journal | Proust, Simca, Motul


J’aime bien parler avec Philippe F., mon garagiste, parce qu’on a à peu près le même âge et qu’on est de même lignée (son père était garagiste déjà, et j’aime bien parler avec lui aussi), que dans ce garage je retrouve objets et des odeurs qui étaient les miens dans l’enfance – et que pesait aussi sur moi, même si c’est mon frère qui s’y est collé, que c’était le destin auquel on serait malgré nous contraint. Vendredi matin, au moment de partir chez Proust à Combray, la batterie a lâché – ce n’était pas le moment, mais il valait nettement mieux que ce soit chez moi et avant de partir que n’importe où sur la route. Le père de Philippe F. est venu avec son booster, et j’ai pu convoyer ma vieux break C5 à son garage, où il a remplacé la batterie d’origine par une générique, et j’ai pu malgré tout partir chez Proust. Quand on parle avec Philippe F., on se comprend assez facilement : pour lui aussi, carrossier-peintre, avec un petit coin mécanique, la vie s’est durcie, les tâches d’artisanat sont lourdes, et tout le monde y va à l’économie. Il y a un strict parallèle entre ce qu’on dérouille côté culture et ce qu’il peut dérouiller de son côté, et ce n’est pas l’énergie pour se battre qui manque pourtant. Et repenser à ce moment où on évoquait ça à demi-mots, ceux qui suffisent, tandis qu’il rebloquait la batterie neuve et me refaisait les niveaux, en revoyant ces mots demi-effacés à Combray, MOTUL et SIMCA. Disparu, le mot Simca, et le père Laffont qui vendait et réparait les Simca 1000 à Civray. Ou la Simca 5 qui était la fierté de mon père dans ses années d’avant mariage et qui servit au bref voyage de noces, après, les mômes venus, il fallait un autre modèle. Alors bien sûr, dans tous ces bourgs de nos campagnes on trouve les vieux noms des marques d’huile et des marques de voiture, et ma mère ne serait plus en état de me parler ni de la Simca 5 ni du voyage de noces l’été 1952. Mais le fait qu’ils soient dans cette ville-livre, c’est comme si la Recherche s’était un peu agrandie jusqu’à eux, et donc contenait un peu plus de moi. On ne sait jamais rien de ce qu’il y a derrière les rideaux, partout, n’importe où.



François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 8 juillet 2013
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