le roman de Céline Bernard

20. traverser les yeux fermés


Fermer les yeux. Fermer les yeux les oreilles la bouche pour ne plus retenir le saut. Fermer les yeux pour ne pas voir le blanc le vide le trou qui s’élargit, enfin on pense qu’il s’élargit, à force de ne pas regarder, de ne pas vouloir se pencher, à force de reculer pour ne pas être trop près, on sait jamais si un coup de vent nous retournait là, nous précipitant tout au fond, on aurait rien vu, rien de rien.

Fermer les yeux pour laisser s’échapper ce blanc, cette brume qui enveloppe tout, cette vitre à travers laquelle le monde se regarde, le monde se met en mouvement depuis le début, depuis les débuts dans la chambre papier fleurs roses, chien ventre vide, travailleuse où l’on ne range plus depuis longtemps les fils par couleurs et les boutons par taille ni même les aiguilles par ordre mais bijoux ornements trésors et lettres oubliées dont la texture rêche s’effrite sous le doigt à force de temps et d’humidité.

Je ferme les yeux et j’entends le silence, le bruit que fait le silence dans les oreilles, ces petits bourdonnements, abeilles invisibles qui butinent le papier peint qui butinent mes cheveux ma peau. Je ferme les yeux et par la fenêtre grande ouverte s’engouffrent air des sapins, meuglement des vaches, frais de la pluie et brume de novembre qui pique le matin les extrémités, doigts engourdis sur le chemin jusqu’à l’école.

Je regarde le chemin qui descend, le chemin broussailles et ronces qu’il faudrait bien nettoyer un peu, ne pas laisser tout envahir, ne pas laisser l’entrée se refermer. Je suis le chemin, et se précipitent en moi l’odeur des mûres, les forêts qui pépient et martèlent à rythmes réguliers la mort qui s’approche. Je continue à avancer, je descends plus profond, l’air devient plus rare, la clarté plus lumineuse. Je vois la steppe déserte, les buissons courts et les plateaux ronds balayés par les vents, malmenés par l’air puissant qui s’engouffre, égalise, ne laisse rien pousser, liberté sauvage des plateaux reculés, odeurs piquantes des fleurs rares, parfum des herbes brûlées. J’arpente chaque centimètre carré, je veux connaître la saveur de la terre, de la poussière, son goût d’argile à tel endroit, son odeur de musc à tel autre, je veux que s’imprime sous mes ongles la matière du chemin.

Il fait nuit maintenant. Tout est recouvert de cette épaisse obscurité qui laisse les mouvements de la nuit se déployer plus lentement. Plus j’avance dans le noir, plus le chemin serpente et descend, plus j’avance, plus je sais qu’il ne faut pas se retourner, ne pas revenir en arrière, continuer d’avancer et ne pas regarder à qui sont ces pas derrière moi qui m’accompagnent, au risque de ne jamais revoir la lumière, au risque de le voir disparaître, de voir s’envoler en fumée celui à qui j’ai confié mes rêves.

 

14. Li, monologue du condamné


proposition de départ

Voilà je suis mort.
Ce n’était que ça.
Le ventre et la gorge qui s’affolent.
Comme quand on descend un ascenseur trop vite.
Qui se gonflent d’un souffle qui frissonne.
Puis s’envole.
Ballon dans le ciel à l’approche du Nouvel An.

C’est donc ça.
Je suis mort.
Mon souffle s’élève là-haut dans les ciels que j’ai aimés.
Mon corps, lui, n’est que chair flasque aux côtés d’autres.
Je suis mort, oui.
Mais il faut le temps que je m’habitue.
Je vois pas bien la différence pour l’instant.
Ou plutôt si.
Je n’ai plus le ventre qui crie.
Qui hurle à la faim quignon de pain jeté par l’ouverture noire de la cellule.
Je n’ai plus gorge en grains de sable à l’attente d’une goutte d’eau.
Quelques gouttes pour soulager la craie de la bouche.
Nombreux ici.
Combien de moi de nous en même temps sont morts.
Cocktail dans mes veines coule encore le poison.
Pas de dernier repas.
Pas de dernière visite.
Je n’ai plus que mon âme maintenant qui flotte au dessus de mon corps.
Je me regarde depuis là.
Blanc et noueux.
J’ai envie de me parler.
De me pencher et de me murmurer à l’oreille.
Je suis encore là. Tu m’entends ? Je ne suis pas mort. Pas tout à fait. je suis là. Tu me vois ? Que vont-ils faire de toi. De moi.
Est-ce que les autres aussi sont là ?
Sous le même drap ?
Je suis peut-être mort.
Mais je ne tiens pas a partager le même lit que ces crétins.
Parce que je ne suis qu’un corps alors voilà. Après la faim. Apres la soif. Voilà qu’ils nous accouplent. Vivants nous n’avions déjà plus de dignité.
Depuis longtemps il n’y avait plus rien. Ni fierté ni vengeance ni orgueil. Qu’y a t-il de possible quand la gorge brûle au point de cracher sang de tordre ventre en attendant une goutte d’eau.
Vivants nous étions entassés.
Morts nous ne le sommes pas moins. Partageant le même lit. Nos jambes se chevauchant. Nos corps se superposant comme paquets à empiler.
Que ça prenne le moins de place possible.
Voilà je suis mort.
Ce n’est que ça.
C’est ça alors.
Cette attente.
Combien de temps faudra t-il pour que mon souffle s’envole vers la mer. Ne voit plus ce corps qui ne me ressemble plus. Tas de chair dont les traits s’estompent.

Je n’aurais pas dû mourir.
Deux ans de bonne conduite.
Je n’aurais pas dû.
J’aurais du sortir.
Purger la peine pour ce couteau ripé dans le ventre d’un homme, là-bas au port.
Comment ont-ils décidé.
Nombre de visites.
Nombre d’enfants.
Age. Poids. Taille. Passé médical.
Nombre d’opérations.
Groupe sanguin.
Tout le monde est passé le mois dernier.
Mains du médecins brusques et rêches.

Des visites j’en ai jamais eu.
Qui aurait pu venir.
Des années parti là-bas.
Parti avec les premiers.
Manutention sur les chantiers.
Là-bas sur les cotes d’Afrique.
Peau jaune sous le soleil dur.
Eclat rouge de la terre.
Cabane là-bas bord de la mer.
Et sa voix à elle qui monte dans mes oreilles.

Une heure à peine que je suis mort.
Et ils sont entrés dans la pièce. Ont demandé l’heure précise.
Quand est-il mort ?
Ont soulevé le bras. Impudiques ont détaillé mon corps.
Quel âge avait-il ?
Parfait. Nous recherchons ce type de profil.
Et lui ?
Ont-ils demandé en pointant du doigt mon voisin.
On vous envoie une voiture.
Préparez-vous. Il faut faire vite.
En sortant j’ai vu le plus grand.
L’homme à la cravate.
Glisser liasses de billets dans la main servile du directeur.
Le remercier de son offrande.

Voilà pourquoi je suis mort.
La chance d’être en bonne santé. D’être encore jeune.
Ici quand vous atterrissez à l’intérieur.
Si vous n’avez pas de visites comme moi.
Vous êtes un corps en sursis.
Vous êtes dans un tunnel, un couloir qui conduit jusqu’à cette pièce.
Empilement de corps fraichement décédés.
Injections létales réglementées.
Vous ne le savez pas encore. Mais vous êtes déjà passé de l’autre côté.
Votre nom ne vous sert plus à rien.
Personne ne prononçait mon nom.
Personne n’a prononcé mon prénom depuis des années.
Ici on ne vous appelle pas.
On ne vous demande pas.
On ordonne. On oublie. On vous laisse vous étriper pour un quignon de pain. On vous laisse en sursis pour un sexe dressé, un sexe dont on vous oblige à prendre soin, à satisfaire. Et vous avez beau hurler. Aboyer comme un chien. Vous n’avez plus de mots. Vous n’avez plus de nom.

A peine un quart d’heure après la liasse de billets dans la peau moite du directeur.
La porte s’ouvre à nouveau.
Je ne sais pas si les autres peuvent l’entendre.
Je n’ai aucune envie de leur demander. De leur parler.
De rencontrer leurs âmes qui m’ont salies le corps quelques heures avant.
La porte s’ouvre et des hommes à blouse blanche s’activent autour de nous.
Brancards à la main, ils enlèvent à nouveau le drap, dévoilent mon corps nu et froid.
Commencent à me soulever.
A me pousser sur le brancard.
J’ai le temps d’observer celui qui pousse le brancard, de regarder une dernière fois le couloir sombre où ils sont venus nous chercher.
Nous acheter.

Je regarde la portière se refermer sur mon corps.
Sur les corps de ceux qui étaient à mes côtés sous le drap.
Maintenant que je suis mort.
Que mon souffle s’élève vers le ciel.
Je sais.
Tu ne devrais pas être là.
Inerte sous ce drap.
Je sais ce qu’ils veulent de toi, mon corps.
Toi qui m’a porté.
Ils veulent ton coeur et ta peau.
Tes cheveux et tes yeux.
Tes reins et tes poumons.
Tu ne leur sers à rien ici.
Tu manges, tu bois et tu ne leur sers à rien.
Une fois mort tu auras contribué à l’économie du pays.
Fait augmenter un peu le PIB.
Quelqu’un à l’autre bout de la planète aura pris un avion.
Un billet pour lui.
Un autre pour celui ou celle qui l’accompagne.
Il aura pris un hôtel tout confort pour sa convalescence.
Autant joindre l’utile a l’agréable.
Depuis le temps quand même qu’on lui parle de la grande muraille de chine.
Il ne va pas passer a côté.
C’est pas demain la veille qu’il y retournera en chine. enfin c’est ce qu’il croit.
Ce qu’il espère.
Il croise les doigts.
Il a pris une bonne assurance.
Réservé le meilleur chauffeur.
Profité des meilleurs restaurants.
Fait un emprunt pour payer l’opération.
Tout un système. Une organisation.
Et toi.
Hier encore tordu par la faim.
Par la soif.
Un corps pourtant qui continuait à livrer bataille.
Toi.
Le jour où cet homme, sur un autre continent, a pris son billet d’avion.
Comparé les prix.
Demandé des devis.
Opté finalement pour le plus cher.
Le confort.
Vu le but du voyage on va pas mégoter.
La vie ou la mort.
Justement ce jour là.
Toi.
Corps fourbu et asséché.
Corps qui lutte.
Moi.
Quand il a tapé les chiffres de sa carte de crédit.
Inscrit le code secret au dos de la carte.
Quand l’écran a affiche paiement validé.
Il a signé ton arrêt de mort.
Il a mis fin à ma vie.

Codicille : un mort qui sort d’un projet en cours, que j’avais déjà en tête de faire parler, et voici que la proposition 14 est arrivée. Un projet qui a première vue peut sembler avoir tourné le dos à Alma et les textes du début, mais qui est pourtant relié par des liens thématiques - même si ce n’est peut-être pas le même texte - une composition à trouver, et voici qu’arrive la proposition 16, dont je ne sais pas encore que faire, mais qui vient précisément faire écho à mes questionnements sur la composition, la dramaturgie, le plan ou pas, la façon dont apparaît le texte, comme les polaroids, les photos dans le liquide de révélation etc.

13. le fait que


proposition de départ

Le fait qu’elle n’a pas d’enfant, qu’à son âge elle n’en aura pas, qu’elle n’en aura plus, le fait que certains trouvent ça étrange, parce que c’est bien connu y’a rien de mieux que les enfants, parce que ceux-là qui trouvent ça étrange se disent que quand même qu’est-ce qu’il pourrait y avoir de mieux dans la vie, le fait que la vie se réduit parfois à un instantané de boites, de cadres à remplir, le fait qu’il y en a pour penser la vie en terme de boites, le fait que les boites elle a toujours aimé ça, mais pour d’autres raisons, pour y planquer des secrets, des phrases qu’elle voulait garder, des mots dont il fallait se souvenir, le fait que les souvenirs il y en a plein cette maison, le fait que cette maison elle n’y est pas retournée depuis des années, le fait qu’elle n’a pas vu le temps passer, parce que la vie des fois elle tourbillonne, parce que la vie s’accélère comme spirales et tempêtes dans le ciel, le fait que plus le temps passe plus il s’accélère, c’est bien connu ça, que plus on est vieux plus ça passe vite, le fait qu’elle commence peut-être à être vieille, le fait que personne ne lui dit plus mademoiselle depuis longtemps, le fait que tout le monde semble préférer les jeunes, que les vieux ici font peur et que leur corps font fuir, le fait que les vieux deviennent invisibles avec le temps, le fait que personne n’aime les peaux fripées, que tout le monde tente de cacher ses fragilités, le fait qu’elle se surprend parfois dans un miroir à regretter le temps de sa jeunesse, alors que sa jeunesse n’est pas si loin, le fait qu’elle se surprend à regarder les hommes et leurs corps s’arrondir avec le temps, le fait qu’elle rêve encore de flirts et de premiers regards, le fait qu’elle ne sait pas ce qu’elle va faire de cette maison, qu’elle est trop loin de la ville où elle vit, le fait qu’elle aime les villes, qu’elle aime marcher seule dans les villes, arpenter les trottoirs, et sentir la liberté la traverser, le fait que les trottoirs dans son quartier sont encombrés de vélos et couverts de crotte, le fait qu’elle aime ce quartier où tout se mélange, le fait qu’elle a voté vert aux dernières élections, le fait qu’elle ne croit plus aux élections, le fait qu’elle a voté sans grand espoir, le fait qu’elle préfère chercher les herbes sauvages au bord des chemins, le fait que l’herbe sauvage qui affronte les trottoirs crottés lui semble de meilleure augure, le fait qu’elle est bien contente de vivre dans ce quartier, le fait que certains diraient que c’est un quartier populaire, que d’autres diraient même un quartier défavorisé, le fait que certains trouveraient à redire sur tous ces jeunes collés l’un à l’autre dans la nuit qui descend, que d’autres n’aimeraient pas les échoppes d’où s’échappent des odeurs de curry, de morue, et de dhal aux lentilles, que d’autres encore trouveraient ça exotiques, le fait que tous ces mots la font chier, exotique, défavorisé, insécurité, mixte, monoparentale, vivre ensemble, le fait qu’elle n’aime pas les quartiers bourgeois tout propres et les lotissements pavillonnaires, le fait qu’elle n’a jamais rêvé d’être propriétaire, que ça aussi, ça paraît bizarre, ça et l’enfant, que pourquoi elle n’achète pas, c’est vrai à son âge, est-ce qu’elle a pensé à plus tard, retraite, cotisations, annuités, pas d’enfant elle pour lui payer l’hospice, faut-il lui rappeler, elle ferait bien d’y penser, le vieux schéma, le parcours tout tracé, les étapes, quels sont vos projets, comme lui répète son banquier, chaque fois qu’il l’oblige à le voir, renouvellement de carte, qu’est ce qu’il vous faut aujourd’hui, ça fait longtemps, un point sur vos projets, le fait que la plupart des banquiers sont des vieux, le fait que certains sont jeunes et que c’est encore pire, le fait qu’ils voudraient nous faire croire que la vie n’est qu’une liste de projets, un QCM à remplir, une simple mécanique, le fait qu’ils mettent toujours des gens souriants dans des voitures ou des maisons sur leurs prospectus, le fait qu’ils soignent plus les voitures que les gens, le fait qu’elle n’a jamais compris l’admiration de certains pour les voitures, le fait que les voitures lui font penser aux pubs pour les voitures, et les pubs pour les voitures à la musique d’Enio Morricone, le fait que la publicité a neutralisé la musique d’Enio Morricone, le fait que la musique d’Enio Morricone est liée à cette marque de voiture, le fait qu’il existe des centaines de pubs pour les marques de voitures, alors que la voiture existe depuis plus d’un siècle, le fait qu’il est tout à fait incroyable qu’il existe toujours autant de pubs pour les voitures, le fait qu’elle n’a jamais eu de voiture, qu’elle n’a pas son permis, même si elle a déjà conduit, le fait qu’elle n’a jamais associé la voiture à la liberté, le fait que certains l’associent et qu’elle ne comprenne vraiment pas pourquoi, le fait que l’arbre en face de chez elle s’est fait tailler de façon sévère, le fait que cet arbre en face de chez elle a toujours abrité des oiseaux, qu’elle est habituée à entendre les oiseaux, que le jour où il n’y aura plus d’oiseaux elle s’en ira, comme les oiseaux elle s’envolera, elle ira chercher ailleurs, quoi, elle ne sait pas, le fait que la mort lui fait peur, qu’elle est comme tout le monde, elle a peur, elle compte les années, elle voit les chiffres s’égrener, elle ne sait plus comment tenir à distance sa peur de la mort, elle qui, toujours, s’est dit que la peur de la mort et la peur de la vie c’était la même chose, le fait que cette maison là, celle-là où elle est retournée ce dimanche de printemps, l’a fait se rapprocher de sa mort, ou de la conscience de sa mort, de la conscience de la mort dans sa vie, dans toutes les vies, le fait que cette maison a eu ce pouvoir là, comme des peurs resurgies, des souvenirs qu’elle ne pensait même pas avoir, elle qui ne se souvient jamais des fins de films ou de romans, même ceux qu’elle a aimés, le fait qu’elle a toujours du mal à citer un film, un livre préféré quand on lui demande au détour d’une conversation entre amis, pour la jauger, la taquiner, savoir ce qu’elle a dans le ventre et le fond de ses yeux, ce qu’elle abrite d’admiration et d’oubli, le fait qu’elle adore les films de Chabrol, qu’elle aime aussi ceux de Xavier Dolan, le fait que pourtant elle ne pourrait plus les raconter, qu’elle se demande comment font les gens qui racontent en détail les films qu’ils ont vus, comment ils font pour retranscrire, reparcourir le scénario, quand elle, seule des images, des sensations subsistent dans sa mémoire, flottant à la surface, comme des taches de couleur, des fulgurances de douleur, des émotions fugaces, le fait que l’autre jour dans le bus elle a entendu une femme parler du dernier film de Clint Eastwood qu’elle a vu au cinéma, le fait que ça ne lui a pas du tout donné envie d’aller le voir, le fait qu’elle aime regarder les gens dans les bus, en particulier ceux en train de lire, le fait qu’elle essaie de deviner la couverture du livre, d’imaginer dans quelles époques et quelles histoires ils s’absorbent, le fait qu’elle aime les transports en communs, bus, tram, trains, les stations qui s’égrènent, le fait qu’elle lit beaucoup dans les transports en commun, le fait qu’elle aime aussi lire en terrasse, un café allongé s’il vous plait, un peu de lait, non pas de sucre, le fait qu’elle ne prend pas assez le temps, le fait qu’elle manque de temps, il est quelle heure, la sonnerie du réveil dans l’oreille dès le matin, le fait qu’il faudrait parfois oublier tous les rendez-vous, égorger le téléphone qui crie, le fait qu’elle aimerait parfois tout recommencer, parce que recommencer ce serait comment, parce qu’elle se plait dans cette idée de recommencer qui n’est pas possible, le fait qu’elle a toujours rêvé de remonter le temps, le fait qu’elle a vu dix fois Retour vers le futur, le fait que le futur elle ne sait pas si c’est la même chose que l’avenir, le fait qu’il faut chaque matin sortir des rêves de la nuit et essayer de vivre sa vie, le fait qu’elle aime se regarder de loin, dans ses rêves, et se prendre pour un personnage de roman, une héroïne de film, une aventurière solitaire.

12. Immobile ne sait pas


proposition de départ

genoux qui tremblent c’est comme ça tous les matins genoux qui claquent et l’escalier n’entend rien de ce qui claque grince les genoux ont des dents elles se serrent attendre encore serrer les dents encore calmer les clacs des escaliers les dents ont fait des marques

arrivées là-haut mes jambes elles ont le vertige l’équilibre précaire mes jambes attirées l’horizontalité ce qui les tient la nuit quand elles s’agitent profiter de ça l’horizontalité alors que là-haut debout l’équilibre précaire qui doit s’agiter jambes autour du lit courir marcher piétiner jambes qui avancent portent dos qui fait mal bras tendus et mains à l’attaque

décalcomanie de corps celui-ci qui s’agite autour du lit change draps lisse oreiller celui-là empreinte encore fraiche dos musclé qui s’enfonce jambes lourdes sur lesquelles se glisser moule de corps en attente d’un autre le mien un autre qui cherche repos

immobile corps ne sait pas jambes agitées mains crispées immobile attendre le silence dans la peau qui s’installe infusion de silence qui bourdonne dans les oreilles juste une main les doigts comme des araignées tapotent une patte après l’autre se déplie tisse sa toile la main reconnaît le terrain d’un coup calme plat perfusion de sommeil

Codicille : un corps en mouvement qui tend à l’immobilité...

11. Miroir de mains


proposition de départ

Tes mains. Regarde-les. Longues et fines. Presque blanches. Les ongles courts et carrés. Sans une souillure. Contraste avec la pilosité noire de tes bras. Tes mains si blanches qu’on pourrait les penser innocentes. Tu sais. Comme celles des enfants à qui l’on demande de tirer les rois. Ou de piocher dans un chapeau rempli de papiers froissés. A ce jeu-là c’est toi qui a gagné. Tes mains si habiles. Virtuoses. Tes mains qui n’ignorent rien de ce qu’elles écrasent. De ce qu’elles accomplissent. Tes mains ont appris les gestes, répété, imprimé, reconnu chaque mouvement. Elles ont choisi les ustensiles, se sont couvertes de gants, ont palpé la peau blanche à inciser, ont dessiné lentement le tracé, ont entaillé la peau. Précises. Regarde-les ces mains blanches. Aux dessins de veines bleues. Si fines. Tes mains ont-elles caressé. Ont-elles donné du plaisir. Quels corps se languissent de ces mains et de la douceur fraîche de leur paume. Tes mains ont-elles enveloppé la main d’un enfant, essuyé les larmes d’une joue, effleuré une chevelure. Comment des mains si fines ont-elle pu. Est-ce que tu as eu peur les premières fois. Quand la chair tremblotante ne rendait pas son dû dans les temps. Résistait. Ou est-ce que tu t’en es lavé les mains. Tourné le dos. Oublié. Passé aux suivants. Tes mains si propres sont-elles simplement passées d’un corps à l’autre, ont-elles revêtu d’autres gants, d’autres gestes. As-tu oublié le tracé de ces corps, la chaleur de leur peau, l’odeur de leur frayeur. Tes mains ont-elles tout oublié de ce qu’elles ont fait ces années-là.

Ses mains sont devenues épaisses. Autour de ses pouces s’est formée une corne que les semaines renforcent. Que les produits blanchissent. Ses mains autrefois si douces ressemblent à des mains de vieille femme. Quand elle nettoie les lavabos de toutes ces chambres d’hôtel, elle a beau les recouvrir de larges gants, les produits la mordent jusque dans ses chairs. Et souvent, il n’y en a plus. La semaine dernière, le patron leur a même dit qu’il faudrait désormais prévoir d’amener ses propres gants. Ses mains sont à l’image de sa vie ici. Elles sont arrivées pleine de promesses, douces et souples, avec l’envie de caresser, d’enlacer cette ville et l’homme qui l’y avait conduite. Comme les fruits secs, elles se sont racornies au fil des années, asséchées, perdant leur souplesse et leur élasticité, ne conservant que leur structure, enveloppée d’une peau rugueuse, que personne ne vient plus toucher. L’hiver, c’est pire. Elle a la peau irritée dès les premiers froids, et les produits nettoyants qu’elle doit utiliser n’arrangent rien. Souvent, de larges crevasses couvrent ses phalanges, ouvrent ses chairs, qu’elle cache sous des gants ou de larges pansements, pour éviter que le patron ne vienne la trouver et ne lui dise, Nanda, vos mains, ce n’est pas très hygiénique, vous faites quelque chose pour demain, hein ?

Codicille : un exercice sur les mains que j’ai choisi d’inscrire dans la fiction, avec d’autres personnages que celui d’Alma. L’envie de m’intéresser à eux pour cette deuxième salve de propositions et voir un peu où ça me mène.

9. Vestiaires


proposition de départ

Pulls. Baskets. Jeans. Doudounes d’hiver. Même les sous-vêtements. Bouts de tissu, coton lourd et tee-shirts emmêlés accrochés aux patères. Chacun forme drapeau. A leur façon chacun forme étendard. Tee-shirts jeans slips peu importe. Tous sont là pour brandir les couleurs. Recouvrir les murs et toutes les ouvertures. Colorer de rouge les bancs, le sol, dérouler le tapis, grimper les marches. Tâches de sueur deviennent des auréoles, carrelage fendu des nervures où pulse le sang. Des chemins entre serviettes, doudounes, une chaîne, repeindre tout en rouge, unissez-les, collez-les, soudez-les, échangez-les, et brûler les anciens, brûler tout ce qui n’est pas aux couleurs, brûlez ceux de l’autre camp, pas de pitié, soyez fiers, soyez fiers de vous, sautez, piétinez, faites un tas, faites un tas, là, juste au milieu. Tas de bleus, bleus à l’âme, tas de bleus qu’on a bien observé, affûté, provoqué. Se réjouir ici, les peaux, les murs, le monde devient rouge. Les flammes sont vives. Le monde brûle.

Les jeans sont jetés en boule sur les bancs, pantins désarticulés, jambes coupées. Au mur tee-shirts, doudounes d’hivers, et même des sous-vêtements pendent comme des rivières asséchées, des lits qu’on aurait quittés trop vite, et dont le froid vient griffer les peaux. Tee-shirts rouge de sueur, odeurs de la vie qui s’écoule, odeurs laissées là quand le corps n’avance plus, quand les paupières se referment. Odeurs volatiles qui s’entêtent les premiers jours, et puis plus rien. Carrelage fendu, failles béantes, un monde noir qui s’ouvre sous les pieds, engloutit traces de peaux, miettes tombées au sol, derniers soupirs. Tee-shirts rouge sang, boule douleur, impacts sur le chemin, trous dans le coeur. Plier un à un les habits tombés à terre comme des corps qu’il faut soigner. Plier. Replier. Lisser du plat de la main pour apaiser les larmes, calmer les spasmes des corps perdus, agonisants.

Odeurs fortes qui bondissent comme des griffes. Qui labourent veulent rentrer s’imposer le nez les oreilles la peau. Sueur qui se colle qui s’agrippe qui se frotte. Les bancs aux mains immenses. Se penchent se préparent s’approchent. Les jeans et les doudounes murmurent entre elles ricanent tu vois leur bras leurs jambes tu sens leurs rires t’éclabousser. Le jean là retourné déchiré comme une menace pointe de la jambe dans ta direction. Tee-shirt rouge en boule partout là rouge comme les zébrures là les griffes sueur qui bondit les griffes les mains là vomir vomir vomir.

Codicille : J’ai refait deux fois la proposition, pour m’approcher de ce que proposait François, trois points de vue d’énonciation, trois personnages différents qui regardent le même lieu. J’ai trouvé vraiment intéressant cet exercice et ce que ça produit dans l’écriture, ce que ça permet de développer de l’intériorité de celui qui regarde.

8. Dedans dehors


proposition de départ
intérieurs

C’est une chambre qui hésite entre l’enfance et l’adolescence. Sur le lit, couvre-lit vieux rose, chien à poche à fermeture éclair, ventre vide, pyjama en boule au pied du lit. Commode à gauche dont les tiroirs lourds s’ouvrent peu, enfermant loin des rayons du soleil archives d’une vie scolaire soigneuse et besogneuse. Table de nuit à vierge noire et tiroir où éclaboussent dents aux racines longues arrachées au creux de l’enfance, trophées pour l’avenir. Au mur s’affolent posters moitié déchirés de chanteuses à la voix cassée et débordent parfois grosses fleurs roses du papier peint venues mordre leur cou et aspirer leur souffle.

C’est une cuisine dépareillée. Ce n’est pas l’une de ces cuisines équipées à plan de travail large, meuble uniforme, et frigo assorti. C’est une cuisine qui bricole, qui est de travers, qui accumule pot en verre, sachets de thé, flacons d’épices, pommes à moitié pourries, noix creuses, packs de lait et éclaboussures dorées sur le mur granuleux. Ce n’est pas l’une de ces cuisines ouvertes avec carrelage et îlot central où l’on reçoit les amis en s’appliquant à trancher finement le saucisson et en goûtant le vin rouge du bout des lèvres. C’est un bric à brac, meubles chinés, étagères en bois, assiettes dépareillées, nappe usée et théière abandonnée, thé froid au fond des bols. Et juste à l’entrée, une chaise blanche. La seule qui ne soit pas installée autour de la table. Une chaise en plus. Une chaise à rayures grises et au revêtement lisse de Formica. Une chaise sur laquelle certains plus tard s’extasieront, trouvant l’objet hyper authentique, carrément vintage.

C’est une chambre identique à toutes les chambres de cet hôtel trois étoiles situé sur le port. On y accède par un ascenseur dont les garde-corps sont chromés. Ou par l’escalier de service, raide et froid. Dans chaque chambre, ce sont les mêmes draps blancs qu’il faut enlever et remettre, les mêmes lavabos qu’il faut frotter, désinfecter, les mêmes rideaux gris qu’il faut ouvrir pour laisser les odeurs des corps se dissiper et préparer la place pour les suivants, la même moquette beige bouclée qu’il faut aspirer, dos courbé et reins douloureux. Une chambre dont on ne peut savoir quels secrets se sont murmurés, quels complots se sont imaginés. A peine quelques affaissements enregistrés par le matelas robuste et dévoué.

Ça sent les pieds et la sueur. La moiteur des locaux mal aérés et le bois humide. Celui des bancs sur lesquels s’entassent jeans et tee shirts, doudounes d’hiver et pull en laine. Sur le carrelage blanc, baskets, bottines, chaussures à lacets, bottes en caoutchouc. C’est silencieux. Il n’y a personne et pourtant ça murmure. Ça bruisse sous les couches de vêtements abandonnés. Ça papote, ça chipote, ça se moque. Ça soulève un bras, une manche, une basket esseulée. Ça prend l’obscurité dans laquelle on les laisse comme un défi à la gravité. Ça transpire ça s’affole les voici les voilà vroum sous la douche ca perle c’est chaud c’est froid ça fait du bien ça se relâche.

extérieurs

C’est une cour immense et plutôt banale. Du béton, quelques arbres, des bancs clairsemés, des rebords de fenêtre encombrés. Son coeur est une marée. Montante d’excitation, de sueur, de phéromones, de fumée de cigarette, d’éclats de rires et de coeurs qui chavirent, montante d’envie, débordante de désespoir, de larmes, et de lettres à petit coeur, les grandes marées à certaines heures. Déserte à d’autres, comme un reflux, un recroquevillement, une peau qui se resserre, un fruit desséché, dont on enlève tous les pépins, un à un, arrachés, crachés au loin.

Arrêt Montagne Verte. Une plateforme de bus. Un noeud d’interconnexions. C’est ce qu’on dit. Pistes cyclables. Tram. Bus. Direction Elsau. Lingolsheim Tiergaertel. Poussettes à l’arrière. Vélos interdits aux heures de pointe. Direction Place d’Islande. Hoenheim. Laissez les gens descendre. Heure de bureau. Entassés. Au loin des jardins. Point de montagne. Jardins familiaux. Jardins ouvriers. Jardins de la montagne verte. Produisent en agriculture biologique des fruits de saison. Abonnement panier ou demi-panier possible. Permanence le jeudi entre 16h et 19h à la gare de Strasbourg. Possibilité d’ajouter des oeufs ou du pain bio bien sûr de cette boulangerie de Schiltigheim qui fait vraiment un pain délicieux vous verrez. Piste cyclable de la Bruche. Croisement L1 et pont de la Bruche. Cygnes. Poussettes. Vélos. Vélos. Vélos. Micro quartier résidentiel jardins partagés, enclave verte à deux pas de la route de Schirmeck et de ses kebabs qui s’alignent les uns derrière les autres. Point de montagne, non, mais un vieux bouc au jardin ouvrier le long de la piste.

La pièce est sombre. Noire de crasse. La lumière n’y pénètre que rarement. Une étroite ouverture sur le mur laisse à voir un ciel baveux. De chaque côté de la pièce, des lits superposés. Matelas crasseux. D’autres sous les lits, au sol. Pas d’affaires personnelles. A peine un pull roulé en boule au pied de l’un des lits. Des bassines près de la fenêtre étroite. Traces rouille. Au mur rien que la peau grise du béton suintant, irrégulier.

C’est un genre de cabane. Un abri mobile. Nomade. Ici, en plein milieu de la ville, à deux pas du carrefour, juste devant l’hôtel, à deux pas du port. Il y a d’abord eu des bancs installés en carrés pour tenir les assemblées, décider de la suite. Et puis une vieille tonnelle a fait son apparition pour les jours de pluie, récupérée au quartier, noire de suie. Est ensuite venue s’installer une machine à café pour les matins bleus. Des thermos, des tasses, et puis finalement une gazinière, donnée par un voisin, bien pratique pour faire réchauffer une soupe, patienter, se réchauffer et tenir le coup les soirs d’hiver. Au milieu de tout ça, évidemment, banderoles, tracts, pétitions et porte-voix. Chaque soir, tard, il faut replier la tonnelle pour quelques heures, personne ne peut dormir ici, les enfants, le mari, et remonter le lendemain. Démonter, remonter, démonter, remonter. Comme un coucou. Un coeur battant.

Codicille : Lieux du quotidien, de l’enfance, lieux où j’imagine certaines scènes d’histoires en cours, lieux invisibles...

7. sous l’eau


proposition de départ

Tu me fis perdre l’appétit. Je ne sais pas comment tu fais. Mais le résultat est là. Je mange de moins en moins. J’écoute les conversations à table. Mon frère. Ma soeur. Ma mère hurlant. Mon père râlant ils sont affamés ces gosses où c’est qu’ils mettent tout ça. Et eux de tendre leur assiette, j’ai faim, je veux être le premier servi, je peux avoir du rab. Tu es fier de toi. Car déjà je chipote, je fais des huit dans mon assiette. Rien ne descend, rien ne veut rester plus longtemps dans l’estomac que le temps du repas. Tu me chuchotes à l’oreille que ce n’est pas bien grave, qu’on a l’esprit plus clair comme ça. Tu murmures des bruits doux qui coulent comme du sucre dans mes oreilles, remplissent toute la place dans l’estomac. Tu me dis que c’est mieux comme ça. Tu me dis de te suivre, et moi, à triturer les morceaux de viande, je patauge, j’attends, je fais des boules à mâcher qui grossissent, se dessèchent, ça ne descend pas, ça ne veut pas descendre, et ça gonfle mes joues, comme celles d’un hamster, ou celles de mon frère après son opération des dents de sagesse, ça n’en finit pas, et si ça finit, ça finit boulettes aux toilettes et gorge qui se contracte, tu as gagné, je n’arrive plus rien à avaler.

Tu mangeas mon sourire. Ça aussi c’est de ta faute. Tu veux tout contrôler. Tout savoir de moi. Tout deviner. Comme ce jour-là à l’arrêt de bus. Tristan vient s’installer. Tous les deux au même arrêt de bus. Les écouteurs sur les oreilles. T’écoutes quoi comme musique ? C’est là. C’est là que t’entres en scène. Que tu fais ton show. Que tu me casses la baraque. Que tu mets les pieds dans le plat. Que tu me casses le coup. Face à ses yeux transparents. Face à sa question. Tu me fais écouter ? Voilà que tu débarques et que tu avales mon sourire. Tu le croques. Tu le dévores. Sans plus d’explication. Et mon sourire va mourir tout seul dans un coin. Tristan remet son casque sur les oreilles. Les minutes passent. Le bus n’arrive pas. Il fait froid et j’ai envie de pleurer.

Tu me fis hospitaliser pendant six mois. Après c’est l’engrenage. Les bureaux des médecins. Les bureaux des psys. Ma mère qui pleure. Qui ne comprend pas. Ma fille unique. J’ai toujours voulu avoir une fille. Les garçons c’est pas pareil. Mais une fille. Mon père qui s’impatiente. Elle a pas de volonté, c’est de ta faute ça ! Dans ma chambre il y a une belle vue. Je suis avec une autre fille. Une comme moi. On sait pas trop comment nous appeler. Toi tu es toujours là. Tu me lâches pas. Tu m’accompagnes partout. Sous la douche. Au réfectoire. Chez le psy. Sur la balance. Tu fais tout pour que je ne t’oublies pas. Des fois tu te caches sous le lit. Tu me laisses tranquille pendant quelques heures. Mais ça dure jamais.

Tu me fis croire que tu avais changé. Tu fais ça souvent. Tu es doué pour ça. Tu m’amadoues. Tu me baratines. Tu me laisses reprendre un peu de poids. Et moi je me fais avoir. Je tombe dans le panneau. Je commence à y croire. Je commence à oublier le dessin de mes os dans le canapé mou du salon. Je recommence à piquer un tee-shirt à Alice. Je regarde les yeux bleus de Lucas. Ses cheveux bouclés qui ont l’air si doux. Et c’est là que tu t’en mêles. Tu reprends le contrôle. Tu recommences. Tu m’affames. Tu m’enterres. Tu m’obliges à mourir seule dans un coin du canapé. A regarder de loin la vie se faire sans moi.

Tu me fis frôler la mort. Tu ne te ne sens même pas coupable. Tu ne t’excuses pas. Tu crois que je suis d’accord. Tu crois que je suis trop faible. Tu veux me faire plier. Tu veux me voir à terre. Juste avant la fin. Juste avant que tout s’arrête. Pour que tu puisses continuer. A me faire plonger la tête dans le seau. La ressortir pour que j’avale juste quelques goulées d’air frais. D’air neuf. Et c’est reparti. Tu me fais replonger. Mais sous l’eau je te vois. J’ai les yeux grands ouverts. J’écoute le monde là-haut qui continue sans moi. Je regarde à quoi ressemble celui d’ici. Sous l’eau. Les mondes qui s’y déploient. Les combats à mener. Je regarde sous l’eau comment font les autres. Comment je peux nager en apnée. Faire semblant de t’obéir. Et préparer la revanche. Préparer l’assaut. Tu vois rien venir. Tu comprends pas ce qui se passe. Tu connais pas le monde étouffé qui grouille là-dessous. Tu sais pas quel son ça fait sous l’eau les vibrations de colère. Tu sais rien de ma vie dans les fonds marins. Tu sais rien des abîmes et des monstres qui s’y blottissent. Tu sais rien des guerriers qui s’y entraînent. Tu vas voir. Je suis presque prête. La prochaine fois où tu soulèves le couvercle. Je suis prête.

Codicille : moi qui n’aime pas le passé simple, j’ai finalement bien accroché, bien aimé ce décrochage du passé au présent, qui m’a permis de dérouler d’autres moments de la vie de mon personnage, avec cette adresse au « tu » qui s’est imposée tout de suite.

6. Alma Mater


proposition de départ

Alma. Station de métro à Bruxelles, héroïne d’un film de Bergman, ville québécoise au bord du lac Saint Jean, ville américaine du Colorado, rivière de Nouvelle-Zélande, directrice de l’orchestre des femmes d’Auschwitz, ville américaine du Texas, handballeuse norvégienne, écrivaine autrichienne, actrice américaine de cinéma muet.
Wikipedia nous en apprend beaucoup.

Alma, elle, s’est souvent demandé ce qui était passé par la tête de ses parents. Drôle de prénom.
Quand ses frères et soeurs s’appellent Léo, Alice, Liam. Ils auraient pu faire un effort. Lui trouver un prénom passe-partout comme tout le monde. A chaque rentrée elle a droit aux questions. Alma, c’est joli, ça vient d’où ? Ça vient de nulle part. C’est bizarre comme prénom. Et toi t’es pas bizarre ? Elle le pense mais elle dit rien. Pourquoi ça devrait venir de quelque part d’abord. Bon c’est vrai. Faut bien l’avouer. Ça lui plait quand même un peu. Son étrangeté. Qu’on chuchote à son passage. C’est pas un peu espagnol ? Ou portugais ?

Alma. Prénom mixte dont les origines sont multiples. Ah bon. Existe dans de nombreuses langues de par ses origines latines. Alma. Âme en espagnol et en portugais. La savante en arabe. La jeune fille en hébreu. Âme noble en italien. Pas mal tout ça. Et elle se met à imaginer la surface grise électrique du Tange, le quartier Alfama, les chuintements doux de la langue portugaise. Elle imagine ses parents amoureux en voyage de noces. Alors ils se sont aimés. Ils se sont donc aimés. Alma. Une enfant sauvage au détour d’un quartier. Un chant dans un restaurant enfumé. Une sauvageonne noyée dans un marché de Tanger. Lisant écrivant noircissant des cahiers à l’écriture serrée. Saisissant un fruit, rendant la monnaie. Volant une nouvelle ligne. une nouvelle pensée. Voyageant sur les mots. Alma la jeune mariée. Le matin de son union. Attendant l’homme qu’elle aime. Celui chez qui elle ira vivre dès ce soir. Alma. La révoltée sur les bords du fleuve, près du village de Brianske, face aux soldats conquérants.

Alma. L’origine exacte du prénom Alma correspond vraisemblablement à la forme féminine de l’adjectif latin almus dérivé du verbe alo, alere. Nourrir, élever, alimenter. Alma mater. Mère nourricière—. Sursaut. Quitter la page. Fermer l’ordinateur. Adieu Wikipedia. Sursaut de tout son corps. Tressaillements sous sa peau. Crissement de ses dents. C’est donc ça. C’est pour ça qu’ils l’ont appelé ainsi. Alma. C’est ça qu’ils ont fait peser sur elle. Ce prénom. Ce poids. Nourrir. Nourrir toute la famille. Le ciment. Le trait d’union. Elle les entend encore plaisanter. Une crevette. Un petit pois. Celle qui pourtant fait tenir tout l’édifice. Fait tourner toute la machine. Et ils rient. Et ils s’exclament. C’est donc pour ça. Nourrir. C’est ça qu’ils veulent. Qu’elle les nourrisse. Les abreuve. Les maintienne en vie. Jusqu’à ce qu’elle soit vidée. Epuisée. Jusqu’à ce qu’ils aient avalé toutes ses ressources. Sucé son sang. Goûté sa moelle. Jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien. Plus rien de son corps. Un simple corps décharné. Bouffé par une nuée de vautours. C’est donc ça. Alma. Qu’elle leur soit offerte. Dédiée. Une offrande.

Codicille : A la découverte d’un prénom qui s’est imposé à moi dès le début. Et je remonte le fil, notamment de cette Alma Mater, qui vient vraiment faire résonance avec l’histoire en cours d’élaboration, et déploie ainsi des possibles à écrire.

5. faims


proposition de départ

Elle ouvre le frigo.

Le plein la saisit. Le trop plein des odeurs face à elle. S’empilent et s’emmêlent les restes de la veille et les chairs inertes dans leur paquet rose.

A chaque fois qu’elle accroche cette poignée et voit apparaître la lumière, elle cherche des yeux ce qu’elle a pu déposer d’elle dans les rangements sales de la porte ou entre deux paquets de fromage. Quelque chose d’elle qui lui dirait qu’elle est là. Ramassée dans un paquet réfrigéré qu’elle pourrait mettre des heures à réchauffer. Comme une vie qui s’animerait sous son souffle. Sa propre vie.

Machinalement ouvre, saisit, arrache, avale, referme, jette les croûtes de fromage, les emballages roses, engloutit, mâche à peine, avale, recrache, referme.

On mange quoi ce soir ? Y’a plus rien dans ce frigo. Faut aller faire les courses. Même pas un croûton de fromage. La dèche. Qu’est-ce que tu veux que je fasse avec une courgette presque moisie. Un bout de jambon rance. Un yaourt périmé. Ça fait combien de temps que tu l’as pas ouvert ce frigo ?

La nuit. Festin clandestin. La nuit le frigo ouvert éclaire la cuisine comme les soirs de pleine lune. Elle ouvre d’un geste sec, s’accroupit, fouille les tiroirs, goûte les sauces, grignote un saucisson qui traîne, une carotte flétrie, lèche des grains de sel égarés, plonge les doigts dans un pot jaunâtre qui attaque les coupures de sa peau. Lèche. Lèche jusqu’à ce qu’il ne reste rien. A peine un grain de sel sur le carrelage blanc.

Liste de courses. Acheter jambon. Plaquette de beurre 250 grammes. Poulet. Sauce barbecue. Tomates. Lardons. Salade verte. Steak haché. Pâtes. Pâte à tarte. Ketchup. Saumon. Poulet encore. Avocat. Fromage. Il manque le fromage. Fromage de chèvre. Fromage râpé. Moutarde et cornichons. Chocolat. Ne pas oublier le chocolat. On tient combien de temps avec ça ?

Elle regarde la porte ouverte se refléter dans la fenêtre. Les ombres de la nuit se précipitent et s’installent conquérantes entre les rayons. Dessinent des bouches béantes. Des cratères à ciel ouvert. Des décharges clignotantes ouvertes sur le noir de la nuit. Traversent des océans. Des continents. Y voient presque courir des jambes brunes, chercher refuge, chercher trésor, revenir au matin, brûlés par le mercure et autres composants, peau grise et sourire édenté. S’effraient une fois enfermées dans le froid blanc.

T’as déjà mis ta tête dans le congélo ? Vas-y approche. J’ouvre et tu mets ta tête. En entier. Je compte jusqu’à combien tu restes. T’es prêt ?

La main sur la poignée, elle contemple les visages souriants qui recouvrent chaque surface blanche du frigo. Se perd dans leurs regards. Glissent sur les photomatons. Qui côtoient les cartes postales par ordre alphabétique de destination. La tante à Cuba. Les parents au Québec. L’oncle en Corse. Les copains au Portugal. Les collègues en Grèce. Tiens la Grèce pourquoi pas, on pourrait essayer la Grèce cet été, paraît qu’on mange bien en Grèce.

Qu’est-ce que je pourrais éliminer ? Le fromage ça c’est sûr. Le chèvre frais je jette. Le cantal du marché fini. Le saucisson. C’est dommage quand même. Non, non pas d’états d’âme faut faire les choses en grand. Couper dans le lard. Ne pas y aller avec le dos de la cuillère. Jambon cru, pas bon. Tomates je garde. Betteraves rouges je déteste mais parait que faut en manger. Ah les oeufs je fais quoi avec les oeufs. Bon je garde momentanément. Yaourts. Pourquoi pas. Concombres. Oui ok. Beurre. Ah ça non. Plus de beurre. Fini les tartines du matin. Et ça c’est quoi ? Un reste de pâtes. Moisi en plus. Poubelle. Dentifrice. Mais qu’est-ce que ça fout là le dentifrice ?

Codicille : Un geste quotidien. Ouvrir le frigo. Et cela ouvre sur tous les rapports qu’on a chacun à ce geste, à la nourriture, à cet objet qu’est le frigo, à l’imaginaire autour de la nourriture, à son rapport au quotidien, aux répétitions. J’ai aimé cette question de la répétition aussi, que proposait la consigne, et qui peut aller jusqu’à l’obsession...

4. arrêt de bus


proposition de départ
version douce

A l’arrêt de bus, elle s’installe sur le banc et enfonce ses écouteurs dans les oreilles. Vérifie le tableau d’affichage. Cinq minutes. Elle aime ce temps suspendu où elle peut s’installer, écouter de la musique, où elle se perd dans ses pensées. Elle a toujours aimé les moments de latence, de pause, à l’inverse de tous ces temps sociaux, ces temps d’obligation où elle balbutie, bute sur les mots, cherche les bons, essaie de participer. Combien de fois on lui a dit, on lui dit encore, participer, il faut participer. Quand elle était petite et qu’elle partait en colo, ce qu’elle préférait c’était ça aussi, les temps suspendus, les temps calmes comme les appelaient les monos de la colo, ces temps où on ne vous demande rien, où elle pouvait, allongée sur son lit, se laisser aller aux rêveries, aux dessins qui couvraient de noir ses cahiers, aux mots qu’elle traçait, mémoire fragile des premiers étés d’enfance. Aujourd’hui, entre l’emploi du temps serré des cours, elle retrouve ces moments-là aux arrêts de bus, aux vestiaires avant les entraînements. Comme un sas de décompression, un espace où elle peut se laisser aller à n’être qu’elle, rien de plus. Et quand le monde revient, quand le monde réapparaît, qu’il choisit ces moments justement pour l’envahir, la presser de questions, la pétrir d’angoisses, c’est là qu’elle serre les poings, qu’elle crispe les mâchoires, qu’elle avale sa rage et se remet au combat.

version dure

Arrêt de bus. Banc défoncé. La vitre a pris un coup aussi on dirait. S’installe sur l’extrémité qui tient encore debout. Enfonce ses écouteurs. Monte le volume. S’extraire le plus vite possible de cet endroit pourri. Enfourcher les nappes de musique qui lui vrillent le cerveau. Fermer les yeux et laisser les images venir. Des coups. Des accidents. Elle rouvre les yeux. Consulte le panneau d’affichage des horaires. On y voit rien. Cinq minutes peut-être. Pas un chat par ici. Si personne vient la faire chier c’est parfait. Qu’on lui foute la paix c’est tout ce qu’elle demande. Pourtant c’est pas facile. Toujours un truc pour l’emmerder. Alors qu’elle veut juste un peu de répit. Se laisser aller. Penser à rien. Penser à rien c’est déjà penser à plein de trucs chez elle. Impossible de penser à rien. Juste pause. Elle veut faire pause. Que personne lui dise comment parler. Quels mots dire. Quelles réactions avoir. Ou pas avoir. Que personne l’oblige à participer. Participer à tous ces trucs obligés où faut sourire et avoir l’air de s’amuser. Participer. Y’a que ça qui compte. Faut être là. Avoir sa place sur la photo. Être sur tous les réseaux. Rien à foutre de ces conneries. De toute
façon elle a jamais aimé ça. Déjà quand elle était gosse. En colo. Le meilleur c’était quand elle pouvait rester sur son lit. Rester là à ne rien faire. Dessiner parfois. Ou tracer quelques mots. Temps calme qu’ils appelaient ça. Aujourd’hui y’a plus de place. Plus de temps. Tous les jours la même histoire. Se lever. Aller en cours. Faire les devoirs. Heureusement qu’il y a les arrêts de bus. Les vestiaires. Tous ces endroits moches où il se passe pas grand chose. Enfin ça dépend. Elle, elle aime ces endroits-là. Des sas de décompression. Des endroits où personne lui demande rien. Où elle peut juste être elle et envoyer tous les autres se faire voir. Evidemment y en a toujours un qui réussit à l’atteindre. A se faufiler. A se glisser. A lui emmêler le cerveau. Alors c’est là qu’elle serre les poings. Elle a envie de tout cogner dans ces moments-là. Elle mange sa rage. Ravale ses angoisses. Et repart au combat.

Codicille : L’idée de l’arrêt de bus est venue rapidement, après le reste a suivi, toujours en essayant de suivre le fil de mon personnage. Dur ou doux, pas évident de bien spécifier, différencier à certains moments. Mais j’ai préféré écrire la version dure à la douce.

3. rien que le murmure des arbres


proposition de départ
version brève

17h44. Si je ralentis je fous tout en l’air. Doivent déjà être en train de se dire. De se demander. Encore en retard Alma. Tu l’as pas vu devant le lycée ? 17h54. J’avance pas vite. Pas assez vite. Voudrais que mes pieds courent. Volent. Survolent le bitume. Reviendrai pas. Jamais. Peuvent toujours attendre. 18h02. Et si ça marchait pas. Ça va marcher. Lucas a dit tout droit. Puis à droite. Bitume devient graviers. Gravillons. Chemin de terre. Pas avoir peur des orties. Me piquent les jambes. Ça fait mal mais j’aime bien. Ça pique. Première sensation depuis longtemps. 18h14. Je trouve pas le chalet. La cabane. L’abri à oiseaux. À je sais pas quoi. Me suis endormie au bord du chemin. Rêvé qu’une loutre passait par là. Venait me renifler. Une loutre. Bizarre. Ou un renard. C’était peut-être un renard. Avec une longue queue rousse. Et ses petits. 18h22. Dans mon rêve la loutre-renard ressemblait un peu à un phoque. Que ferait un phoque par ici. Perdu. Égaré. Comme moi. 18h35. J’ai tellement marché que mes jambes sont pleines de terre. Poussière sèche du chemin. La nuit est pas encore tombée mais on n’y voit déjà plus très clair ici. Pas une lumière. Plus un seul klaxon. Rien que le murmure des arbres là-haut.

version longue

Je suis partie après les derniers cours. A la sortie du lycée, je suis passée par derrière et j’ai filé en douce. Personne m’a vu, personne fait attention à moi de toute façon. A part Léo. Léo m’attend parfois à la sortie. Mais il patiente jamais longtemps. Au bout de cinq minutes, s’il me voit pas, il rentre. Il dira à maman que je suis à la traîne. Comme d’habitude. Oh tu sais elle doit encore traîner dans les couloirs, discuter avec une copine, chercher un livre au CDI. Moi, à ce moment-là, je serai déjà loin. Un quart d’heure après la fin du dernier cours, après que Léo soit rentré à la maison en ricanant, après que les filles de la classe se soient échangées quinze selfies en pouffant, moi, je serai déjà loin. Le long du canal c’est déjà loin. A ce moment-là, maman dira qui met la table ce soir ? Et Liam évidemment fera son fayot, déboulera dans la cuisine, sortira les assiettes, les couverts, mettra bien les fourchettes à droite, les couteaux à gauche , les cuillers au centre. Ça commencera à sentir bon dans la cuisine. Léo tournera autour du frigo, chipera un morceau de fromage et maman commencera à s’inquiéter, peut-être elle s’inquiétera un peu, lui demandera, t’as pas vu Alma ? Elle est à la musique ce soir, ses horaires ont changé ? Et Léo répondra qu’il n’en sait rien, parce que c’est vrai il n’en sait rien, c’est mon frère, mais on se connait pas, pas vraiment, si peu. Alors il dira qu’il n’en sait rien, qu’il m’a pas vu, qu’il s’en fout, qu’il est pas ma mère. Il râlera un peu, vaguement inquiet, son rôle de grand frère quand même.

Ça fait combien de temps maintenant. Que je marche. Que j’avance. Ça fait au mois trois kilomètres. La nuit peut bien commencer à tomber, je vais pas me dégonfler. J’ai tout ce qu’il faut. Lampe de poche, opinel, sifflet. Alors je continue, j’avance, je marche vite pour pas entendre ces bruits tout autour de moi, les craquements, les branches qui s’affolent, le vent qui siffle. Je voudrais aller plus vite, voler, glisser le long du canal, parce que les ombres noircissent trop vite autour de moi. Mais je préfère avoir peur. Je préfère ça plutôt que d’y retourner. Jamais. Ne pas revenir en arrière. Rentrer à la maison, faire semblant, continuer à mentir. J’y retournerai pas. Pas dans ces conditions. Pas tant qu’ils n’auront pas compris. Pas tant qu’ils ne voudront pas me regarder autrement. Autrement que la petite Alma. Alma et sa clarinette. La petite si petite. Suis pas petite. Plus petite. Même si. C’est pas la même chose. Rien à voir. Rien à voir avec l’âge. Et si ça marchait pas. Arrête tout de suite avec ça. Arrête tout de suite. J’ai tout prévu t’entends. Arrête de me décourager. Ça fait des semaines que j’en parle. A Lucas et à Sandrine. C’est Lucas qu’a trouvé l’idée. La solution. Il m’a fait un plan. L’a dessiné pour moi. J’adore les dessins de Lucas. C’est comme des cartes aux trésors. Avec des rébus. Des indices. Comme dans les livres dont vous êtes le héros. C’est toute une enquête ses cartes. Lucas adore les enquêtes. Il veut devenir archéologue. Découvreur de nouveaux continents. J’ai beau lui dire qu’il s’y prend un peu tard, il y croit. J’aime bien Lucas et ses rêves plus grand que lui. Et ses cartes c’est comme son rêve. Plus grand que lui. Une carte. Un rêve dans lequel je peux me glisser, me mettre à l’abri. Avec sa carte peut rien m’arriver. Suivre les instructions. Se plonger dans les dessins. Tout droit. A droite. Tout simple. Et je vais la trouver. La cabane au fond des bois. L’abri à oiseaux. Le garde manger. La cabane de son enfance. Là ou il a passé des journées entières. A scier. Clouer. Décorer. Un peu comme mon père finalement. Toujours en train de bricoler. Planter un clou pour un cadre. Ratiboiser un arbuste déjà chétif. Planter un rosier. S’emmerde quand il a rien à faire. Non non n’importe quoi. Tu dis vraiment n’importe quoi. Rien à voir. Lucas c’est une cabane pleine de rêves. Pas juste une cabane. Un maison banale. C’est une cabane nourrie aux rêves. Rien à voir. Et sa cabane pleine de rêves c’est à moi qu’il l’a offert. Pour la nuit. Bien plus qu’une nuit.

Des heures. Je marche depuis des heures. Fatiguée. Les jambes pleine de terre. Mon portable a presque plus de batterie. S’épuise à force de recevoir les appels de maman. De papa. De Léo. Douze appels en absence. Peut mieux faire. Le bitume est devenu graviers. Gravillons. Nids de poules. Terre et ornières. Sur les bords du chemins, orties et ronces. Je me suis fait piquer en essayant de cueillir quelques mûres. Aie. Ça fait mal mais j’aime bien. Je me souviens des piqûres de l’enfance. Des jambes couvertes de piqûres d’orties quand Liam, maladroit, effrayé par une vache venue renifler la sueur de son cou, l’avait fait se précipiter contre moi. Et moi de reculer dans un buisson d’orties. Aie. Ça pique. Ici, sur le chemin en terre, parmi les ombres qui s’épaississent. Comme une sensation de vie. C’est ça. Me sens vivante depuis longtemps. Ça pique et ça fait du bien. Couchée dans l’herbe du bord du chemin, je mate le ciel. Vous là-haut les étoiles je vous vois. Je vous regarde.

Quelle heure il est. Aucune idée. Plus de batterie. A force de fixer les étoiles, le noir devenir noir, les étoiles commencer à briller, j’ai dû m’endormir. Dans mes rêves, des visites étranges. Une loutre est passée me voir, venue lécher ma joue, fouiller mon sac. Elle est repartie tranquille, persuadée que je n’étais pas son ennemie. Une loutre. Bizarre. Plutôt un renard. Une renarde même. En ballade sous la lune avec ses petits. Partis chasser les rongeurs qui bruissent dans les herbes. Partis jouer avec la souplesse des oiseaux. S’approcher de leur cou et les frôler de leurs pattes, les griffes à peine formées. Dans mes rêves, dansent sous la lune des loutres, des renards et même des phoques. Partageant leur territoire. Sans plus de gêne ou d’étonnement. Réunis par magie sous le même ciel de printemps. Je les regarde majestueux au bord du chemin. Je me cache dans les herbes hautes pour regarder leur marche, leur ballet nocturne, leurs politesses muettes. Sous la frondaison des arbres, je n’entends plus rien. Plus un seul klaxon. La ville est loin. Plus de lumières. Rien que le murmure des arbres là-haut.

Codicille : je suis repartie du personnage d’Alma apparu dans les marches d’approche, et j’ai imaginé sa fuite. La forme brève est celle que j’apprécie le plus, vers laquelle je me tourne plus spontanément. Elle a dessiné cette trajectoire de fuite, et j’ai retravaillé ensuite en développant, et en conservant je crois un rythme de langue un peu similaire, sans pour autant me donner cette contrainte au départ. Les détours de cette fuite, à travers les pensées et les sensations d’Alma, me permettent de continuer à dessiner cette histoire...

2. du dehors


proposition de départ

Du dehors c’est une maison normale. Vous savez, de celles que l’on croise dans les lotissements. Un rêve pavillonnaire pour famille à enfants nombreux. Du dehors, elle ressemble à toutes les maisons. Deux voitures bien propres. Une pelouse bien tondue. Une balançoire bien repeinte. Une cour gravillonnée. Un barbecue abandonné. Une boîte aux lettres avec. Combien déjà ? Quatre noms de famille différents. Rien de vraiment étonnant. Du dehors c’est une famille normale. On croise le père à la boulangerie, toujours pressé. Café croissant dans une main. Téléphone portable dans l’autre. On voit la mère foncer dans sa twingo rouge à l’heure de la sortie d’école. On regarde les enfants pousser dans tous les sens. Les deux garçons. Les fils de la mère. Leur père à eux s’est envolé. Parti rejoindre d’autres hémisphères. Pilote de ligne m’a dit le plus jeune. Astronaute m’a dit le grand. Plongeur en haute mer a rectifié le cadet. Entraîneur de foot a ajouté le plus grand. Ensuite il y a la fille. La fille du père. Celle qui fait la navette. La semaine chez sa mère. Le weekend chez son père. Une fille devenue soeur sans le vouloir. Affublée de frères un peu trop grands. Mal ajustés. Et puis la dernière née. Née ici. Celle qui les a réunis. Le ciment du couple. Le dernier morceau du puzzle. On était là quand un soir d’hiver ils se sont précipités dans la voiture. On était toujours là quand ils sont rentrés les joues rosies. On était là à ses premiers pas sur la pelouse. Du dehors on a rien vu. On ne s’est aperçu de rien. Une famille normale. Banale. On ne voit pas derrière les portes closes. On ne sait pas ce qui pousse dans la chaleur des ventres. Dans la sueur moite du linge tout juste pendu. La crevette. La petite. Si petite. On l’a vu grandir. Pousser. Comme une plante sans soleil. S’allonger vers le ciel. Filer tout droit. Trop vite. Un soir on a entendu les cris. On a entendu le père et son cri rauque. On a eu peur. De ces peurs sorties tout droit de l’enfance. De ces ombres gargantuesques venues lécher la maison. On a eu peur pour eux. On a voulu faire quelque chose. Mais qu’est-ce qu’on pouvait faire. On était sûrs de rien. On peut jamais savoir. Ce qu’il se passe dans le douillet des maisons. Une maison banale pourtant. Une famille comme il en existe tant aujourd’hui. Alors on a rien fait. Et puis un soir. On les a vus se précipiter. Claquer portières. Allumer phares. Faire hurler les moteurs. Les frères sur la banquette arrière tenir dans leur bras leur soeur crevette. Si petite. C’est plus tard qu’on a appris. A la boulangerie. On aurait jamais pensé. Jamais deviné. Sombre histoire.

Codicille : Je continue avec mon idée du choeur, qui regarde, commente, s’approche un peu, recule… Avec toujours en tête la même histoire, à approcher de différentes manières, à regarder sous différents angles.

1. Alma


proposition de départ

Je vous présente Alma.

Alma et sa clarinette.

Non pas que la clarinette soit l’objet premier qui définisse cette fille. Pas du tout. On pourrait même dire que c’est l’inverse. C’est un soir de novembre. T’es sûr ? Je m’en souviens. Un soir où la lune est déjà haute dans le ciel. Oui c’est ça. Il est pourtant pas tard. Six heures ? Sept heures ? Elle passe devant le gymnase. Elle glisse sur l’esplanade. Le complexe socio-culturel de la ville. Lentement. S’arrête devant la lucarne du gymnase. Couverte de buée. Essaye d’imaginer. A peine sortie des cours. Un soir de novembre gris et froid. Un genre de mallette à la main. De l’argent vous croyez ? Vous pensez vraiment que ? Bien sûr que non. Un peu plus loin on l’attend. Ça s’impatiente. Entre fausses notes et raclements de gorge. Entre le premier mouvement et le crescendo de la fin. Une clarinette. Oui c’est ça. Comment tu peux en être sûr ? Je te dis que c’est une clarinette. Dans sa main gauche. La petite mallette noire. Comme un poids. Qui fait légèrement pencher son corps. Sac à dos de lycéenne de l’autre. Un équilibre précaire. De la clarinette, pourquoi tu ferais pas de la clarinette ? Ça on lui a répété. On lui a dit et redit. Ce serait parfait la clarinette ! Et l’orchestre tu vas adorer. Nous y voilà. L’orchestre. Alma doit rejoindre l’orchestre. Qui attend. Qui s’impatiente. Qui s’époumone. La-bas. Un peu plus loin dans une pièce trop petite et surchauffée du centre socio-culturel. Il se passe beaucoup de choses les soirs de novembre gris et pluvieux. Beaucoup de choses derrière les lucarnes embuées. Qui ne laissent pas bien voir les choses. Alors il faut frotter. Grimper sur la fenêtre. Essuyer de sa manche la vitre embuée. Coller son visage à la vitre. Et oublier dans un coin la clarinette. Quand je pense qu’on t’a acheté une clarinette toute neuve ! Tu l’a fait exprès c’est ça ? Tu sais combien c’est important pour moi quand même ! Bon ça c’est pour plus tard. Restons concentrés. Donc derrière la vitre. Les yeux agrandis. Le corps en équilibre. Les genoux qui raclent au béton sale. On n’y voit rien. Rien d’intéressant en tout cas. Des vestiaires. Des chaussures lâchées sur le carrelage. Des habits déposés ici à la hâte. C’est là qu’il faut faire un choix. Alma a toujours eu du mal à faire des choix. On y reviendra. Reprendre la clarinette abandonnée dans un coin ou pousser la porte du gymnase ? Rejoindre l’orchestre ou rentrer à la maison ? Embrasser Nicolas ou Samuel ? Faire un régime sans gluten ou un régime protéiné ? Ressembler à maman ou à Beyoncé ? Ça fait beaucoup de questions. Des questions qui s’enroulent dans la tête et qui finissent par faire de gros nœuds. Bien serrés. Impossible à démêler. C’est de là que vient le système du ou. Un truc vraiment pratique. Mais attention. Pour que ça marche, faut vraiment jouer le jeu. Que les choix soient de plus en plus énormes. Eloignés. Antinomiques. Alors Alma, pousser la porte du gymnase ou lécher la clarinette d’Antoine ? Pousser la porte du gymnase ou s’habiller en taille 38 ? Pousser la porte du gymnase ou avaler trois choux à la crème ? Alors à votre avis ? Un soir de novembre. Un soir où la lune faisait soupirer tous les chats du quartier. Un soir où la buée s’accrochait aux cils. Formait gouttelettes et rivières sur les peaux. Ce soir-là. Elle a poussé la porte.

Codicille : une histoire qui me trotte déjà dans la tête et pour laquelle j’ai envie de tester des façons de raconter. De quel point de vue, de quel endroit. Et cette question du narrateur omniscient se transforme plutôt ici en narrateurs omniscients, et rejoint l’idée d’un choeur qui raconterait l’histoire.

 



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1ère mise en ligne 8 juillet 2020 et dernière modification le 11 novembre 2020.
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