le roman de Catherine Barsics
Catherine Barsics est une poétesse et performeuse belge née en 1983.

Son premier recueil, « Disparue », une enquête poétique autour d’un fait divers réel, est paru à l’Arbre à Paroles, collection iF, en novembre 2019.

- on peut consulter le début du livre ici.

- la maison d’édition l’abrite ici :

Sur scène, elle forme avec le batteur Tom Malmendier le duo N E I G E : une poursuite, au travers de la musique et des mots, de ce qui palpite, mord, danse et serpente en nous.

- les voici sur scène lors de leur sortie de résidence au Delta de Namur, en janvier 2020.

- ils ont aussi réalisé une vidéo de confinement pour la librairie Le Comptoir (Liège), alors que le gouvernement belge rendait à nouveau accessible, le 18 avril 2020, les magasins de bricolages.

À travers ses performances, Catherine tisse des liens entre la poésie et l’art plastique, la danse, la musique, mais aussi les sciences.

Depuis peu, elle poste un poème par jour sur Twitter (@cbarsics) ; elle alimente régulièrement Instagram (@catherinebarsics), au gré de voyages ou d’expositions qu’elle visite.

5. Mise en observation


proposition de départ

Z02.577.85, 16 juillet 2009, 08h35 - (obs. Helena S. s012238)

Cellule d’observation #B05 / 08:30 / immobilité / quadrant avant cellule gauche / 08:36 / corps heurte / 08:37 / corps crie / frappe / frappe contre la vitre / frappe encore / râle / 08:38 / ricoche contre la vitre / rugit / rauque / râle / se fige / semble frêle / tremble / se fragmente / 08:39 / frappe contre la vitre / happe une mouche comme rien / mâchoire broie / mâchoire noire / déconstruite / déboîte / dents protruses / dents brunes / noires / canines / claquent / molaires apparentes à droite / crissent / scient / se scellent / s’ouvrent / claquent / cliquetis des dents / 08:40 / mâchoire saigne à droite / sang sombre / presque noir / os saillant de la plaie ouverte / mâchoire collée contre la vitre [cf. pic09071601] / caries apparentes en molaires 46, 47 et 17 / crâne frappe contre la vitre / 08:41 / crâne frappe contre la vitre / ricoche / frappe / ricoche / crâne sonne creux / crâne cogne contre la vitre / cogne / cogne / sonne sourd / 08:42 / recule au fond de la cellule / épaule gauche se désarticule / hurle / mouvement gourd / semble me « voir » / ne me lâche pas du regard / frappe épaule gauche contre le mur du fond / hurle / emboîte / hurle / ne me lâche pas du regard / cri strident / crache / éructe / 08:43 / se rue vers moi / pas de conscience de la vitre / se reçoit contre la vitre / plaies béantes / plissent sur le plexiglass / exsudats glissent sur la vitre / se mêlent au sang sombre / cri sourd / recule / m’assaille à nouveau / se reçoit contre la vitre / 08:44 / recule / accélère la charge / se reçoit contre la vitre / recule / renouvelle l’assaut / corps s’écrase contre la vitre / corps crisse et crie / éructe / salive s’écoule / se lie aux exsudats qui glissent sur le plexiglass / lie-de-vin du sang / son du corps ainsi soudé à la vitre / recule d’un mètre / se plie en deux / crache / corps sonne creux / s’accole à la vitre / plaie à l’oreille droite en évidence [cf. pic09071602] / s’accole à la vitre / 08:46 / semble écouter / soudé à la vitre / s’immobilise / 08:48 / figé / aux aguets / 08:51 / recule au fond de la cellule / lève le bras gauche / main gauche tendue / décharnée / lambeaux de peau s’affaissent sous le bras / gestes de préhension / cri rauque / râle / regard soutenu / cri rauque / bras gauche retombe / ballote / bras inerte / comme désafférenté / 08:52 / se plie en deux / visage tourné vers le sol / crache / dos voûté / respiration sifflante / bras gauche s’élève / retombe / s’élève / retombe / immobilité complète / 08:56 / visage se tourne vers moi / pupilles dilatées / se redresse / os s’articulent / s’immobilise / regard soutenu / 08:57 / mâchoires s’entrouvrent / se referment / s’entrouvrent / se referment / s’entrouvrent / râle / genoux plient / se prépare pour la charge / crâne s’incline vers l’avant / pied racle le sol / charge / se reçoit sur la vitre / tremblement vitre / hurle / bat de l’épaule sur le plexiglass / main s’élève / retombe / main s’élève / retombe / prostration [cf. pic09071603] / 10:00 / relève par s985133.

Notes post-obs. : demande vérification intégrité vitre (mail du 16 juillet 2009 - cc. Admin CellB) - docs joints : pic09071601, pic09071602, pic09071603 - échantillon exsudat n°090716#B05 envoyé au labo ce jour pour analyse

Codicille : la forme « hard » de la proposition 4 m’a amenée à orienter le contenu vers l’action (et non la pensée, ici absente) ; elle s’est ainsi intriquée à la proposition 5.

Empire de la faim


proposition de départ

Sous les peaux descellées, sous les plaies, ployer. Verser dans le vide, tout de travers, tanguer. N’être plus mais être encore, trembler au territoire infini de la faim, n’affirmer plus que son injonction, et dans son intense étreinte, n’exclamer qu’une exigence : reprendre un peu d’autre pour resserrer ce qui reste, rasséréner le ventre qui commande plus brutalement que ne voulaient les reins. Devenir un simple passage, de pensée pantelante dans les paysages décharnés, et parole ôtée, s’abandonner au seul pesant du présent. Sans l’émergence du regard, tu es ce corps vacillant au milieu des nuées. Insensible aux résurgences têtues d’une mémoire muselée, tu vas dans un monde désormais strictement alimentaire, tu n’es mû que par cette seule pression : chercher la proie pour sa cervelle, ses viscères, ses muscles. Aucune tactique dans ta poursuite du sillage du sang, le mouvement du vivant aiguise ton instinct et tu traces ainsi ta route. Les odeurs de sueur se font suaves, les parfums sébacés t’appellent, la moindre goutte d’urée est ta rosée première, même une larme humaine exhale un étincelant attrait. Il te faut traquer à travers tout ces moiteurs humaines ; l’adrénaline des appâts que le monde a laissé à disposition exerce sur toi le pouvoir absolu d’un plain-chant. Tu traverses des images floues, inaccessibles, résignées, tu es seul pour toujours mais quelque chose en toi peut encore s’agglutiner foule, se mobiliser dense, se réunir comme fusion atomique pour la proie qui dévore tes désirs quand enfin tu l’atteins, quand enfin tu la déchires. Peu importe si tu titubes dans les déserts, si, esclave de la faim, un peu de peau te tombe, si les séreuses de ton péritoine blessé sont apparentes, peu importe si tu pends en lambeaux de tissus textiles et vivants, si tu es plaie plaintive au dédale de rues dévastées, dans une ville en déclin : il te faut satisfaire l’appétit sans fin de ton dieu intérieur, et il n’est en toi rien de plus vivant que l’humain que tu éventres, ingères, et se meurt.

Codicille : la proposition 3 m’a poussée à reprendre un projet Zombie que je poursuis ici (au stade où j’envoie la 4, le texte issu de la proposition 3 n’est toujours pas clôturé, il est un peu réticent). Il s’agit ici de la version « soft » de la 4 ; la forme « hard » m’ayant amenée à l’action, elle s’est entrelacée à la 5.

2. Derrière les murs


proposition de départ

Du dehors, l’édifice est impassible. Sur le parking autour, les voitures s’alignent en bon ordonnancement - tout le monde ne dispose pas des mêmes droits d’accès. Les jours se superposent, les uns aux autres semblables. Seul le dimanche diffère : ceux qui sortent des voitures amènent plus souvent des fleurs, des paniers de fruits, tentent d’introduire davantage de vie dans l’enceinte du bâtiment. La nuit, les lampes s’éteignent précocement, se rallument souvent juste avant l’aube, dans les crues de cortisol. Il s’agirait d’accélérer le défilement du temps pour obtenir une pellicule de clignotement des orbites-fenêtres, autant de boutons d’un immense panneau de contrôle. Le film serait marqué par les allées et venues des fumeurs, dont les pèlerinages jusqu’aux abris de plexiglas se poursuivent nuitamment, ballets de minuscules rougeoiements, aux tracés souples, qui rompent avec l’esprit orthogonal de l’ensemble. Étrangement, le bruit des sirènes d’ambulance s’amortit à l’approche de l’hôpital, leur feu bleu se dilue. Ainsi, au dehors, tout est calme. À l’intérieur, les couloirs se superposent dans l’édifice en croix. Dans les chambres individuelles et communes, les destins sont également partagés, avec la nourriture, matin, midi et soir, les plateaux-repas s’alignent, se superposent. Les visiteurs comme les patients sont orientés dans la cartographie générale par des chiffres, des couleurs : on les aiguille vers différentes voies, symbolisées par des marquages au sol, il suffit de suivre les indications. Quelqu’un dispose d’un plan. La respiration, autonome ou artificielle, soulève les draps. Les rythmes et marées des organismes débordent, contaminent, forcent le passage, ou poussent à intervenir, à tenter le tout pour le tout. Les mains font les lits, lavent, nettoient, désinfectent, règlent le débit des perfusions, notent les constantes, composent les raccourcis téléphoniques, pianotent sur des claviers, palpent, ouvrent les cages thoraciques, suturent en surjet, soutiennent, massent, abondent, abandonnent, s’attachent aux potences, aux lits. Les mains sont partout, puissantes et impuissantes, serrant les vis, enserrant la vie. On prépare le tour des chambres, les médicaments, les salles d’opérations, les malades. On prépare énormément. On tente de réparer l’érosion des organes, les dissensions des flux, de rétablir l’équilibre. D’après un large affichage à droite de l’entrée principale, l’hôpital compte quatre ailes, huit étages et deux niveaux en sous-sol, une partie universitaire dévolue à la recherche et à l’enseignement, sept mille professionnels qui occupent plus de trois cents fonctions différentes, un jardin d’hiver en friche, un seul restaurant, un institut de cancérologie, une cafétéria, une galerie commerçante et une aile réservée à des sociétés sous-traitantes. Ce n’est pas inscrit, mais il y a aussi un service de lingerie, une morgue, un incinérateur, des unités logistiques et un large entrepôt dédié aux déchets. De l’extérieur, on ne perçoit rien des mouvements internes à ce grand organisme, de ses flambées émotionnelles ou somatiques. Au rez-de-chaussée, dans la cafétéria, à côté d’une fenêtre jouxtant le parking N1, une petite fille de cinq ans, assise en face de son père, pleure à chaudes larmes. Elle a beaucoup couru et joué dans les couloirs pendant qu’ils allaient de salles d’attente en salles de radioscopie, en attendant que la mère, hospitalisée pour un désordre métabolique finalement bénin, passe différents examens. La petite s’imaginait en espionne devant infiltrer l’hôpital sans se faire repérer par le personnel en blouse blanche, qui nourrissait de cruels desseins à son égard. Elle se cachait à leur approche, échafaudait des tactiques pour profiter de moments de distraction. Dans ce dédale d’évitements, elle a égaré son ours en peluche préféré. Sombre histoire.

Codicille : pour démarrer, je me suis concentrée sur la consigne de faire résonner le « sombre histoire » au travers d’une anecdote anodine, qui clôt l’introduction en offrant une tentative d’entrée dans l’univers encore opaque dans lequel il s’inscrit. Cette proposition m’a fait penser au roman noir (dialogues dans les bars, méfaits de petites frappes – je suis en train de lire Le dernier baiser de James Crumley, grand bonheur) ; évidemment, ce que j’ai finalement écrit n’a rien à voir avec ce genre mais j’aimerais bien m’y confronter à une prochaine occasion.

1. Elle (début de dégringolade)


proposition de départ

Elle vient des hauteurs de la montagne, d’un petit village. Quand la neige l’étouffe de son manteau, l’appartement qu’elle occupe devient un refuge, s’insinue dans ses veines et elle est cet antre de crépis dans lequel aucune chaleur ne peut longtemps subsister. Aujourd’hui, elle a laissé derrière elle la lumière qui baigne les quelques mètres de son balcon sur le coup des dix-sept heures. C’est un jour précoce d’été, échoué en avril, qui baigne d’un bleu vierge la ville d’internationaux et ses tours financières. Les rues sont presque vides, il y a peu de trafic ; les feux de signalisation ne servent à rien. Elle avance vite dans la ville, s’arrête à peine avant de traverser. Un cycliste qui a manqué de peu de la renverser hurle une injure qu’elle n’entend pas. Elle se rend au bureau un samedi, hâtive, comme éberluée. Elle se concentre sur le badge d’entrée qu’elle serre dans sa poche. Elle espère ne croiser personne au bureau, qu’elle ne fréquente presque pas, puisque tout son travail peut s’effectuer à distance, prie de se souvenir encore du code d’accès en dehors des heures, espère ne croiser personne. Elle porte une robe noire proche du corps, corps qui penche pour aller vite, elle veut se poser un peu au bureau, allumer l’ordinateur là-bas, peut-être consulter ses mails, se vider la tête, attendre un peu avant de ressortir, décider où elle ira exactement, elle aimerait choisir un restaurant, faire une réservation par téléphone, au cas où, troquer ses baskets pour la paire de hauts-talons qu’elle a dans son sac, échanger le sac contre une plus petite pochette qu’elle a mis dedans, vérifier son rouge à lèvres. Elle a la fatigue débordée jusqu’au gosier. Une fatigue qui ne cède plus, la détache d’elle-même, cette fatigue qui l’a prise pendant l’hiver avec le manteau de la neige, et les veines de l’appartement ont poussé en elle. Alors aujourd’hui avec le mois d’avril qui annonce, toujours têtu, l’été un peu trop tôt, elle a cru que lui pousseraient des ailes et qu’elle sortirait se distraire, voir les gens s’amuser, et puis la fatigue lui a comblé la gorge de son venin tenace ; toute la journée, elle a différé l’heure de sortir, l’heure de s’apprêter, puis elle a tout fait en dernière minute, pourquoi toujours s’y prendre en dernière minute, pourquoi faut-il que tout lui échappe, elle voudrait être dans les temps, et pas naviguer dans les rues à l’aveugle, comme tentant de rattraper quelque chose de perdu. Elle se demande si elle a bien pris sa carte de crédit, lui donnera-t-on crédit au moment d’entrer, au moment de payer, car elle sent la fatigue tout au bord de ses lèvres, il ne faudrait pas qu’elle perde complètement la face, il y a toujours des gens pour vous juger quand vous sortez seule, il y a toujours des gens pour vous juger. Elle creuse une échancrure dans la ville, on peut suivre son sillage grâce aux satellites, mais on ne voit pas combien son corps penche, combien il tend vers l’horizontale, ce qui se creuse en elle, combien sa peau est seule, comme tout se désagrège. Des serveurs dressent quelques tables en terrasse, dans les rues encore étrangement vides. Elle aimerait voir des étudiants se rassembler autour des cafés, des touristes sortir des musées, un grouillement humain se répandre dans les rues. Des taxis déboucheraient de nulle part, des files se créeraient devant les salles de concert, les cinémas déverseraient soudain leur bile de spectateurs satisfaits, la ville palpiterait, la soulèverait dans ses bras, l’irriguerait de sa vie, et dans le bar qu’elle aurait choisi, elle serait heureuse qu’on la heurte maladroitement, qu’on lui touche l’épaule, qu’on tente de la contourner pour atteindre le bar, elle irait, à travers la foule, prendre un peu l’air dehors, elle irait, à travers la foule, reprendre un verre, s’entrechoquer à d’autres, peut-être échanger quelques mots, oublier la fatigue. Elle va de plus en plus vite, n’est plus très loin du bureau, elle se concentre sur le code d’accès, serre la clé magnétique dans sa poche. Elle veut s’arrêter un instant, changer de chaussures, vérifier la présence de sa carte de crédit dans son portefeuille. Au bureau, elle espère ne croiser personne, personne.

Codicille : j’ai choisi un personnage auquel je pense beaucoup ces temps-ci ; après avoir abordé son entrée en scène dans une idée d’ouverture, j’ai finalement progressé sur ce tableau ; je ne suis pas certaine qu’il s’agisse d’une ouverture. Dans l’écriture, l’aspect de foule absente a émergé en contraste avec l’affluence de pensées du personnage, je me suis donc employée à creuser cette voie.

 



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1ère mise en ligne 30 juillet 2020 et dernière modification le 2 septembre 2020.
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