le roman d’Éric Nicolier

- bio et liens

8.


proposition de départ
Ext 1 - Le chemin après le village

C’est un banal chemin communal. Il est situé à égale distance entre la sortie du village et le bord de Saône. Une première partie, goudronnée, mais peu entretenue, mène jusqu’à une voie de chemin de fer désaffectée, nettoyée une fois par an grâce à une motrice qui passe à vitesse lente en vaporisant un désherbant sur le ballast. Une seconde partie, simple chemin de terre, mène aussi à la Saône. Quelques dizaines de vaches sont parquées dans les prés que traverse le chemin. Au bout de la partie goudronnée, une maison inhabitée depuis plusieurs décennies est envahie par des ronces et des herbes folles. Il s’agirait d’une ancienne porcherie. La foudre aurait provoqué un incendie. L’effondrement du toit a ouvert une large bouche sombre sur l’intérieur, mais l’accès est rendu difficile par un amoncellement de poutres noircies. Il s’en dégage une forte odeur de pisse. Sur les murs on distingue quelques graffitis a priori sans signification.

Ext 2 - Quartier Fontaine d’Ouche (années 70)

A l’époque il représentait le summum de la modernité et du confort. Dès le début des années soixante, la municipalité, avec le concours de l’Etat, avait imaginé ce nouveau quartier. Les premiers habitants avaient pris possession de leur logement en 1968. Les appartements étaient prisés. Ils étaient clairs et spacieux. Les immeubles, des barres de quatre ou cinq étages et des tours de dix à douze étages avaient été construits le long de larges avenues aménagées pour éviter le vis-à-vis. Un centre commercial, deux collèges, plusieurs écoles primaires avaient été construits en même temps. Cet ensemble d’immeubles était situé à cent mètres à peine d’un lac artificiel et à une quinzaine de minutes à pied de plusieurs dizaines d’hectares de combes et de collines arborées. Un objectif de mixité sociale avait été assigné à ce quartier en mélangeant des immeubles destinés à la location à d’autres destinés à l’accession à la propriété.

Ext 3 - Quartier Maladière (années 50)

Peu après la Seconde Guerre mondiale, le quartier de la Maladière est comme un mélange de trois identités bien campées sur leurs territoires respectifs, qui s’observent et se toisent, et pourtant coexistent dans un même espace restreint d’à peine quelques kilomètres carrés.

Un premier segment s’est constitué dans les années 1920. Une population venue principalement de la campagne qui s’est installée en ville pour combler le manque de travail aux champs. Ces manouvriers sont arrivés avec leur famille. Ils ont construit des petites maisons sur des petits bouts de terrain vendus trois fois rien.

Un deuxième segment, des champs longtemps occupés par de la culture céréalière, jouxtant le quartier des petits pavillons, a commencé à se construire après la Seconde Guerre mondiale. D’immenses barres de plusieurs centaines de logements, vues avec envie par les enfants de manouvriers qui n’en pouvaient plus une fois mariés de continuer à vivre chez leurs parents. Une fois installés dans ces appartements desservis par d’immenses coursives vitrées, ils regardaient de là-haut les parents devenus retraités se casser le dos à bêcher leurs jardins minuscules.

Le troisième segment forme une frontière entre le premier et le deuxième. Un passage obligé pour aller de l’un à l’autre. C’est un grand bidonville comme il en a subsisté dans de nombreuses grandes villes en France pendant une dizaine d’années après la guerre. On le dit habité par des gitans. On attendra le début des années soixante-dix pour le transformer en parc.

Ext 4 - Maison de Gilles (Quétigny, fin des années 90)

Comme un semblant de forêt maintenu au milieu de l’espace urbain, jouxtant la mairie, l’église Saint-Martin, les huit cours de tennis, la police municipale et l’école primaire Les Cèdres. Dans sa longueur l’espace boisé ne mesure pas plus de deux cents mètres et cent cinquante mètres dans sa largeur. En se plaçant au centre de ce quadrilatère, on pourrait s’imaginer perdu dans une forêt, le chant des oiseaux. Pourtant très vite on en sort. Dans l’une des rues adjacentes, la maison de Gilles. Il y vit avec sa femme depuis qu’il a pris sa retraite. De l’arrière de la maison construite de plain-pied, on accède à cet ersatz de forêt.

Int 1 - Appartement du grand-père (années 2010))

Il y a trois jours, l’appartement du grand-père était occupé. La vie est encore suspendue à des détails. Dans la salle de bain, le tube de dentifrice est resté ouvert, le bouchon posé près du robinet du lavabo, la brosse à dents sur le sol. Dans l’évier de la cuisine, une casserole remplie à moitié d’eau et sur la petite table vers la fenêtre, des restes d’un repas. Le lit est resté défait. Le mécanisme de la vieille horloge comtoise, retapée dans les années soixante-dix, en a encore assez dans le ventre pour fonctionner encore deux ou trois jours. Dans trois jours son mécanisme s’arrêtera, lui aussi.

Int 2 - Le tribunal)

L’architecture judiciaire, aussi loin qu’il soit possible de remonter dans le temps, a toujours cherché à impressionner et à effrayer. La cour d’assises est installée dans un ancien bâtiment construit au XVI siècle. Sur l’un des murs de la salle d’audience des assises on trouve cette inscription, peu lisible à vrai dire : « non omnis moriar » (je ne mourrai pas en entier). L’architecture gothique donne l’impression de pénétrer dans une église. Il manquerait peu d’y chercher un bénitier en pénétrant dans la salle des pas perdus.

Int 3 - Un bureau (dans les années quatre-vingt-quinze)

Une pièce d’une vingtaine de mètres carrés. Un bureau très rangé. L’ordinateur, une pile de dossiers soigneusement empilés, une règle posée à la parallèle exacte du bord du bureau. Deux chaises installées devant ce bureau. Une table ronde dans un coin pouvant accueillir des petites réunions de quatre ou cinq personnes. Une armoire fermée, mais la clé est accrochée à la serrure. La pièce est rigoureusement vide de toute photo ou objet personnels.. Au mur une photo d’un paysage montagneux.

Int 4 - Un autre bureau (aux alentours de 2020)

La pièce est petite, normalement une chambre, transformée en bureau. Deux grandes bibliothèques en chêne massif, fabriquées par le grand-père. Tellement lourdes et solides qu’elles possèdent une longévité programmée de plusieurs siècles. Le chêne avait été abattu lors des affouages 1984 ou 1986 et débité en de longues pièces de bois qui avaient été mises à sécher. Du bois brut et sur des plans tracés sur des feuilles de papier calque fixées en leur coin sur une grande planche de bois , il en était sorti des escaliers en colimaçon et plusieurs bibliothèques qu’il m’avait données pour ses quatre-vingts ans. Le bureau avait été acheté avec mon tout premier salaire en même temps qu’un fauteuil. Le bureau avait pour fonction d’écrire, le fauteuil pour fonction la lecture. Trente-cinq ans après, ils ont toujours cet usage.

2. Seul ce silence


proposition de départ

Le silence selon le Robert, est l’état d’une personne qui s’abstient de parler. Une définition négative : le silence ne s’exprime pas par lui-même, mais par ce qu’il n’est pas. Comment interpréter un silence, c’est-à-dire ce qui n’existe pas ? Par sa durée ? Un silence très court n’est souvent rien d’autre qu’un temps de respiration, la coupure nécessaire pour reprendre sa phrase sous peine d’asphyxie verbale ou d’étranglement de la voix. Ce silence-là n’appelle pas d’interprétation, il est organique, nécessaire. À l’inverse il y a le silence long, de plusieurs secondes, qui ne correspond à rien d’obligé, qui se déploie comme s’il jaugeait l’interlocuteur, voire dans certaines circonstances, le rabaissait. Il peut certes exprimer le mépris, mais aussi l’embarras voire l’incapacité à dire, le silence n’étant plus qu’une citadelle éphémère bâtie pour se protéger. Ce silence-là est d’une tout autre nature, il cherche à exprimer. Mais, et c’est tout le paradoxe, il veut exprimer à partir à partir de rien. Déjà qu’il est complexe d’interpréter des mots, on peut aisément imaginer à quel point il sera complexe d’interpréter leur absence.

Gilles attendait à la caisse du supermarché. Il venait d’arpenter les rayons pendant une bonne heure. Il sortait du boulot, la mine pas très fraîche. Tout l’après-midi il avait organisé des visites d’appartements, mais il n’en était rien sorti. Le dernier acquéreur s’était même foutu de sa gueule en essayant par des stratagèmes éculés de connaître le nom du vendeur, sans doute pour essayer de le contacter directement et éviter de payer les honoraires de l’agence immobilière. Cela avait même failli mal se terminer quand le type avait commencé à lui balancer une diatribe sur l’inutilité du métier d’agent immobilier qui se résumait selon lui à un vague bla-bla commercial. Lui mettre la main sur la gueule aurait pu être la conclusion de la visite, mais ça ne se fait pas trop. C’est là que tu te dis que les gestes non accomplis tiennent parfois à un fil et que la frontière est ténue entre le renoncement et l’action. Le renoncement avait été plus sage. Mais Gilles en était sorti énervé.

Sa seule consolation était la certitude de croiser Joanie, l’une des caissières avec qui il avait sympathisé mois après mois. Au point de toujours passer par sa caisse, même si la file d’attente était plus longue qu’ailleurs. Il avait même identifié ses jours de travail et ses jours de congé. Elle ne travaillait jamais le mercredi. En conséquence il ne faisait jamais ses courses le mercredi. Il avait conclu qu’elle avait un enfant et posait systématiquement cette journée pour être avec lui. Il avait aussi conclu qu’elle était célibataire puisqu’elle s’était plainte un jour au cours d’un échange de passer la plupart de ses dimanches seule. Il aurait bien proposé qu’elle l’accompagne aux randonnées qu’il faisait un week-end sur deux. Il avait craint qu’elle interprète mal cette proposition. Par la suite, il avait regretté cette timidité. Mais il était comme ça, plutôt réservé, surtout avec les femmes. Il est fort possible que cette solitude des dimanches, Joanie l’avait dite à Gilles uniquement parce qu’il était devant elle à ce moment précis et non pas pas parce que c’était Gilles. Cela aurait pu se produire avec n’importe qui d’autre qui se serait trouvé là à cette seconde précise. C’est l’analyse qu’en faisait Gilles. Comme il avait trop réfléchi, il n’avait rien dit.

Etait-il tombé amoureux de la caissière du supermarché ? Le mot était prononcé. Mais il était prononcé par nous, pas par Gilles, qui sans doute n’osait pas s’avouer ce sentiment pour la jolie Joanie. Comment qualifier autrement ce qu’il ressentait pour elle, lui qui se surprenait à acheter davantage d’articles que nécessaire pour passer plus de temps au passage en caisse. Il savait ainsi pas mal de choses sur elle, rien de bien important à vrai dire, mais qui avait permis à Gilles de construire au fil des semaines une image en demi-trait de Joanie, en tout cas ce qu’elle avait bien voulu lui raconter. Il s’était entiché peu à peu de ces échanges volés à chaque sortie au supermarché, sans se rendre compte qu’ils étaient devenus nécessaires.

Il avait rempli son caddie un peu plus que d’habitude pour préparer la soirée prévue avec des amis le surlendemain. Joanie lui en ferait sans doute la remarque. Elle se le permettait de temps en temps, comme si les courses reflétaient des bribes de vie et que les commenter entretenait la conversation dans un semblant d’intimité. La plupart de ces bouts de conversation naissaient souvent de rien, comme une remarque sur tel paquet de pâtes acheté : « tiens vous n’avez pas acheté des spaghettis n°5 de Barilla cette fois, mais des n°7. Vous ne vous êtes pas trompé ? ». Et lui de répondre : « Pas du tout j’ai voulu tester, il paraît que les n°7 accrochent mieux les sauces ». Et elle : « Ah bon je ne savais pas. Au moins j’ai appris un truc avec vous aujourd’hui ». Et Gilles quittait le supermarché le sourire aux lèvres, ravi d’avoir obtenu ce compliment de cette chère Joanie. Une autre fois la conversation était allée beaucoup plus loin. Il s’était permis de la féliciter sur cette robe noire qu’elle portait pour la première fois. A hauteur de la poitrine, la robe laissait apparaître quelques effets de dentelle. Et il ne fallait pas être très concentré pour se rendre compte que Joanie ne devait pas porter de soutien-gorge sous cette robe. Il lui avait fait remarquer que sa robe était très jolie et la mettait bien en valeur, mais en lui disant il n’avait pu s’empêcher de laisser son regard trop longtemps s’appuyer à la hauteur de sa poitrine. Ce qui aurait du rester un regard effleuré était devenu un regard insistant. Il s’en était rendu compte et s’était mis à rougir.

L’attente à la caisse de Joanie était plus longue que d’habitude. Il y avait du monde ce soir au supermarché. Sept clients étaient encore devant lui, la plupart avec des caddies remplis à ras bord. Gilles avait le temps de réfléchir. Joanie et lui parlaient de depuis presque six mois. Il était peut-être temps d’aller plus loin. Pourquoi ne pas l’inviter à aller prendre un verre un soir dans la semaine. Une invitation sans aucune connotation d’aucune sorte, car Gilles ne se rendait toujours pas compte qu’il était amoureux de Joanie. Ce constat nous l’avons déjà fait, il n’y a rien à changer à ce propos.

Il ne restait plus que deux clients devant lui. Gilles avait élaboré une phrase, puis l’avait corrigée, modifiée, répétée , et s’était interrogé plusieurs fois si elle ne serait pas mal interprétée. Il souhaitait inviter Joanie, mais sans pour autant perdre la face en cas de refus. C’était bien son problème, ne pas savoir comment parler à une femme sans envisager ce qui pourrait arriver de pire : un refus ! Et dans ces conditions, il faisait tout pour ne pas être trop entreprenant afin que la situation de repli, certes lâche, puisse être : « écoute nous nous sommes mal compris, je ne souhaitais pas te faire des avances, mais simplement te proposer d’aller gentiment boire un verre et discuter, sans aucune idée derrière la tête ». Bref la pire des solutions car en avançant masqué Gilles perdait l’avantage de la sincérité et de la clarté. Il était toujours en demi-teinte, tiède diront certains. Et le problème avec l’eau tiède c’est qu’elle ne marque pas l’attention, elle passe inaperçue.

Gilles avançait vers la caisse. Il avait attendu patiemment que la cliente devant lui ait terminé de payer et de ranger ses articles. Elle prenait son temps. Il était tout sourire au moment de s’avancer vers Joanie. Elle le regarda, une seconde, peut-être plus, puis elle baissa les yeux vers sa caisse. Que se passait-il ? C’était la première fois que Joanie ne répondait pas à son sourire. Serait-elle malade ? Aurait-elle un problème ? Il lui était déjà arrivé d’être absorbée par son travail ou sa vie personnelle (elle s’en était déjà ouverte auprès de Gilles, mais sans jamais entrer dans les détails), mais cela ne l’avait jamais empêchée de rire et de plaisanter. Il déposa ses articles sur le tapis roulant. Elle le regarda et cette fois elle lui dit « bonjour ». Mais un bonjour mécanique comme elle devait en répéter des dizaines à longueur de journée, le même bonjour qu’elle avait dit au client précédent et qu’elle dirait au suivant. « Bonjour Joanie » il lui dit. Elle leva les yeux , mais rien dans son regard ou son attitude ne traduisait la moindre émotion. Son regard était comme éteint. Elle passa un à un les articles pour enregistrer les codes-barres. Elle était figée sur son siège. « Tu as vu, j’ai acheté des Linguine cette fois », il dit. Mais pas de réaction de la part de Joanie. Elle continuait de faire passer les produits les uns après les autres, le regard dirigé droit devant elle sans prêter la moindre attention à ce qui l’entourait. « Quelque chose ne va pas ? » il lui dit, mais peut-être trop doucement pour qu’elle entende. Pourtant il y a encore cinq minutes, Gilles la voyait discuter et rire avec les clients qui étaient devant lui. Tout se passait comme si elle avait changé d’attitude. Il la regardait pendant qu’elle continuait de passer ses articles. Il n’en restait plus que quelques-uns. Il avait commencé de tout ranger dans son caddie et avait sorti sa carte bancaire. Il spéculait : elle ne devait pas être dans son assiette. Elle lui tendit la note et lui annonça le prix des courses, 173 euros. En même temps qu’il donna sa carte, il dit : « La semaine prochaine je suis en congé, on pourrait aller boire un verre après ton boulot »… « après votre boulot ». C’était arrivé comme un repentir, il avait remplacé le tutoiement par un vouvoiement comme s’il avait commis une maladresse. Elle ne répondit pas. Seul ce silence, long, gênant et que l’on ne sait plus comment rompre. Il avait été tenté de reposer sa question, mais il préféra empoigner son caddie et commencer à marcher le long des caisses. Il voulait se retourner, peut-être pour tenter de comprendre ce silence. Il ne se retourna pas. Il continua à marcher. Il ne s’était rien passé en apparence. Il savait déjà qu’il lui faudrait longtemps avant de digérer cette sombre histoire.

Une « sombre histoire » peut venir qualifier une brouille, des paroles malheureuses jamais soldées, un malentendu. Ce peut être aussi la conclusion d’une altercation verbale ou physique. Une « sombre histoire » peut aussi naître d’un silence. Celui qui reçoit ce silence ne possède alors aucune clé pour comprendre ce que l’autre a voulu exprimer. Il faut alors se débrouiller avec ce vide.

1. encore quarante ans


proposition de départ

La gendarmerie. Une forte odeur de café. L’heure creuse avant le rush du milieu de la matinée, les dépôts de plainte à enregistrer sans discontinuer. Ils sont deux de service à l’accueil : Elle, adjudante, épuisée, ne pense qu’à atteindre dix-sept heures. Long repos de quatre jours sous le pied. Elle sait d’avance qu’elle écoutera à peine, juste ce qu’il faut pour transcrire les plaintes en mode écriture automatique branchée sur le flux de parole de l’autre. Le corps est là, l’esprit est parti. « J’en peux plus. Baiser en rentrant. Les gosses attendront chez ma mère. Les courses. Putain les courses. Plus de lait. J’ai pas racheté de PQ. On n’a plus de café ». Lui, brigadier, il est frais (en apparence). Retour de vacances. Il y a deux semaines il était au bord du gouffre, limite à démissionner. Depuis quelques jours il s’est remis à aimer le boulot. Mais ça cogite. Pas trop là non plus. « Est-ce que je vais tenir encore comme ça pendant… calcul vite fait… la retraite ? 64 ans… j’aurai jamais le nombre de trimestres… 65 peut-être… plutôt 66. Encore quarante ans. La blague. Huit heures trente. Elle a toujours pas appelé. Ça pue. ». Premiers clients : une mère et sa fille (une évidence vue leur ressemblance). La petite, dans les sept ou huit ans, tient fermement la main de sa mère. La mère tendue à l’extrême, les yeux rougis, grande, maintient posé mais pas coiffée, pas maquillée. La mère est entrée sans hésitation. Mais là, à l’accueil, comme une pause avant d’aller plus loin. Elles jettent toutes les deux des regards de chatons apeurés. Les mêmes grands yeux noisette. « Va t’asseoir ici et tu m’attends, je n’en aurai pas pour longtemps, dit la mère. « Après, peut-être que je te demanderai de venir pour répéter tout ce que tu nous a raconté hier. Mais… c’est pas certain ». (Le « c’est pas certain » à voix basse, plus pour elle-même). « Il faut que je voie le chef de brigade directement, pas un simple gendarme. Pas pleurer devant lui. Pas pleurer devant elle ». On ne lui explique pas que ce n’est pas la procédure, on laisse faire. On sent tellement la peur et l’effondrement. La mère entre dans le bureau du commandant. La fillette s’est assise. Elle a pris un magazine, mais le laisse posé sur ses genoux sans l’ouvrir. Elle regarde la dame qui les a accueillies. Elle lui sourit (le sourire est si timide qu’on le sent à peine s’installer sur le visage). L’adjudante ne la regarde pas. « C’est foutu pour ce soir. J’irai faire les courses, chercher les gosses et je rentrerai ». Un type entre d’un coup après être passé plusieurs fois devant l’entrée en marmonnant des trucs inaudibles. Son arrivée est théâtrale, excessive. Il a les gestes saccadés et sans contrôle des gens qui boivent. On leur dit jamais aux alcooliques, mais leur problème il se voit à des kilomètres. Il porte la prestance surannée des gens qui ont été, mais qui ne sont plus. « Elle va plus me piquer mon fric. Fini. Fini à partir de ce matin. Elle va la comprendre sa douleur quand j’aurai tout expliqué. Je vais dire tout ! All ! ». L’adjudante le suit du regard. « Il est pour moi celui-là. Le relou du jour. Vu d’avance ». C’est vrai que c’est pour elle en général ces clients-là, les compliqués qui se demandent encore au moment de déposer plainte s’ils font bien. Quand ils doivent signer, ils se relisent plusieurs fois. Souvent ils ne signent pas, ils repartent, disent qu’ils doivent réfléchir. On ne les revoit jamais. « C’est ça assied toi, réfléchis et barre-toi ». Le type s’est assis en face de la fillette. Elle le regarde. Il est gentil. Elle sent sa détresse comme il sent sa détresse à elle. Il ne lui parle pas, ça se fait pas. Elle lui sourit. Il lui sourit. Une jeune femme pousse la porte. D’habitude à cette heure là tout est encore tranquille. Pas ce matin. Comme par un double mouvement en apparence indépendant, mais qui aurait décidé de se synchroniser, le brigadier sort en même temps que la jeune femme entre. Tout va vite. On l’a vu à peine se lever de son bureau, sortir son portable et se diriger vers l’extérieur, presque en courant. « Bizarre il y a du monde qui attend. Où il va ? » se dit l’adjudante. Pendant quelques secondes on imagine qu’il va saluer la jeune femme, mais il ne la voit pas, il regarde son téléphone. « Rester calme. Ne lui faire aucun reproche. Bien lui dire que je comprends ce qui s’est passé. Ne pas m’emporter. Sinon c’est fini avec elle. Rester calme ». Il est dehors. De l’intérieur, on ne l’entend pas. Mais il crie au téléphone. On le devine à ses gestes heurtés et aux déformations de sa bouche. Ça dure bien dix minutes. Il rentre. La fillette est toujours assise. Elle attend sa mère. Elle trouve le temps long. La jeune femme est assise à côté d’elle, le regard vide. Le type un peu bizarre n’est plus là. Personne ne l’a vu repartir. Une voiture s’arrête, un premier gendarme en sort. Il aide un homme menotté à s’extraire de l’arrière. Un second gendarme (celui qui était au volant) claque la portière. Ils gravissent les marches de l’entrée de la gendarmerie. Tout le monde les regarde.

Codicille. Pourquoi une gendarmerie ? Je cherchais un vrai lieu de brassage social, sans tri à l’entrée, que ce soit sous la forme de règles individuelles ou sociales, un lieu où l’on passe rapidement sans nécessairement revenir. J’ai rédigé ma petite liste et je me suis rendu compte que ces lieux à notre époque de cloisonnement maximum entre les gens et les groupes, il n’en existe plus beaucoup. L’accueil d’une gendarmerie, ou de la police, correspondait au critère que je m’étais fixé.

 



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1ère mise en ligne 24 juin 2020 et dernière modification le 23 août 2020.
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