2019.12.01 | Evry corps béton #05 #fuir

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carnets d’Auvergne, 3 | druidiques

C’était bientôt le soir. Ceux qui sont venus me voir (je sais, je ne peux pas vous dire de venir trop nombreux, trop souvent) savent que c’est là que je me tiens le plus souvent. Avec une rallonge, j’ai du courant pour l’ordi. Je suis plutôt debout. Il y a cette bobine de câbles sur laquelle je pose l’ordi pour écrire debout, comme on doit écrire. La salle est grande, alors tu marches, alors tu regardes la ville. Elle ne bouge pas, l’image de la ville. Ce qui change, c’est la couleur du ciel, la couleur du ciment, la couleur des bâtiments. Je ne sais pas comment une image s’imprègne, vous marque. Je ne sais pas comment l’attention peu à peu, à force des heures, à force des jours, se détache de l’image, et ne vous renvoie plus qu’à ce que vous êtes, la rétine vide, le mental par contre résolu, immobile au-dedans comme le dehors, tout le dehors est immobile. Et c’est ainsi à mesure des jours, à mesure des mois, des saisons. J’ai appris à apprécier cette salle où je monte. Je ne saurais pas y rester la nuit, c’est un autre escalier la nuit, ici il n’y a pas de lumière, juste la pauvre réflexion de la ville, cela peut facilement être dangereux. Donc c’était bientôt le soir, et c’est alors que je l’ai vu. Aussi incroyable que cela paraisse, et moi-même je vins jusqu’aux vitres salies ou cassées pour m’en assurer, tant je n’osais pas le croire. L’un de nous avait trouvé l’issue et s’était enfui. Pire, il marchait sans crainte, sans redouter qu’on le reprenne. Alors bien sûr je l’ai photographié : je l’ai photographié pour me souvenir. Quelqu’un avait fui. Est-ce que d’autres l’ont vu comme je l’ai vu ? Ce trouble, en moi depuis ces quelques instants qu’avait duré le passage de la silhouette, il me poursuit, il me hante.

 

 



François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 1er décembre 2019
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