journal | « l’impression d’un excès de matière »


Journée favorable si on y pense, avec ce texte de S.T. Joshi traduit et mis en ligne, rien de mieux pour entrer dans la pensée d’un autre, et cet après-midi osé m’arrêter pour tenter la première incursion du projet rond-point, ça n’a l’air de rien mais ça faisait depuis samedi soir la cogitation en continu, et depuis bien des semaines cette notion d’écrire avec actions. Et donc je lis un fragment de Rimbaud, et au retour, pile au-dessus de la voiture, je découvre ça que j’ai mis là ci-dessus. Ce matin, aussi, un mail ami, préparant conf à Nantes sur les sites web d’écrivains. Chose sur laquelle on a déjà discuté en novembre dernier à Montpellier : pour moi le web qui s’invente ce n’est pas la transposition des auteurs de l’écrit dans l’aquarium des blogs-vitrine, avec les validations symboliques héritées de presse et université, c’est directement dans les blogs que ça s’invente et mon pays (mes lectures et amitiés aussi), c’est là, j’en suis. Donc, parmi les sites web cités par l’ami, le mien fait un peu bazar. Et pas de lézard pour l’amitié, ils sont si peu nombreux dans l’université à oser réfléchir à ces questions et le dire, que pleine solidarité. Mais tout de même, ça m’a poursuivi (je cite) : « jusqu’à même donner l’impression d’un excès de matière [...] l’oeil ne tarde guère à se perdre dans une telle multitude de documents accessibles ». Ce n’est pas que ça m’ait choqué, on n’est plus à ça près, c’est plutôt la question de fond que ça pose. Est-ce que j’écris beaucoup, est-ce que j’écris trop ? Qui pour en statuer ? J’écris probablement beaucoup moins que mon frère Bergounioux, probablement même d’un rapport de 1 à 10, allez, disons de 1 à 4, et je pourrais en citer bien d’autres. Puis qu’est-ce que je ferais d’autre qu’écrire, si c’est ce qui nous reste de meilleur ? Encore je réponds de moins en moins aux sollicitations pour revues ou bouquins collectifs, ou même commandes solo. Tout ce qui n’est pas écrire sur mon site me pèse. Puis bientôt le temps école va recommencer à mordre grosse part des heures depuis 2 mois libres. Simplement, la différence entre Bergou et moi, c’est qu’il planque ses carnets dans les étagères sous ses livres, et qu’il disperse à la boîte aux lettres sa correspondance. Moi ça se passe en ligne. Alors pour qui je le fais, sinon parce que c’est mon mode d’être ? Est-ce que je prétends à en imposer lecture ? Non, immense politesse du web, entre ici qui veut, on ne force personne. Ce qui s’écrit dans ce journal est-il prémédité ? Jamais. C’est juste un petit moment d’impro du soir. Est-ce que je loupe des choses ? Oui, autrefois je faisais plus de guitare et trucs comme ça, copains ou je sais pas, et cinéma ou théâtre ou même musique et tous ces trucs, j’assume désormais que mes mains sont dans l’ordi et moi devant, avec des livres sur les murs et ça aussi ça me va. Relu tout à l’heure un peu de Sebald, repris un peu ce cours de Barthes sur le neutre, il ne s’agit pas d’un soliloque sans bornes extérieures, en tout cas pas encore, pas complètement. Et puis quand même, c’est tout ce que je laisse, et qui finira avec moi, clic hébergement fini – donc 30 ans de boulot j’ai quand même droit à une page d’accueil volumineuse (et probablement pas plus volumineuse qu’un sommaire de magazine ou de journal quotidien). En même temps, tout à l’heure, sur le rond-point, après avoir lu mon Rimbaud tout seul au milieu des voitures, je photographie cette affiche. Dans quelle langue on vit ? C’est quoi les mots autour de cette bouchée de barbaque ? Il fait quoi, là, Rimbaud, accolé au mot ZAC Synergie et à des promotions en euro ? Ou le nom anglais des trafiquants de pub qui l’amènent jusqu’ici. Le trop de signes et trop de mots, c’est eux, c’est de l’ennemi que ça part. On se lave comment, on s’en débarrasse comment ? En gros c’est ça pour moi le site. Il n’y a rien de trop long ou d’assez épais, pas assez de matière, pas encore assez de multitude pour faire barrage. Ce serait peut-être même la réponse paradoxale à l’ami : la loi en général des sites par empilement, c’est la disparition de ce qui a été préalablement écrit. Je cherche au contraire à le faire apparaître. C’est comme le connard de ministre québécois qui disait qu’il y avait trop de livres dans leurs écoles et que personne n’était jamais mort d’avoir manqué de livres : ici on ne demande pas d’autorisation, à personne. On n’appelle pas à lecture, d’ailleurs on voit bien ce que ça devient, les blaireaux qui ne fonctionnent qu’à ça. On écrit si ça doit l’être. Et ce n’est pas de l’autobiographie, encore moins de l’autoblographie (ô vieille manie de mettre des étiquettes comme aux pots de confiture mais voilà, on n’a pas assez bouilli pour), et ce n’est même pas plus fractionné ni stratigraphié que Montaigne, et bien moins que Michaux. Ça s’écrit même plutôt en continu. Emporté par la matière, qu’il disait le Saint-Simon. Et ce n’était pas destiné non plus à être un livre.



François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 15 septembre 2014
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Messages

  • Je l’ai probablement très mal formulé, mais nulle intention bien sûr, pour moi de considérer l’excès comme défaut de quelque cuirasse. "Excès" s’entendait peut-être ici plutôt comme ce qui conteste toute mesure, justement, et non comme ce qui dépasse une norme (qui pour la fixer ,en effet : sûrement pas moi !)
    Bien au contraire, l’idée que ce qui se passe est passionnant, aussi, par ce rapport à la profusion d’une écriture multiple, et vive. Et qui fait barrage, tout à fait d’accord, à des invasions de signes creux.

    Comme quoi, vaut mieux que je retourne à mes confitures ! (Cabrel : y a même pas d’abeilles sur les pots de confiture...)

    amicalement

  • il faut que je regarde dans ma liste, pour connaître le numéro, mais c’est là, c’est juste en descendant, il y a toutes sortes de trucs (mais à présent, comme je m’en souviens, bien des enseignes ont disparu de la rue) (j’ai repensé à ce roi des rois, seigneurs des seigners, quelque chose comme le lion de judas, je me suis souvenu de sa petite barbe, mais je dois délirer un peu sans doute) (c’est aussi ce qu’il faut)

  • c’est juste l’Afrique (le point du texte ce sera peut-être "qu’est-ce que je fais là ?" ici, ou là, pourquoi pas ? mais pourquoi ici) (on a failli participer à un groupe qui veut faire de l’habitat participatif-réu, gloses, interconnaissances et tout le bazar) (on a été voir aussi "l’institutrice" qui s’il avait été mieux éclairé en aurait été plus fort - bien qu’il me semble, en y repensant que parfois, il y a irruption de lumière, soleil je pense, blanche donc forte et qui envahit l’image, un peu ; j’ai un peu pensé à "Shining" (Stanley Kubrick, 1980) toutes proportion gardée, évidemment) (à voir) (à l’image l’autre bout de la devanture, je me pose la question de savoir si, en grosses lettres rouges, ce n’est pas "ésotérisme" qui est inscrit-en tout cas pas "érotisme" on n’est pas à pigalle) (hein) (et tant mieux)

  • j’ai repensé à cette chanson magnifique (de Violetta Parra cette merveille, reprise tant et tant par la merveille Mercedes Sosa, par l’autre merveille Joan Baez, et suivant ce lien par Colette Magny) qui dit "merci à la vie qui m’a tant donné/... et de parfaitement distinguer le noir du blanc/... et dans les multitudes des étoiles du ciel .
    _/ l’homme que j’aime. " (et tant d’autres choses dans cette vraie chanson d’amour, une vraie chanson d’humanité, la seule probablement réalité qui puisse exister sur cette terre d’ignominies et de tortures) en entendant parler le ministre de l’économie des travailleurs (femmes, évidemment) de l’abattoir là (à vomir l’ex-banquier) (à l’image, l’immeuble en noir et blanc du coin du boulevard et du faubourg)

  • TNPPI tenait sous son bras le petit tigre en peluche, usé, grisé, offert par l’une des filles, et disait "c’est toi qui m’a apporté ça, mais qu’est-ce que c’est ? ", des gâteaux, pour toi oui, c’est moi ; elle les regarde, ouvre la boîte et la referme ; elle se rallonge, "oui tu sais je sors tous les matins... mais enfin, maintenant je reste dans mon lit tu comprends, on est bien, ici, oui..." elle ne sourit pas ; elle ne dit rien ; elle me regarde "tu es un bel homme" dit-elle sans rire ; je m’en vais, elle se lève ; sur la petite table, un briquet, je crois qu’il était à mon père, ou à ma mère, ou à quelqu’un des leurs, car ils ne m’épargnent guère eux, leurs frères et soeurs et leurs enfants, enfin, je l’ai pris, je l’ai regardé, TNPPI clopinait dans le couloir, en souriant, "tu vois, je marche bien, hein ?" elle souriait je l’ai prise dans mes bras (75livres, je pense) je l’ai embrassée, à bientôt, "oui ya amri à bientôt"

  • (j’ai acheté poisson scorpion ; j’ai lu le voyage au japon "le vide et le plein" une année et plus je pense - ce n’est pas que je lise de travers, mais il m’arrive de traverser les livres - par exemple j’ai acheté "le liseur du 6h27" qui me fait penser au notulographe, mais pas sûr que je continue ; je continue et j’explore) il y a l’appareil que j’ai voulu scanner pour donner un aperçu des photos faites en septembre (ça ne marche pas bien) (une autre avec le doigt de l’opérateur, le scanner tremble et fait bouger la bête qui bouge encore)

  • pas spécialement sûr que j’adjoigne des photos ; je n’arrive pas à sortir mes mots : par où je commence ? en montant ? en descendant ? les cinémas, les théâtres, les boutiques perdues fermées remplacées, le cadre, les pavés et les caniveaux, les trottoirs où ne rôdent pas les respectueuses sinon celles suivies de leurs michtons qui font semblant de ne pas les suivre ? Je voudrais bien y arriver, mais j’ai mal à l’âme (là, la photo loupée réussie) ("depuis l’enfance, je suis toujours en partance, je vais je vis contre le cours de ma vie" dit la chanson) (jean loup dabadie les paroles)