur les listes, celle-ci aurait pauvre allure.

11. Work in progress… je vais me faire un café…

Codicille : j’ai choisi de suivre la consigne de façon ludique, puisque devant les incohérences de style et de thème je ne vois absolument pas le roman en construction. Donc j’ai bariolé les palissades qui cachent ce chantier de quelques tags malicieux.

15. Jeux pipés


proposition de départ

Le fauteuil tournant restait vide devant l’ordinateur éteint. Où était passé Élie Beck ? Les employés de l’agence immobilière ne pouvaient s’empêcher de jeter un œil en passant devant le bureau désert à la moindre occasion : aller se chercher un gobelet de café à la machine, reporter un dossier aux archives, accueillir un client, comme si leur regard était attiré au fond d’un abîme où ils allaient eux aussi tomber, pris de vertige. Christophe Duchamp, le patron, avait piqué sa crise en constatant l’absence de Beck pour le deuxième jour consécutif. Personne n’avait pu l’éclairer. Dépité il les avait rabroués, se plaignant que personne dans cette boite ne se souciait de quoi que ce soit, que tout partait à vau l’eau et qu’il allait falloir fermer boutique à cause de leur incompétence. Depuis il s’était enfermé dans son bureau. On ne l’avait plus revu. Mais les ondes méphitiques contaminaient l’atmosphère, des liasses de feuilles s’éparpillaient par terre au moindre courant d’air, des ordinateurs plantaient, des sonneries de téléphone résonnaient dans le vide. Chacun commençait à songer qu’il serait mieux ailleurs. Duchamp, la tête appuyée sur son poing, serrait les mâchoires. Habituellement ses jours se déroulaient selon une mécanique bien huilée. Des clients voulaient vendre leur maison, d’autres cherchaient à en acquérir une, parfois les deux en même temps. Il lui suffisait d’un coup d’œil et de deux ou trois questions pour savoir à qui il avait affaire. Tout était prévisible, à sa grande satisfaction. L’être humain était mené par quelques besoins : savoir où dormir, avoir de la compagnie pour veiller sur lui et ne pas craindre le lendemain. Bien sûr chacun se croyait un individu unique, c’est ce qui les rassemblait. Duchamp n’avait pas besoin d’en savoir plus. Lui-même rentrait chaque soir dans l’appartement qui l’avait vu naître et où il vivait avec sa mère. Qu’un roi légendaire comme Salomon ait été séduit dans les temps anciens par une reine éthiopienne aux jambes poilues ne lui aurait inspiré qu’un soupir de commisération vite évaporé dans son salon aseptisé. Il imaginait que ses collaborateurs ne différaient guère de lui, même ceux encombrés d’enfants. Il n’avait jamais cherché à entrer dans les détails de leur vie privée et en retour les seuls étonnements qu’il suscitait chez ses employés portaient sur sa collection de cravates et le nombre de paires de chaussures de modèle identique si ce n’était la nuance du cuir qui tranchait sur des chaussettes immanquablement rouges. Il fallait bien un peu de fantaisie pour aguicher la clientèle. Il aimait recevoir ses rendez-vous dans le petit salon aménagé dans son bureau contre les larges baies vitrées. Il s’enfonçait dans le fauteuil et posait ostensiblement sa cheville droite sur son genou gauche, la chaussette rouge aussi évidente qu’une crête de coq. Il avait ainsi gagné maintes exclusivités. Le troisième matin un vague sentiment d’inquiétude l’avait fait hésiter sur les décisions à prendre. Il avait vérifié dans les classeurs l’adresse de Beck qui ne répondait pas aux messages téléphoniques et il avait constaté qu’il habitait à l‘autre bout de Paris, métro Glacière. Le nom Glacière avait résonné funestement dans un coin de son cerveau. Il s’était alors rapproché de Virginie Lepante qui se servait un expresso sans sucre sur le coup de dix heures et il avait maladroitement amorcé la conversation. Mademoiselle Lepante l’avait regardé l’air effaré et murmuré des choses incompréhensibles qui ne répondaient pas à l’évidence à ses questions. Il était retourné dans son bureau, la tête basse, un macchiato extra sucré à la main. Le dos appuyé au fauteuil il fixait maintenant la grande affiche de Vasarely de 1972 dont il aimait la géométrie. Mais ce jour-là les cubes de couleur semblaient évoluer dans des espaces différents sur un fond coupé en deux, il se dit alors que les jeux étaient pipés.

 

14. Mânes


proposition de départ

Il s’en est fallu de peu

Or il semble qu’il nous faille
Hanter à jamais
Ces trous noirs
Hors mémoire

D’aucuns en seraient effrayés

Les trous noirs de la mémoire
Nous avalent, nous absorbent, nous entremêlent
Fusion diffuse

Il en résulte comme un velum
Un tain translucide
Sur le trou noir de la mémoire

D’aucuns dans une apnée du temps nous devinent

Comme un halo trouble
Un jour d’éclipse

D’aucuns maintiennent une offuscation
Un opercule opaque colmate
Leur perception
Nul soupçon comme si
Nous étions abstraits de leur vie

Mais non

Chorus des fonds des âges
Hors chant

13. Chaos


proposition de départ

Le fait qu’elle s’est encore illustrée devant son neveu, aveu, neveu, nova, le fait qu’il y a une grande différence entre nova et super nova, une nova ne crée pas de trou noir et elle peut exploser plusieurs fois, une super nova brille plus qu’une galaxie toute entière et implose en fin de vie, le fait est que certains jours elle pourrait ressembler aux novae, elle aime bien les pluriels latins, mais elle sait bien qu’il y a déjà des trous noirs dans sa mémoire, la venue imprévue de son neveu l’a contrariée et le fait que Lola n’aime que les glaces au coca cola n’a rien arrangé, coke, coq à l’âne, coq de bruyère, coquine Lola, ligne de coke, le fait qu’elle avait prévu de faire ses confitures d’abricot, et que déjà elle avait dû écumer les rayons de cinq supermarchés pour trouver des bocaux mais c’est la fin de l’été, on ne ré-achalande pas, c’est toujours comme ça, certains jours, franchement, et puis cette idée de réveiller les vieilles légendes familiales, ses soi-disant scandales, au demeurant, ce n’est pas les scandales qui manquent, mais on ne va pas entrer dans le détail quoique qu’il y aurait beaucoup à dire en ce moment, le fait qu’elle déteste les Cassandre, vaticiner, finalement c’était drôle de repenser au cinéma du bourg, à la gêne de sa mère qui avait si peur du qu’en dira-t-on, ça lui donne une envie de pop-corn, le fait que maintenant il suffit de quatre minutes au microondes mais parfois quatre minutes c’est trop, il faut rester debout à côté à écouter les grains de maïs exploser dans le carton qui gonfle, de moins en moins de grains qui explosent et surtout appuyer sur stop avant le silence sinon ils sont noirs, brûlés, le fait que décidément elle ne pense qu’à des explosions, du pop-corn aux super novae ah eh microcosme, macrocosme, microondes, pas sûr que ça existe les macro ondes, le fait que certains jours les mots nous jouent des tours, tous les mots à double sens, sens unique, sens interdit, sens giratoire, transitoire, son neveu a dit nous sommes en transit, c’est à dire on ne fait que passer, vite fait bien fait, la tata, ta ta ta, le fait qu’elle devrait les noter par le menu tous ces mots, le fait que tout à l’heure elle a entendu une détonation, les vitres ont tremblé, le fait qu’avec tous ces produits entreposés n’importe où sans précautions, Beyrouth, hier on a décelé des battements cardiaques sous les décombres un mois après l’explosion, 191 morts, 6500 blessés et là un ou deux cœurs qui battent encore, ensevelis là, 30 jours, 720 heures, 43200 minutes, le fait qu’à Radio Bleue ils disent que c’est un Mirage, un chasseur de la base militaire, un bang supersonique, big bang theory, le fait qu’un avion militaire soit baptisé Mirage, un mirage traverse le mur du son, un battement de cœur traverse les décombres et ça, ce n’est pas une chimère, le fait que Gaël étudie la mythologie grecque au collège, 50 nuances de Grecs, les bidons de nitrate comme des boites de Pandore, Pandora, la nouvelle voisine ne s’appelle pas Pandora, elle se nomme Sylvia, Sylvia Montagne, elle a déjà reçu cinq messages sur le Whatsapp voisins, le fait qu’après le départ d’Élie Beck on n’a pas su quoi dire à Marie Chantourne, elle n’a pas trop mauvaise mine, mine de rien, what’s happened, quizás quizás quizás, y yo, desperendo y tú tú contestando, quizás, quizás,quizás, In the Mood for Love, novembre 2000, elle l’a vu trois fois, son neveu avait quoi douze ans en 2000, le bug de l’an 2000 qui n’a pas éclaté, lui,, les escaliers à Hong Kong, les frôlements, les robes ajustées et leur col raide dans tous ces tissus flamboyants, Pandora, « la terre est remplie de maux, la mer en est remplie, les maladies se plaisent à tourmenter les mortels… » mortel, mortadelle, Adélie, ligament, le fait que la passion des amants est aussi faite d’explosion, c’est mathématique, dixit Ito Naga, « si l’attirance grandit encore c’est un amour chaotique qui s’installe entre A et B avec en vrac toutes les possibilités, un jour beaucoup, un autre jour pas du tout, un autre jour encore à la folie… un amour chaotique mais mathématiquement déterminé », le fait qu’en amour elle a dû aller au bout des mathématiques non linéaires, elle en est un petit peu fière mais jamais elle n’en parlera à son neveu, à Lola peut-être quand elle grandira, le fait que les maths ça n’a jamais été son fort mais Ito Naga est astronome, astronome et rêveur, la tête dans les étoiles dans tous les sens du terme, et un goût pour les Chinois, non le Japon, chinois, crible, passoire, étamine, le fait que la compagne de son neveu avait une petite mine, A plus B, le fait qu’elle doit préparer les oreillons, les mettre dans la bassine en cuivre, le fait qu’elle se souvient d’un coup du phare qui entrait dans le dortoir quand elle avait attrapé les oreillons, le fait que depuis quand tout est sombre, dans tous les sens du terme, elle imagine un phare dressé, solide sur son rocher et l’éclat qui transperce la nuit, et le rythme reconnaissable, une pulsation de lumière qui traverse les ténèbres, le fait que…

Codicille : des échos se sont mis en place mine de rien, Ito Naga vient de publier pour les 40 ans des éditions Cheyne, Dans notre libre imagination, d’où j’ai tiré la citation, et bien sûr le phare de Virginia Woolf etc… Dans le magma j’ai cherché des reflets qui rebondissent l’un sur l’autre, une amorce de création peut-être…

12. Gisante


proposition de départ

Rideau deux rideaux légèrement bombés peau fine vers le bas fentes par où deux iris bleus bleu ardoise dis-tu éclore dans la lumière l’éblouissement vite rideau et la grille des cils trop tard l’éblouissement dedans faire le noir trop tard du rouge du vert du brun du jaune en ondes superposées ça fait du noir peut-être peut-être sur la toile du tableau mais là-dedans ça continue le scintillement du rouge du vert du brun du jaune les cils perlés irisent pas vu pas pris trop tard ça reviendra plus tard dans la nuit d’insomnie ou en regard d’un tableau où tu reconnaîtras quoi l’éblouissement

Les vieilles brûlures les meurtrissures la cicatrice ancienne invisibles l’os fêlé cassé réparé non calcifié l’espace du dedans et son horloge interne tic tac tu perds tes cellules chaque jour trois cent milliards les stylites sur leur colonne pareil la vie cachée sans toi écoute gargouillis vents pets spasmes les nœuds des méridiens tu cherches tes chakras et chaque jour et chaque nuit ça dissout ça brûle ça pulse ça dissémine des messages à n’en plus finir le long du nerf vague mais si on ne te l’avait pas dit tu ne sentirais pas d’ailleurs tu ne le sens pas ce que tu sens c’est une petite crampe là sous la plante du pied pas bouger ça fourmille dans ta main ça chatouille les narines et ce petit bruit infernal acouphènes c’est joli comme mot acouphènes mais voilà trop tard maintenant tu les entends les sifflements stridents mais comment tu peux oublier ça quand tu t’agites, quand tu lis quand tu écris d’ailleurs tu écris là dans ta tête mais c’est du pareil au même la sombre machinerie pourquoi tu ne serais pas ce chat lové contre toi à la fourrure si douce l’animal machine Descartes bien sûr qu’il a tort le corps subtil qui somatise le mystère de la vie en minuscule

Gisant gisante Aliénor lisant gisants romains souriants appuyés sur un coude reclining buddha tu restes de marbre mais diable le cœur qui bat qui bat qui bat tu restes de marbre parce que tu as touché son corps si froid quand il t’a dépouillée de ce qui aurait pu advenir quand tu as senti le sang se glacer dans tes veines mais tu es restée de marbre statue brisée par le gel même pas un conte d’hiver il disait tu t’éparpilles à présent tu comptes tes abattis mosaïque petit pot de terre qui attend un japonais pour lisser tes fêlures sous la poudre d’or

Les mots gelés au fond de ta gorge pas les paroles gelées de Rabelais tu as tenté un cri muet qui est resté coincé dans ta gorge et tu ravales tes larmes tu glisses dans le vide à l’intérieur pas même un espace y a pas d’étoiles c’est noir pitch black une flaque tu te noies en toi cernée par les icebergs de tous les mots gelés qui s’entrechoquent

Et puis sur la rétine mais pour toi à présent c‘est le noir qui se déploie une mémoire de noir qui mille feuilles et revoilà du rouge du vert du brun du jaune poudre d’or

Codicille : j’ai eu beau voyager à travers les mouvements cachés du corps l’immobilité mène au gel au deuil malgré la petite entourloupe de la fin. Désolée.

11. Le fait de


proposition de départ

Le fait d’inventer un écran devant ses yeux, d’approcher l’écran tout près des yeux et voir ce petit bout de chair près des lèvres, le fait de sucer ce qu’on ne sait pas encore être un pouce et sentir l’engourdissement qui fait glisser dans le sommeil, le fait de saisir, de serrer, de lâcher et entendre le choc de l’objet sur le sol ; recommencer, recommencer, encore ; le fait de se sentir solide à quatre pattes, d’avancer un côté, et l’autre, un genou, et l’autre ; le fait de saisir et de porter à sa bouche et cracher ; le fait de lancer trop loin, trop fort et pleurer ; le fait de deviner le rond, l’aigu, le doux, le froid dans sa paume et vouloir attraper ces lumières rouges, aïe, ça brûle ; le fait de voir la fine trace de couleur sur le mur qui n’était pas là avant, avec ce petit bâton qu’on dirige à sa guise, d’entendre le ronron du chat au rythme de son mouvement d’avant en arrière sur la fourrure tigrée ; et puis le fait de sentir la pulsation dans le cou de celle qui est là depuis toujours et qui nous porte ; grandir et sentir sa main à elle si longue et si chaude ; un jour on est avec d’autres enfants qui prennent, qui saisissent, qui gardent alors pour reprendre, on ferme son poing et on cogne, le poing au bout du bras, le bras au bout du torse, ce torse qui trouve ses appuis sur les jambes et on trépigne. Les gestes s’affinent, se créent des dessins, des tissages, des lettres, des lettres qu’un jour on enverra en glissant la main dans une boite aux lettres, et on pianotera, les lettres seront des histoires et on ne saura pas comment du bout des doigts surgissent ces histoires qui nous traversent et qu’on lâche dans l’espace, l’espace qui reste entre les lignes, entre les mots ; le fait de regarder tout ce qui se fabrique, ce qui se plante, ce qui se cuisine, entendre la musique qui vibre, ces gestes d’appel, d’adieu, ces ailes qui virevoltent ; un jour très tard vouloir saisir encore et ça tombe, vouloir dessiner encore et ça tremble, ces mains veinées dont les doigts perclus de douleur sont devenus à eux seuls toute l’histoire.

Codicille : j’ai lu cet été le livre magnifique de Lucy Ellmann, Ducks, Newburyport maintenant traduit par Claro sous le titre les Lionnes et que je suis impatiente de lire pour l’exploit de traduction que ça implique. 1020 pages d’une phrase quasiment continue scandée par the fact that

9. La pièce rouge, variations


proposition de départ

Le grand paon de nuit s’est posé sur la bibliothèque, au-dessus des Pléiades. Maintenant immobile, presque engourdi, il semble mesurer la largeur des ouvrages de ses vingt centimètres d’envergure. Les pupilles noires de ses ocelles parcourent la pièce sans ciller. Il est entré par la fenêtre ouverte, attiré par le scintillement du grand lustre à pampilles, a voleté entre la rosace en stuc et la tige mais la chaleur l’a renvoyé vers le cadre du miroir posé sur la cheminée de marbre. Le chat, lové sur le velours rouge d’un fauteuil, a daigné soulever une paupière et remué ses vibrisses avant de replonger dans le sommeil. Rasséréné, le papillon a repris son vol lourd, un instant comme égaré loin de son amandier, leurré par l’odeur miellé du buffet. Ses antennes remuent un peu la poussière sur les tranches de livres. Bientôt la poudre de ses ailes s’y mêlera, la saison du grand paon sera close.

Léontine est lasse : les vendanges cette année ont été un peu décevantes. Le régisseur est rentré dans le ramonétage, les ouvriers ont été remerciés hier. Elle se cale contre les coussins de la banquette Louis XVI, croise les mains sur sa jupe ample. Ce salon est son refuge. La pièce est fraîche, le bouquet de fleurs s’épanouit sur le buffet. Elle regarde avec contentement les meubles de style achetés de haute lutte lors de la vente aux enchères au château de Saint-Pons. Par la petite ouverture dans le plafond, cachée par la bibliothèque, elle entend les bribes de conversation entre sa fille et son gendre à l’étage. Un incapable. Maintenant elle fonde ses espoirs sur son petit-fils pour étendre le domaine.

Enfin la maison est vide, les affreux tableaux descendus, l’horrible salon Louis XVI chez l’antiquaire. Édouard finit d’ouvrir des cartons de livres. Il fera de la pièce rouge de son enfance un salon de musique. Il croît sentir flotter l’odeur de poudre de riz de sa grand-mère, celle qui avait régenté leur vie. Il a bouché le trou qui lui permettait d’espionner la maisonnée. Il va faire venir sa contrebasse. Le piano est déjà près de la cheminée, la batterie d’Hervé entre les fenêtres. Demain commencent les répétitions.

Codicille : entre le grand paon, une Léontine qui fait la roue, et les espoirs égarées en chemin, une pièce rouge qui n’est plus rouge.

Note : le ramonétage en Languedoc est l’appartement loué au régisseur sur les grands domaines terriens, on appelait le régisseur le ramonet.

8. L’inachevée


proposition de départ
intérieurs

1. Un rai de lumière s’était infiltré entre les volets entrebaillés. Il coupait l’espace tamisé, un rayon qui n’avait cure de la moustiquaire et qui s’élançait sur la tomette ancienne.

2. Dès l’entrée, la maison affichait son histoire. Du haut en bas du mur du vestibule qui faisait face au vieux porte-manteaux, des dizaines et des dizaines de photos avaient été ajoutées au fil des étés. En face, des chapeaux de paille défoncés, d’anciens bibis, vestiges des générations qui témoignaient de son antiquité.

3. La pièce rouge n’était pas rouge mais elle avait gardé son plafond à caissons, sa rosace en stuc et sa grande cheminée. Il n’y avait presque plus rien d’origine sinon l’ambiance feutrée d’un salon de réception.

4. La cour et le jardin intérieurs. Les hauts murs se faisaient dorer sous le soleil du matin, pierre blonde parcourue de fissures, de petites trouées. La vigne vierge, la passiflore, le jasmin, les lauriers roses, les volubilis tentaient chaque année l’escalade. Les grimpereaux des murailles s’y creusaient un abri, les lézards y disparaissaient, même les guêpes avaient réussi à élaborer un labyrinthe invisible dont on ne voyait que les orifices.

extérieurs

1. De l’autre côté de la rue commençaient les circulades. Le soleil au zénith passait furtivement sur les voies étroites et sinueuses qui, le reste de la journée, emprisonnaient l’ombre jusqu’aux contreforts du vieux château.

2. Derrière le champ d’oliviers, là-haut, après Saint Christophe, après l’entaille dans le sol ocre rouge, les jours où ne soufflait pas le marin, car alors la brume bouchait l’horizon, un fin ourlet argenté scintillait au loin, la Méditerranée.

3. La promenade n’était qu’un trottoir un peu plus large et surélevé qui servait de terrasse au café. Contrairement à ceux qui bordaient le canal du Midi, les platanes n’avaient pas été coupés et leurs racines avaient crevé le macadam.

4. C’était un pays de vignes.

Codicille : Laisser deviner l’oeuvre du temps, des traces de mémoire, les creusets d’une histoire qui va finir pour un personnage dont les souvenirs s’effacent.

7. Futur antérieur. Avec Alz 3


proposition de départ

Ils la cherchèrent en vain dans la maison et l’aperçurent par la fenêtre de la chambre sur la balancelle du jardin, bercée doucement dans la douce lumière de la fin d’après-midi. Elle chantonnait. Ce qu’ils n’imaginaient pas, vu son état, c’était la profusion d’images où elle baignait. Elles surgissent en kaléidoscope, d’une couleur l’autre, d’une voix l’autre. Elle entend les bribes de conversation comme jamais elle n’aurait cru les retrouver, avant, avant l’univers étrange qui est le sien maintenant. Il fut un temps où elle parcourait le monde, à présent elle le possède tout entier. C’est faux bien sûr, et les autres là-bas à la fenêtre sont témoin de ses batailles, de ses refus, de ses perditions. Ils se souvenaient qui d’un voyage, qui d’une soirée, qui d’un repas. Elle survola maints pays dans des avions qui l’emmenaient vers l’Orient, le Moyen-Orient, l’Extrême-Orient. Elle tourne dans le jardin, désorientée. Elle planta des framboisiers le long du mur de l’autre maison. Elle collectionna des graines dans de petites enveloppes comme le lui avait montré sa mère. Au fur et à mesure des années, les carnets de voyage s’empilèrent : elle écrivit chaque étape, chaque anecdote, chaque rencontre. Qui s’en soucie aujourd’hui. Les framboises mûrissent pour d’autres et les tickets d’entrée jaunissent au fond des cartons. Les frontières s’ouvrent, se referment, on cloisonne nos vies en époques que l’on décrit à l’imparfait mais le passé n’est jamais simple et se mêle au futur antérieur. Elle aura eu une belle vie. Et dans les marges glissent les nuits d’angoisse où elle crie. Elle est sur la paroi des falaises de Bandagiara et son pied ripe. Les villageois dogons vinrent à son secours et la hissèrent jusqu’en haut. « Maman, maman, en faisant cette chanson… » Elle chante avec sa sœur à l’arrière de la voiture. Pourquoi ne sont-elles pas là ? « Maman, papa… » les visages se superposent, morphing incessant, qu’elle chasse d’un mouvement du poignet. Elle les regarda apparaître près du figuier, l’une accrocha le hamac pour l’été, l’autre se saisit du tuyau d’arrosage et alla arroser les lauriers roses qui s’épanouissaient en éventail sur le mur au fond de la cour, un troisième pendit la lessive en travers de la cour. Toute cette animation soudain, elle les chasse de sa vue en grommelant et fait quelques pas vers le hamac mais elle se cogne à une branche basse. Quelqu’un lui saisit le bras. « Non. Non et non. » Elle ne veut pas.

Codicille : il y a le passé simple des autres qui regardent, le présent qui n’en finit pas de « Elle », le passé simple de la vie d’antan, le futur antérieur où on la met déjà, et il faudrait tenter d’explorer plus avant tous ces temps grammaticaux qui probablement mèneront à un infinitif définitif.

6. Personnages en personne


proposition de départ

En entrant dans le hall du boulevard Blanqui, elle a cherché sa boite aux lettres. 5ème étage droite, Sylvia Montagne. Elle sourit, elle s’était précédée ! Son œil fut attiré par un nom barré au gros feutre noir, Beck Élie, et au-dessus, Chantourne Marie. Un décès, une séparation ? Dès son arrivée, l’immeuble prenait vie. Chantourne… ça faisait comme une musique, une ritournelle. Chantourner, ça lui disait quelque chose, quelque chose en lien avec son père, l’atelier de menuiserie. C’était ça, une découpe suivant un profil. Un travail de précision. Élie Beck, lui, n’est plus ici. La phrase résonnait dans le hall comme un écho. Elle décida de prendre le temps et de faire connaissance avec ses voisins, ce qu’elle allait découvrir des calligraphies, des sonorités. Puis plus tard elle les rencontrerait. Bonjour, je suis la voisine du 5ème, Sylvia, Sylvia Montagne. Elle aimait son nom tout en relief. Premier étage : M. & Mme de Floris, vieille famille, meubles anciens, porcelaine, des retraités raffinés, un peu rasoir. Charmaine et Alex Deschènes, un couple dans la trentaine (prénoms un peu classe moyenne aisée) , hautes études, arts déco, Bac + 7, à voir, se dit-elle circonspecte. 2ème étage : Kumiko Shimizu. Tout à l’heure elle enverra un message à Akira : devine qui habite dans mon immeuble. Kumiko Shimizu, tu la connais ? 2ème gauche : Antoine et Anouchka Gentil, Rupert Gentil, Molly Dantzig. Ah, pas de Molly Bloom, jolis noms tout de même. 3ème étage. Sylvia a l’impression soudain d’espionner ces inconnus. Or c’est elle la nouvelle arrivante. Tant pis, elle continue. 3ème étage : Mme Simon. Banal. Passons, 3ème droite : J.M. Bonsergeant, L.Lavoisin. La bien-nommée. 4ème . Du trottoir elle a remarqué le balcon du 4ème, débordant de verdure, d’arbustes, de fleurs. Constantin et Camélia Paravicini. Elle a lu autrefois des ouvrages d’un historien spécialiste du 15ème siècle qui avait le même nom. Elle leur en parlera, ça fera une bonne entrée en matière. Werner Paravicini, un allemand malgré son nom. 5ème, chez elle. Elle a visité son nouvel appart il y a un mois, elle venait d’arriver à Paris. Maintenant elle a hâte de glisser la clef dans la porte, de traverser la pièce, d’ouvrir tout grand la baie vitrée et de voir enfin au-delà des barres d’immeubles, la pointe de la Tour Eiffel et plus à droite, les lumières bleues au sommet de la Tour Montparnasse. Personne n’est entré ni sorti pendant son inspection. Tout reste à écrire.

Codicille : Mon intention était toute autre. Et puis la situation est apparue, des clins d’œil privés, des noms surgis d’eux-mêmes. Et la vie renouvelée de cette Sylvia alors que Élie Beck, lui, est parti dans un texte précédent.

5. Confiture d’abricot


proposition de départ
1

Elle lève le bras vers la porte du placard du haut pendant que les tranches de pain complet dorent dans le toaster. Elle hésite entre les bocaux entamés : mûre du supermarché, la gelée de vanille d’Anne-Sophie Pic, les prunes de l’an dernier, l’abricot de la Drôme ? Elle craque encore pour la gelée de vanille. Sur la table, près du set, la cafetière pleine d’un café aromatique, le bol à pois rouge de Bretagne, elle pose les avant-bras et saisit le pot avec gourmandise, dévisse le couvercle, plonge de la main droite la petite cuillère qu’elle remplit largement pour l’étaler en couche épaisse sur le toast encore tiède qu’elle tient de la main gauche qu’elle soulève presque sous les narines pour en humer la subtile odeur de vanille. Et mord.

2

Sur la terrasse qui garde la fraîcheur de la nuit, ils arrivent un par un autour de la table du petit déjeuner. Profusions de jus de fruits, de baguette croustillante, de lait, de confitures. Comme tous les matins les cousins se bousculent, se poussent du bras, réclament. On se bat pour la confiture d’abricot. Le pot est presque vide : c’est encore Nathan qui s’est goinfré en douce cette nuit. Et justement, ce matin, on n’aime pas la cerise, on ne veut pas de chocolat. Valérian a kidnappé le pot et plonge le doigt sur les parois. Léo s’en empare, le pot roule sur le carrelage. Le drame.

3

Seul dans son studio, il parcourt les appli de journaux, les derniers posts sur Facebook, debout devant la cafetière Nespresso. Pose ses fesses sur le tabouret, attrape sans regarder un bocal sur le plan de travail et tartine un petit pain rond, l’œil rivé sur l’écran. Tiens, abricot, le pot offert par Assia la dernière fois. Sucrée et acidulée, comme Assia. Il sourit, les yeux dans le vague.

4

Elle se souvient des journées d’été chez sa grand-mère. Les oreillons dorés et juteux baillaient dans une bassine. Les bocaux chauffaient dans le stérilisateur pendant qu’elle découpait des ronds de papier blanc, des ronds de la circonférence du bocal, que l’on plongeait ensuite dans le kirsch, et d’autres plus grands que l’on ficellerait sur les bords. Adeline prendrait des étiquettes et de sa belle écriture penchée, elle écrirait « abricots » et l’année. Dans la cuisine flottait l’odeur sucrée des fruits mêlée aux vapeurs d’alcool, les notes entêtantes du kirsch imprégnait ses doigts. Les bocaux se remplissaient. Elle goûte encore sur sa langue la viscosité sucrée de la mousse encore chaude que l’on avait enlevée avec l’écumoire.

5

Normandie, un gîte pour un week-end. Et retarder encore un peu l’arrivée sur le port de Honfleur. Le rituel de début septembre. Réveil bucolique. Ces femmes reconverties qui ouvrent des gîtes. Des citadines, des profs, des comptables. Converties à l’odeur des draps propres, aux brins de lavande glissés dans des sachets de toile brodée, au pain maison, aux homemade jams, you’re welcome. Converties à la religion de « l’authentique », du rustique. Ces femmes l’attendrissent. Elle sait bien que cela ne durera pas longtemps. Le ménage, les lessives, les fourneaux, et les récriminations des touristes, ça n’a rien de la transcendance ni des nourritures spirituelles. Sur la nappe saumon tendre, elle saisit le pot de confiture, le penche vers elle, le regarde par habitude, abricot. Elle va en mettre sur les morceaux de croissant qu’elle avale l’air absent. Ça dégouline lentement sur la nappe. Elle n’en a cure.

6

Il pousse son chariot dans les travées. Sans hâte. Il est entré pour la clim, pour échapper à la touffeur de cette journée. Des caddies remplis à ras bord le doublent, des bras se tendent juste sous son nez. Des enfants pleurnichent devant les friandises rangées exactement à leur portée. Il gêne, avec son grand chariot presque vide, si ce n’est pour un pack de bières et des lames de rasoir. Une palette le bloque devant les confitures. Il sourit à l’employé qui défait les cartons. Pour se donner une contenance il lit les étiquettes, sourcils froncés. Confiture au chaudron, confiture à l’ancienne, marmelade thick cut, confit de coquelicot, gratte-cul. La tête lui tourne. L’employé s’impatiente. Il tend la main au hasard : un gros pot de confiture d’abricot, sa préférée. Maintenant il peut se diriger vers la caisse 10 articles. Il se sent épuisé.

7

Charmaine ouvre les yeux. Elle a entendu un bruit dans la maison. Son cœur s’emballe. Elle ne s’est jamais bien remise du cambriolage du mois de décembre dernier. Mais l’espace à sa gauche est vide. Alex n’est plus là. Peut-être est-il descendu surprendre l’intrus. Et si celui-ci était armé ? Charmaine se recroqueville sous la couette, elle tend l’oreille. Ne pas appeler, ne pas bouger. L’écran du téléphone brille dans le noir, elle le saisit, quel numéro pour la police ? le 15, le 18, le 12 ? Tout s’embrouille. Une porte grince au rez-de-chaussée, un choc mat sur une surface. Elle n’y tient plus, elle pose son pied nu sur le parquet. Quelques lattes couinent mais elle sait les éviter. En bas un filet de lumière filtre de la porte entrebâillée qu’elle écarte prudemment. « Entre ! Tu ne dors pas ? Ta confiture d’abricot de cette année est une réussite ! »

8

Je déteste les buffets au petit-déjeuner dans les hôtels, toute cette débauche de fruits, de salades, de charcuterie, de fromages, de petits pains ronds, de pain de seigle, pancakes, cracottes, céréales, muesli, porridge, weetabix, chocopops, pain des fleurs quinoa, croissants, brioches, brownies, tartes salées, œufs brouillés, rarebits, œufs à la coque, blancs, rouges, miel de montagne, sirop d’érable, et ces petites dosettes ridicules de confiture près du panier plein de petites portions de beurre, de margarine, omega 3, vous complèterez vous-même ! J’ai des goûts simples : un grand bol de café noir, une demi-baguette croustillante beurrée et de la confiture d’abricot. Et ma première cigarette, mais même ce petit plaisir nous est interdit dans les salles des hôtels. Si bien que je m’arrange pour trouver une chambre pas très loin d’’un café et je file dès ma note réglée m’installer tranquillement à sa terrasse. Vous me reconnaîtrez.

9

Les amandes d’abricot sont hautement toxiques. Elles entraînent des empoisonnements au cyanure. Elle a réfléchi à tout cela depuis longtemps, depuis des années en réalité. Tous les ans elle sort le grand chaudron de cuivre et prépare 8 pots de confiture d’abricots. Son mari, tous les ans la complimente. Elle a appris à varier les recettes : abricot vanille, abricot menthe, abricot pistache. Cette année, elle est prête. Le sachet d’amandes bien rebondi est posé près de l’écumoire et du thermomètre. Elle fera cela dans les règles de l’art.

10

Amaretti and apricot fool :
- 24 apricots, large, stoned and halved
- 2 tbsp of caster sugar
- 12 tbsp of crème fraîche
- 6 tbsp of apricot jam
- 24 amaretti biscuits

Preheat the oven to 200°C/gas mark 6

Place the prepared apricots in an oven-proof dish and sprinkle the sugar over the top with a little water, about 4 tablespoons. Bake/roast for 15-20 minutes, or until the fruit is soft and has just started to collapse but still retains its shape. Allow to cool

Crumble 2 amaretti biscuits into the bottom of each serving bowl, and then make the fool. Stir the apricot jam through the crème fraîche so it is marbled - do not over mix

Spoon the apricot and crème fraîche fool mixture over the amaretti biscuit crumb base and then top with the cooked apricots, layering them if necessary

Just before serving the desserts, crumble the remaining amaretti biscuits over the top of the apricots and serve straight away with a glass of dessert wine and a bowl of extra crème fraîche or cream.

Codicille : l’idée de la confiture d’abricot est venue d’un pari au petit-déjeuner. En récompense je vous offre la recette du apricot fool. Proposition joyeuse, je dois dire.

4. Avec Alz


proposition de départ
softly

Menue et maladroite la voilà s’aventurant dans le jardin. Vers la lumière dorée de la pelouse presque sèche sous la chaleur de juillet. Elle hasarde un pied après l’autre sur le sol irrégulier dans l’ombre vaste du figuier. Elle ne sait plus les années ni les jours mais après le figuier elle ira d’arbre en arbre, jusqu’à l’éclaboussement des coroles violines du volubilis. Le dos voûté se redresse, les bras se dénouent, du ventre monte un léger cri d’admiration, elle sent sa gorge s’ouvrir sous la vibration : elle ressemble à un oiseau et d’ailleurs un filet de sons s’égrène dans le matin, un phrasé que nul n’entend, que nul ne pourrait comprendre, des échos à demi effacés, presque une glossolalie de bébé. Un gazouillis. Le visage se froisse, un souvenir émerge qui la fait grimacer. Elle gesticule, figée près des lauriers aux feuilles vernissées. Puis son regard se perd dans un lointain intérieur où l’on ne peut la suivre. Elle s’est échappée. Elle échappe à l’infirmière, aux mains sur son bras, toutes ces violences à son intimité, elle bougonne, mais un filet de vent soudain la caresse, ses joues se prêtent à la douceur furtive, le feuillage des oliviers frissonne, un lézard file dans une anfractuosité d’un mur. Ses pas la mènent d’un étonnement à un autre. Elle a fait un tour, deux tours, trois tours, elle ne sait plus. Là la fleur fanée d’un artichaut, là les flèches aigües d’un yucca, là un vide, un vide qui aurait dû être occupé par quoi ? il y avait autrefois, qu’y avait-il là autrefois ? Ses doigts se referment comme pour vérifier la texture de cette chose évanouie. Une fois de plus elle se sent trahie. Se laisser choir. Les brins d’herbe la picotent un peu, s’étendre, elle a six ans, elle est allongée dans le parc, qui s’appelait, qui s’appelait… un drôle de nom, ma, mon, maman assise tout près, ma petite souris, Montsouris. Oui, Montsouris. Le ciel est par-dessus les toits. Ta ta ta… Elle chantonne. Non, elle ne veut pas. Elle ne veut pas être là. De ses doigts recroquevillés elle chasse une mouche sur son avant-bras, elle chasse ce filet qui l’emprisonne, elle se débat. Elle ne veut pas ça. Elle roule sur le sol, se redresse cahin-caha, un pas, les flûtes épanouies de la plante volubile qui étend ses bras ont la transparence du cristal. Une ombre se dessine sous ses yeux, une ombre comme une silhouette de femme, qui reste là, de quelque côté qu’elle se tourne, manège à deux, de-ci de-là. Elle a dansé sur cet air-là. Nous n’irons plus au bois… La chaleur l’oppresse. Elle tourne le dos au soleil et se dirige vers la caverne obscure du figuier centenaire. Les fruits sont encore verts et tout petits, il y en a parfois tant qu’un tapis juteux recouvre les pierres de la cour. Attention à ne pas glisser. Elle lève un genou après l’autre, elle sait encore se débrouiller toute seule, elle marmonne de longues périodes qui font des rubans qui flottent sur les fils de linge, il reste tellement à dire mais ces gens ne comprennent rien. Ses rides se froissent, un voile humide trouble la vue, elle est fatiguée. Son dos se voûte, elle est dans le jardin depuis une éternité, près d’une maison qui ressemble à celle qu’elle connaît, on ne peut pas être sûr. Son pied butte contre la marche, elle trébuche.

hard

Le corps cassé, désaccordé, elle se tient là, enracinée. Pas question de bouger. Les bras contre le torse, elle tape du pied. Non et non. Le poing part contre le tronc de l’arbre, sa crinière ébouriffée se prend dans les branches., elle se débat, nouvelle Absalom. Elle a quitté la maison, ces êtres qu’elle déteste, qui la bousculent, qui la triturent, qui la commandent. Elle piétine le carré d’herbe, lance des imprécations au yucca, de brefs sons gutturaux. La corneille lui répond du toit, croâ, croâ. Elle lève la tête d’un air méfiant : qui est là ? Ce matin le mistral souffle en rafales et secoue le mur de bambous. Sur la rocaille, le cactus pointe ses épines acérées. Voilà le sort des enfants obstinés, non, non, ma fille, tu n’iras pas danser. Non et non. Elle dansera, et voilà. Elle fait trembler la terre sous ses pieds, puis elle cesse et tourne la tête l’air sournois. La voilà cachée sous le grand figuier. Il y a des scarabées, les guêpes vrombissent entre les fruits pourris qui pendent. Ils ne la trouveront pas, d’ailleurs elle n’est plus là. Tous ces bruits dans son crâne, ces gestes qui dérapent, même son corps ne lui obéit pas. Accroupie, elle se gratte le bras. Quelle mouche l’a piquée ? Elle arpente le carré cerné de murs trop hauts, un tour, deux tours, trois tours, elle ne sait plus. Elle ne sait plus le temps d’avant ni la minute passée, ni de quel côté se tourner. L’enclos qu’elle connaissait est sa prison, croyait-elle s’échapper ? Croâ, croâ, moque toi sale corbeau. Je te plumerai. Elle se voudrait bourrasque, orage, à l’image de sa rage. Sa rage qui l’épuise, pauvre carapace inefficace. Les martinets cisaillent le voile bleu sans nuages, un bleu de faïence, intense, qu’elle aimerait déchirer. Elle rampe vers la menthe et hume son odeur poivrée. Et pleure. Des bouillons de sanglots, presque un chagrin de bébé. Des hoquets. Elle est seule, elle est abandonnée. Un chat miaule. La chaleur l’oppresse, elle n’y voit rien derrière les larmes sur ses traits dévastés. La pesanteur comme un fardeau et elle comme un cheval fourbu. Elle renacle, se redresse, regarde ses doigts, remue la main vers le soleil trop vif. Jaune, ocre, ocre du mur, la paroi rugueuse qui barre la sortie. À tâtons, elle trébuche sur les pierres qui tracent une allée. La barre en fer de la barrière brûle la paume de ses mains. Une fulgurance qui s’éploie dans son cri. Elle lance ses accusations aux fleurs, aux fenêtres fermées, au village, à l’univers, au cosmos tout entier, petite brindille secouée par l’injustice de son état, petit soldat qui repart à la bataille. Dans la diagonale de la cour, tels de petits moulins sur son chemin, se dressent, menaçantes, des vasques et des comportes qu’elle renverse d’un coup de rein. Les tessons épars jonchent les graviers qu’elle piétine. Jamais, jamais ! Sa cheville se tord sur la marche, elle trébuche encore. Du fond de la maison, elle entend son nom.

 

3. Transit


proposition de départ

Eté 2020 – 3

comme un roman

« Je suis en transit ». À l’entendre, on dirait une maladie : transitis. Voilà la première phrase qui surgit, debout sur le palier du septième étage, boulevard Blanqui. À ses pieds, un tout petit bagage rempli à la hâte, sans réfléchir. Un palier qui est donc une salle de transit, vide, qui ouvre sur un long couloir. Destination inconnue. Le hoquet de la porte refermée derrière lui s’est évanoui dans le silence de l’espace insonorisé. Il attend. Marie s’est peut-être approchée pour entendre ses pas résonner dans l’escalier, une marche après l’autre. Peut-être espère-t-elle la note aiguë de la sonnette. L’un et l’autre debout, aux aguets, de part et d’autre de la cloison, elle dans leur espace familier, lui sur le palier, son vieux sac de cuir avachi à ses pieds. Allons, Loth ne s’est pas retourné sur la route de l’exil. L’ascenseur affiche le compte à rebours, 5, 4, 3, 2, 1, 0. Top départ. Il reste là, décontenancé derrière la vitre de l’immeuble. Il voit son nom sur la boite à lettres. Peut-être devrait-il l’enlever. Ou mieux, le barrer pour que tous les habitants, le gardien, le facteur, les livreurs, tous voient que Beck Élie n’est plus ici, pour que Marie, en relevant le courrier, voie derrière la cicatrice noire à travers les lettres, la marque de sa présence/absence. Et regrette, peut-être. Ses jambes l’emmènent comme à l’ordinaire vers Glacière. Les ados sont déjà là à bondir sous les paniers de basket. Il regarde leurs chaussures. Au prix exorbitant. Tant de choses lui échappent. Autour de lui, c’est la vie ordinaire : les transversales entre les piétons et les voitures au rythme des feux verts et des feux rouges, Son quartier depuis neuf ans. Aucun matin, en se dirigeant vers le métro il n’avait fait le décompte. Voilà l’autre nouveauté : d’abord en transit, et puis neuf ans. Neuf ans chez Marie, Marie qui ne veut plus de lui. Qui trouve leur vie « ordinaire ». Tout ça à cause d’un livre qu’il lui a offert, La Vie ordinaire, d’Adèle Van Reeth. De l’influence des livres sur le cours de la vie. Elle lui a expliqué la différence entre le quotidien et l’ordinaire. Il n’a pas vraiment compris. Ni le rapport avec leur vie. Il regarde les gens sur le quai. Sont-ils aussi confrontés à l’impasse cachée derrière le rythme des jours ? Dans le reflet des vitres de la rame il aperçoit un type ordinaire, un sac de cuir fatigué à la main, qui a l’air de se demander s’il ne devrait pas être sur le quai en face. La rame repart. Les souterrains, la foule dans l’axe des rues et des avenues, tous ces lieux attachés à des moments de leur vie, la ville entière dit Marie. Quitter Marie, Quitter Paris. Il est sous le panneau des départs gare de Lyon. Valence, Avignon, Marseille. 12h08. Milan, Lausanne, … Il pourrait téléphoner à Jean-Matthieu. Lui donner rendez-vous Place Saint-Sulpice. Sans rien préciser, s’asseoir à la terrasse, regarder les bus passer, créer l’entracte avant de jouer le deuxième acte. Dont il ignore encore le décor. Sur le parvis, le ballet des taxis. Tous ces gens qui vont d’une ville à l’autre. Chassé-croisé incessant, ça lui donne le vertige. S’il part loin, il pourra revenir. Tirer sur l’élastique et relâcher. Il a suivi un jeune couple jusqu’au quai. Quai F, F comme Fuite, comme Finalement, comme Foutrement Furieux. Fuck Marie, Fuck Paris. Les bariolages agressifs des tags sur les murets suivent son regard qui glisse par-dessus la Seine, le long des fenêtres aveugles des tours, dans le halo grisâtre de la pollution qui stagne sur la ville. La géométrie métallique des hangars, les friches parsemées de rebuts, tout cet espace dévoré par la laideur, un attirail monstrueux. Plus tard il ouvre les yeux sur les douces rondeurs de l’Auxerrois, le vert frais de la Bourgogne, vers la montagne, vers l’Italie, vers la Toscane, vers la reine de Saba à Arezzo, pourquoi pas. Neuf c’est aussi un recommencement.

comme une nouvelle

Un pilier tranche la fresque. Des femmes nobles, hiératiques et douces viennent d’atteindre le but de leur long périple. On desselle le cheval, les genoux ploient. À droite la rencontre. Dans la fraîcheur de la basilique d’Arezzo, un homme contemple la scène. Lui aussi a fait un long périple, un vieux sac de cuir avachi à ses pieds. Quand il avait fallu briser la sidération qui le paralysait, là-bas dans la gare de Lyon, soudain le désir urgent de revoir la fresque était devenu une évidence. C’est donc lui qui allait sortir de l’ordinaire, du quotidien, il ne savait plus la différence, et quelle importance. Marie restait à Paris. Marie le quittait, il quittait Paris.

Un peu de Toussaint, un clin d’œil à Perec, des détails glanés dans un quartier que je connais bien, les livres qui décident d’une vie et l’art qui s’offre quand on a besoin d’une autre nourriture.

2. quelques failles


proposition de départ

Les voisins arrivent discrètement, seuls ou en couple. Ils ont contourné le petit parking. Ils se glissent dans le Cour Saint Ruf. Un espace protégé des regards, jolies façades en pierre de molasse, face au parc qui descend en terrasse jusqu’au Rhône. La longue table se couvre rapidement de plats, de vins, géométries colorées des portions, le frais des fraises, le croustillant des petites bouchées, les verdures, le jaune acidulé et le rouge tranchant des poivrons, le surprenant dessert au matcha. Ils se retrouvent pour la première fois, on devine l’émulation des cuisiniers. Il flotte un parfum de transgression, un climat de complicité. Ils se rencontrent enfin, en pied, les voix prennent corps, on tombe le masque, littéralement. Ça leur donne un petit coup de jeune, pour les plus anciens, une euphorie mêlée d’une vague incertitude. Ils se connaissent si peu. Le soleil glisse lentement derrière les monts d’Ardèche, les ombres mouvantes se reflètent sur le muret du perron, La lumière dorée qui baigne la soirée les avantage, cela forme comme une peinture flamande, une ronde de nuit désarmée et secrète. Loin dans la savane, de tous horizons, arrivent les lions, les girafes, les gnous, les hérons garde-bœufs, et tant d’autres. Ils se rapprochent en baissant la garde, juste un peu, le temps de faire cercle autour du point d’eau, le temps d’une trêve. Est-ce si différent ? Qui l’impala pusillanime, qui la féline qui règne sur sa meute ? Celle qui joue les hôtesses par habitude, celui qui sirote en retrait ? On accueille les nouveaux, on recueille au passage quelques détails, les yeux écarquillés pour marquer l’intérêt, tout fait aventure. Les plus anciens qui jusqu’ici n’ont fait que se croiser sur leur bout de trottoir se reconnaissent de loin, lancent des boutades, se tutoient pour la première fois. Les enfants s’observent blottis derrière leurs parents, sauf la petite danseuse qui a mis son tutu et espère se faire applaudir à nouveau. On mange, on boit, on va de l’un à l’autre. On les retrouve plus tard par petits groupes. Les premiers mots avaient créé de frêles passerelles. On n’en est plus là. Il y a des regards de biais, des mises en garde. On raconte comment la voisine du dessous, la précédente, avait souhaité la mort du pauvre Tarquin, le pékinois. Le quinqua du 13 lance des œillades vers la jeune du 8 dans sa robe légère, celui du troisième, du haut de son mètre 90 déploie l’étendue de sa collection de revues rares. Il prononce des noms de comédiens avec qui il …, de soirées où… dans le 15ème ou aux Buttes, bref à Paris, dont on se défait pour refaire sa vie en province. Puis il fait trois pas en arrière, s’appuie contre le mur et contemple ces drôles de provinciaux grégaires. Un enfant s’est mis à pleurer, la petite du 11 l’a bousculé, il a fait une grimace, elle l’a pincé. Sous les lauriers roses le ton monte. C’est l’ingénieur et le jeune musicien. Qu’est-ce qui leur prend ? Tout s’interrompt. Une fraction de seconde. Alors s’élève une note cuivrée, quelques mesures d’un air connu. On refait cercle pour entonner les chansons rodées aux fenêtres. On oublie les deux adversaires qui ont failli tout gâcher. La nuit est tombée. La trompette luit sous le réverbère. Justine se dresse sur ses pointes, arrondit ses bras, et tournoie.

Codicille : suggérer quelques failles, précurseurs de séismes plus dangereux. Pas satisfaite de mon recours au « on » comme approche distanciée.

1. Un trait d’union...


proposition de départ

Un trait d’union entre les branches de l’acacia. Un petit trait noir, comme file une flèche, noir vite disparu dans le vert, un vert à nouveau compact, fusionné mais tremblant sous le mistral. Un trait noir et blanc, déjà oublié, effacé sous les feuilles qui tremblent sous la vibration de la note cuivrée. Un grand remue-ménage aussi, comme un nuage sans queue ni tête, pris de vertige, qui piaille et criaille et file là-bas au-dessus du Rhône qui s’écoule sous l’œil sans paupière de la muraille de Crussol. Un grand ciel vide, en creux, qui s’est mis à vibrer sous la note cuivrée qui monte de la rue étroite, resserrée, un goulet d’étranglement pour le mistral qui ne parvient pas à emporter la note qui s’élève entre les fenêtres, les fenêtres qui s’ouvrent parce que la note cuivrée vient heurter les vitres, toutes les vitres de la rue étroite, une note qui ne veut pas être étranglée et qui persiste, se répète, insiste. Alors ils apparaissent dans le cadre des fenêtres, de chaque côté de la rue et leurs bustes se penchent vers la trompette qui clame sa note sous le souffle de l’homme debout au milieu de la rue, sous les doigts de l’homme qui appuient sur les pistons, l’homme seul au milieu de la rue qui vient de sortir de chez lui et se tient à trois pas de sa porte, et sa femme apparaît elle aussi dans l’embrasure. Elle lève la tête vers les fenêtres ouvertes d’où dépassent des bustes, comme si elle suivait du regard chaque note répétée qui file dans l’encadrement du ciel balisé par les immeubles qui tracent un couloir où s’engouffre le mistral qui emporte chaque note jusqu’à la petite place bordée de platanes. Et d’autres fenêtres s’ouvrent, de nouvelles personnes tournent le coin de la rue et s’approchent du joueur de trompette qui a entamé un air de jazz. Dans l’intervalle mouvant des feuilles d’acacia le trait noir s’est arrondi et l’on aperçoit la pie posée sur son nid à la cime de l’arbre, la pie qui a replié ses ailes et semble capter le rythme qui s’élève dans le regard de son œil noir, comme subjuguée. Rien, aucun signe, aucun indice n’avait annoncé ce mouvement simultané aux fenêtres et tout ce qui en dériva. Rien d’ailleurs n’avait laissé présager les événements qui contribuèrent à ce frémissement inédit dans la rue étroite, mais aussi à d’autres fissures où disparurent les automatismes qui nous avaient servi d’armature, d’aucuns diraient de cage, même si cette libération en laissa plus d’un démuni et dans le plus grand désarroi. Le bras autour des épaules de sa femme, l’instit lance des bonjours personnalisés, il connait déjà chaque nom, ce qui n’est pas le cas de tout le monde, loin s’en faut. Tous ne se voient pas ou alors il faudrait se pencher dangereusement ou se tordre le cou. Une touffe de cheveux blancs au-dessus des jardinières. Les mouches blanches ont attaqué les pétunias. Elle est sur le point de se raviser mais elle agite la main de ci de là comme si elle tentait d’attraper des notes invisibles ou des bulles de savon. Elle pourrait inventer là tout de suite un haiku vite fait : Façades en molasse/ Frôlées par les notes perlées/ trop vite disparues. Qui est ce jeune couple qui vient de descendre l’escalier ? la jupe longue qui ondule, lui en retrait. On les connaît à peine, ils viennent d’arriver, d’Amérique ou du Canada. On ne sait pas. D’autres voix derrière le rosier grimpant, et soudain un pigeon qui surgit du jasmin en boutons. Sous la barre d’appui, les joues rondes d’une petite fille qui tente d’observer une enfant de son âge en contrebas. Elle fait des entrechats dans sa robe de princesse, compliments, révérence. Elle la rejoindra un autre soir. La leçon de piano est interrompue. Huit heures : c’est l’heure des applaudissements.

Codicille : comment pourquoi… un texte en coup de vent pour retrouver ce temps étrange de ma rue ces derniers mois.

 



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1ère mise en ligne 30 juillet 2020 et dernière modification le 8 novembre 2020.
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