Vietnam | Anh Mat, « Il y a quelqu’un ? »

... comme si ces mots étaient reliés aux fils d’une bombe et qu’ils pouvaient tout faire exploser si je les prononçais précipitamment ...

un autre texte de la revue, au hasard :
contribution auteur | Laurent Schaffter
l’auteur

Anh Mat vit au Vietnam, à Saïgon, où il enseigne le français. Le suivre sur son blog les nuits échouées ou sur Twitter @Anh_Mat.

Sur son rapport à la langue française : Je m’appelle Anh Mat, j’ai trente ans et je n’ai jamais publié. J’habite au Vietnam depuis six ans, à Saïgon, où j’enseigne le français. Je crois, après coup, être venu ici pour habiter une langue étrangère, afin de prendre une distance avec ma langue maternelle... c’était donc, je le crois aujourd’hui, une décision d’écriture. Sans même m’en rendre compte, j’ai depuis préservé le français pour l’écriture et la littérature seulement. (Ici je parle uniquement le vietnamien et l’anglais.) Je suis certainement devenu professeur de français langue étrangère pour garder un point d’attache entre la parole et ma langue maternelle (le français) qui pour mes élèves est une langue bien étrange, suite de règles, de mots, de dialogues absurdes à travailler, de la matière... Aujourd’hui, devant mes lectures, mes écrits ou mes cours, j’ai parfois l’impression que la langue française m’accueille soit comme un nouveau venu, soit comme un revenant.

le pitch

« Ce texte a été écrit suite à une coïncidence étrange. Alors que je venais d’arriver au Vietnam pour m’y installer, j’ai assisté près de la maison d’hôte dans laquelle je logeais à la mort d’un chien, renversé violemment par une mobylette. Le motard en question s’est à peine arrêté pour regarder l’état de son véhicule. Il est ensuite reparti l’air énervé sans même jeter un regard sur la bête qui se vidait de son sang, les yeux ouverts...
« La scène m’a hanté l’esprit toute la journée... Le soir, une fois rentré, je reçus un e-mail m’annonçant le suicide d’une personne proche. Par la suite, l’entourage, devant l’incompréhension totale de cet ultime passage à l’acte (rien en effet dans l’attitude de cette personne ne laissait présager un suicide ) tentait au téléphone et par courrier, d’expliquer cette décision dans des discussions que je trouvais inutiles, parfois même obscènes...
« Je crois à travers ce texte, avoir tenté de faire parler une voix autre que la mienne, dénuée de tout sentiment, de tout élément biographique, de toute volonté de témoigner, de raconter, une voix sans identité, capable de poser des mots sur l’étrangeté, l’effroi nés de la coïncidence troublante des deux événements de ce jour noir. »

le texte

 

1

Il y a quelqu’un ? Suis-je devenu sourd ou bien n’y a-t-il personne d’autre que moi ici pour répondre ? Peut-être me faudrait-il formuler ma question autrement, c’est vrai, comment celui que je viens d’appeler aurait pu se reconnaître à travers ce quelqu’un un peu vague ? Je devrais essayer quelque chose de plus familier, qui sait, nous pourrions par hasard être parents, amis voire même intimes…

Tu es là ? Toujours personne mis à part quelques rires et cris bien incommodants venant à n’en pas douter du dehors. La fenêtre doit être mal fermée, car je peux les entendre assez distinctement. Bonne ou mauvaise nouvelle, je ne suis pas atteint de surdité. Je suis donc seul pour l’instant, ou pour toujours, ça je n’en sais encore rien. Il n’y a là en tout cas personne qui de sa voix pourrait me dire où je suis, ce que je fous ici, ce que je suis. Ça ne me dérange pas plus que ça après tout. Je suis prêt à parier que si quelqu’un m’avait répondu, il se serait empressé de m’apprendre mon nom, mais aussi bien d’autres choses encombrantes encore, une date de naissance, peut-être même une date de décès, une nationalité, des parents, une fratrie, une femme, un mouflet, une foi, un travail, une maladie... Quoi d’autre encore ? Des petitesses, des vices, des tares, des tristesses, des crimes, des doutes, des opinions, des torts et des raisons, la liste est longue de toutes ces choses qu’il m’aurait fallu incarner à chaque occasion de dire Je. De plus, comment aurais-je pu vérifier la véracité de ces informations ? Devrais-je croire sur parole n’importe quel individu, qui plus est le premier venu, se présentant à moi comme me connaissant depuis toujours ? Dans mon état d’amnésie actuelle, je ne peux me permettre d’offrir à n’importe qui ma confiance aussi facilement, ce serait dangereux. L’individu en question pourrait avoir de mauvaises intentions, il pourrait même s’avérer être le pire de mes ennemis ! Lui ne se priverait pas de calomnier mon identité sans même que je puisse en démasquer la supercherie. Cette éventualité est à étudier avec précaution. Il va falloir si je rencontre quelqu’un que je sois prudent, car la personne à qui je m’adresserai en premier portera la responsabilité considérable de me remettre au monde.

Ça me tracasse cette histoire de rencontre. Il n’y a certes encore personne, mais je reste pourtant sur mes gardes, persuadé qu’à tout instant quelqu’un pourrait venir me surprendre. Par prudence, je préfère me recoucher, me cacher sous ce drap imprégné d’une sueur qui doit être celle d’un autre puisque son odeur m’est étrangère et désagréable. Qu’importe ! Là, pour sûr, je ne croiserai personne. Mais c’est en y glissant ma jambe gauche que je me cogne curieusement contre quelque chose, quelque chose de tiède, de moite, de velu, de sans nul doute bien vivant. Sans retirer le drap, j’essaie en tâtonnant la chose de mon pied gauche de deviner ce que c’est, avec effroi je comprends vite qu’il s’agit là d’un orteil, d’un pied, d’un mollet, d’une cuisse, d’une jambe entière, figée, inerte, qui semble dormir. Stupeur ! Je n’étais donc pas seul ? Quelle présence se cache sournoisement depuis le début ? Dans quel but ? Qui que ce soit, pourquoi ne s’est-elle pas manifestée à mes appels ? Fait-elle semblant de dormir ? Est-elle fâchée ? Me veut-elle du mal ? M’attaquer par surprise ? M’assassiner ? Ces questions sans réponse se bousculant dans ma tête ne font qu’accentuer ma terreur. Je ne peux désormais repousser l’échéance, il me faut au plus vite prendre mon courage à deux mains quitte à conchier mon pyjama et tirer pour de bon le drap afin de découvrir ce type tapi dans l’ombre prêt à bondir sur moi. Je suis prêt à présent, prêt à tirer le drap d’un coup sec comme on arrache un pansement, quoi qu’il arrive je vais le faire, je le fais ! Allez ! Vlan ! Ah ! Mon dieu ! Quel soulagement ! Il s’agissait juste de ma jambe droite... Ma jambe gauche l’avait heurtée en se glissant sous le drap et dans la confusion et la crainte, je l’ai prise pour la jambe d’un autre. Je ne cherche pas à m’excuser du ridicule de la situation, mais je traîne une si lourde fièvre que mon corps engourdi se sépare peu à peu de mes sens et des réalités. D’ailleurs ma fièvre est pour le moment ma seule certitude, l’unique preuve tangible de mon existence, elle circule de son rythme chaud dans toutes les parties de mon corps, elle bout derrière mes yeux embués et c’est dans le flou que ma pensée avance à tâtons à chercher d’une main hasardeuse les repères de mon être. Mieux vaut finalement me relever pour retrouver des idées, je l’espère, plus terre à terre. Une fois debout, je m’essaie à quelques pas, mais très vite, mes jambes trop faibles décident sans mon accord de ne plus me suivre. Mon esprit titube, chavire, peine à tenir en équilibre entre mon désir de vertige et ma peur de tomber. Ça y est, je bascule. De quel côté du fil ? Je ne le sais pas encore, mais je bascule, et dans ma chute, j’ai désormais la certitude qu’il n’y a jamais eu rien ni personne pour me retenir.

Je me relève comme je le peux pour aller jeter un œil du côté de la fenêtre. Il n’y a pas grand-chose à voir si ce n’est le square d’en bas qui peu à peu disparaît dans le sombre orange des dernières lueurs du jour et les nuages, les merveilleux nuages, tout empourprés de cette couleur de lave, recouvrant le soleil comme pour le border avant qu’il ne se couche. Je ne suis pas le seul témoin de ce spectacle. Un chien du coin qui jusque-là flairait son dîner aux abords des poubelles s’est lui aussi arrêté. Il est assis sous le plus grand des frênes et fixe le soleil avec appréhension. À mon tour, je fixe l’astre de feu afin de deviner ce qui semble obséder à ce point la bête, je le regarde avec attention, longuement, sans réponse, jusqu’à ce qu’il s’éteigne, tout doucement, comme une braise dans le noir. La lune est déjà là, le croissant d’un sourire aux lèvres, éclatante d’ironie. Serait-elle en train de se moquer de moi ?

Il fait désormais si noir qu’il ne reste du square que le bruit du vent dans les feuillages. Quelques pets viennent interrompre ce moment de calme. Ils détonnent tout d’abord discrètement pour petit à petit se répéter avec un certain entrain. Je sais déjà que c’est en allant à la selle qu’ils me laisseront vaquer à mes occupations, si je peux appeler ça des occupations. Mais à mon grand désarroi, je m’aperçois assez vite qu’il n’y a pas de papier, rien, pas un vieux cahier ni même un livre à déchirer. L’envie se fait de plus en plus pressante. Un peu de monnaie suffirait bien pour acheter quelques rouleaux, mais j’ai beau chercher au fond des poches de tous les pantalons qui traînent, je ne trouve rien, pas même une petite pièce. Il faut me rendre à l’évidence, je dois être un type fauché. Encore faut-il que ce soit chez moi ici ce dont je ne suis pas certain. C’est en tout cas le chez soi d’un type fauché qui n’a même pas de quoi se payer du papier-cul. Une seule solution s’offre à moi pour ainsi avoir le loisir de faire ça proprement : aller chier ailleurs, et vite ! Mon colon commence sérieusement à s’impatienter.

Je n’ai qu’à traverser la rue pour me retrouver dans le parc. Les tourniquets et toboggans, balançoires, cages à singe et autres tape-culs sont déserts à cette heure-ci. J’essaie d’y dessiner les silhouettes des enfants absents qui courent les uns après les autres, d’y entendre leur chahut et de comprendre les règles d’un jeu auquel je ne suis pas invité. De toute façon je ne sais pas jouer et même si j’avais su, je n’aurais pas eu le temps. L’urgence du moment est de chercher un coin isolé pour couler mon bronze tranquillement. Je reconnais à quelques mètres à peine le frêne sous lequel le chien s’était assis pour regarder le coucher de soleil. L’idée d’aller chier au pied de ce vieil arbre me séduit. Ce journal froissé fera bien l’affaire, c’est le Monde si je peux me fier à ce qui est écrit.

À l’inverse de certaines paniques intestinales qui ne se font pas prier pour se soulager une fois les fesses écartées, celle-ci joue la timide, se fait désirer. Ça va être plus dur que je ne le pensais. Il va falloir pour la faire sortir de son trou user de tous les stratagèmes, y compris celui de recourir à la force. Au commencement du travail est la première poussée. Elle est vouée à l’échec puisque malgré tout l’effort entrepris, pas un morceau ne sort. La seconde nécessite une volonté de lutter avec ce qui s’accroche à l’estomac comme un sentiment. Beaucoup de souffle à retenir pour pousser puissamment et démontrer par là à l’intéressée une vraie conviction d’en finir. Déjà plus proche, plus réceptive à mes appels, elle vient, lentement mais sûrement. Je la sens définitivement plus fébrile qu’elle ne voulait bien le laisser paraître jusque-là. Elle est prête à présent. Et c’est le journal à la main et l’air décontracté qu’elle pointe le bout de son nez pour finalement entièrement sortir sans même avoir recours à une autre poussée. Elle tombe dans l’herbe sans un bruit, bien moulée, avec le parfum qui la caractérise. Je reste là, le cul à l’air, le front encore chaud, profitant de l’occasion pour lire ce que le journal me propose histoire de comprendre dans quel monde je me suis réveillé. Mais il fait bien trop noir pour lire les articles qui sont imprimés dans une police minuscule. Ils réduisent leur lectorat à écrire si petit. Il doit bien y en avoir d’autres qui lisent ce journal en chiant dans le noir d’un parc la nuit, ils devraient y penser.... Je ne peux donc lire que les titres : page 28 Chiens détecteurs de cadavre, page 22 La fin de l’Histoire, page 15 L’impossible arrive, page 6 Le pays saisi par la fièvre... Lui aussi donc ! Je dois tout de même rester méfiant devant cette information, mais il est très probable qu’une épidémie de fièvre incurable se soit abattue sur le pays. Serait-ce la cause de mon amnésie ? Peut-être ne suis-je pas le seul à être touché ? Peut-être le sont-ils tous ? Combien en sont-ils morts ? Est-ce la raison pour laquelle ils dressent des chiens bons à flairer les restes humains ? Afin de retrouver la trace de toutes les victimes ? C’est peu probable, mais après tout, c’est écrit, l’impossible arrive.

Il faut à tout prix que je rentre, c’est de ma santé dont il est question. De quelle porte suis-je venu ? De quelle couleur était-elle ? Possédait-elle un signe qui me permettrait de la distinguer parmi toutes les autres ? De quel signe s’agissait-il ? Celle-là peut-être, la mal-repeinte ? Non, celle-ci plutôt ! Ou bien ce grand portail en bois brun, non, toujours pas ! Les noms peut-être… Oui ! Lire les noms sur les boîtes aux lettres, le mien me reviendra peut-être... Be... na… li… el… Benaliel… pourquoi pas ? J’aurais quand même eu une sacrée veine de tomber sur mon nom à la première étiquette. Je ne me sens pas être une personne particulièrement chanceuse et la serrure me confirme cette intuition, ma clé n’y rentre pas. Essayons donc celui-là... N… gu… yen… Monsieur Nguyen… serais-je vietnamien ? Ça se verrait si je l’étais ! Encore que j’ignore ce que le nom de Nguyen peut donner sur ma gueule ne sachant même pas à quoi je ressemble et qu’il n’y a rien par ici qui pourrait faire office de miroir. Et puis il suffirait que je sois métis pour ne même pas pouvoir déceler avec certitude les origines de mon faciès. De toute façon la serrure donne son verdict, c’est pas ici ! Et c’est après une centaine de noms, une centaine de serrures à pénétrer en vain que je me rends compte que le parc n’est plus derrière moi. Combien d’heures ai-je cherché cette porte ? Où mes pas m’ont-ils bien mené ? Surpris par la marée de mon angoisse, ai-je dérivé si loin ?

J’ai donc échoué là, sur un boulevard. Les quelques bus et voitures qui y passent tracent de leurs phares des traînées rouges et jaunes disparaissant là-bas, dans une autre rue, telles des étoiles filantes dans le noir. Drôle de ciel que celui du bitume. J’entends aussi quelques vies qui veillent encore à cette heure-ci, à croire qu’elles se sont toutes donné rendez-vous là, devant moi, juste pour m’emmerder. Le vent emporte les voix échappées de leurs paroles pour les faire tourbillonner, bourdonner, vibrer dans ma solitude fiévreuse. Le silence qui jusque-là régnait sur moi est comme violé par le bruit des autres. J’en suis même contraint à me boucher les oreilles étant sans cela bien incapable de les ignorer. De mon côté du trottoir, dans la pénombre, à la fois curieux et apeuré, je ne peux m’empêcher de les observer, ces autres, qui malgré tous mes efforts pour incarner au mieux l’indifférence, ne me laissent pas si indifférents. Je regarde attentivement leurs bouches bouger, de loin je suis captivé, presque ivre de ces lèvres en action qui dans le flot d’une discussion que je n’entends pas d’ici, s’ouvrent et se referment à n’en plus finir, d’un mouvement aussi grossier que gracieux. Je tente de lire sur leurs lèvres ce qu’ils se racontent, mais je ne discerne aucun mot. Parlent-ils une langue dont j’ai tout oublié ou suis-je tout simplement d’un autre pays, d’un autre camp, d’une autre race ? Voilà que je vacille à nouveau, les yeux me piquent, mes jambes tremblent, ma peau transpire, frissonne, somme toute la fatigue et le doute commencent à prendre le dessus à force. C’est épuisant de brasser du vent, c’est terrifiant aussi. Il me faut prendre le temps de m’asseoir un peu et de fermer les yeux si je veux éviter de m’évanouir en pleine rue. Assis sur le trottoir, ma fièvre me relance et c’est les deux paupières posées sur le pouce et l’index de ma main droite que je tente de retrouver mes esprits. À ce moment-là, le sourire de la lune est si fin qu’il en devient presque imperceptible.

C’est alors que j’entends des pas se diriger vers moi en trottinant. Je préfère ne pas relever la tête de peur des représailles. Mais qui peut bien s’approcher ? Les pas viennent de derrière. Un pickpocket peut-être ? Si c’est le cas, je ne risque pas grand-chose, je n’ai pas un sou ! Et puis quel pickpocket serait assez idiot pour venir jouer de ses mains baladeuses sur un type sapé d’un pyjama et d’une robe de chambre ? Il suffit de me voir, même de dos, pour savoir qu’il n’y aurait là rien à gagner. S’agirait-il plutôt d’une personne qui m’aurait reconnu ? La coïncidence que le premier venu me reconnaisse est trop improbable pour y croire et puis j’ai encore le visage dans les mains, même physionomiste, ça lui aurait été difficile. Qui d’autre alors ? Un de ces fiévreux dont il était question dans le journal, un de ceux que l’épidémie n’aurait pas épargnés ? Qui que ce soit, je ne peux plus fuir, les pas sont déjà trop proches, ils ralentissent à présent et se mettent même à tourner autour de moi. L’individu en question a dû s’accroupir à mon niveau et même un peu courir pour venir jusqu’ici, car je peux entendre distinctement le souffle qu’il reprend à grande bouchée d’air. Il aurait pu me secouer l’épaule et m’interpeller, mais il doit être aussi craintif que moi. Peut-être attend-il que je relève la tête pour m’adresser la parole ? De toute façon, je vais devoir la relever si je ne veux éveiller en lui aucun soupçon. Il pourrait croire que je suis en train de faire un malaise et appeler les urgences ou je ne sais qui et dans l’état où je me trouve, mieux vaut ne compter que sur moi-même, même si je ne suis personne. Reste prudent me dis-je.

C’est en relevant la tête que je découvre un chien me zieutant l’air tranquille. De quelle race est-il ? Ça doit être un berger, un berger croisé à je ne sais quoi sur qui l’errance a déteint au fil des années. Il doit pourtant être assez jeune, ça se voit à la vivacité de son regard. Il ne semble en rien surpris de me voir assis là par terre, sur un des trottoirs du quartier, à croire qu’il m’a déjà vu par ici, qu’il me connaît. Il se met à me renifler doucement de sa truffe humide, à me lécher la main, puis tout à fait à son aise, se blottit même contre mes jambes comme pour me réchauffer, me rassurer après un mauvais rêve. Ses attentions me paraissent de prime abord innocentes, comme nées d’un instinct bon par nature. Sa bienveillance devrait m’apaiser, mais j’en suis au contraire gêné, décontenancé. Malgré moi mes membres se crispent au contact de sa tendresse. À ses côtés, je suis désormais tout à fait mal à l’aise. Plus que ça même. Contre ce chien monte en moi une véritable défiance. Je ne peux croire à la gratuité de son affection soudaine, alors je me demande, quel est donc son prix ? Que veut-il de moi pour être aussi gentil ? Ses égards sont tels qu’ils m’effraient tant la peur de ne pouvoir les payer me reste en travers de la gorge. Devant lui comme mis en demeure de lui répondre et ne sachant toujours pas ce qu’il demande, je cherche en moi quelque chose à lui rendre. Je ne trouve au fond de mon ventre qu’une immense colère, une colère profonde, ancienne, macérant comme depuis toujours dans un coin de mon existence. J’ignore son origine, mais je sais qu’elle est à cet instant la chose la plus précieuse que je possède, c’est même l’unique sentiment de valeur avec lequel je vais pouvoir payer le prix de sa gentillesse. Alors qu’il me regarde en penchant la tête comme attendant un geste de ma part, ma fièvre à son paroxysme réveille d’un coup de sang ce volcan nerveux qui sommeillait en moi jusque-là. Je me mets à lui cracher dessus la lave de ma colère en le rouant de coups du thorax à la queue. L’attaque est d’une violence extrême tant le ressentiment qui l’habite est brûlant. Plus rien ne peut m’arrêter. Puis, à peine quelques secondes plus tard, il ne reste de la pauvre bête que des couinements stridents hurlant la douleur, une douleur qui ne saura se taire qu’une fois morte. Qu’importe ! Je continue. Et à mesure de cogner ce chien, je suis maintenant persuadé de retrouver un peu de ma nature.

++++

Le calme me reprend devant l’animal agonisant à mes pieds. Il tremble par à-coups et son halètement tout d’abord très vif peu à peu décélère. Les couinements, maintenant timides, commencent eux aussi à renoncer. Que ça peut être long quelques secondes ! Rien de son corps n’est pas étalé sur le sol, chaque membre est désarticulé, tous les poils de son flanc ne peuvent éponger du sol cette immense flaque d’un ténébreux bordeaux. Je suis surtout saisi par ses yeux encore brillants qui résignés se perdent dans le vide de leur regard. Ça y est, c’est fait. Il ne voit désormais plus rien. La lune, elle, ne sourit plus du tout.

Je longe d’un pas pressé les murs de ce boulevard qui, aussi long qu’il est, doit bien s’arrêter quelque part. Il y a bien au bout les berges d’un fleuve prêtes à accueillir un assassin. Je ne risque pas d’y croiser grand monde si ce n’est quelques clochards somnolant dans une ivresse telle que rien ne les surprendrait. Mais je crains tout de même qu’il suffise d’un regard sur l’état abominable de la charogne de ce chien, qui plus est dans mes bras, pour les faire redescendre à la seconde de leur haut taux d’alcoolémie. Il est donc préférable que je m’en sépare. Je rejette aussitôt l’idée de le jeter dans une benne à ordure puisqu’un éboueur pourrait tomber dessus pour ensuite le signaler à des agents de police enquêtant probablement déjà sur ce meurtre canin. Ils auraient là une preuve irréfutable contre moi et de là commencerait une cavale qui m’épuise déjà rien que d’y penser. Je décide alors de l’enterrer. Pas de pelle à disposition bien sûr. Il ne me reste plus que les mains pour creuser. Alors je creuse, je creuse encore et encore, à bout de souffle, haletant, comme si mon sort en dépendait. J’y mets tant d’énergie que certains de mes doigts en perdent même leurs ongles et ceux restés accrochés, difformes et gorgés de boue, n’ont plus rien d’humain si ce n’est le mal de chien qu’ils me procurent. Le trou est assez profond je crois.

Je m’assois au bord du fleuve pour m’y laver les mains et c’est en y plongeant mes premières phalanges que je croise le reflet d’un visage dans l’eau. Mes doigts ont quelque peu jeté le trouble et il me faut attendre que l’eau retrouve son calme pour enfin découvrir le visage sous ses bonnes proportions. Je me penche pour mieux le voir. J’y découvre un visage sans âge. Les joues rondes pourraient être celles d’un enfant, mais elles contrastent avec le front qui lui, semble marqué de profondes rides même s’il m’est difficile de les distinguer avec certitude. Les oreilles, elles, sont plutôt pointues comme à l’affût du moindre bruit qui court. Les sourcils sont bien fournis pour sûr et même un peu en bataille, ce qui ajoute au regard un air étonné, surpris, ahuri, joyeux, mais d’une joie un peu stupide, un peu niaise, un peu triste aussi. Je tente de deviner la couleur des yeux, mais le reflet dans l’eau est trompeur à ce sujet. Je remarque surtout le volume considérable des cernes. Pas étonnant vu la fatigue et la fièvre que je traîne. J’essaie tout de même d’esquisser un sourire, mais le sourire ne semble pas fait pour ce visage, il sonne faux si je peux dire ainsi. Il a tout de même le mérite de me faire remarquer des gerçures sur les lèvres. Peut-être à cause du froid et du vent. J’y passe la langue dessus pour constater la sécheresse dont elles sont victimes. Ce doit être en fait l’usure de ne pas beaucoup m’en servir, de ne pas beaucoup parler. C’est vrai que je n’ai pas dit un mot. Depuis combien de temps déjà ? En ai-je une fois dit un ? A-t-il au moins été entendu ? Que disait-il ? Rien ? Était-il destiné à ne rien dire ?

C’est désormais certain, ce visage m’est étranger. Je tente de m’y reconnaître en fronçant les sourcils, en souriant à nouveau, en prenant un air triste, mais toutes ces grimaces ne me donnent même pas un semblant de souvenir. Au contraire, plus j’essaie de le faire vivre ce visage, plus je m’y perds. Alors j’essaie de retrouver dans l’eau l’air que j’avais quand la fenêtre était mal fermée, l’air que j’avais apeuré par ma propre jambe, l’air que j’avais avant de basculer, l’air que j’avais en regardant le jour sombrer, l’air que j’avais en déféquant au pied du frêne, l’air que j’avais en recherchant mon nom sur les boîtes aux lettres, l’air que j’avais en observant ces bouches s’ouvrir et se refermer, l’air que j’avais quand ce clébard me regardait avant que je ne le tue, l’air que j’avais quand je l’ai tué, et c’est en ne retrouvant rien de cela sur ce visage qu’il disparut dans l’eau avec l’air d’un déjà vu.

2

Je sais qu’il existe des régions aux pôles Nord et Sud de la terre où les nuits s’allongent tellement que pendant de longs mois l’aube rejoint le crépuscule et le soleil finit par ne même plus se lever. Je dis cela, car, si épuisé que je sois de ne pas avoir dormi, j’ai l’étrange impression d’avoir marché jusqu’ici dans l’encre d’une nuit interminable. Mais j’en vois maintenant le bout. Le jour va bientôt se lever, il est tout près. Je peux voir à l’œil nu le noir de cette nuit pâlir à bride abattue et les lampadaires, qui jusqu’à maintenant brillaient de mille feux, n’éclairent plus grand-chose si ce n’est leurs propres ampoules. Ce que je préfère, c’est la discrétion avec laquelle les chats gris se retirent dans des endroits qu’eux seuls connaissent, pour attendre à l’abri, l’errance de la nuit prochaine. Quant à l’asphalte humide du petit matin, elle accueille déjà la rengaine des éboueurs qui descendent, ramassent, jettent et remontent à l’arrière du camion pour avancer un peu puis redescendre, reramasser, rejeter puis remonter à l’arrière du camion pour réavancer un peu, reredescendre, rereramasser, rerejeter puis merde ! C’en est trop ! Combien de préfixes me faudrait-il ajouter à ces verbes pour rendre compte de l’infinie routine de ces types en blouson fluo ? N’en parlons plus. J’avance. Les regards médusés que me lancent les hommes maintenant de plus en plus nombreux dans la rue me donnent vraiment l’impression de ne pas être à ma place. Il faut dire que mes airs de fiévreux exténué associés à mon accoutrement bizarre ne doivent pas aider à une intégration réussie. Une robe de chambre en plein jour, plus qu’excentrique ou ridicule, c’est inquiétant, je ne vais pas me le cacher, c’est là le signe d’un type détraqué, voir dangereux. Mon allure à elle seule trouble l’ordre public, je le sens bien, leurs silences préoccupés en devient même causant, je veux dire par là que je les entends tous, sans exception, que je devine derrière leur mutisme les pensées inquiètes encombrant leur tête à mon sujet :

— Mais qu’est-ce que c’est ce type ?
— Sapé comme il l’est, ça doit être un malade échappé de l’asile !
— Et ses mains, quelles horreurs ont-elles commises pour être dans un état pareil ?
— Et ce sang, c’est celui de qui ? Celui d’une petite fille ?
— Il faudrait le faire menotter, l’animal !
— Encore que même avec des pinces il pourrait être dangereux !
— Un type comme ça se servirait même de ses dents pour attaquer !
— Moi je lui mettrais une camisole de force et même une muselière pour ne prendre aucun risque ! Comment avoir la paix autrement ?

Une vieille dame au loin me regarde avec encore plus d’insistance que les autres. Elle semble de la trempe de ses râleuses ridées prêtes à soupçonner n’importe qui d’être un voleur de sac à main. Elle se rapproche en me jetant un air véhément, presque prête à en découdre si j’avais la mauvaise idée de tenter quoi que ce soit. Maintenant tout près de moi, sa grise mine vire au blanc cadavre en découvrant l’abominable apparence de mes mains, sans ongle, terreuses et écorchées. Puis d’un coup d’œil furtif que je n’étais pas censé voir, elle n’a pas manqué non plus de remarquer les taches de sang égayant le blanc de ma robe de chambre. Malgré tous ses efforts pour ne pas se décontenancer, l’air venimeux qu’elle tente tant bien que mal de garder n’arrive plus à masquer sa profonde frayeur. Son visage prend à présent les traits de sa peur et de ses soupçons. Elle pourrait même me signaler à la police, mais à vrai dire, pour quelles raisons un agent oserait venir m’interpeller ? Ma gueule pourrait-elle seulement correspondre à la description, au portrait-robot établi sur le témoignage de cette mamie m’ayant accusé d’un délit que je n’ai même pas commis ? Un agent digne de ce nom habitué à ces angoisses séniles encombrant les commissariats de quartier pourrait-il prendre au sérieux une déposition pareille ? Et puis cette vieille aurait tout aussi pu rentrer chez elle depuis belle lurette sans même se souvenir de m’avoir croisé. L’état de ma robe de chambre aurait probablement donné une raison suffisante à ce flic pour m’importuner, mais il ne va tout de même pas se mettre à interpeller tous les types dont les vêtements sont tachés d’un peu de sang ! Certains, quand ils saignent du nez, sans mouchoir sous la main, se servent de leur t-shirt pour s’essuyer, d’autres c’est leurs menstrues qui malencontreusement dégoulinent le long de la jambe et foutent en l’air un joli pantalon blanc de saison, ils n’ont pas pour autant de comptes à rendre aux forces de l’ordre ceux-là ! Certes, je porte le sang d’un chien que j’ai tué de mes propres mains, mais cet agent de police n’en sait absolument rien. D’ailleurs, j’ai fait tout le nécessaire pour que personne ne le sache. Il y aurait eu des témoins, ils se seraient déjà manifestés et l’agent en question se serait déjà pointé pour m’embarquer et me faire subir un interrogatoire houleux j’imagine. Il y a peut-être déjà quelques rumeurs qui circulent au sujet de ce crime, mais elles ne sont pas de ce monde, elles ne font pas débat ici, mais à vingt mille lieues sous la terre de là. Ce n’est sûrement pas les lois de ce monde qui sont en train de me juger, mais l’âme du chien qui n’aboie même pas vengeance et qui, au contraire, là où elle repose, patiente que je la rejoigne pour me remercier ! Oui ! me remercier de lui avoir rendu ce service, celui de l’avoir aidé à quitter cette terre, et ça avec un certain panache ! Sa mort était atroce et magnifique ! C’est celle qu’il m’a quémandée, celle dont il rêvait ! Eh bien, je lui ai offerte, volontiers ! La colère qu’il réveilla en moi, je le crois maintenant, n’était là qu’une marque de mon profond respect pour lui. J’aurais pu comme tant d’idiots tenter de l’apprivoiser, de le dresser pour en faire un brave et stupide toutou de compagnie, mais j’ai préféré le traiter en animal, quitte à devenir, à cet instant-là, moi-même un animal. Il n’y a que les hommes qui caressent les chiens. Entre eux, les chiens, ils se lèchent, se courent après pour se renifler le trou du cul, s’enculent à l’occasion, mais surtout, ils se bagarrent, en particulier les chiens errants. Il était un de ceux-là et il faut croire que j’étais un de ceux-là aussi quand je l’ai battu à mort. D’ailleurs, je me rends compte que je reviens sur mes pas, vers les berges où je devine au loin, le petit amoncellement de terre qui recouvre la charogne. Un doute me prend alors : respire-t-il encore ? Je l’ai peut-être enterré vivant ? Après tout, il semblait sans souffle, mais je n’ai pas pris le temps, dans ma hâte, de coller mon oreille sur son cœur pour confirmer qu’il ne battait plus. Ce doute ne me laisse pas tranquille. Et s’il n’avait pas totalement abandonné ? Arriverait-il au moins à aboyer la gueule pleine de terre ? Et si à tout hasard un des clochards des alentours venait à l’entendre ? Considérerait-il ces cris lointains comme un mirage sonore de l’alcool ? Ou bien se déciderait-il à profaner la tombe que j’ai creusée de mes propres mains ? Y aurait-il une chance sur mille, dix mille, cent mille, un million, un milliard que le clébard puisse s’en sortir ? Je ne crois pas aux fantômes, encore moins aux fantômes de chiens, mais je crois profondément aux doutes qui peuvent hanter toute une vie...

Je prends maintenant le boulevard qui à cette heure fourmille d’automobiles et de passants pressés. Difficile dans cette agitation de retrouver le coin où j’ai commis mon crime. Il faut dire que de jour, c’est assez différent par ici. J’ai donc continué mon chemin pour me retrouver assez vite face au parc où j’ai reconnu sans l’ombre d’une hésitation le frêne sur lequel j’ai chié cette nuit. À quoi peut bien ressembler ma crotte après avoir dormi à la belle étoile au pied de cet arbre ? Son odeur a dû s’atténuer, quoique conservée dans sa paroi désormais sèche et sur laquelle quelques mouches à merde se sont posées pour festoyer. Et si par hasard, un des mômes qui joue à côté venait à marcher en plein dedans, son parfum d’origine, quoique plus froid, referait surface et imprégnerait la semelle de la petite basket aux lacets défaits. Que le garçon n’en soit pas gêné, il paraît que ça porte chance, en particulier du pied gauche. Ce morveux ne doit pas croire à cet adage populaire. Tout ce qu’il en dit c’est : « Ma mère va me tuer ! Des chaussures toutes neuves en plus ! Putain, je vais passer un de ces quarts d’heure ! Si je le trouve le chien qui a chié là, je le tue ! » J’aurais pu pour le provoquer lui rétorquer sur un ton quelque peu taquin : « Même pas cap ! » Et connaissant l’immense orgueil des enfants, il aurait à coup sûr répondu : « Ah ouais ? Tu vas voir si j’suis pas cap ! » De ce pas il serait allé à la recherche de son bouc émissaire. Il ne se serait pas attaqué à un gros chien de peur des représailles, mais avec un peu de chance (et vu l’état de sa semelle gauche, il en aurait eu) il serait tombé sur un petit chiot abandonné, paumé, fatigué, à vue d’œil orphelin depuis peu, bref, tout à fait inoffensif. Le chiot n’aurait pas pu compter sur l’espoir d’attendrir le bambin d’un pauvre et triste regard quémandant l’empathie. C’est décidé, têtu un môme qui a une idée en tête et qu’on met au défi de ne pas se dégonfler, ça n’a pas peur de se salir les mains, d’aller toucher aux pires extrêmes, au cœur de l’horreur même pour ne pas perdre la face. Que ce serait-il passé ensuite ? Il aurait pris le chiot par le cou, l’aurait serré de ses petits doigts potelés, les deux pattes arrière suspendues en l’air comme les jambes d’un pendu auraient vaguement tenté de se débattre, la bête aurait probablement essayé d’aboyer, mais les strangulations du petit auraient été si fortes qu’aucun son n’aurait pu passer. Puis le petit aurait penché la tête sur les yeux du chiot pour regarder fixement l’animal avec même un rictus de joie. Je parie qu’il aurait même éclaté de rire quand si proche de la fin, les nerfs encore vifs de la bête auraient fait gigoter son corps, comme si malgré le sans espoir de la situation, la vie du chiot ne s’était pas résignée à abandonner. Puis les mouvements du corps peu à peu plus discrets se seraient raidis pour de bon et le garçon déçu que l’agonie soit déjà à son terme se serait retourné vers moi, fier, le sourire aux lèvres et m’aurait lancé au visage : « Tu vois que j’suis cap, j’ai pas que de la gueule moi ! » Qu’il se rassure, je n’en ai jamais douté…

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Si je regardais à présent mon reflet dans l’eau du fleuve, y décèlerais-je, un peu vieillie, la ganache hilare et folle de cet enfant ? Ai-je en moi sa candeur cruelle, son orgueil de roi, sa joie de vivre et de tuer ? C’est une possibilité en effet. Après tout, n’avons-nous pas pour origine le même drame, celui d’avoir été propulsé d’un utérus dégueulasse, et la tête la première en plus, dans ce monde où dès les premières secondes nous n’avons su que hurler et pleurer, comme si naître était là le début d’une longue torture ? Après une expérience pareille et quand à peine quelques années après on s’est rendu compte que ce supplice était le cœur de la vie même, un ressentiment de condamné à tort grandit avec nous et se propage dans notre sang pour mieux nous envenimer. Attention, je ne cherche pas à trouver au bambin, à moi aussi par la même occasion, des circonstances atténuantes, pourquoi en chercherais-je ? Lui comme moi ne cherchons même pas à nous défendre. Nous ne portons le poids d’aucune culpabilité. Nous n’allons tout de même pas tomber à genoux, les deux mains jointes, pliés en deux comme une lettre adressée à des clébards crevés pour supplier leur clémence afin qu’ils nous pardonnent et nous laissent vivre en paix. Nous n’avons pas besoin de nous confondre en excuses, ni même de plaider coupable pour continuer notre route l’esprit tranquille puisque nous n’éprouvons aucun remord. L’enfant rentre chez lui avec dans le ventre, non le traumatisme d’avoir commis l’irréparable, mais juste la peur de se faire tuer par sa mère au sujet de cette chaussure pleine de merde. Et pour ma part, je n’ai qu’en tête cette fièvre qui atteint maintenant des records de température ! La chaleur de la foule qui s’est à présent emparée du square ne fait qu’empirer mon état. D’ailleurs, pourquoi me lance-t-elle des regards pareils ? Quelle attitude adopter ? Quelle démarche pourrais-je bien prendre pour passer complètement inaperçu, pour disparaître même ? Rentrer la tête dans mes épaules frêles, coller mon menton à mon cou les yeux fixés sur la pelouse pour éviter tout face à face avec un visage humain et ainsi ne croiser plus que des chaussures ? Mais comment dans cette posture pourrais-je encore regarder devant moi et ne pas risquer de bousculer quelqu’un ? Pourquoi ne pas l’avouer, je suis de plus en plus mal à l’aise parmi eux. J’en rougis, préoccupé par chaque présence alentour qui, faisant mine de m’ignorer, m’ausculte du regard jusque dans mes moindres recoins. Je prends alors ma tête dans mes mains en espérant de la sorte étouffer toutes les histoires que je me raconte à leur sujet. En vain. À chaque pas, j’empiète sur les limites de ma tolérance au mal-être, seconde après seconde, chancelant de panique, ma fièvre est tout près de me faire tomber. Je donnerais tout pour être la statue plantée au beau milieu de cette fontaine que les passants remarquent tout juste du coin de l’œil et sur laquelle ils ne s’arrêtent pas, tant sa solitude de pierre est insignifiante à leurs yeux. Dieu que j’aimerais, moi aussi, être en pierre ! S’ils me regardent de la sorte, qu’ils chuchotent entre eux la main sur les lèvres pour ne pas me montrer du doigt, c’est que ma présence de chair et d’os va jusqu’à les imprégner de crainte, de suspicion, de dégoût, de pitié, d’antipathie ! Ça ne peut être autre chose dont il est question ! C’est de moi qu’ils parlent ! De moi dont ils sont troublés ! Sinon, ils ne me prêteraient aucune attention. Au pire ils m’ignoreraient plus poliment, comme on rencontre de vieilles connaissances croisées au hasard d’une rue dont on préfère feindre de ne pas avoir reconnu le visage, pour se laisser tranquille et s’épargner des politesses qui sont bien embarrassantes devant ces anciens intimes qui ne sont désormais plus que des gens qui passent et qui nous emmerdent. Que j’aimerais moi aussi être quelqu’un qui passe et qui les emmerde ! Hélas, à leurs yeux, je suis un être à part, curieux, silencieux donc sujet à caution, méprisable et malintentionné sur qui ils ne savent que jeter l’anathème. Les plus chaleureux d’entre eux me confient leur méfiance d’un pas brusque en arrière. Mais qu’est-ce qui peut bien les faire bondir de la sorte ? Même un peu palot, l’œil cerné, le front fiévreux, tremblotant et il faut bien le dire, d’une saleté à écœurer un rat, je suis et reste encore l’un des leurs n’est-ce pas ? Je n’ai pas encore une queue qui me pousse au-dessus du derrière quand même ! Me croient-ils contagieux de la rage pour déguerpir ainsi, à une dizaine de mètres de moi minimum ? Le berger des rues, peut-être contaminé, m’aurait-il mordu le mollet pendant que je le rouais de coups ? Suis-je déjà de la bave plein les babines à me gratter de partout, prêt à mordre n’importe quel être vivant ayant eu l’imprudence de s’approcher trop près de moi ? Si j’en suis là, qu’ils me le disent au lieu d’essayer de me le faire comprendre lâchement en gardant leurs distances ! J’approuverais même le fait qu’ils veuillent m’abattre pour la sécurité du plus grand nombre. Mieux, je serais prêt à me suicider pour leur rendre la tâche plus facile ! Et sans rien demander en retour ! Pas de pitié, pas de tristesse, pas d’hommage, surtout qu’ils ne perdent pas de temps à s’attarder sur ma mort, qu’ils ne se lancent pas dans l’organisation de funérailles ridicules pour un type mort de la rage dans sa robe de chambre ! Que ma disparition puisse les soulager (et me soulager aussi au passage), c’est tout ce que je souhaite à ces hommes et ces femmes que je n’aurais de mon vivant jamais connus. J’avoue que je n’aurais finalement même pas essayé. Par quel biais aurais-je pu tenter de les connaître ? Par celui du bavardage ? De la parole ? Mais quelle dérobade la parole ! Elle est vouée à garder comme un mensonge celui qui désire la prendre ! J’affirme cela, mais après tout, qu’en sais-je, moi qui n’ai jamais su la prendre ? Ce n’est pas par manque d’envie, je crois ne pas être dénué de toute volonté, ni même par pudeur ou timidité, mais tout simplement parce que je ne sais pas comment ni pour quelles raisons il faut parler parce qu’il le faut pour être l’un des leurs ! Il n’y a que par la parole qu’il serait possible de rentrer dans leur cercle. Certains causent même à leur chien pour l’humaniser jusqu’à qu’il soit considéré comme un membre à part entière de la famille ! Je parle de ce chien de maison dressé à la hauteur des hommes, accablé d’un nom ridicule, parfois même d’un prénom, caressé tendrement comme un doudou, à qui son maître prend le museau pour lui dire d’une voix infiniment idiote : « Sage ! Saaage ! C’est bien ! Bon chien ! » Il ne manque plus que la parole à cette pauvre bête qui donne presque l’impression qu’elle désirerait parler ! Chaque fois qu’il regarde la bouche de ses maîtres causant ensemble, il semble à la fois redouter et désirer être le sujet de leurs conversations. Pourtant, quand ses maîtres se mettent à lui parler directement, je sais, tout comme moi, qu’il n’entend que des sons absurdes quand eux se persuadent qu’il est en train d’écouter avec attention des mots dont il comprend le sens. Il ne fait que jouer à les comprendre et ses maîtres, eux, complètement bernés, se félicitent d’avoir fait l’acquisition d’un chien si intelligent. J’avoue qu’à le voir courir après une balle, ça ne me donne vraiment pas envie d’ouvrir la gueule, si ce n’est pour aller mordre ses cons de maîtres... Retiens-toi me dis-je, retiens-toi donc ! Il est peut-être temps de quitter ce square avant d’aller trop loin. Mon intranquillité chronique devant les hommes commence à me dépasser. Ma tête est plus que brûlante. Cette fièvre irait-elle jusqu’à mettre le feu à toute ma pensée ? Je ne tiens même plus en place, je frissonne de dégoût, j’ai comme des hoquets de haine qui me secouent la raison et si je reste en leur présence ne serait-ce qu’une minute de plus, je vais de ce pas justifier la peur qu’ils éprouvent envers moi depuis que je suis parmi eux. Non, non, je ne leur donnerai pas cette satisfaction. Il ne faut pas que je tombe dans la folie dangereuse qu’ils m’ont prêtée au premier regard. Je veux rester à leurs yeux ce présumé coupable que le manque de preuve lave de tout soupçon. Pars maintenant, pars !

Et puis, comme par instinct, sans même la chercher, je reconnais une porte sur le trottoir d’en face qui à ce point de mon existence ne peut être qu’une issue de secours. J’y cours à toute allure quitte à bousculer quelques épaules, je mets toutes mes dernières forces dans l’entreprise, la foule s’écarte et hurle de me voir foncer brusquement moi qui jusque-là réprimais mes gestes pour ne pas aggraver mon cas. C’est hors d’haleine, ma fièvre à son plus haut degré que j’atteins enfin la porte. Je glisse dans sa serrure la clé avec laquelle j’avais échoué à ouvrir plus d’une centaine de portes la nuit dernière. Pur hasard ou mémoire retrouvée, elle s’est ouverte, comme sur le plus grand des soulagements. Je suis resté là, essoufflé contre la porte refermée précipitamment derrière moi, heureux, apaisé, sauvé d’être enfin à nouveau tout seul dans cet espace clos, corridor vétuste menant à un escalier vertigineux. Je ne sais plus combien de marches j’ai monté mais elles étaient à n’en pas douter nombreuses, de plus assez étroites. Les deux mains moites agrippées à la rampe, vacillant des jambes et le cœur battant, j’ai vraiment trimé comme un vieillard pour toutes les gravir. Une fois en haut, je me suis retourné pour regarder en bas afin d’évaluer la hauteur de cet unique étage. Je ne voyais même plus le carrelage du corridor, seulement des marches qui se répétaient indéfiniment. Je savais que je n’aurais pas le courage de redescendre et qu’il allait me falloir rester ici. Il y avait là une autre porte, probablement celle d’une chambre. L’étiquette sur la sonnette était blanche, aucun nom, aucun prénom, pas même un numéro. J’ai sonné sachant pertinemment que personne ne répondrait. C’est alors que j’entendis derrière des pas ne semblant pas se diriger vers la porte pour m’ouvrir, tout au contraire, ces pas résonnaient plus ils s’éloignaient de ma personne, ils résonnaient avec tant d’insistance qu’ils devinrent le fond même de ma pensée : ces pas se dirigent-ils vers une fenêtre où se jeter ?

À la seconde même où j’ai poussé la porte, j’entendis l’impact. La fenêtre était grande ouverte. Je me suis approché lentement pour m’y pencher et ainsi confirmer mon pressentiment. La rumeur des passants faisait déjà bon ménage. Attroupée autour de ce corps éclaté comme devant un spectacle très divertissant, la foule applaudissait comme un seul homme. Entre leurs incessants battements de mains, chacun allait de son petit commentaire :

— Bravo !
— Félicitations !
— D’une si jolie fenêtre en plus...
— Les bouts de cervelle, quelle réussite !
— Ce n’est pas si facile de mourir sur le coup, chapeau !
— Il faut indéniablement être doté d’un certain talent pour s’écraser avec un tel éclat...
— Et aussi une belle audace !
— Ce saut restera son chef d’œuvre !
— Messieurs ! Je crois sans trop m’avancer qu’il ne s’agit pas là du passage à l’acte d’un romantique un peu niais laissant une lettre d’adieu.
— Votre analyse est on ne peut plus juste. C’est l’œuvre d’un fataliste convaincu, sans aucun doute !
— Ce n’est peut-être qu’un pauvre type qui s’est suicidé sans raison, point final.
— D’ailleurs, décider de mourir devrait être un droit…
— Je dirai même un devoir !
— Ce que vous dites ici me rappelle un fait divers que j’avais lu dans le journal...
— Les journaux, ce sont tous des torche-culs ! Sans exception !
— Vous faites bien de le faire remarquer, cette histoire m’avait diverti aux toilettes justement...
— Et bien, ne vous faites pas prier ! Racontez-la !

L’article en question parlait d’une dame qui de son vivant avait décidé qu’elle choisirait le moment de sa mort. Durant plus d’une dizaine d’années, elle trouva le moyen de se faire prescrire par son médecin traitant des somnifères, prétextant des difficultés à trouver le sommeil. Le médecin en question lui prescrivait des doses relatives à ce type de trouble, des doses donc autorisées par les lois en vigueur bien sûr. Elle étala la fréquence de ses demandes durant de longues années afin d’éviter tout soupçon. Ayant soigneusement prévu cette démarche longtemps avant le moment venu, elle avait pu se constituer une quantité de comprimés suffisante pour ne plus jamais se réveiller le jour où elle déciderait de les gober tous en même temps. Elle conserva cela dans le tiroir de sa table de chevet attendant son moment...

— Et alors ?
— Finissez, par pitié !
— Venez-en aux faits, mon bon ami !
— Eh bien, un soir, un soir comme un autre soir, en pleine santé, sensiblement au même âge que ce monsieur par terre, elle se dit que c’était le moment. Dans son lit, elle ingurgita tous les comprimés de ce secret bien gardé, de cette décision intime prise il y avait des années de ça. Et pour être certaine de ne pas se rater, elle glissa même sa tête dans un sac en plastique…
— Oui, en effet jolie histoire, le sac plastique ne manque pas de charme, je trouve par contre qu’un suicide par prise de médicaments qui plus est prémédité manque considérablement d’allure.
— Il a raison !
— En revanche, un saut comme aujourd’hui, c’est d’un panache sans égal !
— Un régal pour les yeux !
— Rassurez-vous messieurs, l’histoire n’est pas terminée…
— Ah bon ? Tant mieux ! J’avoue que je restais sur ma faim.
— Alors ? Dites donc !
— Eh bien, durant plusieurs semaines, personne n’était au courant de sa disparition. Elle habitait au dernier étage d’un immeuble paisible, et il faut croire que l’odeur ne s’était pas assez propagée pour alerter les voisins. De plus, elle devait être bien seule de son vivant puisque aucun proche n’est venu taper à sa porte…
— Épargnez-nous ces détails insignifiants !
— C’est vrai, allez à l’essentiel nom de dieu !
— Aux faits ! Aux faits !
— Eh bien, elle avait un gros chien qui forcément était affamé n’ayant plus personne pour remplir sa gamelle. Vous devinez la suite…
— Bien sûr ! il a dévoré sa maîtresse !
— Que c’est beau !
— Il y avait des photos avec l’article ?
— Oui, il y en avait.
— Elles devaient être superbes ! Auriez-vous l’amabilité de m’en faire une copie si vous les possédez encore ? Voici mon adresse…
— Mais avec grand plaisir !
— Moi aussi ! Moi aussi je veux ces photos !
— Et combien de temps après le festin ont-ils découvert le corps ?
— Presque un mois après...
— Nom de merde ! C’est qu’en quelques semaines, ça devait plus que puer !
— Oh que oui ! Et puis un cadavre, qui plus est déchiqueté par des morsures, ça doit se putréfier à une de ces vitesses !
— Et la putréfaction, ça ne sent pas la rose fanée, mais la flore intestinale !
— Ah !
— En tout cas, une bien bonne histoire cher monsieur !
— Excellente en effet !

Ils sont restés longtemps, comme enivrés à débattre et à rire de ce qui leur passait par la tête devant cette vie jetée à la fenêtre. Moi qui suis d’habitude peu enclin à l’écoute des hommes, j’avoue que cette fois, je ne me serais bouché les oreilles pour rien au monde. Mais je n’ai pu me pencher plus longtemps de peur qu’ils m’aperçoivent et m’encouragent à finir encore mieux que mon prédécesseur. Ils auraient tout aussi bien pu penser que je l’avais poussé de mes propres mains et la thèse du suicide qui les enchantait tant aurait été de ce fait écartée avec amertume et regret. Ils m’en auraient sûrement voulu. De toute façon, je n’entendais plus très bien leur voix, elles n’étaient plus qu’un brouhaha de quartier auquel je ne pouvais même plus prêter l’oreille tant ils étaient nombreux à parler. J’ai relevé la tête pour contempler le ciel. Le soleil à présent complet rayonnait comme les dents d’un sourire qui m’épouvantait. J’essayais tant bien que mal de ne plus regarder en bas, de tenir mon regard sur le soleil transperçant, jusqu’à me persuader que c’était lui qui enivrait la foule de la sorte, c’était peut-être même lui qui avait poussé cet homme à sauter... qui sait ?

Puis le silence. Je me suis penché de nouveau à la fenêtre. Le corps était toujours là, seul. Ils ne l’avaient pas touché. En fin d’après-midi, alors que le soleil commençait sa descente orangée, toujours personne n’était venu le ramasser, à croire que la solitude et la pestilence de ce cadavre m’invitaient à bras ouvert, je ne sais où. C’est alors qu’un jeune chien errant, un berger, s’approcha du premier pour s’asseoir à ses côtés. Le chien était d’un calme magnifique, habité d’une sagesse que j’admirais et dont j’étais jaloux tant j’aurais voulu en être moi aussi habité. Cette sagesse gardait tout en son sein, afin de ne rien abîmer, de conserver intacte le silence de l’homme écrasé là, par terre. La fièvre m’abandonnait alors que la mémoire me revenait, ou délirait-elle ? Peu importe, il s’agit bien de la même chambre, de la même fenêtre donnant sur le parc, oui, c’est certain, ce sont là les mêmes murs, les mêmes vêtements qui traînent, le même drap puant la sueur, à la différence qu’il borde non plus un lit, mais un petit panier. Je m’y suis couché, je ne sais plus combien de temps, et malgré la fatigue, je n’ai pas fermé l’œil, ni même cligné des paupières. Mes yeux ne regardent plus rien. La langue pendue, je cherche mes premiers mots. Je prends le temps, comme s’il fallait bien les choisir, qu’il ne fallait pas se tromper, comme si ces mots étaient reliés aux fils d’une bombe et qu’ils pouvaient tout faire exploser si je les prononçais précipitamment. Je me suis finalement levé sur les pattes arrière pour faire le beau... et puis j’ai aboyé.



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1ère mise en ligne et dernière modification le 24 avril 2013.
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