sur la palanche d’Ugo Pandolfi

Journaliste honoraire et scripteur, vit dans l’île de Corse (42.40 N 09.30 E) depuis les fins des années 1980.

Deux romans policiers a mon passif : La Vendetta de Sherlock Holmes (nouvelle édition, enrichie par les illustrations du dessinateur Jean-Pierre Cagnat, Albiana, 2010) et Du texte clos à la menace infinie (Albiana, collection Nera , 2011).

Paroles Kali’na, Entretiens avec deux amérindiens d’en France, (éditions BoD, 2018) est mon dernier ouvrage paru.

Sur le pire des réseaux sociaux, mon avatar est une maîtresse femme qui soutient mon vieux blog. Il m’arrive aussi de parler franchement sur ello.co.

20. Audition


L’an deux mille vingt, le sept novembre, à seize heures treize Nous, XXXX XXXXX, brigadier chef de police, en fonction Sûreté départementale Officier de police judiciaire en résidence Bastia —nous trouvant au service —poursuivant l’exécution des instructions contenues dans le soit-transmis N°XX/XXX/XX en date du XX/XX/XXXX de Monsieur XXXXX XXXXXX, vice-procureur de la République près le TJ Bastia
— poursuivant l’enquête en la forme préliminaire
— vu les articles 75 et suivants du Code de procédure pénale
— avons mandé et constatons que se présente à nous Monsieur XXXXX XXXXXXX, né le 12/08/1952 à Lyon 3ème (Rhône), de nationalité Française, demeurant à Brando 20222 (Haute-Corse) Précisions : Route de Poretto Autres coordonnées : 06 13 XX XX XX
— Je prends acte du motif de ma convocation et consens à répondre à vos questions
— Question : Dans la nuit du 15 au 16 octobre dernier, vous avez bloqué la circulation à la sortie nord du tunnel de Bastia en distribuant des photocopies aux automobilistes. Reconnaissez-vous les faits ?
— Réponse : Oui.J’avais deux cent exemplaires à offrir mais je n’ai pas pu tout distribuer. Quand les policiers m’ont attrapé, j’ai jeté en l’air les photocopies qui me restaient. Les voitures ont roulé dessus. C’est dommage.
— Question : Toutes les photocopies que vous aviez sont identiques : c’est une image de forêt, sans aucun texte.Pour quelles raisons avez vous distribué cette image ?
— Réponse : parce qu’elle montre un chemin au milieu d’une forêt
— Question : Cette image a-t-elle une signification particulière pour vous ?
— Réponse : Oui. Elle montre un chemin au milieu d’une forêt.
— Question : Ce chemin a-t-il un sens particulier pour vous ?
— Réponse : Oui. C’est le chemin au milieu de la forêt.
— Question : Savez-vous où mène ce chemin ?
— Réponse : Non. Il faut le prendre pour le savoir.Et vous m’en avez empêché.
— Question : Vous souhaitez vous même prendre ce chemin ?
— Réponse : Oui.
— Question : Pour quelles raisons ?
— Réponse : Pour ressentir. Pour sentir, le milieu de la forêt, l’humidité des mousses, la rugosité des troncs, l’odeur de la terre, la saveur d’une larme d’eau sur une feuille tombée au sol.
— Question : Votre action à la sortie nord du tunnel de Bastia avait-elle pour but d’inciter les automobilistes à prendre ce chemin ?
— Réponse : Oui, mais pas directement. Ce chemin n’est pas praticable en voiture. Il est étroit et fragile.Il faut y aller à pieds en marchant lentement, doucement, en étant très attentif à tout.
— Question : Votre action était-elle donc une sorte d’invitation ?
— Réponse : Non. On ne peut pas le dire comme ça. C’est trop réducteur. C’est oublier l’essentiel.
— Question : L’essentiel ? Vous pouvez développer, m’expliquer ?
— Réponse : Vous expliquer, non. Développer, par contre, c’est la bonne question. C’est de la photographie qu’il faut partir. Le paysage n’existe que dans sa reproduction et c’est dans le paysage reproduit qu’il faut entrer et se perdre.
— Question : Êtes-vous l’auteur de cette photographie ?
— Réponse : Qu’elle importance ?
— Question : Nous avons trouvé dans les disques de votre ordinateur saisis lors de la perquisition de votre domicile, plusieurs centaines de photos similaires. Ces photographies ne proviennent pas de votre smartphone et nous n’avons pas trouvé d’appareil photo chez vous. D’où proviennent ces images ?
— Réponse : D’une amie.
— Question : Pouvez-vous me fournir l’identité de cette personne ?
— Réponse : Non
— Question : Pourrait-il s’agir de Madame XXXX XXXXX dont vous avez à de très nombreuses reprises visité le compte Instagram depuis plusieurs mois ?
— Réponse : C’est possible.
— Question : Avez-vous adressé des courriels, des SMS, des messages numériques à cette personne ?
— Réponse : Sans doute.
— Question : Entre le début du mois de juillet dernier et la fin du mois de septembre, vous avez envoyé à Madame XXXXX XXXXX plus de deux cent courriels ainsi qu’une bonne centaine de SMS dont les contenus insistants s’apparentent à du harcèlement. Reconnaissez- vous être l’auteur de ces envois ?
— Réponse : Oui, mais ça n’a rien à voir avec du harcèlement. Rien à voir.
— Question : Comment qualifieriez-vous votre relation avec Madame XXXX XXXX ?
— Réponse : Je ne sais pas. Je ne peux pas répondre à cette question. Nous avons le chemin au milieu de la forêt en commun. C’est tout.
— Question : Aviez-vous l’envie de rencontrer cette femme ?
— Réponse : Oui, bien sûr. Mais c’est impossible.
— Question : Pourquoi ?
— Réponse : Parce que c’est une femme qui vole et nage dans les nuages.
— Question : Que voulez-vous dire plus précisément ?
— Réponse : Fermez les yeux. Vous verrez.
Après lecture faite par lui même le déclarant persiste et signe avec nous le présent ce jour à dix sept heures trente cinq.

19. Extrait du journal de John Rigobertson


proposition de départ

Biguglia, 20 octobre : en chemin pour l’étang les mains dans les poches cette fois sans matériel ni monoculaire ni Peterson ni boîtier c’est vrai que je suis un paresseux avant d’être ornithologue, un contempleur-regardeur avant d’être photographe, un voyeur avant le voleur d’images. Besoin de rien aujourd’hui la lente traversée à pieds du petit pont du Chjurlinu suffit. Je ne sens plus les odeurs, le sel de la mer se mélangeant aux eaux douces, le vieillissement des possidonies qui s’entassent, l’âcre d’un écobuage au loin, la senteur des vasières. Les bruits des roseaux, les sons du ressac dans le grau, les cris des oiseaux, plus grand chose ne parvient à mes oreilles qui désormais refusent le monde. On ne tressaille pas au souvenir d’un bruit, pas plus qu’on ne savoure le souvenir d’un goût. Seules les couleurs me restent. Palette de verts, gamme de gris et de bleutés, reflets du ciel dans l’eau calme, nuages humides dans les risées sur l’étang.Pas décrire, ressentir. Une fois encore. Les couleurs et l’air mouillé sur ma peau. Après le pont, l’étroit chemin à droite du parking vide en cette saison. Vieille habitude. Retrouver là le bord de l’eau, toucher l’eau et attendre. Des flamands roses, rares en Corse dans le passé, qui étaient devenus communs depuis une vingtaine d’années. Les grands cormorans aussi, venus presque tous du Danemark ou de Suède. Et ma préférée, la petite Rémiz pendulinus arrivant d’Europe centrale, transitant par l’Italie. Et tous les autres, les hivernants, les nicheurs, les estivants. Être là, à l’étape essentielle, sur leurs routes subtiles entre l’Europe et l’Afrique. Rêver là, d’être oiseau.

Autosuffisance et auto promotion. Pour faire court, suis allé prendre chez moi et pas loin. Dans mon propre roman. Je ne vous donne pas le titre pour éviter la pub. Je sais, pas très glorieux. Mais effort tout de même : personnage changé et copier-coller de longues listes des codes alphanumériques des bagues des oiseaux épargné.Et puis, à ma décharge, cette zone humide est vraiment riche et magique. Et pour les migrateurs, elle est vitale.

18. La vérité sur le poivrier de Graham


proposition de départ

Ce qui est vrai, c’est que ce jour-là il faisait soleil. Ce qui est vrai, c’est qu’à l’heure du déjeuner, Graham Greene nous a invité à sa cantine, chez Félix. Ce qui est vrai, c’est qu’au 50 boulevard d’Aguillon à Antibes, le Félix Café est toujours là et qu’il y a l’intérieur une petite plaque de cuivre qui indique la place habituelle qu’affectionnait l’écrivain. Ce qui est vrai, c’est que comme Graham Greene nous avons commandé une pièce de bœuf saignante accompagnée de vraies frites. Ce qui est vrai, c’est que Graham Greene poivrait généreusement ses frites et qu’il s’est servi à de nombreuses reprises du poivrier Peugeot qui était sur la table. Ce qui est vrai, c’est que ce poivrier était un peu poisseux. Ce qui est vrai, c’est qu’avant de quitter le restaurant, j’ai volé le poivrier dont Graham Greene s’était servi. Ce qui est vrai, c’est que je conserve précieusement ce poivrier depuis 1982. Ce qui est vrai, c’est que je n’ai jamais nettoyé ce poivrier et qu’il colle toujours un peu aux doigts quand on l’utilise. Ce qui est vrai, c’est qu’en 2008 j’ai écrit , pour la première fois, une petite nouvelle intitulée « le poivrier de Graham » pour un recueil du collectif « Noirs de Corse » destiné à l’achat de matériel permettant aux personnes handicapées d’accéder aux plages. Ce qui est vrai, c’est que j’attribue à ce poivrier des pouvoirs magiques et que je sais que cette attribution irrationnelle relève de la superstition et du fétichisme. Ce qui est vrai, c’est que si je ne l’avais pas volé, je n’aurai jamais pu écrire : « Je suis un voleur. Personne ne le sait. Ou plutôt personne ne le savait, jusqu’à présent. Tout commença à la fin des années 70, sur le port d’Antibes. À cette époque, j’enquêtais beaucoup sur les affaires louches de la Côte d’Azur. Dieu n’était pas le seul à le savoir : le travail ne manquait pas. La secrétaire en chef des greffes du tribunal de commerce de Nice m’avait à la bonne. Mademoiselle K. à qui j’offrais régulièrement un petit ballotin des meilleures ganaches de chez Auer, le chocolatier de la rue de l’Opéra, ajoutait tous les jours un ou deux dossiers à la liste des sociétés que je venais consulter. — Ceux-là vont vous intéresser aussi, disait-elle en souriant. La brigade financière me les a rendus hier. Je compris vite que les chocolats et les greffières pouvaient être les meilleurs alliés du journaliste. En ce temps-là, les magistrats niçois diligentaient les dossiers sensibles avec la même précipitation qu’une jeune chatte siamoise aurait eue à se faire monter par un vieux mâtin de Naples. La chape de plomb qui pesait alors sur l’information était aussi terrible et efficace que les gâteaux à la farine de châtaignes que ma grand-mère maternelle persistait à me faire parvenir par d’incessants colis postaux, sans se soucier le moins du monde, ni de l’estomac de son unique petit-fils, ni des vertèbres de son vieux facteur. C’est à la fin de l’année 79, je crois, que je mis la main sur une petite merveille dans les registres des greffes de commerce. Le trésor inespéré était la photocopie du chèque par lequel le député-maire de la ville, Jacques Médecin, avait constitué quelques années auparavant le capital d’une société de presse lui appartenant. Comme la ville de Nice achetait de larges espaces de publicité dans le journal édité par cette société, je venais de découvrir une pièce non négligeable. La prise était bonne. Cette découverte que je rendis aussitôt publique fut reprise par les quelques rares journalistes qui ne craignaient pas de se faire traiter de voyous par le maire et ses amis. Ce qu’il y avait d’intéressant aussi dans la découverte de l’existence de ce chèque, c’était la banque. Bien sûr, elle était suisse. Son siège est toujours à Zurich. C’est l’un des fleurons du private banking, avec succursales aux Bahamas, au Liechtenstein, au Brésil, au Luxembourg. Elle disposait alors d’une filiale à Nice qu’elle ne ferma qu’en 1988, juste avant d’ouvrir une officine à Monte Carlo. Le plus sympathique dans cette banque discrète, c’est qu’elle avait les mêmes clients que les journalistes à scandales, ceux justement qui nous traitaient de voyous dès qu’on citait leur nom dans une affaire douteuse. Comme à l’époque on faisait tout au cerveau, sans ordinateur et sans Internet, avec un crayon, des tas de fiches et une machine à écrire, il fallut un certain temps pour établir une liste qui tienne le coup face à un cabinet d’avocats. Mais quelques semaines plus tard, avec mes copains voyous, nous pouvions titrer à bout touchant que Jacques Médecin et Jean-Dominique Fratoni, le Napoléon des jeux du moment, avaient une banque suisse en commun. C’est en partie à cause de cette simple information sur les clients notoires d’une banque suisse qu’au printemps de l’année 1980 je fis la rencontre la plus importante de ma vie, à Antibes. J’avais rendez-vous avec un géant aux yeux bleus, un mythe de la littérature dont l’œuvre immense m’avait déjà appris une vérité essentielle : l’écrivain est naturellement déloyal à l’égard de sa société. Je vis Graham Greene chez lui, dans son appartement qui dominait le port. L’auteur de England Made Me, A Gun for sale, Brighton Rock, The Power and the Glory, The Third Man, The Quiet American, Our Man in Havana avait publié Le Facteur humain un an auparavant et venait d’achever, avec Les chemins de l’évasion, sa deuxième autobiographie. Mais nous ne parlâmes pas littérature. Seuls les clients de la banque suisse intéressaient l’ancien agent du MI6 : des promoteurs immobiliers, des hommes d’affaires. Nous parlâmes longuement du député-maire de Nice et de ses relations avec l’homme de Cuttoli-Cortichiato, l’empereur des jeux, qui voulait faire de la Promenade des Anglais le siège du Las Vegas européen. Ensuite nous sortîmes pour déjeuner. Ainsi accompagnai-je Graham Greene à sa cantine, Chez Félix, le restaurant où l’écrivain avait l’habitude de prendre ses repas. Nous mangeâmes une excellente pièce de bœuf servie avec de véritables et larges frites que nous poivrâmes généreusement avec le moulin Peugeot poisseux qui était sur la table. Ce fut, au moment de sortir, un peu avant la fin de notre rencontre, que je préméditai mon crime. Je ne pouvais pas agir devant mon héros. C’était impensable. Il me fallait cependant agir vite, avant que le vieux Félix débarrasse notre tablée. Délibérément quand nous nous levâmes j’oubliai briquet et cigarettes. Une fois à l’extérieur et tandis que le patron du restaurant parlait avec l’écrivain, je m’excusai et retournai en vitesse à notre table. Il était là, discrètement caché, entre la bouteille de vin vide, mes cigarettes, la carafe d’eau intacte et une corbeille de pain. Je m’emparai du moulin à poivre le cachant aussitôt au fond de ma sacoche. Je venais de voler le poivrier de Graham. Un fétiche, un gri-gri, un objet magique qui, un jour peut être, plus loin, ailleurs, m’aiderait à écrire. Une amulette, c’était ça, ce moulin à poivre de marque Peugeot, petit modèle, qu’avait utilisé Graham Greene, une relique nécessaire pour avoir, au moins une fois, cette force d’être déloyal avec ma société. C’est pour cela que j’étais devenu un voleur, pour un espoir. Deux ans plus tard, en 1982, avec l’un de mes confrères voyous, je revis une seconde fois mon écrivain mythique. Graham Greene venait de publier en anglais et en français J’Accuse : The Dark Side of Nice, un pamphlet explosif de trente-trois pages. Greene l’avait écrit pour soutenir sa compagne dont la fille avait de très graves difficultés conjugales avec un influent promoteur immobilier. Ce petit livre fut immédiatement jugé diffamatoire par la justice française. Flics corrompus, magistrats complices, pouvoirs occultes, affaires mafieuses, politiciens véreux… Sordide. Greene s’était fait la totale. Par amour. Pour qu’on échappe tous au naufrage, aussi. Il fut censuré. Ses mots n’en firent pas moins de bruit. Il est impossible d’oublier ce que dit un homme habitué à la discrétion quand il se met à hurler. Avoid the region of Nice which is the preserve of some of the most criminal organisations in the south of France… Evitez la région de Nice. J’ai suivi le conseil de Greene. Son poivrier et moi sommes allés nous installer en Corse à la fin des années 80. Je ne sais pas si le gri-gri fonctionnera. Il est toujours un peu poisseux, mais jusqu’à présent il m’a toujours porté chance. Par superstition je ne l’ai jamais nettoyé. Il est toujours très efficace pour broyer le poivre et je l’utilise quotidiennement. Peut-être qu’un de ces jours, lui et moi irons en Suisse, au cimetière communal de Corseaux. Juste pour vous dire merci, Mr Greene, pour la déloyauté. »

17. Restrictions


proposition de départ

Pas d’introspections. Pas de confessionnal. Pas de longues descriptions. Pas de fausses confidences. Pas de vraies confidences. Pas de fausses non-fictions. Pas de vraies non-fictions. Pas de fins heureuses. Pas d’histoires d’amour impossible. Pas d’histoires d’amour improbable. Pas de phrases immenses sans ponctuation. Pas d’efforts pour perdre le lecteur. Pas d’intertexualité pour elle-même. Pas de glauque pour le glauque. Pas d’oublis du monde réel. Pas de dénis pour le confort. Pas de confort pour les dénis. Pas d’occultation de l’histoire. Pas d’occultation de la géographie. Pas hors du temps. Pas hors de l’espace. Pas hors de l’entropie. Pas hors-normes. Pas d’ignorance des règles. Pas de non-transgression des règles. Pas d’oublis des couleurs. Pas d’ignorance des odeurs. Pas d’absence des sons. Pas d’indifférence aux textures. Pas rien qui se passe quand il ne se passe rien. Pas de Je pour rien. Pas de Je autre que le Je(u). Pas de pas de...

 

16. Appareil critique


proposition de départ
1

Les rares notes manuscrites découvertes plus de quinze ans après la publication de ce texte permettent d’affirmer que le personnage de Dédalus a un point en commun avec l’auteur : l’un comme l’autre ont l’habitude de se raser en plein air et considèrent que cette matinale activité est un préalable à toute « Joyce attitude » .

2

Rien ne confirme que l’auteur dise vrai quand il affirme avoir mis en chantier un « polar » depuis de longues années. Il est à noter cependant qu’une recherche très avancée qui porterait sur la concaténation « synopsiles » dans les URL fréquemment utilisées par l’auteur pourrait s’avérer pertinente. Le caractère intrusif et illégal d’une telle démarche nous interdit cependant d’y avoir recours ici.

3

Les réflexions critiques sur la mise en scène de soi sont récurrentes chez l’auteur. Le fait que celui-ci ait commencé sa carrière de journaliste audiovisuel comme animateur d’émissions et présentateur de journal télévisé avant de passer derrière la caméra a certainement beaucoup influencé ses prises de distances vis à vis des comportements induits par une caméra.

4

La rencontre de l’auteur avec Graham Greene est une réalité attestée par plusieurs témoins. Elle eut lieu à Antibes au domicile du célèbre écrivain en 1982 l’année où celui-ci publia son « J’accuse — A dark side of Nice » (London : The Bodley Head) qui fut interdit par la justice française. Rien n’atteste pour autant la véracité de la courte nouvelle livrée par l’auteur en 2008 sous le titre « Le poivrier de Graham ».

5

Le réveil par la truffe humide d’un chien et la consommation d’un café « ristretto » et « basso » à l’italienne sont une constante dans le protocole matinal de l’auteur. Que ce rituel se retrouve systématiquement appliqué à l’un de ses personnages romanesques n’a rien de très original.

6

La fidélité de la traduction n’exige pas la vérification des affirmations contenues dans les passages traduits. Rien n’empêche pour autant le traducteur ou la traductrice d’enquêter. Concernant le parcours universitaire du personnage d’André Pastorelli aux USA entre 1968 et 1970, il s’avère exact que celui-ci ait pu faire partie des privilégiés ayant pu suivre les enseignements de Georges Dumézil à Los Angeles et à Chicago.

7

Énamourer est un verbe transitif dont le sujet désigne soit une personne, soit une chose.

8

Le Labyrinthe Miró est l’ensemble de sculptures et de céramiques réalisées entre 1961 et 1981 par Joan Miró sur commande de Marguerite et Aimé Maeght pour la Fondation Maeght de Saint-Paul-de-Vence dans les Alpes-Maritimes.

9

La mise en valise des mots « origami » et « horrible » pose, comme tous les jeux de mots, un problème au traducteur. C’est la raison pour laquelle nous laissons dans le texte le mot « horriblegamis ». Il est à noter que celui-ci, en langue française, est apparu pour la première fois en 2007 dans les commentaires d’un blog dédié aux pliages de papier. Rien n’indique que son usage par l’auteur en 2020 ait un lien avec cette première occurrence.

10

La prégabaline est un analogue [(S)-3-(aminométhyl)-5-acide méthylhexanoïque] de l’acide gamma-aminobutyrique. Elle se lie à une sous-unité auxiliaire (protéine alpha2-delta) des canaux calciques voltage-dépendants dans le système nerveux central. La prégabaline appartient à la classe des médicament appelés analgésiques. Elle est utilisée dans la prise en charge des douleurs neuropathiques, épilepsies partielles de l’adulte, troubles anxieux généralisés.

11

Du latin futuere, « avoir des rapports avec une femme », le verbe transitif « foutre » a le sens trivial de posséder charnellement. Le nom masculin singulier qui peut signifier une interjection de colère est aussi un synonyme grossier de sperme.

12

Nomen nescio, abrégé en N.N., est une expression signifiant en latin « je ne connais pas le nom ».

13

L’entrée de la notion d’emprise dans le champ juridique civil et pénal français est toute récente. Elle a été annoncée par le Premier ministre Édouard Philippe en conclusion du Grenelle des violences conjugales le 25 novembre 2019. La LOI n° 2020-936 du 30 juillet 2020 visant à protéger les victimes de violences conjugales est en vigueur depuis le 1er août 2020.

14

Il serait superflu(xus) d’ajouter ici commentaires et/ou métatextes à un texte encore en cours et donc inachevé, voire inachevable. Affirmer que l’on ne saurait traduire ce qui n’est pas encore écrit, sauf à l’écrire soi-même, relève donc, à notre avis, d’un bon sens élémentaire, mon cher Watson.

 

15. Jonathan


proposition de départ

Mise part son abondante chevelure châtain clair qu’il avait toujours sauvagement bouclée et l’étrangeté du bleuté inexpressif, quasi transparent, de ses yeux, Jonathan était un homme jeune sans aspérité. Son visage, son corps, sa personne, son être n’offraient rien. Il était lisse, comme neutre, comme non-là, quel que soit l’endroit où il se trouvait. Traînant souvent à la terrasse d’un café sur le port, absent patient à cheval sur sa moto tout terrain, sans regard au volant du fourgon de son oncle brocanteur qui l’avait adopté, Jonathan n’était jamais là où il était et jamais aucun son, aucune parole ne sortait de sa bouche. Lorsque des policiers enquêtant sur un homicide survenu à Bastia quelques semaines auparavant vinrent à Calvi pour l’interpeller, Jonathan commit une erreur fatale. Il prit en effet la fuite en ouvrant le feu sur les enquêteurs qui le poursuivaient. L’un des policiers, un capitaine, riposta à deux reprises. Le deuxième tir neutralisa le jeune homme. La mort de Jonathan fut constatée par le médecin du SAMU, 42 minutes plus tard, dans l’ambulance qui l’évacuait. Lors de la perquisition de son domicile chez son oncle, les policiers saisirent, outre son ordinateur, un lot important de disques optiques numériques, tous soigneusement rangés et cachés sous son lit. Dans les jours qui suivirent, l’examen de ces très nombreux cederoms permit aux enquêteurs de mieux cerner la personnalité de cet homme qui ne pouvait plus répondre à leurs questions. Taiseux, Jonathan n’était pas pour autant mutique : tous les jours, depuis des années, avec une régularité et un soin maniaques, il s’enregistrait face à la webcam de son ordinateur. Souvent glauques, souvent sexuels, ses propos et son comportement face à la caméra convainquirent les enquêteurs que Jonathan avait une femme dans sa vie et que celle-ci avait eu sur lui une évidente et terrible emprise.

Codicille suivre la consigne et donc choisir dans les épisodes précédents, voilà une commande utile. Pas vraiment le choix : travailler une peu l’un de ces personnages qui s’endort dans mes tiroirs. Commande idéale pour auteur paresseux. Atelier, s’atteler. Ça va viendre.

14. Nomen nescio


proposition de départ

Je n’existe pas. Ne suis qu’un(e) de la longue liste des décès documentés. Un(e) des 45 comptabilisés le dernier jour de décembre 2019, entre Izmir et une île grecque ? Un(e) des 40 documentés la veille, au large des côtes du Sahara occidental ?Un(e) des quatre premiers noyés enregistrés dans les premiers jours de janvier 2020, au large de Khoms ? L’un ou l’une des premiers N.N de la liste commencée en 1993 ? La femme de 18 ans, l’homme de 25 ans, venus de Roumanie, morts dans un incendie criminel dans un camp de réfugiés du Bade-Wurtemberg ? L’un(e) des plus récents « nomen nescio » de la liste au 11 juin 2020 ? La femme de 47 ans, venue d’Irak, « décédée de causes incertaines sans aide médicale dans le camp de réfugiés surpeuplé de Vial à Chios » ? L’un des neuf hommes, passés par la Syrie, l’Irak, le Yémen, la Palestine, noyés ou disparus « après le chavirage d’un bateau dans le Danube en essayant de passer de la Roumanie à la Serbie » ? Je n’existe pas. Je ne peux parler qu’aux médecins légistes qui se battent pour tenter de nous identifier. Ils agissent, eux. Ils savent, eux, que nous avons existé, nous.

Codicille choisir la bonne distance, s’il en existe, n’épargne pas les plaies qui nous font mal. Voir ici les sources.

13. Mises en avant


proposition de départ

Le fait que le 7 septembre 2020 à 9 H 55 Google fournit sur cette seule requête 315 millions de résultats en 37 secondes dans le registre « Actualités » la réponse se restreint à 8 890 000 occurrences en 26 secondes en prenant soins de mettre la requête entre guillemets The fact that la microscopie en trois dimensions bouleverse notre vision du coït et de la fécondation Le fait que les spermatozoïdes ne sont pas des nageurs et ne remuent pas la queue Il facto che les gamètes mâles de forme asymétrique compensent leur équilibre en tournant sur eux mêmes sú staðreynd að jusqu’à présent notre vision des animalcules du fluide séminal reposait sur une illusion d’optique 事実 ce ne sont pas des petits poissons, ni des sortes de têtards, ni des serpents qui patientent dans des couilles rastiya ku il y a peut être des faits qui mettent à mal nos imaginaires enfin fakt, że certains ont plus de mal à s’y faire que d’autres дело в том, что un quotidien du soir réputé en France pour son sérieux persiste et signe « les spermatozoïdes nagent comme des loutres » faktumet att « on comprend mieux la nage des spermatozoïdes » titre un hebdomadaire tout aussi réputé pour le sérieux de ses enquêtes Skutečnost, že « non les spermatozoïdes ne nagent pas » affirme clairement un site dédié aux personnels infirmiers die Tatsache, dass les humains dont les spermatozoïdes sont munis d’une flagelle peuvent demeurer dans l’erreur durant des siècles u fattu chì la rotation des spermatozoïdes humains est loin d’être le seul domaine où l’ignorance règne longtemps el fet que l’homme est un mammifère prédateur qui va réussir à rendre impossible la vie de tous les mammifères lefèt ke spermie gamète filament éjaculat semence purée germe la liste des cliques du mot sperme est ridiculement courte el hecho que la liste des maux qui arrivent avec la fin des mammifères est monstrueuse infiniment longue agonie patiente an fhìrinn gu le jus d’homme à la face de la Terre est piqûre du serpent giclée lave brûlante y ffaith bod le traducteur Google offre plus d’une centaine de langues en retenir moins d’une vingtaine une contrainte comme une autre relève d’un simple hasard et d’une paresse intellectuelle certaine parce qu’au fond on n’en a plus rien à foutre

12. Perceptions


proposition de départ

Coups du vent caresses fraîcheur la peau toute entière frontière ressentie
Brûlure brûlure d’abord brûlure toujours dans la cuisse gauche et les crampes électriques énervées tout en bas au bout du pied les molécules de prégabaline ont cessé d’agir

Bruit de l’eau qui traverse le jardin lointain mais sans cesse présent d’un bassin l’autre chute qui chante les aigus sont mangés par de sérieuses pertes auditives les graves demeurent témoins rassurants

Comme un bloc les membres au réveil courte mais vive sensation de ne pouvoir rien localiser de soi

Blancheur puissante bleutée sur l’écran des yeux fermés formes noires qui adviennent à chaque clignement disparaissent aussi vite

Larges lourdes sourdes gouttes de pluie attendues en vain souvenir perdu de ces odeurs humides

Le seul produit utilisé pour parvenir à l’écriture de ces fictions immobiles est la fumée du tabac qui contient plus de 70 substances cancérigènes.

11.Les mains obéissent souvent à elles-mêmes


proposition de départ

Si Vilem Flusser dit vrai, les mains de John Rigobertson qui, un quart de siècle durant, fit corps avec tous les modèles de Betacam, sont celles d’un homme qui manipula la « linéarité du temps ». Singularité qui ne laisse pas de traces. Les taches brunes sur la peau des mains de l’ancien opérateur vidéo rapporteur d’images ne dessinent rien : elles ne sont que des marques de vieillesse, signes évolutifs de cet écoulement entropique du temps. Ces mélanoses n’ont pas de préjugés : elles n’épargnent pas plus la main droite que la main du Diable sur les doigts de laquelle, Rigobertson s’en souvient encore, la directrice au chignon gris de l’école primaire tapait à coups de règle. Sinistre, gaucher, têtu ? Il n’avait jamais cessé d’être gauche, comme une forme de résistance entêtée à ne pas vouloir ce que l’on voulait qu’il soit. Les Bétacam dont le viseur était à la gauche de la caméra étaient conçues pour les droitiers de l’œil, ce qu’il était, Rigobertson, par chance pour ses cervicales. Ses mains ont la mémoire des gestes accomplis. De tous les gestes accomplis, des plus sordides aux plus tendres, des plus intimes aux plus sociaux, des plus simples aux plus complexes. Combien de fois le pouce et l’index gauches avaient-ils fait le point, rattrapé le point, flouté la fin du plan ? Combien de fois ces mêmes doigts gauches ont-ils corrigé l’ouverture du diaphragme ? Combien de fois l’index droit avait-il dézoomé, recadré ? Combien de fois le pouce droit (ou, au choix, l’index gauche) avait-il déclenché l’enregistrement, puis arrêté l’enregistrement du plan ? Combien de plans ? Combien de manipulations ? Combien de corps, de peaux, de visages, de sexes ? Les mains ont toute la mémoire de tous les gestes accomplis. Elles ne comptent rien parce qu’elles savent les calculs inutiles et imbéciles qu’elles abandonnent au cerveau.

En permanence en tête, le personnage de Gaff, le Blade Runner de la police de Los Angeles, amateur d’origamis, qui accompagne Rick Deckard. Pourquoi ? Impossible de répondre. Seule certitude à ce jour : depuis 1982, mes mains n’entament jamais un paquet de cigarettes sans faire avec la cellophane déchirée et le papier aluminium un pliage grossier en forme de petite souris avec une longue queue. En trente-huit années, je dois en être a plus de 27 000 « horriblegamis ». Aberrant, je sais. Les mains obéissent souvent à elles-mêmes. Ma main gauche en particulier.

9. La femme a la chevelure défaite


proposition de départ

De marbre, géante, lisse, douce au toucher, sur un lit de gravillons blancs. Blanc, le fil tracé par le peintre. Verte, la céramique fontaine. Pierres, les murs dans le bassin miroir.

L’Oeuf d’abord, comme un sourire. Puis la fourche, comme un appel. Rien n’inquiète dans ce dédale sous les pins. Sauf elle, seule, semblable à ma défaite.

Forme de formes qui appellent les mains. Pas le marbre seulement. Les rondeurs comme autant de désirs charnels de seins, de cuisses, de fesses.

Codicille : lieu retenu,dans la proposition précédente, le labyrinthe de Joan Miró. Pas inutile de préciser que toute ressemblance avec des personnages ayant réellement existé serait purement fortuite. J’avais aussi envisagé de décrire le paysage vu par un oiseau (conformément aux indications fournies). Cela s’est avéré impossible dans la mesure où dans le lieu choisi et précisément non loin de la femme à la chevelure défaite, l’oiseau est lunaire.Et cela complique tout !

8. marques


proposition de départ

Un vieux, blond et odorant parquet dont toutes les lignes guident le regard jusqu’au bay window. Les trois ouvertures de la fenêtre en saillie, héritage de ces anglo-saxons que le maire de la ville, du temps de Vichy, traitait d’écraseurs pédérastes, invitent,la nuit, à un lent panoramique sur les lumières inégales de lieux dramatiques : le cimetière juif, la Promenade des Anglais et puis, au loin, l’aéroport international et son extension sur la mer.

Un orage sans fin. Des éclairs terribles. La trentaine de petits carreaux de l’étroite fenêtre de la chambre d’hôtel n’était qu’une suite d’écoulements encadrés de bois, des cases de gouttelettes, le soigneux rangement d’un chaos sans fin inondant Québec un 14 juillet.

Deux, trois morceaux de bois fumant. Le foyer, creusé dans la terre battue du sol, est au centre du cercle de la case. La fumée est lente, verticale et droite. Elle tient loin les insectes de Lifou.

Tout un mur dans le dos, de livres et d’objets aimés. Rêve ancien d’un lieu d’études. Une table de travail minimale. Résine lisse, grise. Une large baie vitrée, neutre, laisse la mer, l’horizon, une île envahir le lieu.

Mur fontaine, pierres sèches, béton décoffré. Le labyrinthe de Joan Miró, dédale de ciment, de marbre, de fer, de bronze, de céramique. Un chemin de lumière où la tortue géante est enfermée dans le sexe d’une déesse.

Poufs et fauteuils dévastés par les chats et le chien. Deux vieux tapis. Un cordage retient des tentures aux couleurs passées. Quelque chose d’un peu nomade pour une banale terrasse dominant la mer qui aurait des envies de prendre le large.

Le vent bouge les murs. Le ciel est le toit. Les lianes de jasmin tapissent le sol. Au milieu d’une petite forêt de bambous, une cabane indicible.

Le sol conserve les traces des chutes successives. Marques d’un intense passé, d’une activité incessante. Fleurs mâles en chatons, bogues et châtaignes, des feuilles enfin. A son pied, reposer, s’asseoir, s’allonger. Et écouter-voir son ombre. Entendre sa caresse fraîcheur en plein cœur de l’été.

Tenter sans rien voir ailleurs. Pour voir. Sans doute à refaire. Mais grande paresse.

7. harponner à présent


proposition de départ

Et elle fut la première. C’est elle qui vient vers lui. Il la regarde depuis l’ouverture du bal. Depuis bien avant même. Sur la place du village déjà. Elle l’invite à danser. Ils se parlent à peine. Ils dansent encore. Et leurs mains se touchèrent. Loin du bal. Loin du village. Ils marchent se tenant par la main. Ils se rassurent. Ils s’arrêtent. Ils s’embrassent. Dans un long et lent silence, leurs langues se parlent, avides de lèvres, de salives, de peau, d’air et de nuit. Et leur histoire s’acheva. Il l’attend sur le quai de la gare. Elle descend du train en provenance de Paris. Il ne veut pas lui cacher la vérité. Il ne veut pas mentir. Il sait qu’il va la faire pleurer. Il sait qu’il va lui faire mal. Il lui parle. Il lui dit. Il en aime une autre à présent. Elle ne dit rien. Elle ne pleure pas. Elle s’écarte de lui, se retourne et s’en va. Et il apprit à aimer. Il sait être attentif à elle. Il promet tout. Trop. Il se conforme à ce qu’il croit qu’elle attend de lui. Trop. Il se malmène. Il la mal-aime. Et il se fuit. Le temps lui fait peur. Les projets lui font peur. Les enfants lui font peur. Le mariage lui fait peur. Le couple lui fait peur. La vie lui fait peur. Il ne sait vivre que l’instant. Et il enfouit. N’en faire qu’à sa tête. Ne rien entendre. Demain n’existe pas. Il cloisonne ses peurs, ses amours, ses peines, ses joies, ses pulsions, ses jours. Il sait bien que cela n’est pas tenable longtemps. Et il voyagea. Il remonte le fleuve. La forêt primaire partout. Le temps ne l’effraie plus. Voyage vers une sortie de deuil. La pirogue livre sa cargaison d’alcools. Les femmes dansent. Une toute jeune femme vient vers lui. Elle lui tend un bol. Il boit, la remercie en inclinant la tête. Il ne parle pas sa langue. Elle ne parle pas la sienne. Elle vient de le choisir pour époux. Et il s’isola. La mer est une peau. Derme assurant à la fois protections et contacts. Il ne décide rien. Il se laisse porter par les circonstances, les hasards, les opportunités. Maintenant, c’est la mer qui le porte. Il va là où elle décide. Elle l’installe dans une île, ce lieu sûr où qu’il se trouve. Et il sut enfin. Il s’enamoure là. Il sait enfin que craindre n’est pas vivre. C’est là qu’il mourra. La date n’a pas d’importance. Il sait enfin que cela n’est pas évitable. Il sait enfin que c’est le lieu qui compte. Pour la dernière image.

Codicille. Me suis tenu à la difficile exigence : harponner le passé par le présent. Les prouesses et la force des harponneurs à bord m’ont beaucoup aidé même si souvent elles m’incitaient à débarquer. Quitter le navire pour aller relire paisiblement Moby Dick ? Même pas en rêve !

6. dix noms et non-dits


proposition de départ

Petit Wallés assista à la fête sans jamais lâcher la main de son père. Il n’avait jamais vu autant de monde. Il n’imaginait même pas qu’il puisse y avoir tant d’hommes, de femmes et d’enfants sur cette terre.
Dans le petit monde des meilleurs spécialistes internationaux de l’analyse textuelle, Antoine Desanti avait la réputation d’être le plus tatillon des experts francophones.

A sa mort, Rose-Adelaïde Desanti avait laissé à son unique fils un amant et un cochon. L’amant s’appelait Ours-Marie Ceccaldi. Le cochon répondait au nom de Socrate. Il était nain et sa robe était toute noire.

Clotilde Devaux était l’une des meilleures spécialistes françaises de la lutte contre le blanchiment d’argent. La Police nationale n’ayant pu la recruter, la Gendarmerie lui avait offert le poste convenant à ses compétences. A quarante ans, Clotilde avait rang d’officier supérieur. Ses travaux sur les réseaux de l’argent sale faisaient autorité.

Au tout début des années 70, André Pastorelli était un jeune prof adoré par ses étudiants. Il revenait des Etats-Unis où il était parti en 1968. À Los Angeles et à Chicago, il avait fait partie des rares privilégiés qui avaient pu suivre les enseignements de Georges Dumézil.

Cet inconnu qui gardait en mémoire les paroles qu’Emile Zola, si bouleversé, avaient prononcées devant la fosse d’une voix étranglée, ce Sigerson, brusquement me semblait proche. J’oubliais sa volontaire assurance, son profil d’aigle, l’outrecuidance de son câble. Il admirait Maupassant et cela suffisait.
Le texte intégral des carnets de l’ingénieur Ugo Pandolfi (1852-1927) concerne la période comprise entre septembre 1889 et avril 1895. Dans son journal intime, Ugo Pandolfi, géologue d’origine corse, prétend avoir été, durant dix ans, l’ami et le guide de l’écrivain Guy de Maupassant. Dans ses carnets, l’ingénieur Pandolfi révèle également qu’à la mort de Maupassant, en 1893, il devint le compagnon du détective Sherlock Holmes.

Je suis né en 1952, un 12 août, le jour où, à Moscou, treize intellectuels communistes yiddish, membres du comité juif antifasciste, sont fusillés sur ordre de Beria dans une prison de la Loubianka. Si j’en crois celui qui me connaît le mieux pour m’avoir sorti de l’ombre, je m’appelle Rigobertson, John Rigobertson. Je suis ornithologue. Je ne sais rien de mes origines islandaises. Mes deux passions : les oiseaux de l’Antarctique sur lesquels j’ai longtemps travaillé et les littératures policières qui m’ont toujours accompagné, y compris dans mes plus froides missions d’observation en Terre Adélie.

C’était au début des années 1980. Ugo Pandolfi n’existait pas, pas encore. Il avait commencé son métier de journaliste à la fin des années 70 sous le pseudonyme de Jean Crozier, le nom de jeune fille de sa mère, qu’il fit ajouter à son patronyme et légaliser comme nom d’usage dès que la loi française le permit. Les raisons pour lesquelles il choisit de ne pas utiliser le nom du père sont sans doute complexes. Elles relèvent de la psychanalyse, une épreuve qu’il n’eut jamais le courage d’affronter. Ma rencontre avec lui fut d’abord virtuelle : il s’intéressait comme moi au tragique destin de la violoncelliste Lisa Cristiani, victime du choléra, morte à Novotcherkassk, chef-lieu de la province des Cosaques du Don, le 24 octobre 1853. Nos nombreux échanges de courriels nous amenèrent à envisager ensemble l’écriture d’un ouvrage sur l’aventure en Sibérie orientale de cette jeune femme et de son Stradivarius. A partir des années 90, quand il partit s’installer en Corse, au nord de l’île, au début du cap corse où j’avais moi aussi élu domicile, nous commencèrent à nous fréquenter régulièrement : au moins une fois par semaine nous passions des heures à échanger nos points de vue, autant sur notre violoncelliste que sur tous les sujets qui excitaient nos esprits. Au fil des années, notre amitié prit un tour fusionnel à un point tel que nous décidâmes que John Rigobertson serait l’unique auteur d’un roman noir, un sinistre et glauque polar, où le passé saute à la gorge du présent. Nous commençâmes alors à inventer des personnages, à établir un scénario. Nous étions deux à la manœuvre et j’étais seul face à moi même.

Codicille La « googlisation » des noms de personnages que l’on pense avoir inventés peut avoir des effets indésirables et entraîner chez l’auteur l’aggravation de ses tendances schizophrènes, voire l’apparition d’un foutu foutoir dans sa tête.

Sources qui attestent que c’est peut être mon cas :
- scripteur.typepad.com
- www.albiana.fr/blog/decameron-libero/foutu-foutoir-ugo-pandolfi

5. occurrences doublées


proposition de départ

Il ferme la porte. Il ne craint pas les voleurs. La nuit, ce sont ses rêves qui lui font peur. Elle ferme la porte. Toujours deux tours. Chaque soir, elle vérifie. Deux fois parfois. Elle n’est jamais bien sûre. Il se couche. A reculons. Comme pour remettre à plus tard. Avec toujours le même protocole : verre d’eau glacée, dernière cigarette, encore un verre d’eau. Jamais facile d’affronter une mort provisoire. Elle se couche. Toujours trop tard. Toujours après s’être endormie avant, dans le canapé du salon, devant la télévision. Il se réveille. Envie de pisser, envie de manger, envie de fumer, envie de contempler la nuit, envie des étoiles. Il se rendort toujours facilement, toujours avec des regrets. Elle se réveille. Rallume la lampe de chevet. Lunettes, livres, smartphone, soucis. Elle attend que le sommeil revienne. Elle s’exaspère aussi. Il s’éveille. Ce n’est pas son truc. C’est souvent le chien qui s’en charge. Une truffe humide, un aboiement. Il fait l’effort alors. Ses yeux n’aiment pas la lumière. Vraiment pas. Mais il y a le chien qui insiste. Elle s’éveille.Tout de suite debout. Elle sait déjà tout de sa journée. Tout ce qu’elle doit faire. Elle passe une main dans ses cheveux. Elle s’inquiète tout de suite de l’heure. Elle est déjà en action. Il enclenche la machine à café. Geste lent. Café « basso » à l’italienne. Le premier d’une suite qui va se traîner. Deux petits doigts. Pas plus. Il partage un biscuit sec avec le chien. Ne pas oublier les médocs. Et fuir la lumière trop forte. Elle enclenche la machine à café. Elle fait autre chose en même temps. Elle allonge son breuvage avec de l’eau. Avale tout d’un coup, très vite. Il boit son café. C’est le cinquième. Toujours « basso ». Il est à l’ombre, les yeux dans la verdure. Il fume, paisible. Attentif seulement aux mouvements et aux chants des oiseaux. Elle boit son café. D’un coup. En pensant à ses rendez-vous, aux enfants qui vont arriver, au comptable, à la météo. Elle n’a pas le temps. Il se met à écrire. Deux mots. Deux phrases. Il relit ses notes de la veille. Rature un passage. Referme son carnet. Range son beau stylo dans son étui de cuir. La suite, plus tard, à l’ordinateur. Pas tout de suite. Elle se met à écrire. Une liste. Les choses du jour à faire. Sur un petit carton étroit. Elle souligne deux rendez-vous. Elle glisse le bristol dans l’étui de son téléphone mobile. Elle ne va pas avoir le temps. Il regarde la mer. Les îles italiennes à l’horizon. Les navires dans le canal de Corse. Un milan royal qui cherche sa proie. Il fait signe au rapace comme toujours. Comme toujours la grande buse l’ignore. Elle regarde la mer. Un court instant. C’est beau, elle dit. Elle s’interroge sur l’évolution des nuages. Pluies ? Chaleur ? Elle prend deux vêtements différents. Au cas où. Deux paires de chaussures aussi. Il inspecte le réfrigérateur.Vérifie les légumes. Trois belles carottes. Deux poireaux. Deux courgettes. Il est rassuré. Courses inutiles : il a de quoi pour la soupe. Elle inspecte le réfrigérateur. Elle y fait de la place. Constate le givre, les saletés qui s’installent. Faut le nettoyer, elle dit. Il ouvre le livre. La page est cornée, en haut. Pas de crayon pour souligner ce passage. Il fait une corne à la page, en bas. Elle ouvre le libre. Toujours un marque-pages. Plusieurs parfois. Elle en a toute une collection. Certains en métal même, fins et souples. Il referme le livre. Retient, dans la dernière phrase de Segalen : « Jusqu’au bout, d’ailleurs, nous serons de tristes messagers... » Une date aussi :janvier 1903. Un lieu : les îles Tuamotu. Elle referme le livre. Encore un Exbrayat qu’elle avait déjà lu. « Ils furent un temps avant de comprendre que c’était les jumeaux qui, pour la première fois, riaient. FIN Nice, le 7 février 1972 ».

Codicille : Gamme (ou game) au jeu prenant. D’abord une liste ( merci à Jérémie Tholomé oubliant Emily Artaud). Il et elle font le reste. Exbrayat (Deux enfants tristes) et Victor Segalen (Journal des îles, suivi de Vers les sinistrés) étaient les lectures de Il et Elle au moment des faits. Bloc respecté.

3. quitter, fuir, rompre


proposition de départ
en long (roman)

Tous les détails de la journée avaient été minutieusement réglés, entre New York et Paris, par le cabinet du secrétariat général de l’ONU, les responsables du protocole du Quai d’Orsay, le secrétariat d’Etat aux Universités et le service des voyages officiels du ministère de l’Intérieur. Tout se déroula selon le programme et le protocole. Le secrétaire général de l’Organisation des Nations Unies arriva à l’heure prévue à l’aéroport de Nice Côte d’Azur. Le président de l’Université de Nice et le Recteur chancelier accueillirent leur prestigieux invité sur le tarmac. Ensuite le cortège officiel avec son escorte, deux motards en tête seulement pour ouvrir la route, s’engagea sur la Promenade des Anglais et traversa la ville de Nice à vive allure. En un rien de temps, les voitures parvinrent à Cimiez. Le cortège s’arrêta devant l’entrée du musée national « Message biblique ». Le secrétaire général de l’ONU s’engagea à pieds dans l’allée centrale du jardin où le peintre Marc Chagall l’attendait. La visite fut plus longue que prévue. La rencontre avec Chagall avait été la seule exigence posée par le secrétaire général de l’ONU pour sa venue à l’université de Nice qui lui décernait le titre de docteur honoris causa. La cérémonie officielle eut lieu dans l’après midi au centre universitaire méditerranéen. Le secrétaire général de l’ONU signa le livre d’or dans le bureau même qu’avait occupé l’écrivain Paul Valery. Il eut ensuite droit à trois discours dans l’amphithéâtre de la Promenade des Anglais, trop étroit pour accueillir tous les invités. Le Recteur de l’Académie, le président de l’université et le vice-président étudiant firent tour à tour l’éloge du nouveau docteur honoris causa de l’université de Nice. En fin d’après midi, le 5 avril 1976, Kurt Waldheim s’envola dés la cérémonie terminée. Ce n’est qu’en 1986, cinq ans après la fin de son second mandat à la tête de l’ONU, que le passé, sous uniforme allemand, du secrétaire général des Nations Unies durant la seconde guerre mondiale sauta à la gorge des différents acteurs de cette journée. La polémique fut mondiale. Kurt Waldheim n’en fut pas moins élu président de la République Autrichienne avec 54% des voix le 8 juin 1986.Inconscient acteur complice de cette mascarade universitaire, Clément n’oublia jamais le regard du vieux peintre juif accueillant un homme ayant rang de chef d’état qui mentait encore sur son propre rôle dans les troupes du troisième Reich. Aujourd’hui encore, parfois, Clément revoit la scène, les yeux éblouis, illuminés, pétillants, heureux de Marc Chagall. Ce qu’il n’arrive pas à retrouver, c’est le regard froid du secrétaire général de l’ONU. Un regard bleu. De petits yeux, étroits. Un visage lisse. Un masque qui ne laisse rien paraître. Mais rien d’autre. Rien de plus précis. Là où il s’était trouvé, Clément n’avait bien vu que Chagall. Et puis, pas un instant, il n’avait songé a examiner Kurt Waldheim d’un œil un peu critique. On est très con quand on est jeune. Encore plus con quand on est bouffi de certitudes et qu’on est le premier étudiant de France à prononcer un discours en l’honneur d’un trompeur secrétaire général de l’Organisation des Nations Unies, un banal juriste, un docteur en droit, un diplomate de carrière dont la biographie officielle ne commençait étrangement qu’en 1947. Plus de quarante ans ont passés. Les conneries que Clément avait fièrement prononcées en l’honneur de Kurt Waldheim ont quitté le disque dur de sa mémoire depuis longtemps. La vie avait fait son chemin, son œuvre, comme « une sorte de narration de soi sans cesse renouvelée ». Depuis longtemps il avait mis la mer entre lui et les rivages du mensonges. Il avait quitté Cannes sa ville natale. Il avait fui Nice. Il avait rompu avec la Côte d’Azur. Une question le hantait toujours : Qui suis-je, moi qui dis « je » ? — Qui êtes-vous ? Voilà la question que j’aurai du poser à Kurt Waldheim au moment où il serrait si chaleureusement les vieilles mains de Marc Chagall. Souvent, Clément devait chasser cette idée. Un geste lent. Un mouvement de tête. Une courte crispation dans la mâchoire. Comme on évacue le souvenir de quelque chose qu’il fallait faire et qu’on avait négligé. Sa seule certitude, c’est qu’il aurait dû poser la question, s’interposer entre le peintre et l’imposteur. Alors, il aurait été autre... Qui sait ?

en long (nouvelle)

Terminal 2. Écrasante chaleur, une journée d’août.Conscience que c’était la dernière fois. Il n’oublierait rien de toutes les raisons qu’il avait de fuir cette ville, de n’y revenir jamais, de rompre avec ces rivages de rêves artificiels et de mensonges. Il n’oublierait rien. Mais rien désormais n’avait d’importance. Cela faisait un bon moment déjà, plusieurs années, qu’il avait mis tous ses griefs dans la corbeille de sa mémoire-ordinateur. Là, maintenant, en franchissant la zone d’embarquement : vider corbeille. Envol, envoi. Seul un souvenir demeure, obsédant, récurrent, ineffaçable, sa honte : une journée d’avril, en 1976, où il avait été l’un des acteurs complices de l’opération de séduction des communautés juives d’un certain Kurt Waldheim.

Codicille : des traces de Paul Ricoeur et une constante pensée pour le J’accuse — A dark side of Nice de Graham Greene. Mais pas suffisant pour répondre correctement à l’exercice. Trop de mal a m’éloigner du réel. La question est peut être de savoir pourquoi si ce réel colle autant à mes gros sabots pourquoi je ne parviens pas à quitter mes chaussures pour tenter de courir pieds nus ?

4. 02101999WCAM.wmf


proposition de départ

02101999WCAM.wmf, 1

Assis, seul, face à la web-camera, Jonathan lance l’enregistrement. Il recule un peu. Il fixe la camera, sans rien dire, sans bouger. En fond, derrière lui, le mur de sa chambre avec le drapeau corse à tête de Maures. Jonathan, muet, fixe toujours l’objectif de la caméra. Les secondes défilent. Jonathan fixe toujours l’œil de la webcam. Les secondes défilent. Jonathan, seul dans le silence, perdu comme il l’est dans sa vie. Le silence seul. Pas de mots. Pas de gestes ce soir. Il ne se masturbera pas comme cela lui arrive parfois face au miroir-oeil-mémoire de son ordinateur.Pas ce soir. On ne sait jamais. Si elle l’appelle. Si elle lui dit de venir chez elle. S’il n’arrivait pas à bander. Elle aurait des mots durs. Elle savait, elle, qu’il se filmait en se branlant. Jonathan lui avait donné un jour un CD avec sa collection de vidéos quotidiennes. Il y avait celles où il chantait le Dio Salve Regina, celles où il proférait des insultes racistes, celles où il lui disait qu’il n’en pouvait plus de ne pas la voir, celles où il lui montrait qu’il n’en pouvait plus de ne pas l’avoir. Soudain Jonathan se penche en avant, il saisit la souris, il clique droit. L’enregistrement est terminé. Jonathan enregistre le fichier sous dans le disque dur de son ordinateur et le nomme à la date du jour sans espace 02101999WCAM.wmf. Ensuite Jonathan insère un CD et fait une copie du fichier vidéo qu’il vient d’enregistrer. Jonathan éjecte le CD, le remet dans sa boite sur laquelle est inscrit au feutre indélébile WCAM_1999. Il range enfin le CD dans le tiroir-coffre qui est sous son lit.

02101999WCAM.wmf, 2

Assis, seul, face à la web-camera, Jonathan lance l’enregistrement. Il recule un peu. Il fixe la camera, sans rien dire, sans bouger. En fond, derrière lui, le mur de sa chambre avec le drapeau corse à tête de Maures. Jonathan, muet, fixe toujours l’objectif de la caméra. Les secondes défilent. Jonathan fixe toujours l’œil de la webcam. Les secondes défilent. Rien. Le silence seul. Pas de gestes. Il n’a pas envie de se branler Jonathan. Pas prendre de risque. Si elle le siffle comme ça arrive, même tard. Peur de pas bander après. C’est qu’elle sait tout de lui, tout de ses vidéos à la con, glauques, absurdes, nauséabondes.Pas en rajouter ce soir. Ne rien faire. Ne rien dire. Attendre que le temps s’écoule. Encore un peu. Soudain Jonathan se penche en avant, il saisit la souris, il clique droit. L’enregistrement est terminé. Jonathan enregistre le fichier sous dans le disque dur de son ordinateur et le nomme à la date du jour sans espace 02101999WCAM.wmf. Ensuite Jonathan insère un CD et fait une copie du fichier vidéo qu’il vient d’enregistrer. Jonathan éjecte le CD, le remet dans sa boite sur laquelle est inscrit au feutre indélébile WCAM_1999. Il range enfin le CD dans le tiroir-coffre qui est sous son lit.

« C’est la mise en scène de soi face à une caméra qui est mon intérêt au départ. Avec une vaine recherche depuis longtemps de la voix à trouver pour un personnage brut de jeune homme sexuellement perturbé. Échec total de l’exercice. 2880 petits caractères. Ni dur. Ni mol. Voilà sans doute ce que c’est que de choisir un personnage malfaisant et de vouloir, sans raison, ni référence, tester son monologue imbécile. »

2. tourments


proposition de départ

Une histoire de rez-de-chaussée et de premier étage. Une histoire de vieille dame qui entretient tous les jours le minuscule jardin de la copropriété et y lâche son york à heures régulières. Une histoire avec sa jeune voisine qui n’aime pas les chiens. Une histoire de pisse sur le paillasson. Une histoire de verre pilé et de clous dispersés dans le minuscule jardin. Une histoire de main courante déposée à la gendarmerie. Une histoire de moto qui pétarade tous les soirs sous les fenêtres de la vieille dame. Une histoire de nouvelle main courante déposée à la gendarmerie. Une histoire de militaires qui ne peuvent pas faire grand chose pour cette vieille dame qui harcèle la gendarmerie. Une histoire qui finira mal, c’est sûr.

Codicile Minimal. Paresseux peut être. Désolé, je suis. Mais c’était ça ou des pages et des pages du polar que je suis censé être en train d’achever.

.1 tous les murs ne séparent pas


proposition de départ

Comme il en a l’habitude, tous les matins, dès la fin du printemps, Dédalus — c’est ainsi, il y a seize ans, qu’il avait décidé de se faire appeler — s’installe face au mur de vieilles pierres. Il attend les premiers passagers. Dédalus les connaît tous. Il ne peut jamais les prévoir. Il sait simplement qu’ils sont là, qu’ils vont venir. Ceux qui sortent du mur, ceux qui s’y promènent, ceux qui le traversent, ceux qui le suivent, ceux qui s’y cachent, ils sont tous différents, imprévisibles, incontrôlables. Ils n’obéissent à rien. A rien d’autre, imagine Dédalus, qu’à la lente progression de cette chaleur que tissent avec subtilité le soleil et les pierres quand, se rencontrant, ils se combinent. Là, brusquement, dans un trou d’ombre, un mouvement. Puis un autre, plus rapide encore. Un passager est là, le premier, immobile, bien visible. Il ne se cache pas. Son corps n’est que tâches. Brunes et vertes. Harmonieuses. Ordonnées. Il observe, attend. — « Cet homme est toujours là. Il me fixe. Il est assez loin. Ce n’est pas un danger ». Plus haut sur le mur, un autre mouvement, saccadé celui-là. Un passager identique au premier, mais plus petit, plus jeune. Il se fige, puis s’enfuit, disparaît entre deux pierres. « La chaleur n’est pas encore là. Je vais attendre caché ». Archaeolacerta bedriagae s’enfuit comme il est venu : à la vitesse d’un mouvement éclair. Tout en bas, au pied du mur, le bruit de feuilles sèches écrasées par un fossile vivant : Testudo hermanni ne se sent pas menacée, elle longe le mur où parfois Dédalus a placé un fruit à son intention. Un abricot, hier. Une tomate, aujourd’hui. Un bout de pomme sans doute, demain. Un éclair encore, tout en haut du mur. Mouvements furtifs, saccadés, de taches vertes sur l’arrête des pierres : Podarcis tiliguerta ne manquait jamais un rendez-vous quand la saison des danses du soleil commence chez les humains.

Codicille : *La promesse de Dédalus : tant qu’il n’arriverait pas au bout des 968 pages de la nouvelle traduction d’Ulysse parue en 2004 sous la direction de Jacques Aubert. Soutenir le regard d’un lézard au soleil : référence à la délicate épreuve que suggère un célèbre auteur sicilien. Pourquoi un tel choix ? En première intention, il y avait l’ambition d’aller replonger dans La Modification. Problème : en raison de la pandémie, la ligne Paris-Milan a été supprimée. Pas envie de me retrouver seul comme un con sur le quai d’une gare vide. Trop déprimant. Retour paisible donc vers Philippe Descola. Voir ici..

 



page proposée par Ugo Pandolfi
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1ère mise en ligne 28 juin 2020 et dernière modification le 8 novembre 2020.
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