le roman d’Eva Carpentey

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8. Où se poser


proposition de départ

Elle tira la porte d’entrée derrière elle -– porte bordeaux, poignée acier inoxydable, 960 x 2180 cm, sécurité cinq points, tringlerie fraichement dépoussiérée et graissée par la société SBL sécure -– la clé dans la serrure, un quart de tour vers la gauche pour maintenir le pêne ouvert et empêcher le clong de fermeture. Le faisceau de détection ne se déclenche pas, il lui suffirait de lever un bras pour ça. Elle préfère l’espèce d’obscurité verdâtre diffusée par le panneau lumineux de l’issue de secours et le silence de l’immeuble. Elle n’appelle pas l’ascenseur. Aucune voix métallique n’annonce Quatrième étage. La double porte ne s’ouvre pas avec sonnerie et néon. Rien de tout cela ne se produit. Tout retient son souffle. Elle lui laisse une dernière chance, reste quelques instants face à l’œilleton, de l’autre côté, pieds nus dans les baskets, guette un bruit venu du dedans. Mais rien ne bouge à l’intérieur, pas de froissement de coton, pas de craquement du plancher, à peine le ronron du frigo qui s’ébroue. Dans la poche de survêt passé en vitesse sur le pyjama, le téléphone ne vibre pas. Déception. Le corps pivote sur la droite, à main gauche la porte de secours, la barre horizontale rouge s’abaisse et sans grincer laisse passage. À travers le puits de jour une lune faiblarde conduit ses premiers pas, les autres se feront à la lumière bleue de son téléphone, la main sur la rampe et les baskets dévalant les étages. Elle se retrouve dans la rue. Déserte. La ville immense. Abandonnée à la nuit. Descendre le boulevard, enchainer les ruelles, enchaînée aux ruelles, partout elle se cogne à lui. Elle ne sent pas encore l’inconfort du short de nuit qui roule-boule sous le jogging. Elle marche, évite les flaques de pisse d’un samedi soir arrosé. Dans la lumière des phares, elle se planque mieux sous sa capuche et laisse ses yeux lécher l’asphalte d’un peu plus près.

Elle grimpa dans la première auto venue. Une auto sans clim, toutes fenêtres ouvertes, une auto modèle réduit, à peine la place pour caler ses jambes et son sac à dos, une auto braillarde, radio locale à fond, tubes des années 90. Tête renversée par la fenêtre, elle respire large, l’odeur de sel et de pin, la brûlure du soleil et le chant des cigales, pense au chante ou crève qui guide leur vie et se met à fredonner ils m’entrainent au bout de la nuit, les démons de minuits, m’entrainent jusqu’à l’insomnie, la conductrice la rejoint, les fantômes de l’envie. Connivence. Chanter, crier, gueuler plus fort que le moteur, plus fort que la radio et les cigales, plus fort que le 38 tonnes qui les dépassent à renfort d’appels de phares et de klaxon, plus fort que la mort qui lui colle aux basques. Après la colline, la mer s’étale.

Elle entra dans la cuisine. Partout fracas d’assiettes, de bols, de tasses à café, de verres, de saladiers, comme si un bras glissé le long des parois avait en un mouvement ample et sec précipité le contenu de chaque étagère du placard au sol. Les tiroirs renversés, les paquets, sachets et boites éventrés, répandus. On a cherché ici quelque chose. Ses pas ne savent plus où se poser.

Codicille : Difficulté à me laisser prendre au jeu de la contrainte. Il y a quelque chose qui résiste. Je sais que c’est un signe qu’il faut retrousser les manches. J’y reviendrai sûrement.

6. En passant par y


proposition de départ

Elle gratte de son ongle la croute qui recouvre les tubes pour lire les noms. Bleu cyan, ciel, bleu marine, outremer, bleu de Pusse, indigo, bleu de givre, bleu brouillard, bleu nuit étoilée, bleu des champs d’avant la moisson, bleu rosée du matin, bleu la maison, l’arbre, le coquelicot fané, le chien. La main passe dans les blés souples. Les feuilles font masse autour d’elle, les bleus se font face, se fondent, se répondent, se répandent au sol et commence à pousser une herbe folle. Un arbre, un chant d’oiseau quelque part, des chevaux soulevant une poussière claire de toundra tournent dans le manège improvisé de l’atelier. Elle retire ses souliers, foule l’herbe à peine sortie des feuilles et s’allonge. Sur chaque page une lumière, presque une étoile. Deux lettres mêlées. AZ.

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Ludovic Tatiana Igor. Ce dernier prénom me fait sourire. Lavandin. Claude H. Mon grand-père. Jamais nommé comme cela. Comment ne pas entendre hache.

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Galibot. Galoche et pied bot. Galibot t’es pas beau. Galibot tête de veau. Galibot le lourdaud, le tourteau, le salaud. Il salope tout le Galibot. Quoi qu’il dise quoi qu’il fasse il y met sa marde. Il y peut rien c’est comme ça, c’est son nom, c’est comme ça qu’il est fait. Il voudrait faire autr’ment qu’y pourrait pas. c’est sa croix qu’il porte, faut croire. La faute à l’ascendance. Il traine sa ferraille de vie qu’y a pas fini de lécher la boue. Pauv’ diable.

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RESSAC Raoul. Je ne sais pas comment pourrait être la vie de Raoul Ressac. Ce que ça fait de grandir dans la diphtongue A/OU. D’entendre dans son prénom la plainte des loups, le cri des femmes qui mettent au monde, la lune pleine et les marées. Ressac ça ouvre des possibles. Son père était un Ressac. Ça dit l’impossibilité de partir quand bien même il faudrait sauver sa vie.

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CLAOUEY pourrait être le patronyme d’un.e personnage. A priori ce serait un NOM. CLAOUEY-LES-BAINS c’est un recoin de l’enfance. C’est à marée basse des coques et des couteaux, juste sortis du sable, ouverts avec la clé de contact de la Renault 5 bleu-marine paternelle dont le moteur des essuie-glaces par un miracle de faux contact est relié au poste de radio, si bien qu’une fois les essuie-glaces enclenchés on n’entend plus que le va-et-vient régulier du balai de la pluie sur le pare-brise, coques et couteaux, ces coquillages-là que l’on débusque et que l’on gobe par succion une fois la mer retirée. Cette phrase longue et alambiquée ne lui ressemble pas beaucoup, à croire que l’enfance lui donne des envies de phrases océanes étendues et parfois malmenées par une mauvaise grammaire, ce qui n’est pas sans rappeler les rochers qui affleurent à peine et sur lesquels s’écharpaient ses pieds tendres de sept ans. CLAOUEY c’est un mer-ciel infini de dégradés bleus ou gris selon les jours, fushia orange le soir, noir zébré quand ça gronde, c’est un stand en bord de route de fruits d’été, les invendus, pêches, brugnons, melons ouverts en deux sur le capot de la Renault 5, le jus sucré et les pépins qui dessinent des iles merveilleuses dans des océans-rivières. CLAOUEY, c’est le bassin d’Arcachon, la rumeur de l’océan tout près, des pluies à torrents qui balaient donjon, douves et ponts comme le vent sur un jeu de cartes. S’appeler Claouey et vivre en ville c’est se retrouver condamné.e à l’exil. Elle ne lui fera pas ce sale coup. On peut être personnage de roman et être tranquille, un peu, un moment. Le ressort de l’action de toute façon s’impose, les vicissitudes et nécessités de l’écriture impriment le pas. Le challenge pourrait être de ne pas trop maltraiter son héroïne, en tous cas pas d’emblée. Le roman s’écrit ici. Claouey est une femme. Les personnages sont souvent des femmes. Ainsi Claouey s’avance dans le sombre des caractères. Plus elle le lit, le dit, le mâchouille, le roule en bouche, le suçote comme un bonbon à l’anis de l’abbaye de Flavigny, jusqu’à trouver la petite graine fabuleuse, plus elle pense qu’il aurait toute sa place dans la catégorie PRENOM, même si l’ordinateur ne le tolère qu’en capitales. Qu’à cela ne tienne, le prénom sera CAPITAL et non minuscule. Sur le plan sonore il se passe encore quelque chose avec ce prénom. Après la claque tonique initiale [kl] une sorte de mollesse où coulent trois voyelles et une semi-voyelle [klawué]. Quand elle le met en bouche, réminiscence de ce petit claquement de langue que font les enfants. Pour le retrouver il suffit de plaquer la langue au palais, bouche ouverte et de l’abaisser avec énergie, la langue claque sur la cavité de la mâchoire inférieure où elle se loge d’ordinaire. Ce petit [klak], qui peut dans un autre contexte se moduler en [klɔk] selon que l’on allonge en un sourire ou ferme la bouche en O, soutient un abandon total et sensuel aux voyelles qui suivent. Claouey c’est presque un soupir quand on s’étire après la sieste. Il y a de la langueur aoûtienne dans ce prénom. Enfin, lui plait aussi très certainement cette finale EY légitimement prononcée [é] quand sa finale à elle EY se prononce [ɛj] comme soleil, groseille, vermeil, abeille. C’est drôle de trouver aujourd’hui ces rimes-là alors qu’en classe de CP n’avait été trouvé qu’orteil. Elle ne s’est jamais vraiment remise du prosaïsme associé au nom du père que tout le monde invariablement déforme et prononce [é] comme Claouey. Sa meilleure amie d’adolescence avait même réinventé l’orthographe de son patronyme pour que prononciation et graphie s’épousent CARPENTEIL avec la variante CARPENTEILLE, au demeurant beaucoup plus opérante que le patronyme enregistré à l’état civil. D’ailleurs le courrier a toujours été acheminé, quelle que soit l’adresse.

Codicille : En préambule, oui un peu comme pour expliquer, j’expérimente depuis trois jours écrire au as de charge. Le défi : un jour une proposition pour rattraper le retard. Et comme François ne cesse de répéter que ce sont de petits exercices, je me sens légitime à traiter avec légèreté (en ce sens que je n’y mets pas d’enjeu) les propositions. Les textes sont donc des premiers jets. Désolée pour les coquilles qui s’y baladent et les maladresses. Je me rends compte que ce rythme soutenu m’oblige à « produire » de la matière textuelle sans trop de filtres et/ou précautions et ça me plait. Exit la tendance au pinaillage sur une virgule, un point, le mot juste (celui qui me semble au plus juste). Faire sauter le couvercle du perfectionnisme pour aller du côté de celui du laboratoire me réjouit.

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Texte où sont apparues les initiales et bout de réflexion sur le « nom » de la personnage principale d’un projet d’écriture longue, au point mort. Choix de la facilité de fragments déjà écrits pour débuter ou peut-être que non. La participation à cet atelier peut m’aider à retrouver ce projet. Auquel cas, le partager est un acte manifeste, ce récit long existe.

AZ Fig.a : A cette étoile il manque une diagonale. Il lui manque quelque chose pour être complète. Une branche familiale peut-être. A moins que cette diagonale manquante ne soit une balafre. Trouver une jonction pour « fermer » le dessin. Un trait d’union. Quelque chose de son histoire est rompu, ou fait défaut. A moins que ce ne soit l’histoire (la sienne et/ou celle du récit) qui est incomplète. Sensation qu’en trouvant comment « fermer » la figure-trait d’union, balafre, cicatrice, déchirure, branche d’étoile- quelque chose dans la narration pourra.it s’ouvrir.

De A à Z. L’infini, une boucle souple repliée sur elle-même, un huit allongé. 8 ans c’est un âge particulier pour elle ? Il s’est passé quelque chose de particulier ? > interrogatoire mené… elle n’en n’a pas dit grand-chose.
AZ. La boule à zed. La boule à zéro > il y a une scène où elle se rase la tête qui existe quelque part.

J’aimerais en savoir davantage sur elle. Je la regarde avec ses ongles courts, sa boule à zed, ses sourcils froncés et cet air entêté. J’aimerais passer mon index entre et au-dessus des yeux (lesquels : les siens / les miens), apaiser ce qui se creuse-là. AZ. Azɛd c’est comme ça qu’elle se nomme.

AZ fig.b Une montagne et un chemin. Une ascension. Un récit initiatique peut-être.

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Liste des premiers noms qui me sont venus. Tatiana et Igor, deux prénoms venus de loin chargés de stéréotypes. J’ai ri en découvrant qu’ils étaient des premiers.

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De la peine pour ce pauvre Galibot. Je crois que je devais être encore impressionnée par Charbovary lorsque son nom a surgi. Je prends note de ce petit côté sadique qui se pointe ici. Il aurait très bien être très beau, Galibot.

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J’ai écouté la proposition dans une petite crique. Je regarde la mer, je l’écoute. Roulis. Ressac. Je cherche un prénom. Raoul.

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L’idée de François de donner un nom de lieu en guise de nom de famille m’a plongé dans une valse joyeuse et autobiographique — veines que je n’explore pas souvent, les références autobiographiques sont d’ordinaires cryptées, je m’encourage davantage au sombre qu’au léger. J’ai trouvé aujourd’hui très plaisant de jouer cartes sur tables, sans tricherie et de m’autoriser à aller ailleurs. La forme hybride texte/codicille m’invite à me détendre à plein d’endroits de l’écriture.

5. douches


proposition de départ
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Dans la salle d’eau tout est prêt. Tout attend. Les tapis de sol roulés sur eux-mêmes adossés au mur en carrelage blanc récemment javélisé. Le linge de toilette, gant et serviette encore pliée à cheval sur le rebord du bidet. Les vêtements propres, jeans, t-shirt, slip blanc sur le tabouret. Au sol, près de la colonne du lavabo, un sac plastique aux bords retroussés. Dans la douche, sur la tablette en verre les flacons de shampooing assainissant et de savon liquide 0% sans sulfates sans savon. Il entre dans la pièce exigüe, ferme la porte derrière lui. Le blouson de cuir préalablement suspendu au garage, les chaussures préalablement laissées à l’extérieur de la maison, à droite du paillasson, talons collés le long du mur. Machinalement il cherche la boucle de sa ceinture. De la main gauche il déboutonne son jeans, le fait glisser jusqu’aux chevilles. Le slip suit le même chemin et dans une économie de mouvements, comme au ralenti, il dégage ses pieds, retire ses chaussettes, remise le tout dans le sac plastique. D’un geste souple il retire son t-shirt qu’il glisse avec les autres vêtements. Nu, il s’accroupit, noue le sac, mais pas tout à fait. Il ploie dessus de tout son poids, l’air passe péniblement, lentement par le nœud d’étranglement jusqu’à ce que contenu et contenant ne forment plus qu’une masse compacte, un corps. Le bord du bac enjambé, la main gauche saisit le pommeau, la droite actionne le levier, l’eau trouve vite sa juste température et glisse sur la peau, les cheveux. Le shampooing antipelliculaire usage fréquent, d’abord. Les deux mains s’activent. Une mousse épaisse et blanche se forme. L’eau à nouveau, qu’il déplace au ras de la tête, à l’aveugle. Une pression, au creux du gant le liquide translucide coule. Le gant se plie sur lui-même puis se dirige vers le visage qu’elle blanchit par mouvements circulaires du front au cou. Rince le gant. Une pression, le torse imberbe à l’exception d’une vague ligne de duvet du plexus au nombril qui s’assombrit plus bas. Rince le gant. Une pression, les deux bras, les aisselles. Frotte. Frotte bien. Rince le gant. Une pression le dos, d’abord les omoplates puis les reins. Rince le gant. Une pression, le sexe. Rince le gant. Une pression, les fesses, sans s’attarder trop longtemps sur cet endroit du corps où faces postérieure et antérieure se rejoignent. Cette petite couture sensible. Rince le gant. Deux pressions, la jambe gauche dans un mouvement de va et vient haut, bas, gauche, droite, l’autre jambe. Rince le gant. Une dernière pression, les deux pieds. Insiste entre les orteils pour éviter les mycoses. Le pommeau trouve son encoche au-dessus de la tête, la pluie continue d’eau claire débarrasse la peau de ces couches superposées de sueur, savon, peaux mortes, bactéries, odeur de la ville, du tram, du parfum sucré obsédant de la voisine croisée dans l’ascenseur, du poulet frites de la cantine d’entreprise. Il regarde la bonde, soulagé de voir tout ça aspiré par le syphon. Il reste longtemps dans cette position, les mains l’une sur l’autre entre le carrelage immaculé froid et les fesses, l’eau de moins en moins trouble, de plus en plus limpide. A tâtons la main gauche abaisse le levier. L’eau cesse. Un pied sort du bac, une main attrape la serviette. Frictions. T-shirt, slip, jeans, miroir, peigne, raie impeccable. Dans une main le linge mouillé, dans l’autre le sac. Serviette et gant placés dans le tambour de la machine. Lessive. Programme Coton 90°. Le sac aux vêtements asphyxiés attend son tour à l’extérieur de l’autre côté du paillasson.

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Ils ont tout changé chez moi. Ils ont profité que je sois à l’hôpital pour venir tout changer chez moi. Ça c’est pas ma salle de bain. C’est pas comme ça qu’elle était. Il n’y avait pas de douche avant. Il y avait une grande baignoire. On avait choisi une baignoire parce qu’on aimait faire l’amour dans l’eau. On avait découvert ça pendant la noce. A l’hôtel. On était jeunes. Il m’appelait ma sirène. Quand on a fait construire cette maison mon mari m’a dit à l’époque, ma chérie la baignoire c’est pas pour les gosses, c’est pour les faire. Et on a ri. Le vendeur est devenu tout rouge en croisant mon regard. Et moi je n’avais pas froid aux yeux. Je l’aimais mon mari. On s’est aimé. Elle a quand même servi aux gosses cette baignoire. Pourquoi ils l’ont enlevée ? Y avait toute ma vie dans les litres d’eau qui sont passés par là. Mon fils, pourquoi il les a laissés faire ça ? C’est un peu de son enfance qu’il a envoyé à la benne. Pourquoi me voler ce qui me reste de souvenirs heureux. Doucement mon épaule, s’il vous plait. Vous pourriez me laisser seule, vous seriez gentille. Je n’ai pas envie que vous me voyiez nue. Même si c’est votre métier. La jeune femme sort. Cramponnée au lavabo, la femme âgée se relève, ses jambes diaphanes veinées de bleu tremblent un peu sous son poids pourtant léger. Elle bascule le bassin vers l’avant, le cale tout contre la céramique bleu lagon, ses hanches sentent le contact dur et froid. Là debout, nue, elle fait face au miroir. Derrière les taches de soleil et les fils du temps qui parcheminent et étoilent, elle retrouve son sourire mais comme délavé par les ans. Le regard glisse. Elle qui n’a plus vu son corps depuis longtemps, ne reconnait rien de cette couleur de peau, de ces clavicules saillantes, de ces grains de beauté oubliés, de ces seins. Les siens étaient pleins de sève et de vie, sa peau douce et sans plis. Elle se demande quand ça a bien pu commencer cet anéantissement-là. On tapote à la porte, doucement. Tout va bien, ne vous inquiétez pas. D’une main puis de l’autre elle fait jouer l’élastique de la culotte blanche, par paliers jusqu’au haut des cuisses. Elle se rassoit en maintenant ses mains agrippées au lavabo pour contrôler la descente. Elle finit d’ôter sa culotte par gestes successifs et lents. Se relève et une fois stable, se dirige vers la douche. Les barres fixées dans les murs l’aident à se déplacer en toute sécurité jusqu’à la chaise en plastique blanc placée au milieu du bac. Elle s’assoit nue sur la chaise de jardin en plastique. Elle n’a plus vu son corps depuis si longtemps. L’eau ruisselle, dévale les volcans éteints, inonde les pleines arides, abreuve. Une panière en plastique à ventouses contient du gel douche enrichi au lait d’amande douce. Avec des gestes lents et délicats, elle savonne cette peau comme pour l’apprivoiser, la réveiller. L’odeur d’amande l’enveloppe. Elle a cinq ans dans sa bouche un pruneau ouvert en deux fourré d’une boule rose, verte ou blanche. Maman sourit. Elle a dix ans, une part de gâteau et dans le paquet une poupée qui marche avec des cheveux si longs si soyeux qu’elle passera des heures à les lui coiffer. Elle a quinze ans, les doigts lui brûlent, elle vole un flacon d’huile d’amande douce à la pharmacie, ça satine la peau et envoute les garçons. Elle a vingt-deux ans… trente-cinq… quarante-huit… soixante-trois… Dans sa main qui s’est faite coquille elle recueille encore un peu de savon liquide et avec une infinie tendresse, parcourt sa peau et ses souvenirs, reconnait ici une cicatrice, là un amant, ailleurs le prénom de son mari, les balades au parc, le voyage de noces, la naissance du fils, les dimanches sous la treille, le porto. L’eau coule depuis. La jeune femme passe la tête puis le corps par l’entrebâillement de la porte, attrape une serviette, éteint l’eau, accroche la douchette, et précautionneusement tamponne le corps de son ainée.

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Le néon blafard de la salle d’eau clignote à l’allumage, ça fait deux trois courts cling-cling, le temps que les particules de gaz s’agitent et se stabilisent. Faudrait penser à remplacer cette merde, un jour ou l’autre ça va disjoncter, ou pire, lui faire fondre la cervelle. Elle se voit en remake de Cloclo, debout dans le bac, la douchette à hauteur de bouche, moitié braillant moitié noyée, Dalida dans le gosier, moi je veux mourir sur scène devant les projecteurs, moi je veux mourir sur scène, grésillements, court jus, spasmes désordonnés, et auréole d’ampoules. Les yeux au fond du bac. Pour une mort conne ça se pose là. Ça la fait presque rire. Elle se tanque face à celle du miroir. Le sourire se barre. Elle prend le temps. La langue d’abord passe sur les dents et en trouvant le trou de la prémolaire gauche, fait un petit bruit de succion. Les doigts ensuite se croisent, glissent vers le haut, étirement de la colonne, ça craque sous l’épaule. C’est parti. Elle se déloque, bascule le mitigeur crade de calcaire, se plante sous l’eau, la tête renversée pour sentir le poids des gouttes sur son visage.

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Cinq bougies disposées autour du lavabo, le reflet multiplie l’effet, la chaine éveil des sens diffuse une nappe sonore enivrante, le bain coule, enveloppant le miroir de buée et agite un galet effervescent. Elle se déshabille, ou plutôt s’entraine à se déshabiller. Elle reprend chaque geste qui lui semble trop rapide, pas assez lascif, elle fait des moues, prend des poses, s’assoit sur le lavabo, rentre son ventre, cambre ses reins, par un léger abaissement de l’épaule laisse glisser une bretelle de soutien-gorge, s’entraine à la remonter, à relever avec charme la mèche qui lui tombe devant les yeux. Elle fait ses gammes. Elle en a besoin pour se rassurer. Elle mordille sa lèvre inférieure. Une ficelle un peu grossière mais terriblement efficace. Elle ne veut pas manquer ce rendez-vous. Elle met toutes les chances de son côté, file dans l’eau. Au contact de sa peau l’effervescence du galet reprend, ce sont des milliers de baisers qui la mordillent. Elle plonge, laisse ses cheveux flotter, repasse son texte en boucle, des jours qu’elle le prépare, le remâche, sous la douche, en voiture, au supermarché, quand elle cuisine, jardine, conduit, fait des abdos ou de la cardio à la salle. Elle remonte à la surface, n’est soudain plus très sûre du parfum. Hibiscus Safran. Léger moment de panique. Elle enlève la bonde. Plus très sûre d’elle. Elle attrape la douchette, se rince. Abondamment, glisse dans son peignoir, allume la lumière, éteint la webradio, souffle sur les bougies. Plus très sûre d’avoir envie d’y aller.

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Dans le vestiaire, ça sent la sueur, l’excitation et le défi. Une odeur âcre de toxines dans l’air. Le corps recrache par ses pores dilatés la bière, les frites, les sandwichs sauce samouraï, les régimes hyperprotéinés, les rêves essoufflés. Les sacs de sport s’ouvrent, gel douche, serviettes et déo sont dégainés. Aucune envie d’aller se doucher. Il s’assoit sur le banc. Le sac entre les pieds. Putain mais pourquoi ils s’obstinent à mettre Sport à 8h du mat ! Il ouvre son sac. Sérieux. Il sort son gel douche et sa serviette. Certains, serviette nouée à la taille se rendent pieds nus aux douches. C’est qui l’intello qui pense que le Sport à 8h c’est une putain de brillante idée ? D’autres passent devant lui. C’est l’effervescence dans les vestiaires. Les premiers commentaires fusent. L’eau glacée. Manu les pieds plats qui pisse dans la rigole. Le Michto qui prend des anabolisants, sans ça c’est pas possible de doubler les pecs en deux mois. Il les écoute de loin. Les voix ricochent sur le carrelage et suintent sur les murs. La buée des douches transpire jusqu’à lui. C’est bon déo et basta. Ça passe. Il soulève son bras droit et discrètement sent son aisselle. Non c’est mort, j’peux pas esquiver je pue. Je pue trop. Ils sont maintenant presque tous à la douche. Comment pas puer après 2h de basket ? Dans les douches ça parle fort, ça se cherche, ça s’insulte pour la blague, il entend des coups, des petites claques amicales que l’acoustique humide amplifie et déforme. Il est seul. Il assiste à tout ça de très loin. Attend le bon moment. Jamais aimé les vestiaires, les douches collectives. C’est quoi ce monde où faudrait se laver tous ensemble, à poil, les uns à côté des autres ? Y a qu’au bahut et en taule qu’on s’oblige à ça. Les premiers reviennent. Ils sentent le propre, le frais, l’effet true-océan, de longs pschitttt de déo, quelques vannes encore. Cinq coups énergiques. Pause. Cinq coups énergiques frappés à la porte du vestiaire. C’est le signal. Les mouvements se font plus rapides, les fermetures éclairs se referment les unes après les autres. Cinq coups énergiques. La porte s’ouvre tout le monde sort, même les derniers qui n’ont pas encore fait leurs lacets. Il écoute le silence retombé, à l’affut. Il quitte son banc sans faire de bruit, file sous une douche, se lave rapidement, s’habille en silence, sort.

6

La journée à bord derrière, la soirée en famille devant. Le verrou fait un tour sur lui-même. Enfin seule pour trente minutes. Besoin de relâcher la pression, de prendre un temps pour soi. Elle fait couler l’eau de la douche pour assourdir davantage les bruits de la maison. Seules les ultrabasses du dernier groupe Hardcore qu’écoute son ainée en boucle depuis quinze jours pulsent tout contre la porte. Elle s’assoit sur le rebord de la baignoire, plonge le visage entre ses mains, ferme les yeux. Les doigts massent délicatement le front, les tempes, se dirigent à l’arrière du crâne, retirent une à une les barrettes, détachent le chignon. Elle ne ressent plus la douleur des cheveux tirés à quatre épingles, ne lui reste que la sensation agréable d’un étau invisible qui relâcherait sa pression. Elle ouvre les yeux, la buée recouvre le miroir, des gouttes tracent des lignes luisantes sur les murs. Elle se déshabille lentement, chaque geste lui coûte. Le foulard, le chemisier, le pantalon cigarette, les mi-bas de contention, les sous-vêtements. Elle s’assoit dans le fond de la baignoire. Les bras enlacent les jambes regroupées, le front repose sur les genoux, l’eau lui pleut doucement sur les épaules et le dos. La respiration est calme, posée. Cette abstraction du monde dure jusqu’à la tambourinade à la porte, les chouinements et les insultes. Elle ne répond pas. On l’appelle derrière la porte. On crie. On pleure. Dans la ouate de la vapeur, les bruits sont amortis, amollis, sourds. Elle ne répond pas. On se bat comme chiffonniers. On frappe. On supplie. Elle se déplie, coupe l’eau. Les cris sont plus vifs. Enfile son peignoir. Essuie d’un revers de main le miroir. Le ricil noir a fondu jusqu’aux joues.

7

Un tonitruant Je vais me laver lancé par la porte entrouverte. Promis j’y passe pas une heure ! Dans le miroir, sourire, claquement de langue et pouce levé. Ok Baby, compte sur moi. D’un bond il se retrouve assis en tailleur sur le tapis devant le lavabo et inspecte ses chaussettes de tennis en tire-bouchon. Le dessous est carrément craspec, c’est peut-être d’être allé dans le jardin sans les chaussures. Comment il aurait pu savoir qu’en si peu de temps elles seraient aussi sales. Juste un aller-retour et vlan elles virent du blanc au gris maronnasse. Sûr qu’elle va pas être jouasse la maman. Il les empoigne vigoureusement et tire dessus pour qu’elles lâchent ses pieds, mouvement de bascule il se retrouve sur le dos, luttant contre les monstres dévoreurs de pieds. Il sent leurs dents aiguisées s’enfoncer dans la chair tendre de ses orteils, petits cris de frayeur. Oui oui t’inquiète tout va bien, je me déshabille. Les monstres ne vont pas s’en tirer à si beau compte, il leur tord le cou, au grands maux les grands remèdes, plus le choix il faut en venir à bout. La technique éculée de la loi du talion lui revient et à pleines dents, incisives, canines et prémolaires, il les attaque à son tour. Les mains et les dents font un carnage formidable. Les Dévorex bientôt ne forment plus qu’une masse inerte qui ressemble presque à une vieille paire de chaussettes de tennis à l’abandon. Oui je me dépêche. Je rentre sous la douche. Il se lève et fait couler l’eau. En équilibre précaire sur une jambe il essaie de dégager l’autre de la patte de pantalon. Jo, pars sans moi, laisse-moi ici, je te ralentis. L’ancien nous avait dit de faire gaffe aux pièges à loups. T’inquiète pas pour moi, j’ai un opinel. J’ai déjà vu un gars qui s’était coupé l’avant-bras avec les dents pour sauver sa peau. Sa pauvre main coincée sous un rocher. Je vais pas crever ici dévoré les crotales. Par les crotaux ? Dévoré par les crotales. Oui oui attends, je me lave les cheveux. Il se dégage vite fait du jogging qui rejoint le cimetière de chaussettes, le slip il le garde, il n’aime pas trop qu’on le voit tout nu. On ne sait jamais. Ici il n’y a pas grand risque que quelqu’un regarde dessous la porte comme dans les toilettes de la cour, puisqu’ici la porte descend jusqu’au sol, même la chatte quand elle gratte, n’arrive pas à passer une griffe sous la porte. Il y a juste les insectes qui passent. Ils s’aplatissent et deviennent si fins qu’ils passent partout, même sous les portes qui descendent jusqu’au sol. Les fourmis, les cloportes, les araignées. Les mygales. Il en a déjà vu des mygales. Une s’était planquée la nuit venue juste sous son oreiller pour dormir tranquille dans le moelleux et la bonne odeur de lavande. C’est le matin qu’il a entendu hurler sa mère, elle a hurlé si fort qu’il a cru à une attaque des Pawnees comme dans Danse avec les loups, il avait alors récupéré son opinel dans le tiroir de la cuisine et s’était précipité avec bravoure dans sa chambre. Mais ce n’était qu’une mygale qui dormait là. Oui attends je finis. Je me rince. Il ôte son t-shirt vitesse grand V, attrape au tourniquet son gant jaune qu’il détrempe sous la douchette, se le passe sur le visage vite fait bien fait. Ça goutte partout autour de lui. Eponge, écope, fait quelque chose Moustique ou on va tous mourir ici. Jamais vu la mer aussi groooooosssssse. Allez moussaillon, ne recule pas devant le danger, grimpe dans le canot de sauvetage, c’est la seule issue. Oui oui j’arrive, je range ma serviette et je sors.

J’ai regardé la vidéo de François, matin de mistral, j’étais un peu bleue de froid après ce temps passé sur le balcon alors suis allée prendre une bonne douche chaude. Mon attention s’est attachée —sans que je ne l’aie prévu— aux gestes qui accompagnent cette phrase « je suis allée prendre une douche », et c’est donc tout naturellement celle que j’ai choisie / qui m’a choisie. Joie d’avoir retrouvé le côté ludique de l’écriture, vraiment. Surprise de ce qui surgissait, des personnages qui apparaissaient sous mes doigts. Etonnée aussi de la longueur de certains textes, suis plutôt format court –j’ai bien conscience en l’écrivant que ça ne veut rien dire— comme si la narration pouvait ne plus s’arrêter, j’ai bien senti que je quittais les personnages un peu à regret, j’aurais aimé passer peut-être un peu plus de temps avec certains (chic chic chic l’appétit revient). Me suis arrêtée à 7 douches parce que j’ai très envie de découvrir le prochain atelier, pour rattraper un peu de mon retard. A postériori je vois que j’ai essayé de varier les genres, les âges, les positions (debout, allongé, assis), le doux et le plus rude (dédicace à la proposition 4 que je n’ai pas faite) mais sans vraiment trop le décider, une fois un texte venu, l’envie d’aller baguenauder ailleurs s’invitait, alors je la suivais. J’ai trouvé très doux cette rencontre avec tous ces personnages.

3. quitter la ville


proposition de départ
rythme nouvelle

Quitter la ville et ne pas vouloir pourtant. A chaque ville quittée laisser derrière soi la peau d’une autre vie. Partir à chaque nouvelle mue. Aujourd’hui elle apprend à quitter sans partir trop loin. Les déménagements successifs la conduisent du nord au sud. Chaque fois plus loin vers le sud. Elle ne sait plus à quel déménagement elle a largué la table en osier, quand elle a quitté le fauteuil Ikéa dans lequel elle donnait le sein à sa fille. Le corps déménage et abandonne un peu de lui avec les objets délaissés, remplacés, égarés, vendus, donnés, jetés, laissés sur le trottoir en attendant preneur. Partir de la montagne pour gagner la mer. Partir du froid pour gagner le soleil. Partir et perdre finalement. Elle est partie un matin de novembre. Ce n’est pas vrai mais faisons comme si. Novembre c’est le froid, la lumière qui s’amenuise. Partir en novembre ça n’a pas de sens. Le printemps c’est mieux. Au printemps c’est mieux. Il fait meilleur temps pour transporter sa vie dans une autre ville. Tant de fois elle a pris la voiture remplie jusqu’au débord pour changer d’air. Elle fait le compte. Le nombre de vies passées déjà, les étapes. Elle a raté la dernière. Prête à quitter la ville pour aller là-bas plus au sud encore, une ile au milieu de la mer, un il au milieu de ses terres. Sur le point de rompre les attaches ici, dans cette ville à ras de mer et puis non. Elle s’y tenait prête. Appart de transit. Transition. En attendant. Attente. Et puis rien. Block out. Août noir. Retrouver le nord. Perdue dans Berlin. Trois semaines les joues ravinées du départ avorté. Trois semaines pour se poser, repartir. Ground zéro de sa vie.

rythme roman

Nouveau coup de klaxon dans le rétro. Le gars de l’Audi A3 noire gonflée de basses sourdes s’impatiente, ouvre la fenêtre. Un aboiement indistinct de voix dans les watts. Vous faites quoi, là. Vous partez ? Vous arrivez ? Mouvement saccadé de la tête de gauche à droite, bref signe de la main. Manœuvre souple, la cylindrée rugit et dans l’accélération grille le feu un peu trop mur. Elle reste là encore un peu, assise derrière le volant, la clé sur le contact, sans musique, sans pensée, vidée de toute sève, les fenêtres ouvertes, à l’ombre des tilleuls, le soleil autour cogne fort. Sur le siège passager un trousseau. Le sien pour plus très longtemps. Trois clés. L’immeuble, la boites aux factures, l’appart. Un ruban jaune brodé d’orange Enjoy your journey remis par la proprio le matin de la signature du bail deux ans plus tôt. Faudrait le rendre avec les clés. Faudrait. Enjoy your journey. Si seulement. Elle y avait cru le jour de l’emménagement. Quelques minutes encore. Pendant encore quelques minutes cet appart est le sien. Et puis plus rien. Les clés rendues, elle pourra se défaire, laisser là une partie de l’histoire. Un peu comme à chaque fois. Cette fois là c’est tout de même différent, cette fois-là, il va falloir rebâtir, pas simplement dérouler l’histoire. Cette fois-là il faut repartir de rien, du sol, de la poussière, il faut déblayer, sonder les fondations, vérifier qu’elles soient saines, suffisamment ancrées profond, hors gel, hors la pluie, hors le temps, hors les avaries qui lui pleuvent sur la gueule depuis plusieurs années. Creuser tout ça avant de se relever. Dans le rétro, les cernes, les rides, les premiers cheveux blancs. Machinalement, elle essaie d’en arracher un, elle en perd trois bruns. Froufrou feutré des fenêtres électriques qui remontent jusqu’à la lèvre de plastique. Claquement de la portière. Plissement des yeux sous le trop fort soleil d’août. Feu rouge. Bonhomme vert. Traverser la rue des Tyrans. Passer le coiffeur Patrice Dubost. Signe de la main. Une des dernières fois peut-être. Qu’est-ce qui pourrait la ramener sur ce trottoir maintenant. La clé ronde dans la serrure. Les yeux mettent du temps à s’acclimater au sombre du hall. Pas de courrier. Deux étages de 22 marches chacun, porte de gauche, la clé tourne deux fois vers la gauche et un quart de plus pour ouvrir la porte. La lumière est là, venue du fond du couloir, et de la droite. C’est ce qui l’a séduite d’emblée, la lumière. La lumière et les feuillages derrière les vitres de la pièce à vivre. Une impression de nature dans une ville grillée de soleil. Elle reste sur le palier. Revoit les pièces, les meubles, les cadres, les bibelots dans l’étagère, les rires, les moments tendres au creux du canapé, les histoires au bord du lit. Elle entre. L’appart parait beaucoup plus grand qu’il n’était. Elle jette un dernier coup d’œil au vide. Enjoy your journey. Elle ne sait plus à quel déménagement elle a largué la table en osier, à qui elle a donné le hamac, où elle a oublié la tente et les duvets, ni ce qu’elle a fait du fauteuil Ikéa Poäng dans lequel elle donnait le sein à sa fille. Un fauteuil en bouleau et coussin à housse blanche qui permettait de se balancer ensemble en douceur près du poêle à bois ces premiers mois d’hiver. La sonnette, l’interphone, les pas dans l’escalier, sur le pas de la porte, dans le couloir et les autres pièces, les clés laissées sur le plan de travail, les banalités échangées, un sourire peut-être, pas de signature, pas d’état des lieux entrant pas d’état des lieux sortant, ses pas dans la cage d’escalier pour la dernière fois, le hall sombre, la boite aux factures encore à son nom, la lourde porte d’entrée, le soleil brûlant, la rue des tyrans, la portière, les fenêtres électriques, la clé dans le neiman, la buée, la marche arrière, le regard dans le rétro roule sur la joue, le feu rouge, le sanglot, l’arrêt. Feu vert, trop plein d’eau, de lumière, les lunettes de soleil en rempart. Elle fait le compte. Le nombre de vies passées déjà, les étapes. Elle a raté la dernière. Prête à quitter la ville pour aller là-bas plus au sud encore, une ile au milieu de la mer, un il au milieu de ses terres. Sur le point de rompre les attaches ici, dans cette ville à ras de mer et puis non. Elle s’y tenait prête. Appart de transit. Transition. En attendant. Attente. Et puis rien. Block out. Août noir. Lui non.

Ne suis pas certaine que la version courte soit le début d’une nouvelle. Elle me semble être une sorte d’esquisse de l’écriture du texte plus long. Me suis un peu forcée pour le texte long, d’ailleurs je n’arrive pas au ratio 1 pour 5. Et comme c’est une marche ce n’est pas très grave de la monter à pieds joints et sans trop de grâce...

2. fuite


proposition de départ

10 juillet. 09:47. Quartier Saint-Victor. Marseille. L’heure où l’on commence à longer les façades encore plongées dans les restes de la nuit. Une robe longue, noire sur peau claire. Des cheveux blonds, frais, frôlent un dos nu au son des sandales. En face, là où le soleil tombe du côté droit de la chaussée, un bar, sur le trottoir, deux guéridons, quatre chaises, trois hommes, et dans les mains, sur les tables, des tasses de café noir serré. Plus loin la mer attend. Clac clac clac clac. Le clapotis des sandales troue les discussions matinales. Elle passe sur le trottoir d’en face. Du côté de l’ombre et du frais. Ils la regardent. Mademoiselle, l’un d’eux, le plus jeune traverse en trois enjambées, Mademoiselle, d’un pas mi tranquille mi pressé, Mademoiselle, on vous a déjà dit, elle ne ralentit pas, le regard droit, fixe, loin devant elle, que vous étiez belle, elle accélère même, se raidit sous ses mots qui lui courent après. Le mouvement fluide se fait fuite.

1.


proposition de départ

Marseille Saint Charles terminus. La gare Saint Charles est un cul de sac, une frontière, dernière escale avant la mer, avant l’ailleurs. Marseille, n’est pas une ville qu’on troue de part en part, c’est une étape dans le voyage. Un endroit où l’on pose ses valises avant de repartir. Une respiration ? peut-être. Une inspiration ? surement. Une bouffée d’air nouveau, d’air du sud, d’air du voyage, du mélange. La gare est surélevée, placée sur une butte, une colline. Tout le monde a déjà vu ses escaliers, au moins une fois dans des reportages ou aux 20 heures. Marseille est par excellence la ville télégénique. Marseille c’est les règlements de comptes, les plages, la bouillabaisse, le cagnard, le David, la pétanque et le pastaga, la Babel de France, le lien entre le nord et le sud, un isthme, une jonction, une enclave, et c’est aussi les fameux escaliers de Saint Charles. La gare se poursuit sous terre avec un réseau de métros. Elle lève le nez de son ordinateur et se marre, réseau, quelle blague ! avant de poursuivre. La deuxième ville de France n’a que deux lignes qui forment un X. Deux lignes pour couvrir la terre du dessous. Deux lignes seulement. Deux lignes pour une ville gigantesque qui s’étale en arc d’ouest en est face à la mer. Deux lignes dont les rames sont plus vides les unes que les autres. Deux lignes qui forment un X, pas même un ovale ou un cercle. Une ville-transit entre point A et point B. En en joignant les extrémités on obtiendrait le symbole mathématique de l’infini. Ne laissez pas de bagage sans surveillance et n’acceptez aucun bagage provenant d’unɘ inconnuɘ. Si vous trouvez un bagage suspect abandonné, ne le touchez pas et prévenez immédiatement la police. A peine sorti du wagon, la valise à roulettes tenue de la main gauche, il sort de la droite son smartphone, prend le panneau « Marseille Saint Charles » en photo qu’il envoie avec le petit texto de circonstance. Ça y est ! Arrivés à Massilia ! Je t’appelle quand on est à l’hôtel. La jeune femme qui le suit de près ne sait plus trop où mettre les pieds tellement il y a de monde. Son corps suit le mouvement collectif, brinqueballé, bousculé, percuté. Le train en provenance de Paris gare de Lyon entre en gare, quai H voie 2. Un vieil homme à l’idée fixe, remonte sans broncher la file des corps en sens inverse. Il parle dans sa tête, des histoires de dettes, de temps anciens, de femmes, des souvenirs qui s’égrainent au fil des pas. Il reconnait un petit gars qui pleure dans les bras de sa mère, l’ourson par terre, piétiné par les pas pressés des vacanciers. Il file jusqu’au bout extrême du quai, au plus loin de la ville. Dépasse la verrière, retrouve le soleil sur les épaules. Pour vous tenir informéɘs du trafic, veuillez consulter l’application sécuritrain, téléchargeable sur notre site ou flashcodable. Entre les rails, une canette de coca se dore la pilule et rêve d’exploser au soleil. Son ventre gonfle lentement au fil des heures, le métal se dilate, août est brûlant ce jour. Billet s’il vous plait. La femme plisse les yeux pour s’aider à réfléchir mieux et ne répond pas. L’agent s’approche votre billet madame. Sur l’autre quai un sifflet aigu annonce le départ imminent, la femme laisse les souvenirs s’en aller avec le bruit des fermetures automatiques. Ne tirez le signal d’alarme qu’en cas d’urgence est écrit en lettres capitales rouges tout près de la boite en simili verre. Il tourne les yeux du côté de l’affichette qu’on lui a remise avant qu’il ne monte dans le wagon, lit la somme de recommandations des bons comportements en train. Il survole les paragraphes à voix haute dans sa tête, essaie de les intégrer pour adopter les bons comportements, s’éviter des ennuis. Première fois qu’il voyage seul, première fois qu’il se retrouve seul responsable de sa peau et de ses affaires. Il se repasse en bon voyageur la liste. Ce n’est pas bon signe, elle lui revient dans le désordre. Il relit en se concentrant davantage, en essayant de faire abstraction des pas, des sifflets, des cris, des annonces, du brouhaha environnant, des corps qui le bousculent, en oubliant aussi ce qui bruisse sous la carcasse de son crâne, tout ce qui fait qu’il est là, aujourd’hui, seul| En cas de vol, rapprochez-vous du commissariat le plus proche | Mettez de préférence vos sacs devant vous | Fermez vos poches | Evitez de tenir votre téléphone en main, préférez le bluetooth | Enlevez vos objets de valeurs -téléphone, portefeuille, billets de banque, papiers d’identité- des poches extérieures des vestes, pantalons, blousons, et préférez les poches intérieures | Une voix préenregistrée ricoche dans le wagon. Fermeture automatique des portes. Prenez garde à la fermeture automatique des portes. Au signal sonore, la descente et la montée ne sont plus autorisées. Ça y est. Le Général est là comme à son habitude. Reconnaissable à sa veste kaki bardée de toutes les distinctions, les croix, les médailles, les rubans. Sans rien y connaitre, il en impose direct, mais seulement aux gaminɘs. Il ne reste bien qu’elles pour s’émerveiller devant toutes les breloques qui pendouillent et se balancent au rythme de la patte folle, bien qu’eux pour claquer des talons devant lui et porter le bout des doigts de la main gauche, celle du cœur à la tempe. Salut ou flingue, il suffit de si peu pour que ça dégénère. Quand il est debout, passe encore, il conserve de sa superbe, mais quand, allongé dans sa pisse, il fait la manche, il suffit de peu. Le train à destination de Toulouse Matabiau, départ imminent. Elle était sûre qu’ils n’auraient pas le temps de récupérer des sandwiches avant de monter dans le train. Elle avait regardé les minutes défiler sur tous les écrans croisés en cours de route. Pas manqué, le train est déjà en gare. Un petit couple s’embrasse. Sur le mode retrouvailles tendres après quelques jours de séparation. La foule les contourne sans les voir. Ils font carte postale. Ces niaiseries lui foutent la gerbe. Il molarde à leur pied, se barre dehors, se roule un joint et s’échappe de ce monde de merde prémâché par les putaines d’images publicitaires qu’on balance à tout bout de champ. Et mademoiselle ! pssstttt ! mademoiselle !!! Ok calme-toi, ne réponds rien. Il va se lasser. Oui c’est à vous que je cause. Merde, je savais qu’il fallait pas regarder dans sa direction. Vous savez vous êtes vraiment charmante. Pourquoi faut toujours que j’accepte tacitement ces situations de merde. Le mec m’appelle, me siffle, me reluque, je le sais, je le sens, et y a toujours un moment où c’est plus fort que moi, je regarde le type. Alors comme ça la belle, on va à Toulouse ? On va faire quoi là-bas ? Une grand-mère malade ? Peux pas me foutre la paix non, au lieu de jouer les grands méchants loups. J’en peux plus. J’y suis allé une fois. C’est beau la place tout ça. Je me casse. Il suffit que je me casse et il va me foutre la paix. Mais vas-y là, fais pas ta pimbêche ! Tu me réponds au quoi ? Qu’est-ce qu’y a ? Putain m’énerve pas là, c’est quoi ton problème ? Ch’uis pas assez bien pour toi ? Poufiasse va. Un cri long et strident ricoche dans les ferrailles. Bientôt c’est toute la gare qui hurle. La mère resserre l’étreinte de sa main droite sur la gauche du môme et accélère le pas. Le regard planté droit, elle traverse la foule, on s’écarte presque, elle traine le môme qui braille de plus belle, avale sa morve et ses larmes et ne marche presque plus. Elle rêve que sa main soudain s’ouvre, lâche celle de son fils, que la foule les sépare, qu’il se retrouve là-bas, loin d’elle, qu’elle puisse enfin respirer sans l’entendre, le voir, le toucher, elle rêve qu’un trop fort coup de mistral le lui arrache pour toujours. Prenez garde à la fermeture automatique des portes. Les clés ? où sont mes clés ? Est-ce que j’ai fermé la porte ? Est-ce qu’avant de partir j’ai fermé la porte ? Je ne me revois pas le faire. Non, c’est pas vrai. J’ai pas oublié ? Attends réfléchis, repasse-toi la scène. La porte ? Est-ce que j’ai oublié de la fermer ? Non, j’ai pas pu oublier. Ça m’est arrivé, mais c’est rare. J’ai pas oublié. J’ai pas pu. Voilà. C’est bon. Je l’ai fermée, y a pas de raison. Je l’ai fermée. En fait, j’en sais rien. C’est pas vrai d’être comme ça ! Ne laissez pas de bagages sans surveillance et n’acceptez aucun bagage provenant d’unɘ inconnuɘ. Si vous trouvez un bagage suspect abandonné, ne le touchez pas et prévenez immédiatement la police. Des yeux ennemis se posent sur son pantalon. Une large tache plus sombre, face interne des cuisses. Lui regarde le panneau lumineux des arrivées. Les noms des villes qu’il a connues, retrouve des visages perdus. La face immergée dans la lumière bleue, il aimerait s’installer dans un wagon. Mais avec l’odeur. Etre comme eux. Rêver un peu à un ailleurs. Il ne croise pas le regard de l’adolescente. C’est mieux pour lui. C’est mieux pour elle. Le train en provenance de Nice entre en gare quai I. Mais ça n’a rien à voir avec le sexe ! Ecoute je peux pas parler là, je suis à la gare, y a du monde partout. Je trouve un bar et je te rappelle. Ok ? Pour vous tenir informéɘs du trafic, veuillez consulter l’application sécuritrain, téléchargeable sur notre site ou flashcodable. Franc sourire du méridional à la peau tannée de soleil. Alors gamin ! bon voyage ? Une claque virile dans le dos, le trentenaire décolle sous le choc. Allez, traine pas, donne-moi ton sac. Les doigts pianotent sur l’écran. T où | T où | T où ? J’attends devant McDo | Tu fais kwa ? | Ton train é arrivé y a 5 min | C’est kwa ce plan | j’t’attends | T où | Je t’ai pris un milshake, y va fondre | T où ? Réponds STP | Allé fais pas ta relou. Sérieux |

 



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1ère mise en ligne 10 juillet 2020 et dernière modification le 23 août 2020.
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