journal | qu’il prenne son envol, le marché !


Je l’ai dit à cette étudiante : il faudrait bien qu’un de ces jours ces questions qui nous sont soumises à répétition cessent de se focaliser sur le monde qui meurt, mais prêtent un peu plus attention à nos tentatives naissantes. Mais comme l’échange était cordial, et que nos ateliers artistiques à Sciences Po sont un beau laboratoire, je réponds quand même... Ceci dit, ça prouve au moins que les morts commencent à apparaître pour ce qu’ils sont : des morts. Photo : coiffeur, médina de Fez.

- Le marché français du livre numérique progresse indéniablement mais beaucoup plus doucement que ce qu’on nous avait annoncé. Cela fait 3 ou quatre ans que les médias et autres nous prédisent une « révolution du livre numérique » mais elle ne s’est toujours pas produite (du moins au niveau du chiffre d’affaire du marché du livre global/je ne parle pas de cas particuliers des structures comme les vôtres). Selon vous, pourquoi le livre numérique n’a-t-il toujours pas décollé en France ? Quels sont les freins à son développement ?
Il n’y a rien de plus dangereux qu’une approche par « le marché ». Il ne s’agit pas de transposer l’industrie du livre dans la diffusion numérique, mais d’inventer de nouveaux récits liés à notre approche du monde par le numérique. Cela bouleverse aussi les modes d’accès, streaming, profusion, oeuvres évolutives, et surtout s’établit depuis une frontière qui ne cesse de changer en fonction de l’ergonomie de lecture proposée par les appareils et la lecture directe depuis navigateur web. Quant aux médias traditionnels, dans la crispation où ils sont de leur propre effritement, comment voulez-vous qu’ils aient en ce domaine une pensée pertinente ?

- Selon les lecteurs, le livre numérique reste trop cher – c’est LA grande complainte qui revient dans toutes les études. Selon un certain nombre d’éditeurs, le prix fixé pour le livre numérique est le prix raisonnable et il n’est pas possible ni souhaitable de descendre plus bas. Pourtant, comme dans tout marché, ne faudrait-il pas que l’offre s’ajuste à la demande ? (là encore, je ne parle pas des prix proposés par des éditeurs comme publie.net) Selon vous, cette position peut-elle perdurer ?
Dans l’économie web, la question est celle d’une balance entre ressources gratuites et logiques de service, beaucoup plus que l’économie associée à un transfert matériel de fichier. Vous employez des articles au singulier, « le » prix, « la » complainte, « l’ »offre, qui invalident vos questions : il y a une multiplicité d’usages et de propositions économiques naissantes, y compris incluant des modèles basés sur la gratuité. Ce qui est plus difficile, c’est comment instaurer une économie propre aux contenus, là où la diffusion – et aussi le poids sur les usagers – est accaparée par les fournisseurs d’accès et les fournisseurs d’appareils.

- On a parfois le sentiment que les grands éditeurs traditionnels sont en train de reproduire les erreurs commises par les majors de l’industrie du disque avant elles : à trop vouloir protéger le modèle traditionnel, ne risquent-elles pas de voir des entreprises plus audacieuses prendre les rênes de ce marché naissant ?
La crispation des éditeurs traditionnels s’effectue effectivement dans la sclérose de leur offre commerciale : prix trop élevés comme vous l’avez souligné – mais ça évolue et il y a des contre-exemples –, fixation de ces prix non pas en fonction de leur workflow interne mais de la répartition de leurs profits entre livre de poche et structures de diffusion papier – beaucoup plus rentables que les maisons elles-mêmes – et surtout l’impossibilité mentale où ils sont de proposer d’autres logiques commerciales, abonnement, ou large accès à la lecture publique. Cette politique étroite, mais qui ne les empêche pas de multiplier leurs profits numériques d’un facteur 2 chaque année, pèse effectivement sur le paysage global, et lèse des mini-structures comme publie.net, même avec des concepts très différents.

- S’il fallait prendre aujourd’hui 3 mesures pour aider le marché du livre numérique à prendre son envol, que conseilleriez-vous ?
Comme toute micro-entreprise, le poids bureaucratique et fiscal pèse beaucoup plus en France que dans les pays voisins. C’est surtout cela qui est pénible, moins du point de vue économique que paperassier. Mais les mesures c’est à nous de les prendre : faire que nos textes témoignent de la part nécessaire qui nous les fait écrire. Notre développement régulier nous donne confiance, mais dans une société basée sur le divertissement ce n’est pas facile de se battre pour la littérature. Sauf que ce ne sont pas des mesures supplémentaires qui nous aideront, il faudrait plutôt des mesures pour empêcher les mesures : l’État (loi sur le prix unique, loi sur les indisponibles,, soumission au lobbying des acteurs traditionnels) ayant trop fait preuve de son incompétence. C’est de cette timidité intellectuelle qu’on souffre : par exemple la bibliothèque de SciencesPo propose environ 35 000 ressources numériques, dont 14 concernent la littérature, et sur ces 14 une seule est francophone (revue Études balzaciennes), c’est typiquement l’exemple d’un verrou mental qui nous est préjudiciable, mais qui ne se résoudra pas via la bureaucratie d’État.



François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 4 mai 2013
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Messages

  • marchant dans la rue, en avance légèrement (je descends souvent une station avant mon arrêt, c’est comme ça) cette annonce devant un magasin de tout à un euro-ou 5 euros les lunettes de soleil- gagner sa vie alors, oui, voilà, travailler... (j’aime voir que l’argent est pluriel et l’or singulier quand même)

  • la chance (mais je crois qu’on va y aller) tandis qu’ici pluie toute la matinée (je ne suis pas sûr de ce type de tête : léonine ? ou bovine ? ou canine ? ) (en tout cas, merci)

  • hier soir, le premier film de Visconti (avec Maria Schell, Marcello Mastroianni, Jean Marais) (1957, Lion d’Argent à Venise) (comme quoi les choses se recoupent) ici un cinéphile qui rapplique (il commençait à faire doux) (cet après midi, presque chaleur) (on parle d’autre chose que de la météo ? Non)

  • il a acheté le journal sur le terre plein, le voilà qui le lit, un café crème commandé bu, le voilà qui lit, puis qui, tout doucement, s’endort... Deux heures de l’après-midi, c’est la sieste... il pleuvait encore