2016.09.06 | nous marcherons dans les ombres


Ces moments de bascule d’une année scolaire à l’autre (c’est ça nos années, beaucoup plus que le changement d’année civile) est une sorte de trou d’air, de déséquilibre avec le monde qui semble si fort occupé d’un côté, et vous si fort désoccupé de l’autre. Va se refaire le moment où on va être rongé par les tâches par lesquelles on rampera de mois en mois, mais on a encore des journées vides. On pourrait imaginer à regarder l’agenda synoptique du Mac qu’on en profiterait pour se lancer à fond dans les grands projets en cours, mais le coeur n’y est pas suffisamment. Ou alors parce que le temps redessine aussi l’idée de grand projet, ce qu’incarnait auparavant le livre à faire – et on en a devant soi encore, des livres à faire, dont un solidement en cours. Mais est-ce que le site n’est pas lui-même, en tant que tel, la matière et l’incarnation du projet ? Un peu déboussolé par rapport au site aussi, les envies de reprendre la partie revue, mais trop à faire avec soi-même. Et cet énorme chantier depuis quelques mois d’avoir sa propre collection de livres : qu’est-ce que j’ai appris à ces nuits d’artisanat, de protocoles intérieurs lentement accumulés comme autant de mécanismes à pousser un par un. Je crois que je sais désormais composer un livre, j’ai plaisir à augmenter ce catalogue, c’était quelque part latent en réserve, il y a encore 4 ou 5 titres à venir, et l’outil c’est aussi pour la capacité de se lancer dans des projets à soi, des projets rapides ou lents, mais où on a enlevé la rigide coquille d’insecte pour s’exposer sans contrôle. Reste qu’il faut que ça marche : pour l’instant ça marche, c’est fragile mais tu leur es tellement reconnaissant, aux anonymes (ou pas) qui font confiance et donnent vie à tout ça. C’est vrai que depuis 4 mois j’ai pas pensé à grand-chose d’autre, et que ça focalise une grande partie des heures et du faire. Et puis, tous ces jours, des besoins d’être immobile. Je suis plutôt debout au pupitre, je supporte mal mon vieux fauteuil. Mais c’est le nez dans des livres, et besoin d’heures qui engouffrent même la durée du jour. On le vit de façon un peu coupable, alors qu’il y aurait ça à faire, ça à faire. Mais penser c’est un travail aussi – peut-être que c’est ça que le dehors voudrait te forcer à penser comme un luxe. Je ne suis pas un rapide des idées. Pour ce qui concerne le web, elles mêlent le corps, l’espace, les notions de flux, algorithmes et enclosures. Par exemple, m’est égal que ce soit texte blog, ou livre, ou vidéo – je sais que dans les 3 registres la temporalité et le risque de la parole sont les paramètres premiers. Ou le temps vide et dur qui précède le temps de la parole prise, écriture ou caméra. Mais, dans ces tenseurs-là, s’éloigne ou recule la question du support, par rapport aux mêmes questions de temporalité linéaire et de friction arbitraire au réel. Ça pose d’autres questions, plateformes, techniques, circulations, et bien sûr aussi que t’es pas rentier pour t’y consacrer comme tu voudrais. L’artillerie lourde, c’est pas notre bord. Nous marcherons dans les ombres, c’est pour longtemps qu’on va marcher dans les ombres. C’est peut-être notre chance aussi. Hier après-midi, dans cette pose vide et fixe debout devant le pupitre, dans la pièce close, sans même vraiment écrire ni vraiment lire, j’ai eu 2 coups de téléphone, je crains de n’avoir pas été très agréable. Chaque fois ça commence par je ne vous dérange pas. Non, puisque objectivement je ne fais rien. Mais en fait, cette bascule dans le vide, avec si peu du ronflement du dehors qui viendrait s’écouler jusqu’à vous, c’est bien à cette désoccupation sur livre que j’étais intensément livré. Je crains que mes 2 interlocuteurs, pour qui le téléphone est sans doute un objet banal, s’en soient aperçu. Je n’ai même pas de photo à mettre avec cette page, des fois ça me manque plus que l’écriture, quand la vidéo avale tout des flux de réel auxquels tu t’abandonnes (je mets Charles Sheeler à la place, il est pour beaucoup dans ce travail de désoccupation qui va tout bientôt se fracturer de tous côtés).



François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 6 septembre 2016
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