Nane Beauregard | Là, posée au bord du monde

« N’allons pas croire que la vie se vit plus pleinement dans les choses que l’on juge grandes que dans celles qu’on juge petites. »

un autre texte de la revue, au hasard :
Liliane Laurent | Manchester, une mémoire
L’AUTEUR

Nane Beauregard vit et travaille à Paris. Elle a publié un roman, J’aime chez POL en 2006 puis La Manouba, chez Leo Scheer en 2012.

Pour la suivre : twitter @nanebeauregard et sur facebook.

« N’allons pas croire que la vie se vit plus pleinement dans les choses que l’on juge grandes que dans celles qu’on juge petites. »

C’est cette phrase de Virginia Woolf qu’il lui arrive de citer pour évoquer son travail et peut-être aussi ses choix de vie.

LE TEXTE

« Avant tout une musique et une voix, celle de la narratrice qui ramène à elle le souvenir d’un moment unique dans sa vie et dans celle de sa mère, atteinte de la maladie d’Alzheimer. » L’univers comme retourné sur lui-même quand celle qui vous a la première regardée ne vous reconnaît plus.

Elle est là, posée au bord du monde, une enfant sage dans une sorte d’immense salle d’attente où elle passe maintenant le plus clair de son temps.

Au-dessus d’elle, une immense verrière éclabousse la scène d’une lumière crue comme celle d’un cauchemar sur un écran de cinéma.

*

Dès mon arrivée, je ne vois qu’elle, petite et perdue au milieu de cette gigantesque pièce qui a tout d’un hall de gare si ce n’est qu’il n’y a aucun train et pas de possibilité de départ.

Elle est là, absente à elle-même et à tous les autres et elle attend.

Elle est là sans impatience, sans amertume, loin de tout sentiment d’urgence et elle attend. Elle attend hors de tout espoir, de toute demande, de toute projection dans un quelconque avenir. Elle attend et c’est tout.

Elle est dans un néant qui remplace tout ce qu’elle a vécu jusque là, qui est devenu son seul horizon, son seul futur et, prise dans ce rien comme dans un bloc de résine, elle attend ce qui ne saurait manquer d’advenir et qui, d’une certaine manière, advient déjà.

Dans ce silence et cette indifférence proches de la mort où je la vois retranchée, j’ai parfois envie de lui parler, de l’appeler, de la ranimer, de la ramener à moi, comme dans ces rêves que je fais souvent où elle redevient celle que j’ai connue et tellement aimée, enfant. Mais je sais qu’elle ne m’entend pas et un immense découragement fait de tristesse s’empare alors de moi et me condamne comme elle au silence.

Elle est assise la plupart du temps dans un fauteuil roulant que je tente de toutes mes forces d’effacer de mon champ de vision mais ce que je ne peux m’empêcher de voir c’est que son corps penche dangereusement vers la gauche.

Autrefois j’admirais cette délicate arabesque que dessinait la ligne de son corps avec son doux visage dont la beauté douloureuse m’évoquait celle des femmes de Modigliani.

Quand j’avais quinze ans, je passais des heures à recopier les tableaux du Maître sur des toiles qu’elle m’achetait et que je recouvrais de blanc pour n’en garder que les plus fidèles.

Je me souviens de son enthousiasme et de son admiration pour ce travail de copiste que j’accomplissais et plus tard de mon désespoir, qu’elle refusait de partager, de ne pas parvenir à créer par moi-même un univers personnel.

Peu après, elle s’était mise fébrilement à faire des copies de mes copies dont elle recouvrait les murs de l’appartement sous le regard de mon père, inquiet de cette frénésie qu’il ne parvenait ni à partager ni à calmer. Entre rire et malaise, je la regardais faire sans comprendre : jusque là, à mes yeux c’est son visage que le monde lui-même avait toujours eu.

*

Aujourd’hui je ne trouve plus de grâce à ce geste qui n’en a aucune, qui ressemble à une grimace ou à un mensonge et ne dit rien de ce qu’elle a été. Je ne trouve aucune grâce à ce corps qui menace de tomber parce que rien ne le retient plus au fil de la vie. Peut-être est-ce là ce à quoi je me raccroche pour lutter contre cette tentation qui me prend de la suivre dans ce gouffre qui l’appelle et menace à chaque instant de l’avaler.

Je crois même que je lui en veux, je lui en veux de tout cela, de ce spectacle d’elle qu’elle nous offre et qu’elle offre aux yeux du monde et qui correspond si peu à elle, à sa vie, à ce qu’elle a été pour moi et, bien sûr, je m’en veux de penser cela.

*

Elle est au milieu des autres tout aussi égarés qu’elle et pris dans des gestes répétitifs et stéréotypés qu’ils auraient eux-mêmes trouvés absurdes en d’autres temps et qu’ils ont depuis longtemps renoncé à contrôler et elle ne les voit pas, pas plus qu’ils ne la voient.

*

Les premiers temps, j’ai parfois l’impression de me trouver dans un film muet avec des acteurs comiques prêts aux mimiques les plus grotesques, les plus outrancières, pour amuser un public blasé.

Cette pensée parasite me quitte définitivement le jour où je vois l’un d’entre eux se saisir, d’un mouvement brusque qui fige d’un seul coup tout ce qui se déroule jusque là autour, du bras d’un visiteur qui passait près de lui. Pétrifié dans cette position où il ne fait plus qu’un avec le corps dont il s’est emparé sans le vouloir et sans autre expression sur son visage qu’une complète indifférence, il ne relâchera son étreinte que grâce à l’intervention de plusieurs infirmiers venus en renfort libérer le prisonnier, tétanisé lui-même par le non-sens et la soudaineté d’une attaque à laquelle il n’a rien compris.

C’est à partir de là que j’arrête de penser aux films de Tati et que l’absurdité de ces gestes déconnectés de toute utilité ne provoque plus en moi que de l’angoisse, une angoisse grise et compacte qui monte jusqu’à ma poitrine.

*

Elle est devenue une étrangère pour moi et je n’ose pas la toucher pour la remettre d’aplomb sur son fauteuil, à peine m’approcher d’elle et, même l’embrasser en arrivant et en repartant m’est infiniment douloureux. Je n’ose pas davantage demander de l’aide à une infirmière.

Je me rends compte que j’ai honte, honte d’elle, honte de nous et honte d’avoir honte.

Je jette d’ailleurs des regards furtifs vers les autres pensionnaires, comme on les appelle pour donner une couleur supportable à cette pente savonneuse sur laquelle la vie les a placés et nous avec eux. Personne ne regarde personne en vérité et les familles sont tout aussi mal à l’aise et maladroites que je le suis avec cet adulte dont ils ont été l’enfant et dont ils sont devenus dans un incompréhensible retournement du sort, le parent à leur tour.

*

Je l’ai toujours entendu dire que nous étions différents des autres même si elle n’a jamais dit en quoi et que je ne l’ai jamais interrogée non plus sur ce qui semblait une évidence pour elle, sa parole me suffisait : elle était l’oracle sur lequel ma vie pouvait s’appuyer pour avancer.

Était-ce de venir d’ailleurs, d’avoir d’autres racines, d’autres coutumes et d’autres croyances que celle de la majorité des gens de ce pays qui faisaient de nous les gens différents qu’elle prétendait que nous étions ? Longtemps, je l’ai pensé, pour me rendre compte peu à peu que même là-bas d’où nous venions, elle avait déjà cette intime conviction de ne pas être comme les autres.

Alors pourquoi a-t-elle basculé dans un naufrage si banal que la salle commune est pleine de cas comme le sien, de cas comme celui qui est devenu le nôtre ?

*

Elle me fait peur maintenant et je me sens incapable de lutter contre ce sentiment et je voudrais fuir pour ne plus l’éprouver, pour ne plus voir ce qu’elle est devenue mais je reste là, inutile, à la regarder ou à éviter de la voir, incapable de bouger, de l’aider ou même de m’en aller.

Seule la voix familière de mon frère qui m’accompagne et essaie de faire de ces rencontres des moments drôles et chaleureux, me sort de ma torpeur et de cette sorte d’enchantement morbide qui m’attache à elle.

Il manie l’humour comme il le fait toujours et s’adresse à elle comme si elle comprenait et avait accès elle aussi à l’aspect somme toute comique de la situation où elle se trouve et où elle nous met avec elle. Elle ne rit pas à ce qu’il raconte mais je la sens plus calme, plus apaisée, comme si elle ressentait de façon physique la présence de son fils et que son humour, même si elle n’y a plus accès de la même manière qu’auparavant, la ramène à ce fils adoré et à la relation qu’ils ont eu et ont encore ensemble.

J’ignore où mon frère trouve cette ressource et ce recul que je suis incapable d’avoir mais je lui suis reconnaissante de rendre plus légères ces visites qui me sont si douloureuses que j’essaie de les limiter au strict minimum.

*

Avant de venir vivre dans cette maison, elle avait vécu quelque temps chez lui mais elle était redevenue une enfant, un nourrisson, dont il aurait fallu s’occuper jour et nuit et très vite il avait dû se rendre à l’évidence et renoncer à la garder dans sa famille. Un jour la femme de mon frère qui s’en chargeait alors tous les jours m’avait demandé de l’aider à faire la toilette de ma mère. Je me souviens d’avoir lavé le sexe de ma mère, de l’avoir senti sous mes doigts à travers le gant de toilette et je crois bien que je ne m’en suis jamais vraiment remise.

*

Elle ne me regarde pas, ne nous voit pas et projette un regard aveugle sur un point fixe comme situé derrière ses yeux, à l’intérieur de sa boîte crânienne.

Son œil s’écarte de son orbite et je regarde ce léger mouvement où je reconnais celle qui a été ma mère autrefois dans un temps si proche et si lointain que je me demande si je ne l’ai pas inventé, un temps où je la voyais la mort dans l’âme me quitter parfois pour s’embarquer dans des pensées où je n’avais aucun espoir de la rattraper.

C’est dans ces moments-là que ses yeux viraient brutalement à un noir si noir qu’ils finissaient par devenir bleus.

Aujourd’hui ils ont perdu leur couleur d’origine et leur chaleur, ils sont devenus gris et mats, on croirait de l’acier, et quand je les regarde, j’ai le sentiment de me tenir avec elle au bord du trou.

Je repense à ces moments où j’attendais sans le lui dire qu’elle me parle de ce que ses yeux voyaient quand elle me regardait, que ses mots me disent qui j’étais et ce que je voulais.

Souvent ses mots étaient doux et bienveillants, sauf les dernières années après la mort de mon père où, je n’ai pas compris pourquoi, elle a commencé à me voir en ennemie et en rivale.

*

Elle a beaucoup maigri maintenant, ses robes flottent sur elle comme des sacs vides d’où surnage au bout d’un coup qui ploie, une petite tête au front vaguement soucieux.

Elle porte des vêtements de ville, les mêmes que je lui voyais les dernières années, alors qu’elle ne met plus le nez à l’extérieur de ces murs où elle est enfermée. Des robes chemisiers imprimées, suffisamment amples pour cacher ce corps qu’elle hait depuis qu’elle est devenue mère, je m’en rends compte en l’écrivant.

Sur ses photos de jeune fille, au contraire, elle est svelte et son corps est harmonieux, l’aime-t-elle plus pour autant ? En tout cas jusqu’au bout elle refuse de voir des gens qui l’ont connu quand elle était mince. Elle craint sans doute de lire dans leurs yeux ce qu’elle-même ressent devant sa propre image.

Elle a ce culte de la minceur que peu de gens ont encore à cette époque et à moi elle martèlera sans cesse que la beauté d’un visage n’a que peu d’intérêt à côté de la minceur d’un corps.

Son corps à elle aujourd’hui n’a plus ce moelleux dans lequel j’aimais m’enfoncer autrefois, ses bras ne sont plus ronds, rose et dodus et elle a dû retrouver ce poids de jeune fille derrière lequel je l’ai vu courir toute sa vie et qui, maintenant, ne lui procure plus aucune satisfaction.

*

Elle est devenue une autre que je ne connais pas, une étrangère qui ne me reconnaît plus et quand elle revient durant quelques secondes de son drôle de voyage intérieur d’où nous sommes tous exclus, elle semble s’étonner de ma présence en face d’elle et elle m’appelle d’un prénom, celui d’une de ses amies d’enfance dont elle m’a vaguement parlé autrefois et dont je mesure alors l’importance qu’elle a dû avoir pour elle enfant. Elle me demande alors, surprise, ce que je fais là et je ne sais quoi répondre. Faut-il rentrer dans son jeu ou lui dire une vérité dont elle ne veut pas et qu’elle oubliera l’instant d’après ou n’entendra pas et qui ne sera qu’un mensonge pour elle, je l’ignore et, gênée, je choisis de me taire.

J’ai pourtant à ce moment-là un mouvement de recul comme lorsque l’on cogne brutalement un objet, une chaise, un meuble, que l’on ne s’attendait pas à voir là, mais j’accuse le coup sans rien manifester pour ne pas la heurter à mon tour.

C’est elle la malade cette fois et elle ne peut plus rien pour aucun d’entre nous et cette pensée me semble si absurde, si peu en adéquation avec ce qu’elle a été quand elle était ma mère et moi son petit enfant, que je préfère la chasser dès qu’elle arrive à moi.

Mon frère, quant à lui, lui répond toujours quoi qu’elle dise en se moquant gentiment d’elle et des propos incohérents qu’elle tient et j’admire sa façon de faire. « Comment ça « Manette », lui dit-il en éclatant de rire, m’enfin ! Tu ne reconnais pas ta fille ?! »

*

Elle n’a plus de ventre, ce ventre qui était une des énigmes fondatrices de ma vie d’enfant. A la place, il y a un vide et sa robe qui flotte dans l’éternel regret de cette grossesse qui lui a pris toute une vie de gestation.

Elle disait que la mort à la naissance de son premier enfant avait été un soulagement pour elle. Elle avait alors un peu plus de vingt ans, c’était la guerre, mon père était mobilisé loin d’elle. Elle était sous les bombes, livrée à elle-même, toute jeune femme, encombrée par un corps de femme enceinte auquel elle ne comprenait rien et qui lui faisait peur. Sa mère n’était pas un soutien, à l’entendre, son père non plus.

Je faisais semblant de croire à ce soulagement qui lui donnait l’occasion de parler de cette enfant perdue, de cette première fille restée à jamais dans des limbes où elle a continué de vivre son indestructible vie d’enfant mort.

*

Ce jour-là, pourtant, la visite va être différente. Tout d’abord, je ne suis pas venue seule, j’ai demandé à mes deux fils de m’accompagner. Ils sont jeunes, je les sens fragiles et habituellement je leur évite le plus possible le heurt avec une réalité dont je cherche à les protéger et ces visites que j’imagine trop douloureuses pour eux, parce qu’elles le sont pour moi, en font à mon sens, partie. Ils adoraient leur grand-mère il y a encore peu et elle le leur rendait bien mais aujourd’hui, aucune communication n’est plus possible avec elle. Elle ne sait plus qui ils sont et, de leur côté, ils ont du mal à la reconnaître derrière ce masque d’indifférence.

*

À la fin de la visite où je les sens comme désarçonnés, incapables de mettre des mots sur ce qu’ils ressentent, ils prennent congé d’elle, l’embrassent et rejoignent la voiture de mon frère qui nous attend dans le parc.

C’est à ce moment-là que se produit un événement inattendu qui me dépasse et me surprend moi-même. Je me penche vers elle pour l’embrasser et lui dire au revoir et c’est à ce moment-là que je m’entends moi-même glisser dans le creux de son oreille que je l’aime.

À cela, elle ne bronche pas, ne réagit pas et garde ce regard que je n’arrive pas à qualifier, qui n’est pas de douleur ni tout à fait d’indifférence, mais un regard tourné vers un ailleurs vide de sens. Un ailleurs, déjà, et c’est cette nuit-là, quelques heures seulement après notre visite, qu’elle meurt.

Attendait-elle ces baisers et ces mots d’amour qui me sont venus comme malgré moi, et dont j’étais sûre qu’ils ne parviendraient jamais jusqu’à elle, pour s’autoriser à larguer les amarres et à nous laisser vivre nos vies ? C’est ce que je crois aujourd’hui.



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1ère mise en ligne 8 juin 2013 et dernière modification le 6 juillet 2013.
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