2015.12.03 | de l’écriture comme impréparation

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2011.10.23 | arts plastiques

C’est une question de fond, et où justement je crois me séparer de Bruno Lalonde. Bruno a fondé à Montréal, Côte des Neiges, une sorte d’antre du livre d’occasion, ça s’appelle Le livre voyageur, mais on peut facilement suivre ses chroniques sur Facebook, et encore mieux sa chaîne YouTube : un millier de chroniques, longues prises de parole devant l’accumulation des livres, et la bizarre idée il y a quelques semaines d’en avoir lancé une deuxième au lieu de continuer la première. Avant-hier, le texte que je reprends ci-dessous [1], Bien sûr, accord profond (sinon, je ne dialoguerais pas avec lui quasi tous les jours, et on devrait faire connaissance en mai prochain, encore n’est-ce pas sûr du tout qu’on s’entende aussi bien que sur le web, on affronte tous ce paradoxe) sur ce qu’il énonce : la nécessité du lire, le chemin vers et en soi-même qu’est lire. Pour corollaire, l’importance de ménager ce que Lionel Ruffel appelle ces vacuoles dans la gestion personnelle de l’attention, pour autoriser ce temps lent de confrontation et de descente. Ce qui d’ailleurs n’est en rien contradictoire avec la lecture sur support numérique, mais nous contraint chacun à une interrogation permanente de nos pratiques. D’autant que le récit-web, qui inclut comme un de ses éléments le parcours hypertexte qu’il induit, n’est pas une attention moindre que la lecture immersive, mais un autre rapport temporel aux zones de densité, et la capacité même de méditation qu’on peut y construire, sauf qu’on est à la préhistoire de tout ça. L’interrogation sur cette chronique de Bruno Lalonde tiendrait justement à ce coup de force qu’est en permanence la décision d’écrire : bien sûr, je ne suis pas prêt. Bien sûr, je ne suis qu’une sorte de territoire pragmatique, encombré, parasité, empêtré. Mais justement, c’est cette rigidité même que je mets en traverse dans l’écriture, et sur quoi elle va diffracter. Est-ce que ça vaut même chez Beckett ? À un autre degré que ma propre banquise, mais certainement ce qu’il faut aussi entendre dans son rater mieux. Écrire suppose la force, le culot, l’inconscience (ou l’ivresse) de casser intentionnellement l’attente – ce n’est pas un énoncé à la légère : ma capacité d’attente, aéroports, gares, voyages, salles de soins, est infinie. Compte ce qui advient de la brève traversée avant qu’elle vous laisse échoué et qu’on puisse scruter et étudier les morceaux. À l’école, le mercredi, ce sont les 2 termes sur lesquels j’essaye d’agir : ce qu’on prépare avant de sauter, en soi-même et hors soi-même, et ensuite comment recevoir, étudier et scruter, ce qui s’appelle mise en travail. Dans ma petite pièce un autre encombrement : livres en pile, livres qui montent au plafond, livres que je n’ai pas lus et sont là quand même et me manqueraient sinon. Livres que je lis très lentement et vont rester des mois sur la table. Livres constamment relus, mais qu’on reposera derrière soi dès ouverte la page d’écriture. Peut-être que ce serait une des étranges et impalpables frontières séparant la narration de la poésie ? Je n’en suis pas sûr du tout. Je sais juste, par rapport à ce texte de Bruno Lalonde, que c’est le territoire désigné qui compte, qu’il est l’espace même de l’écriture, justement ce qu’on casse pour démarrer à contre de l’impréparation, en rompant même avec le lire infini. Et que l’expérience dans la ville (pour l’écrire) comme dans les livres (pour dire ce qui nous y relie) commencerait précisément par ce que l’écriture brise, quand arbitrairement elle commence ? Reste alors un nouveau niveau de question : si Bruno pratique l’improvisation orale (et virale – à voix haute sur son YouTube, par cette oralité écrite de Facebook dans ses chroniques), en quoi il n’arrive pas à reconnaître ce processus même comme étant notre écriture d’aujourd’hui ? Y compris dans sa socialité, y compris dans sa fragilité temporelle, mais comme atelier commun ? Y ajouter cette autre réflexion : des milliers de pages noircies, dit-il – ce n’est pas écrire, cela ? Si l’écriture et la publication étaient le même concept, on n’aurait pas Saint-Simon, Joubert ou Léautaud. C’est le concept de publication qui est un enjeu, et la publication Facebook ou YouTube le pose de la même façon qu’il travaillait déjà la question de l’écriture épistolaire (ainsi pour Sévigné). Et ce n’est pas une question plus légère que celle des vacuoles pour l’attention à lire, de la préparation dans la lecture, et des modes de récit qu’ici sur le web on apprend à organiser.

LE CARNET DU SITE
- nouvelle vidéo : hommes armés dans Cergy nuit
- lu sur le web : découvert le blog Allitération
- nouveau ou actualisé sur Tiers Livre : tirage presque épuisé pour le livre d’André Gunthert L’image partagée.
- photo : préfecture de Cergy, 01.12.2015, celui qui reste travailler plus tard que les autres pour se faire bien voir.

[1A vingt ans, je me jugeais trop ignare pour oser écrire.

A trente ans, quelques lectures dans le corps, mais une expérience de vie trop mince.

A quarante, quelques esquisses, mais un problème épineux s’était posé : comment être en accord entre sa parole scriptée et ses actes. Être à la hauteur de ses propres exigences, praxis.

A cinquante, toujours aussi exigeant, des milliers de livres lus, des milliers de pages noircies, mais je ne me sens toujours pas prêt. Ce que je croyais savoir s’évanouit, je n’en sais pas beaucoup plus sur moi ; je me console en affirmant que les autres n’en savent pas davantage.

Conclusion provisoire : je n’aurai fait que cela, me préparer sans fin à l’écriture. Je ne laisserai sans doute pas grand-chose derrière moi, mais j’aurai vécu dans la plus haute exigence, dans l’intensité la plus incandescente, dans l’attente la plus brûlante, et dans l’imagination toujours en alerte.

Tout était dans la préparation, pour finir.

Source : Bruno Lalonde, chronique Facebook du 01/12/2015.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 3 décembre 2015
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