2020.08.12 | Providence Variétés (d’un blog sombré)


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C’est un peu normal, avec une archive comme ce journal, et le disque dur aux 120 000 photos qui va avec, de s’en servir comme éphéméride. Le 10 août 2015, dans une ballade d’après-midi centre-ville de Providence (les archives Lovecraft de la John Hay Library, la Brown University et notre propre logement c’était sur la « colline » opposée, typologie que tous les lovecrafteux connaissent bien), je photographie cette vitrine. Sais même plus ce que vendait cette boutique, en tout cas ce n’est pas en référence à Lovecraft, peu connu et honoré dans cette ville qu’il honore.

Drôle de période : depuis le 1er janvier 2015, je profite que les jours de la semaine correspondent pour tenir un blog synchrone du journal que Lovecraft tient quotidiennement tout au long de l’année 1925, je me suis abonné aux archives numérisées du New York Times (depuis 1874 je crois) et chaque jour dans mon blog il y a la transcription du diary de Lovecraft, une traduction sans ses abréviations, une mise en contexte de ce qu’il raconte (via ses lettres plus autres témoignages, et ce à quoi me permet de remonter le web, pour films ou personnes), puis je traduis un article pris dans le NYT du jour, pour une sorte de fresque d’époque. Ce 10 août 2015 — dis-je le 10 août 2020 — et travaillant sur le 10 août 1925, il y a donc 190 jours que je tiens ce marathon, et je compte bien le mener à terme. C’est même, travailler sur l’original du journal de 1925, une des raisons qui a motivé ce voyage, et l’obtention bienvenue d’une bourse mission Stendhal. Mais beaucoup de choses s’ajoutent : notamment le fait que le Commonplace Book n’ait jamais été édité de façon critique, ou génétique, en France et que là j’avais les trois, voire quatre strates d’écriture sur les trois supports. Puis la découverte du carnet de 1933, classé par erreur dans le dossier du Commonplace Book. Enfin d’avoir commencé, à raison de 2 heures par jour, la longue traduction pour Points de At the mountains of madness (montagnes qui jamais n’ont été « hallucinées »). C’est donc vers ce 10 août 2015 que je m’accorde un peu de retard dans le blog, puis un peu de retard pour rattraper le retard.

J’assume : en septembre, j’ai environ 3 semaines de retard, mais pourquoi pas, je considère toujours ça comme un projet majeur. L’archive texte intégrale que j’ai ici sur l’ordi, avec les recontextualisations plus les articles traduits du NYT, c’est déjà un livre de 580 pages.


original du journal de Lovecraft, début août 1925
simple à déchiffrer, vous dites ?


copie-écran de mon fichier Word livre en cours
c’est le jour où Lovecraft écrit Lui !

Toute cette année, j’archivais et publiais mon travail Lovecraft dans un site dédié : The Lovecraft Monument. Mais c’est une année où tout se durcissait sur le web, sécurité, répliques miroirs des sites dans le cloud, et aussi le côté de plus en plus poreux des liens entre mon propre site (traductions Bierce, Dunsany...) et le travail sur Lovecraft, plus le permanent combat du référencement. Alors je décide de tout rapatrier mes différentes expériences web sur mon site principal, même si finalement il était bien joli ce petit site.

Sauf que je fais une bourde énorme : en passant mes bases de données d’un disque à l’autre, je recouvre la dernière base sauvegardée, et quand je m’en aperçois c’est trop tard, le site « Monument » a été effacé. Ne me reste plus que l’état de la base en mai 2015 : 3 mois de billets fichus. J’ai la base texte, d’accord, mais plus les images ni les liens. Dans la WayBack Machine, les contenus des billets ne sont pas archivés.

Je suis toujours parti du principe que ces choses-là n’ont pas trop d’importance, on ne travaille pas pour l’archive. C’est leur fragilité même qui signe notre risque. C’est ce côté des deux années disjointes, mais collant au jour le jour, dimanche après dimanche, lundi après lundi, à 90 ans d’écart, qui me manque, pour la demi-heure, ou l’heure ou les deux heures que toute cette année-là, dans la jonglerie quotidienne (école d’arts notamment, et cruauté du travail social), je m’efforçais de tenir (il m’est arrivé plusieurs fois de donner pour indication météo du jour celle que je venais de lire pour le même jour 90 ans plus tôt).

Cette archive-croupion, le blog dans son état au 10 mai, sans images (je les ai conservées, notamment publicités reprises du NYT ou archives), il est toujours là mais sans lien, ça me fait trop mal.

C’est peut-être de moi qu’elles se moquent, parce qu’elles savent, ces étranges créatures photographiées le 10 août 2015, Providence dowtown. On s’en veut toujours d’une erreur de ce genre-là, ou de n’être pas allé aux limites des limites, d’un boulot qui pourtant devait être fait, et jusqu’au bout.

 

 



François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 10 août 2020
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