
Égaré : sur une île, un quai, dans une ville, une chambre d’hôpital. L’espace a toujours des murs envahis de lierre, celui de l’enfance persistante, parasite, il a toujours la mer, qui lui donne ses proportions, ses chiffres et ses rythmes.
L’égarement n’a pas d’île, de ville ni de quai, ni de chambre, mais une écriture qui se gagne sur la nuit et dans la nuit, avec le corps, sa fatigue son sexe et son souffle, et le contact amoureux le plus seul, le plus étroit et le plus douloureux avec la violence originaire.
Et la poésie comme perdition accidentée, charnelle, désirée quelque part entre le noir et le nu, intensément.
Ci-dessous un extrait du livre de Michèle Dujardin, troisième de la collection Déplacements, à paraître le 15 octobre 2007, avec une postface de l’auteur.
Mon amour, la ville est perdue déliée d’elle-même, mise à sac, jetée bas, elle hurle avec le vent qui mène outrage et deuil sur son échine maigre, les vagues exultent en s’abattant et matent la vieille louve, la cassent, l’effacent, ont raison de mes forces là soudain de mes mains, et je vois clair comme la mort, dans les veines du marbre sous tes pas le corps vivant du chant que la mer ordonne, il est du bleu des flaques où ton visage t’échappe et coule sous la peau il est tout de bleu vivant, il va chanter dans une langue neuve, la langue de l’égaré que la marée rejette, il va chanter si fort qu’il labourera tout l’espace de ton âme, défera pour moi, pour le transfuge de retour, épuisé, la maillure du hallier avec ses roses saoules collées à ma bouche et ma vie qui défile dans leur calice, il t’affirmera mon amour, au midi de ta gloire, comme la seule étoile tangible dans la fiction fourmillante des ciels
Il vivra, le chant vivant de la mer, il chantera, sa chair est puissante, impatiente, ah ! sa chair c’est la guerre, ça arrache les parenthèses du plaisir où s’accomplit cette dislocation de l’être, si violente, là, sur la poitrine de Dieu et ça libère, du cœur du cri que tu lances, la charge d’une colère où le vieux monde naufragé, sous une lune de fer, danse sa propre mort
et moi, quand la nuit par gros temps me guide dans ses dédales, me forçant à parcourir sur la barque de mes insomnies toutes mes morts intérieures, c’est le cri que tu lances qui me ramène un visage, un souvenir, quelque chose encore doux, encore tiède qu’il déchiffre, qu’il déroule pour la mer, qui toujours attend les hommes au bout du quai du temps, muette et pâle, comme toi
elle attend l’égaré qui dirige, sur le fil du rasoir, l’orchestre entier de son propre égarement, elle attend que la beauté pousse entre les dalles où tu marches, nue et sans poids, elle attend, berçant les noyés au sein de ses eaux criblées de soleils troubles , la voûte d’algues est chargée de nuages, lourdes sont aussi les poches du poète, pleines de galets, et toi tu te penches, tournée vers le vide
au vent se dispersent les paroles de l’enfant qui m’appelle, tandis que se rassemblent, champ de lys sur le vaste dos de l’île, les oiseaux indomptés de mes pages aux ailes vierges, déployées dans l’air froid, battant la terre, mes oiseaux enragés Seigneur, rongeant leur frein dans la hargne et brûlés du désir de Te voler Ton ciel, de s’y abîmer violemment, leur blanc immaculé enfin sailli, sali, ensemencé par l’orage, quadrillé à l’encre bleue jusque dans ses marges duveteuses où se tient presque invisible, la goutte ronde du pleur universel, comme une simple perle dans le silence de son eau
et le poème éclôt, nettement découpé sur le fond de cet orient de douleur où tanguent les façades de nos vies sans bords, et même sans cris, quand les poumons de papier embarquent le sable gras, et que l’on voit, contre le cœur qui s’affole, émerger l’île tout entière dont le poème n’est qu’un sommet et qui respire, qui bouge, bête vivante, avec ce tremblement léger des bêtes qui hument des parfums inconcevables comme le bleu des roses, puis tombent en arrêt devant l’ étoile sur ton front, cette ombre de plein vol que tes cheveux caressent quand tu te penches mon amour, que la nuit t’inonde, que tu n’es plus là
le bout du quai s’efface, et tu berces, mère, la voix de l’enfant qui m’appelle dans ce langage que tu inventas pour l’amour et l’alarme, rond et plein de la moiteur du monde, de ses pulsations rapides et des fruits de ses entrailles, ce parler souverain qui m’asservit du haut de sa puissance sans âge, et qui baise ma bouche de lumière, me retourne dans ma tombe me consume nu sur mon rocher quand je le parle, les yeux grands ouverts dans la jouissance à moi seul du ventre sacré de mon île et de son enfer central, encore à écrire, dans cette langue-mère qui transfigure mes fautes mes souffrances ma mort les hissent jusqu’à mon amour, nue et sans poids sur ce quai où je lui dis va, protégée par des mots de garde et de gouverne, va où tu seras reine
la mer tu la connais, l’ombrageuse toujours vierge, la nocturne aux larges mains, elle qui offre, sur les plages des grandes feuilles à vif dans la résille des blancs, l’accès aux révélations des fous derrière leur vitre, et transmet, dans le même instant, la vision unique de la beauté parfaite des choses, celle qui est là, parfaitement cachée sous la transparence de sa nudité, de son évanouissement, de sa vie de fantôme coulé dans le silence même des choses, vision unique, immédiate, dressée sur le socle de la mort, à midi dans la lumière dure, aux yeux du solitaires élu, du condamné,du poète
mon amour, regarde bien maintenant, regarde ce jardin de la beauté, un dieu s’agenouille dans le terreau gras où se décomposent les inventions de lui-même, et soigne de ses mains tremblantes, arrose de ses larmes amères, la fleur de vie, splendidement épanouie dans la parure des parures, écoute-la chanter
et l’enfant sur ta poitrine, rêvant de feu, frémira dans son sommeil, et qui sait si tu pourras me dire, toi que nimbe au bord du fleuve, comme une idole, la pourpre lente des eaux du soir, toi, ancrée désormais au roc de l’immortalité, qui sait si tu pourras me dire ce que tu fais de cet encore et encore qui te déchirait à bout d’amour et que tu crachais aux étoiles, cou renversé, ma vacillante ma radieuse, dans ce désordre de miroirs de soieries de fruits éclatés, ma lointaine échappée, comblée de délices, qui sait si tu pourras me dire ce que tu écrivais, toi, quand tu te penchais muette vers la mer, nue et sans poids sur les dalles du quai, ce que nous écrivons, tous, quand nous nous taisons, quand soudain la douleur d’être là, seul, inutile, à regarder la mer qui ne regarde personne, s’accroît immensément de la nuit qui arrive mes oiseaux s’envolent, prennent le haut du vent, piquent droit sur le radeau de cela même qui me coule, encore un battement, la tourmente, le dernier assaut bras levés mains ouvertes gorge sèche
alors, à cette lame de verre qui me fouille, à cet épuisement blanc qui tend mes reins comme un arc, je sais que je ne suis pas mort, que je ne dors pas, il nous a quittés le sommeil, cousu profond dans la paix des organes et le balancement de la respiration, il nous a quittés avec les eaux de la mère, juste nous feignons ramassés dans nos lits yeux fermés à demi, muets, immobiles, aux aguets, et alors la nuit passe, nous ignore, on est sauvés mère, on est sauvés pour cette fois encore
je sais qu’il n’y a lieu de repos où que je me tourne, le temps n’est pas venu, sinon celui du sang cognant dans les tempes et du froid, du chaud, du souffle qui manque, tout est nu, pas de cache pour l’égaré, pour le forçat qui verra peut-être à l’issue de la nuit tomber ses fers, mais tenir, être seul, comprendre ce que je cherche et pourquoi je le cherche, ici, dans ce répit féroce entre ennemis mortels qui n’ont ni chair ni voix et dont je suis l’enjeu, quand de mes feuilles démontées sous le grain le blanc se dilate irradie dans la nuque me lance, cisaille les nerfs coudes sur la table mains sur les oreilles, alors que les vagues dans ce chaos, il faut les hisser sur le quai et les ouvrir comme un filet avec sa pêche infâme, cadavres, boues, nœuds de poulpes bâillonnant un sexe grêle, le plus gris, le plus dénudé, le plus profané de la mer dans ce noir sans issue, sans réponse et sans air
la vie s’émiette, un pont croule : saccage d’une enfance, celle qui gît contre la mienne au fond des poches du poète, entre la chair défaite et les galets qui se souviennent, la dernière caresse de ce doigt la dernière, pulpe allant, venant, sur la courbe de mousse verte, la dernière caresse elle fut pour eux, galets de la rivière, et leur chiffre j’en possède le secret : il faut changer la monnaie, lire, décrypter dans le feu qui pleut sur les paupières et sur les mains ces feuillets d’urgence, hâtivement noircis par nos frères funambules, têtes perdues hommes debout, légers, cheminant haut, avec recueillement, avec autorité, le plus haut possible au-dessus de la terre dans les broussailles métalliques de la nuit, très haut le long d’un fil inscrit dans la quadrature exacte du cercle de la mort, et ils chantent, et ils écrivent là-haut, comme ils peuvent, oscillant entre deux abîmes, alors que battent sous leurs tempes des campagnes semées d’éclairs, de foyers noirs, et que, se haussant toujours, ils crèvent de l’ongle le plafond lézardé, et dégagent l’éternité d’un arbre, d’un visage, du galbe d’une cuisse
le poème relève du danger et de l’inquiétude ; il obéit aux seules lois de l’intersigne, de la divination dans le cristal terni des mémoires lasses, oublieuses, il appartient à jamais à la chute et à l’insécurité
extrait de Michèle Dujardin, Abadôn, à paraître octobre 2007